‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 12 sur 162 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. Utilité d’une synthèse. — Guillaume de Champeaux et Odon de Cambrai. — Cauchy à Turin. — La physique au douzième siècle. — L'unité de la matière et la multiplicité des corps. — L'atomisme et le dynamisme. — La Mennais,

M. l’abbé Moigno, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, M. Laurel. M. Littré, M. Jamin,

N. A. Mcury, M. Chcvrcul. — U. Le réalisme dans les deux règnes organiques. — La question de Y ftpècc. — M. Flourens et M. l'baghs. — 111. Opinion de Guillaume de Champeaux. — Erreur de M. Henri Martin. — IV. La fixité formelle et la réductihilité matérielle dans les genres et les espèces. — M. Flourens, Bucbex, Linné, Uacon, RufTon, Geoffroy Saint-llilaire, Isidore Geoffroy Saint- Hilaire. Darwin et Yélectwn naturel!?, M. Naville, M. Radau, M. Chcvreul. — V. La (ixité formelle et la réductihilité matérielle dans les deux régnes organiques et dans le règne inorganique. — Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, M. A. Maury, M. Cl. Bernard, M. P. Janet, M. Chevrcul, Gœthe. — L'avenir.

Le point de vue métaphysique , dans la question du réalisme, est fort grave. Toutefois il en est un autre beaucoup plus conforme à la situation actuelle des esprits, c'est le point de vue physique , le côté par lequel le réalisme touche aux sciences naturelles.

Il est manifeste que les sciences naturelles tiennent la première place dans les intelligences. Peu d’hommes s’occupent de philosophie pure; plusieurs commencent à réfléchir sur la critique religieuse ; mais la grande majorité des

LE RÉALISME

savants se livre à l'étude des sciences positives. Toutefois, les plus éminents d’entre ceux-ci sont loin d’être satisfaits. Fatigués des détails, ils aspirent à se reposer dans l’ensemble; descendus par des analyses minutieuses à des particularités sans nombre, ils ont besoin de remonter par la synthèse à des horizons plus étendus et à des découvertes plus générales; les faits qui les ont tout d'abord absorbés n’ont fait qu'exciter en eux le désir des lois. En un mot , ce qui tourmente actuellement les meilleurs esprits, c'est moins ce qu'on appelle la science physique, la scienccchimique, la science botanique, la science zoologique, que. la philosophie de toutes les sciences. Ne dirait-on pas, en voyant ces quatre sciences, des sœurs qui, après s'être séparées et avoir parcouru, chacune selon ses forces, le domaine qui lui est échu, éprouvent le besoin de se revoir, de revenir, au moins pour un instant, au foyer qui les avait autrefois réunies, de se raconter mutuellement les découvertes faites dans leurs courses respectives, et de se préparer ainsi dans l’esprit humain, avec les lumières partielles de chacune, une lumière plus éclatante, qui leur donne de nouvelles forces et leur permette de marcher à de nouvelles analyses et à de nouvelles découvertes? Sans doute le douzième siècle manque de précision dans ses définitions, autant que le dix-neuvième manque de certitude dans beaucoup de scs conclusions, et les sciences positives sont encore trop imparfaites pour pouvoir tenter d'établir leur philosophie d'une manière définitive. Néanmoins, à en croire les bruits qui se font entendre dans le monde scientifique, le temps d'un premier essai est arrivé. Nous n'avons pas la prétention de commencer cet essai, nous voudrions seulement travailler à en faciliter le commencement, en étudiant à la fois le douzième et le dix-neuvième siècle; car il y a dans

ces deux siècles des tendances qui s'harmonisent d’une manière si singulière, des similitudes tellement frappantes que, plus on étudie les sciences modernes, plus on se prend d'admiration pour ce philosophe dont tant desavants ignorent même le nom, et qui a su, malgré le demi-jour auquel ses yeux étaient forcément condamnés au douzième siècle, scruter, par ses spéculations encore plus que par ses expériences, le fond des choses et en faire jaillir des idées immenses.

M. Chevreul, dans son Histoire des connaissances chimiques, a senti l’importance que les progrès des sciences modernes donnaient à la question des universaux, et il lui a fait l’honneur de lui accorder un chapitre. Toutefois, il ne l’a qu’effleurée, et sa pensée, au lieu de creuser un sujet pourtant si digne de l’occuper, n’a fait que glisser sur lui.

Il y a vingt ans, un célèbre professeur de l univcrsité de Louvain, M. l’baghs, publiait ses études sur le Problème ontologique des universaux. Mais, depuis 1845, la tendance des sciences s'est précisée davantage ; de nouveaux témoignages , tombés de haut, sont venus s’ajouter aux témoignages anciens. Peut-être ne serait-il pas inutile de recueillir les uns et les autres, et d’essayer, en les synthétisant, d’éclairer d’une lumière peut-être nouvelle, la question qui nous occupe; non pas que nous voulions exposer ici un système de réalisme tel que l’état actuel des sciences permettrait de le concevoir, non, mais pour le moment, nous voulons simplement dire comment le réalisme était compris au commencement du douzième siècle, notamment par Guillaume de Champeaux, et, sans chercher ni à le condamner ni à l’approuver, chercher cependant si, tel qu'il était alors, il est encore digne d’être pris en considération par les savants et les philosophes de nos jours.

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LE RÉALISME

Le réalisme, tel qu’il était professe à l'école de Notre- Dame au commencement du douzième siècle, était grand et capable de charmer les esprits synthétiques : car il tendait, dans cette lutte fameuse de l’un et du multiple, qui tourmentait déjà l’esprit des Ioniens et des Éléates sur la place publique d’Athènes et qui fait encore le tourment du nôtre, il tendait, dis-je, à restreindre la multiplicité au profit de l'unité, et par conséquent à agrandir le monde créé ; car simplifier, c’est agrandir. Ce système, en effet, en rapprochant de l’unité, ne rapproche-t-il pas de Dieu, la suprême unité, et en rapprochant de Dieu, ne rapproche-t-il pas de la vérité? Plus une chose est une, plus elle est vraie. C’est ainsi que raisonnaient les philosophes du moyen âge. Ils commençaient, la plupart du moins, par s'appuyer sur les créatures, et de là ils s’élevaient jusqu'au créateur; mais, à peine ces hauteurs étaient-elles atteintes qu'ils a’y établissaient et ne savaient plus juger les créatures qu’à travers l’idée du créateur. Ainsi, disaient-ils, en Dieu il y a à la fois unité de substance et multiplicité de personnes; donc le monde qui est une expression et une participation de Dieu, qui doit le contenir comme l'effet contient la cause, doit, lui aussi, reproduire en lui-même, dans une certaine mesure , l'unité de la substance et la multiplicité des individus et des personnes. Pourquoi n’y aurait-il pas une substance ad intra , c'est-à-dire une force spirituelle qui reproduirait, comme image, la vie intime de Dieu, et par conséquent serait à la fois une dans son essence et multiple dans ses personnes? Pareillement, pourquoi n'y aurait-il pas une substance ad extra, c’est-à-dire une force matérielle qui reproduirait, non plus comme image, mais seulement comme vestige, l'action extérieure de Dieu, et serait à ce titre une dans son essence et multiple dans ses individus?

ET I.ES SCIENCES MODERNES. Il»

Sans aucun doute ce raisonnement hardi a été fait. Guillaume de Champeaux a certainement affirmé l’identité matérielle des corps. Quant à l'unité su h» la ni ici le des âmes, rien de ce qui reste de ses écrits ne nous indique qu'il l’ait affirmée. Mais elle est enseignée avec une précision parfaite dans les écrits du 6. Odon de Cambrai, celte âme mystique et sévère dont nous avons déjà parlé et qui était si pleine d'aspirations ardentes vers l’unité. Or, Odon de Cambrai est compté par plusieurs historiens parmi les disciples de Guillaume de Champeaux, et, de fait, l'un et l'autre ont pu se rencontrer à Compiègne où ils sont allés étudier sous Roscelin; et Guillaume de Champeaux, qui même à Compiègne s’est prononcé contre Roscelin, a pu, dès cette époque, et avant d’avoir donné aucun enseignement à Taris, gagner Odon de Cambrai à la cause du réalisme. Il est donc très-probable que l'opinion d'Odon de Cambrai a pour premier auteur Guillaume de Champeaux, d'autant plus que, si Guillaume de Champeaux eût scindé le réalisme en deux parties pour admettre la première et rejeter la seconde , qui paraît être aussi logique que la première, il n'eût évidemment pas été regardé comme le chef des réalistes.

Le réalisme est donc un système immense, qui a des ramifications soit dans les sciences naturelles, soit en psychologie, soit en théologie. Essayons de parcourir ces trois nouveaux théâtres où la pensée de Guillaume de Champeaux et d’Odon de Cambrai nous emporte forcément. Entrons-y avec un sentiment d'admiration et de modestie. D’une part, en effet, comment ne pas admirer des philosophes dont la pensée, après six siècles de travaux gigantesques et de découvertes étonnantes, est encore si neuve, si originale, et je dirais presque, à considérer la timidité

LE RÉALISME

de nos esprits abaissés, si imprudente ! Nous, les penseurs libres du dix-neuvième siècle, ne sommes-nous pas en arrière de ce système, et ne faut-il pas encoretine marche de plusieurs siècles pour qu'il n’apparaisse plus trop avancé à nos yeux? «C’est une histoire qui est encore à faire, disait Bûchez en 1858, que celle de l’application du système des universaux à l’application des êtres naturels. Ce serait un travail aussi intéressant sous le rapport philosophique que sous le rapport scientifique; mais ce serait aussi une œuvre longue et étendue, trop importante et trop considérable pour qu’il nous soit venu même à la pensée d'en tenter ici une ébauche1. » Et d’autre part, comment ne pas sentir Beffroi en face de mystères aussi profonds? Cauchy lui-mème, cet homme qui a été appelé le plus grand mathématicien de la France et du monde, ne disait-il pas dans les leçons, malheureusement encore inédites1, qu'il a données à Turin en 1853 : « Si d’un côté nous aimons à contempler l’étendue et la sublimité des connaissances que l'homme acquiert par ses travaux, de l'autre nous sommes loin de prétendre qu’il puisse jamais ici bas pénétrer la nature intime des êtres et découvrir clairement les secrets ressorts qui les font mouvoir. Connaître à fond l’essence même des choses et ce qui constitue chacun des objets créés, c’est un privilège tout divin dont jouit nécessairement l’Être souverainement parfait, et auquel peuvent participer dans un degré plus ou moins éminent non-seulement les esprits célestes, mais aussi l’homme lui-même, lorsqu’un jour il lui sera donné de se plonger dans la source de la lumière et de voir en Dieu toute vérité. Mais sur la terre

* Traité complet de philosophie, l. I, p. î>28-529.

- Qu'il nous soit permis de remercier publiquement ici M. l’abbé Moigno de la bonté avec laquelle il a daigné nous prêter ce manuscrit et nous éclairer de sa science personnelle.

tout ce que l'homme peut apercevoir dans ces objets qui l’entourent, tout ce qu'il peut découvrir des êtres spirituels ou corporels, tout ce que ses sens et son intelligence lui en révèlent, se borne à quelques-unes des facultés, à quelquesunes des propriétés dont ces cires ont été doués par le créateur l. »

Et d'abord, il est certain que le réalisme a joué un grand rôle dans les sciences physique et chimique. C'est à lui évidemment qu'il faut rattacher l’opinion célèbre de la matière première. Dans le cours du treizième siècle, cette opinion prit un caractère métaphysique tellement accusé, qu’il fut permis de se demander sérieusement si la matière première était une réalité matérielle, ou si elle n’était pas plutôt la limite inévitable des choses et l’ensemble des conditions qui en déterminent la possibilité. Mais au douzième siècle , cette question était avant tout une question de physique. Ce n’est, en effet, qu’en 1209 qu’un concile de Paris condamna les livres d'Aristote sur la philosophie naturelle, c’est-à-dire sa Physique , ainsi que les quatorze complices d’Amaury de Bènc, dont dix subirent le supplice du bûcher et quatre la prison perpétuelle’. Auparavant nulle terreur n’avait encore gagné les esprits. Adélard de Balh pouvait en paix voyager en France, en Espagne, en Egypte, en Arabie, en Grèce, et traduire de l'arabe plusieurs ouvrages importants de mathématiques et d'astronomie’. De son côté, Bernard de Chartres composait un ouvrage sur

1 Extrait rfc la II* leçon, sur la Recherche de la vérité dans les sciences phtisiques el mathématiques.

* Voir le continuateur do la Chronique de Robert d'Auxerre, apud Launoium. De varia Aristot. forluua. — Itigord., ad ann. 1209. — Du Boulav, llist universit. Paris., I. III

3 11 traduisit entre autres outrages, les Eléments d'Euclide, dont on ne connaissait pas encore l’original grec, et composa les Questions naturelles, publiées en 1472, in- i. *

LE RÉALISME

la philosophie physique, divisé en deux parties intitulées : Megacosmus cl Microcosmus; la première traite du monde en général, et la seconde de l'homme, qui est le monde en abrégé. Guillaume de Conches surtout, dans les deux volumes in-folio qui ont pour titre : La grande philosophie des natures, passait en revue toutes les connaissances physiques et chimiques de son temps1. Toutefois nous ignorons les détails précis à travers lesquels le douzième siècle conduisit la discussion de cette grande question. Quoiqu'il ne mérite pas le dédain qu’ont affecté envers lui plusieurs savants, particulièrement Isidore Geoffroy Saint-Hilaire1, il est certain qu'au lieu des définitions nettement formulées qu’on désire, on ne trouve que des affirmations générales, des propositions qui ont l’air d'élre claires et qui, en définitive, ne sont que vagues, en un mot, des tendances confuses plutôt que des thèses arrêtées. Essayons néanmoins de reconstituer le système qui nous occupe avec les rares débris qui nous en restent.

Le treizième siècle a fortement douté de la réalité matérielle de la matière première. Cependant, il est certain que les écoles d'alors regardaient universellement

* Incipiunt \xxv capitula in libro qui dicilur Secundo Philosophia magistr Willcrmi de Conchis : De homme, de spermate, quarc pneri non couunt, de matrice, de sterilitale, de mensiruia, de rlomaco, de vesica, de sompno, de sompniis, de capitc, qualiier capilli cre«*cunt, qunre leminæ et pueri cnrcnt barba, quare quidam homo calvcscil quida.T non, quare capiili fiunt cani, de cerchro, de cellulis capilis, de oculia, de visu, de imagine spcculi, quare quædam animait! nocle vident die vero non, de auditu, quomodo stbilus Formatur, de écho, de odorc, quomodo fiat gus tus, de tactu, de voluntario molu, etc.

Incipiunt x capitula in libro qui dicilur Tertio Philosophia iii agis tri Willerini de Concilia : De constitulione mundi, de timbra quæ videtur in medio lunuris corporis, de pluviis, de area cœli, de nivc cl grandine, de Fulmine et lonilruo..., de herbis terne et creaccnlibus, etc.

* Histoire naturelle générale des régnes organiques , t. Il, 2* partie, p. 369*

celle matière première comme le substratum de toutes les matières secondes. Celte opinion si universellement admise, déjà exprimée par Bernard de Chartres dans son Megacosmus si peu de temps après Guillaume de Champeaux, et du reste si profondément conforme à la doctrine réaliste, a dû être enseignée et répandue dans les écoles par Guillaume de Champeaux lui-même. Donc, alors même que nous n’aurions aucuns documents directs, nous pourrions le regarder comme partisan de l'imité de matière. Mais Abélard nous le certifie expressément: « Il professait, dit-il, qu’une matière, identique par essence, est tout entière et simultanément dans les êtres individuels qu’elle produit, a en sorte que les individus sont matériellement réductibles à leur espèce, les espèces à leur genre, les genres à leur règne, et les règnes à cette matière première qui est le fond essentiellement identique de tous les êtres matériels, l’imiversel des universaux, c’est-à-dire l’universel irréductible des règnes, des genres et des espèces.

Or, une telle doctrine a-t-elle delà valeur, et Guillaume de Champeaux, en l’enseignant, a-t-il bien mérité de la science ? On eût pu en douter à cette époque exagérée, où, ne sachant pas distinguer entre les abus de la scolastique et la scolastique elle-même, on la renversa sous prétexte de remédier à ses imperfections. Les réactions philosophiques commencent toujours par obscurcir ce qu’elles veulent éclaircir, et ce n’est qu’après s’étre dépouillées de leur violence qu’elles nous permettent de voir la vérité. A la fin dn dix-septième siècle, un grand chimiste, Le Fèvrc, outre les cinq éléments dans lesquels il décomposa tous les corps, admit un esprit universel, dont il pla<;a, on ne sait trop pourquoi, le principe dans les

ir.t

t.E RÉALISME

astres , mais auquel il attribua presque tous les effets observés dans les minéraux, les plantes et les animaux1. N’était-ce pas là un retour manifeste, quoique éloigné encore, à la doctrine de Guillaume de Champeaux? Quelques années plus tard, Newton n’a-t-il pas, lui aussi, incliné d’une manière frappante vers cette doctrine? Newton, en effet, après avoir assigné l'attraction universelle comme cause à tous ces mouvements que nul avant lui n’avait pu pénétrer’, ne cherche-t-il pas, à la fin de son livre des Principes à assigner une cause à l'attraction elle-même, qui n’est à ses jeux qu’un fait? Ne laisse-t-il pas entrevoir dans le lointain un fluide subtil qui traverserait les corps solides, ou s’accumulerait dans leur intérieur, et dont l'intervention pourrait expliquer plusieurs propriétés physiques des corps : la cohésion, l'impénétrabilité, les affinités chimiques, les attractions et les répulsions électriques ou magnétiques, la pesanteur, les attractions des corps célestes, et même plusieurs effets physiologiques du genre de ceux que l'on a parfois attribués à un fluide nerveux? Or, ce fluide universel, cet éther présent partout et produisant partout la plupart des phénomènes attribués aux corps, n’a-t-il pas une grande affinité avec celte force, partout identique dans son essence, que Guillaume de Champeaux regardait comme la matière meme des corps?

Mais c’est surtout au dix-neuvième siècle que la doctrine de Guillaume de Champeaux devait acquérir une valeur scientifique considérable. Née d’un raisonnement n priori, elle eut le rare bonheur de trouver une confirma-

* Voir Philosophie chimique, par M. Dumas, p. 57.

* Tels étaient les mouvements et les perturbations des pUnèlcs, la marche des comètes, la figure de la terre, les marées des océans, la précession des équinoxes, le déplacement des nœuds de la lune, etc., etc.

3 Voir aussi la tin de son Optique.

tion dans l’expérience et l’observation. Voici de quelle manière et dans quelle mesure.

Deux théories se disputent l’explication de l’essence de la matière : la théorie atomique et la théorie dynamique.

Dans la théorie atomique, les corps sont composés de particules, les particules de molécules, et les molécules d’atomes. Les atomes renferment donc tout le mystère qu'on cherche à pénétrer. Or, les atomes sont de petites masses étendues et sans vides, formées de parties simplement virtuelles ou possibles, mais non de parties actuelles '. Ces atomes ont des propriétés qui en sont distinctes, quoique inséparables ; mais ils sont séparés entre eux par un espace intermédiaire ; et quoique inertes par euxmêmes, ils se meuvent en vertu des forces d’attraction auxquelles ils sont soumis*.

Celte théorie, regardée comme impossible par plusieurs savants, perd tous les jours du terrain dans les esprits les mieux faits et les plus compétents. C’est la théorie dynamique qui triomphe. Or, dans la théorie dynamique, les atomes ne sont plus une quantité de matière essentiellement inerte et enveloppée d'une atmosphère de forces ; ce sont des éléments simples et sans étendue, appelés monades: ces monades sont en nombre immense, mais fini, dans tous les corps ; clics ne sont douées ni d’intelligence ni de volonté, mais elles possèdent une activité purement externe, en ce sens qu’elles constituent de véritables centres d'attraction exercée en raison inverse du carré de la dis-

' Voir le Cosmos, t. II. n* du lô mars 1853, p. 372. Cf. l'étade de M. Moigno sur l,i Philosophie chimique, publiée à la suite de la leçon de M. llofniann sur la Force de combinaison des atomes, p. 62 et (15, l’aris, 1866.

* Voir le Mémoire de M. Faraday sur la conductibilité électrique et la nature de la matière, Phitosophical magazine, lévrier 1 H i t .

LE I1ÉALISME

IbC

tance. En un mot, les forces ne sont pas la propriété de la matière, c'est la mal'ère qui est la propriété des forces. La théorie dynamique explique tout avec des forces qui agissent et des lois suivant lesquelles les forces agissent. La force, c'est ce qui est en premier lieu, c’est l’absolit créé, le principe efficient de toutes les opérations, le substratum de tous les phénomènes, en un mot la substance*. La loi, c'est sinon la volonté essentielle de Dieu, du moins sa volition .ail extra , réglant les opérations des forces et les combinaisons formées par ces opérations. L’opération, produite par la force suivant la loi, c’est l’expression et l'évolution de la force et en même temps la manifestation de la loi ; elle est ce qu'il y a de relatif dans la substance, comme la substance est ce qu'il y a d'absolu en elle: en sorte que la force se confond avec la substance, comme la loi est une volition divine, et. l'opération un fait. Cette théorie, qui n’est pas autre que la doctrine de Leibnitz corrigée par lloscowitch, est admise par Cauchy, Faraday et plusieurs autres savants. M. Ubaghs la regarde comme la seule vraie*. M. Moigno la déclare non-seulement beaucoup plus probable que la théorie atomique, mais entièrement certaine*.

1 Nous employons ici le mot substance dans son sens le plus général, celui qu’il a en tout ordre de choses, indépendamment des sens plus stricts qui lui sont donnés soit dans l'ordre matériel, soit dans l'ordre spirituel. On a distingué la substance première et la substance seconde. Dans le règne qui nous occupe actuellement, c’est-à-dire dans le règne inorganique, la substance première, c’est la matière première avant toute combinaison; et la substance seconde, c’est la matière première, non plus dans son premier état, mais dans l’état où elle fe trouve après s’étre combinée selon les lois auxquelles elle est soumise. Lors donc qu'on prend la substance par opposition à la matière, on parle de la substance seconde, parce que la matière simplement dite c'est la matière première; au contraire, lorsqu'on prend la substance par opposition au corps, on parle de la substance première ou de la matière proprement dite, parce que le corps est le résultat des combinaisons de In matière première tous l’action des lois

* Du Dynamisme , pnssim.

3 u II semble, au premier abord, qu’un ogrégat d’éléments simples salis-

Cette théorie est-elle opposée aux deux bases du système de Guillaume de Champeaux, à savoir, l’unité de la matière et la multiplicité des corps? Loin de là, elle les favorise. Il y a en effet dans la théorie dynamique deux vérités fondamentales : la simplicité de la matière et la production de l'opération par la force et la loi réunies. Or, d’une part, la simplicité de la matière, loin de répugner à son unité, ne la favorise-t-elle pas? Evidemment. Et Guillaume de Champeaux conciliait parfaitement l'une et l’autre : il admettait non-seulement l’unité de la matière, mais encore sa simplicité '. D’autre part, si les opérations ne sont pas seulement produites par la force, mais aussi par la loi, ne suffit-il pas, pour produire des opérations diverses et conséquemment des corps divers, qu’il y ait des lois diverses? Il est manifeste qu’une force unique dans

fait beaucoup moins bien aux conditions d'étendue, d’impénétrabilité, d'inertie, etc... Nais il y a suffisamment étendue là où il y a distance, et il y a distance là où il y a plusieurs atomes simples doués de forces attractives, actuellement et nécessairement séparés les uns des autres. Il y a impénétrabilité suffisante là où l'on ne peut pas admettre que des atomes simples soient amenés à une distance de plus en plus petite, sans que le rapprochôment fasse naître une répulsion de plus en plus grande qui les empêche de se compénétrer, quelle que soit la force qui les presse l'un contre l’autre. Il y a enfin suffisamment inertie là où des atomes sont doués simplement de forces attractives, résolubles, si l’on veut, en impulsion communiquée par le premier moteur. Nous acceptons en conséquence, non-seulement comme beaucoup plus probable, mais comme entièrement certaine, la doctrine de Boscowitch. » Cosmos, Physique moléculaire , ‘2* art., t.. II, p. 373-371. — Voir aussi, parmi les mathématiciens, M. de Saint -Venant ; Mémoire sur la question de savoir s'il existe des masses continues , et sur la nature probable des dernières particules des corps ; Paris, 1811, in-8, p. 10); et parmi les philosophes, Dugald-Stcwart, James Nackinlosh, Maine de Biran [Biograph. univers., art. Leibnitz), Cousin (Fraym. phil., préf. de la 1» édit.; t. I, p. 75), Damiron Essai sur t histoire de ta philosophie au dix-neuvième siècle , art. Cousin).

* « lias autem tantum quæ simpliccs surit, Magistri nos tri, inquil Abælardus, senlcntia spéciales appellabat naluras, eo vidclicct quod sint urne naturaliter quæ parlibus carent; quæ vero ex bis sunt composite, comporta individus dicebat. » Ouvr. inédits d Abélard , p. 179, 180.

LE REALISME

son essence, si elle est soumise à des lois multiples et diverses, peut et doit produire des opérations multiples et diverses ; et, les opérations étant multiples et diverses, il n’y a plus aucune difticullc pour concevoir la multiplicité et la diversité des corps. Sans doute, au moyen âge on donnait du principe d'individuation et de spécification des explications très-différentes ; la forme, par la vertu de laquelle ou déterminait communément la matière, n’avait dans la plupart des esprits qu'une notion peu précise. Quoi qu’il en soit, il est certain que la matière et la forme étaient les deux cléments essentiellement constitutifs de chaque individu minéral ; que les séparer eut été retrancher cet individu du rang des choses (r<«) ; que les uuir était au contraire les placer au rang de ce que nous appelons aujourd'hui les substances ou les corps. Et comme aucun docteur du moyen âge n'a nié la part des lois physiques et chimiques dans la détermination de la matière par la forme, c’est à-dire dans ce que nous appelons la formation des éléments et leurs combinaisons chimiques, peut-être n'y aurait-il pas, comme nous essayerons de le démontrer plus loin, une différence aussi considérable qu’on pourrait le croire tout d’abord, entre la théorie dynamique et la théorie soutenue par Guillaume de Champeaux sur le mode de détermination des corps.

.Mais la science nous fournit des preuves plus directes.

D’abord, relativement à l’unité de la matière, ce sont des témoignages et des faits. Tout le monde connaît ce que la Mennais a écrit à ce sujet, en 1846, dans un livre qui, sans être exact en chacun de ses mots, a cependant eu la gloire d'étonner par sa science Arago lui-même1. On con-

1 Voir Esquisse d'une philosophie, 1" pirl., I. X, ch. »i; l. IV, p. 109-1 11, — p. 256 : « Tout dire, en ce qui le constitue physiquement, n'est que de

naît également les faits constatés par H. l’abbé Moigno, dans le Cosmos de 1853'. Bornons-nous à des témoignages plus récents. En 1856, Isidore Geoffroy Saint- Hilaire disait : « Ces prétendus fluides impondérables que les chimistes ont fait si longtemps figurer sur leurs listes, comme autant de corps simples, l’électricité, la chaleur, la lumière, ne nous apparaissent plus que comme des phénomènes résultant des modifications d’une seule substance, subtile, impondérable, éthérée , qui pénètre tous les corps comme elle les enveloppe tous1. » D’autre part, en 1864, M. Laugel écrivait, dans la Revue îles Deux Mondes : « Il est permis aujourd'hui de considérer tous les phénomènes physiques comme les manifestations variées de l'énergie dynamique répandue dans le monde entier. Cette grande, cette merveilleuse conception donne je ne sais quelle unité puissante au drame universel... Nous sommes arrivés à transformer les forces les unes dans les autres, ou pour mieux dire, à reconnaître qu’une seule force est capable de produire tous les genres de mouvements connus... L’idée de la transformation mutuelle des forces naturelles est une idée toute moderne, avec laquelle bien peu d’esprits sont encore familiers5. » Enfin, M. Littré, tout en étant plus

l'éther condensé, s — Et p. 259 : « Lorsqu’en décomposant les végétaux et les animaux che* lesquels a cessé l’action de la vie, la chimie parvient à en réduire les principes constituants à un petit nombre de corps simples, elle procède dans un ordre inverse de celui selon lequel procède la nature. Avec des cléments inorganiques préexistants, celle-ci crée des êtres organisés ; celle-là, par un travail directement contraire, détruit les êtres organisés, pour retrouver, en leur premier état, les éléments inorganiques. Continué dans le même sens, et, s’il était possible, jusqu'à son dernier ternie, ce travail d analyse chimique, ramenant la création à son point de départ, offrirait, tous les corps ayant disparu, pour résultat final l'éther pur. a

1 Voir Cosmos. t. Il, p. 378-379, 580-382.

* Histoire naturelle générale des régnes organiques, t. Il, 1" partie, p. 32-35.

5 Livraison du 15 février 1804, p. 9 12, 943, 948.

LE RÉALISME

indécis, n’cst nullement hostile à cette doctrine. Il dit, en parlant du moyen âge et de ses recherches en alchimie : « Guidé par une hypothèse que rien ne dit être fausse, mais que rien ne dit cire vraie, à savoir que les différentes substances ne sont que des modifications d’une même matière, il chercha la transmutation des métaux et créa pour la chimie une ébauche semblable à celle que l'antiquité avait créée pour la biologie1. »

Quant à la production des corps multiples et divers avec une substance unique, capable de combinaisons diverses, suivant des lois diverses, elle est appuyée sur des données scientifiques aussi probables, pour ne pas dire aussi certaines, que l’unité de la matière.

C’est l’avis de M. Faraday’ et de M. l’abbé Moigno5. Du reste, voici des faits que raconte l'illustre professeur de physique à la Faculté des sciences de Paris, M. Jamin lui-même : a Pendant que l’atmosphère fournit le charbon aux feuilles, les rameaux y amènent l’eau qui a été puisée dans le sol, et il est naturel de penser que ces deux corps, en se rencontrant, vont se combiner mutuellement ; ils se combinent en effet, et dans des proportions très-variables : citons quelques exemples. Si 12 molécules de charbon se réunissent avec 10 molécules d’eau, elles peuvent donner naissance soit à la cellulose, qui constitue à la fois les vaisseaux et fout le squelette de la plante, soit à la fécule que tout le monde connaît, soit enfin à la dextrine qui est soluble et

1 Revue des Deux Mondes , livraison du 15 septembre 1861.

* Voir Philosophicat Magazine, février 1844.

* « En discutant d'autres ordres de phénomènes, les phénomènes des combinaisons chimiques, par exemple, alors que l’action s’exerce non plus sur les monades dynamiques élémentaires ou les centres de forces isolés, mais sur les molécules ou les agrégats de monades combinées de manière à donner naissance aux diverses substances particulières, simples ou composées; nous aurions constaté... » etc. Cosmos, ibid., p. 580.

dont on a fait quelquefois des sirops ; mais, suivant les circonstances et les organes, la proportion des deux corps peut changer, et avec elle les pioduits chimiques qui prennent naissance. Ainsi, 12 molécules de charbon combinées à 14 molécules d'eau constituent le glucose ou sucre de raisin, qui remplit les grappes mûres, et si de ce glucose on retranchait deux molécules d’eau, c’est le sucre de canne ou de betterave qui se formerait. En résumé, par des procédés qui nous sont inconnus, l’eau et le charbon, se rencontrant dans les feuilles des végétaux, s’unissent chimiquement et produisent une multitude infinie de composés, différents suivant les lieux, les organes, la nature, l’àge et les conditions extérieures du végétal . »

M. Alfred Maury, traitant, en 1865, des progrès de la chimie organique, s’exprimait ainsi : « Un premier fait qui frappe, c’est la variété infinie de composés résultant de la combinaison de trois ou quatre éléments. En augmentant ou en diminuant la condensation de l’un ou de plusieurs d’entre eux, on arrive à obtenir des matières de nature et de propriétés très-différentes. Puisqu’une différence de condensation dans les molécules détermine des qualités et des caractères différents, comme sont les caractères et les qualités des corps qui nous servent à les distinguer, on est naturellement conduit à sc demander si la condensation de la matière ne serait pas la cause principale de l’essence diverse des substances. C’est une bien ancienne idée que celle de l’homéomérie, qui envisage tous les corps comme composés de petits éléments semblables à l’ensemble. La doctrine atomistique, qui fut celle de Démocritect de Lcucippc dans l’antiquité, concevait tous les êtres comme formes par un certain nombre d’atomes ou d’éléments simples,

1 Revue des Deux Mondes, rt° «lu 15 septembre 1801, p. 188.

LE ÜKUISME

If, 2

indivisibles:, indestructibles, dont les assemblages variés constituent tous les élres vivants et animés, de la meme manière que les lettres de l'alphabet peuvent former, par leurs associations, les mots les plus divers. Cette doctrine, développée par Épicure, et qui n'était clic/, les philosophes anciens, étrangers à l'expérimentation, qu'une pure spéculation, se présente maintenant à notre esprit comme la conséquence possible d’une science bien plus positive et bien plus avancée. La multiplicité des composés dus à l’association d’éléments gazeux, comme l'oxygcnc, l’hydrogène, l'azote, suggère la pensée que la diversité des corps pourrait n’ètrc qu’apparente, et que ces corps simples, que nous prenons pour les éléments de la matière, ne sonique des produits diversement condensés d’une matière unique. La chimie a dû et doit encore prendre les faits tels qu’ils nous apparais enl ; elle doit dire, avec Bcrzclius, que. les corps simples sont des êtres distincts, indépendants les uns des autres, dont les molécules n'ont rien de commun, sinon la fixité, l’immutabilité, l'éternité. Dans ce cas, il y aurait autant de matières distinctes qu’il y a d’éléments chimiques ; mais, devançant les progrès de la science, ne peut-on pas supposer que les molécules des divers corps simples sont nées de la condensation d’une matière unique, telle que l’hydrogène, par exemple? Des quantités semblables de cette matière pourraient, par des arrangements différents, constituer des éléments ou radicaux du même poids, mais doués de proprié. és distinctes... Disons-lc tout de suite, cell> unité de la matière séduit singulièrement l’esprit, et les nombreux corps composés qui, dans les matières provenant des animaux et des végétaux, ont les alliages, les propriétés générales, la physionomie des corps simples, donnent une extrême probabilité à l'hypothèse que les corps

.simples ne sont eux-mêmes (|uc des corps composés d'éléments identiques, mais inégalement groupés on associés, Le phénomène du dimorphisme, qui nous montre des densités, des coefficients de dilution, des propriétés optiques et certaines propriétés chimiques différentes dans un même corps, suivant qu'il affecte une forme cristalline ou une autre, peut être encore cité à l’appui de 1 hypothèse ici indiquée. La valcurde cette hypollièsc ressort avec non moins d’évidence du fait de 1 'isomérie observé dans les deux règnes. Jadis, on admettait comme un axiome que l’identité de composition impliquait l'identité des propriétés. Depuis qu’on a constaté que des corps de même composition possèdent des propriétés différentes, les idées qu'on sc faisait sur la matière sont singulièrement modifiées1. » — Enfin, pour fortifier toutes ces autorités en les couronnant, qu’il me soit permis d'invoquer celle de M. Chevreul, et de renvoyer le lecteur à son récent ouvrage, l'Histoire des connaissances chimiques', ainsi qu’au remarquable travail de M. EdgarSaveney sur la Physique moderne et les idées nouvelles touchant l'unité des phénomènes naturels* .

Donc Guillaume de Champeaux, dans l'application qu'il a faite du réalisme aux êtres inorganiques, a pressenti ce que la science, six siècles après lui, devait, sinon démontrer, du moins rendre très-probable. Sans doute il n’avait, pour s’appuyer, que très-peu de preuves expérimentales ; mais

1 Iterue de s Deux Mondes, 1" septembre 1865, p. 109 et suiv.

* Paris, 1860; l. I. p. ‘292, 57-58, 05, 70.

5 Iterue des Deux Mondes, 1" et 15 novembre 1806, 15 décembre 1806

lui

n'esl-cc rien qui; d’avoir osé regarder en face une question alors si ténébreuse, de l'avoir scrutée avec la seule force de son génie, et d’y avoir répondu avec une hardiesse et une exactitude qui glorifieraient encore les grands hommes de nos jours? Cependant ce n'était là qu'une première application. Guillaume de Champeaux a étendu sa conclusion jusqu’aux êtres organiques soit du règne végétal soit du règne animal.

Or, ici encore a-t-il été grand? D’après M. Ubaghs, les naturalistes les plus distingués, parmi lesquels il faut remarquer au premier rang M. Flourens1, conviennent que le réalisme s’étend à tout le règne animal et végétal *. Nous sommes arrivés, dans la thèse des universaux, à la partie qui traite des genres et des espèces. Si dans les sciences qui ont pour objet les êtres inorganiques on emploie les ternies genre et espèce , cet emploi est tout à fait artificiel ; ils n’ont une signification rigoureusement exacte que lorsqu’ils s’appliquent aux êtres organiques. La question est donc celle-ci : les espèces, les genres et les règnes sont-ils des réalités ou de pures conceptions de notre esprit? Si ce sont des réalités, quels sont les rapports qui régnent entre ces réalités et les individus? c’est-à-dire, dans quels rapports se trouvent: 1° les individus vis-à-vis des espèces ; 2° les espèces vis-à-vis des genres ; 5° les genres vis-à-vis des règnes? Enfin, les règnes sont-ils eux-mêmes réductibles à l’unité de matière?

Certes de tels problèmes sont plus que suffisants pour faire trembler l’esprit qui cherche à les résoudre. C est le cas ou jamais d’avouer avec Sénèque : Cnm maleria difl'icili contemlo ; mais est-ce le cas d'ajouter avec lui : Vinci

’ De la longévité humaine , etc., 2” partie, III, g 1-3.

* M Ubaghs, du Réalisme en théologie et en philosophie, p. 310

Itift

noleus? « La question par excellence fondamentale, disait Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, c’est la question de l'espèce, et de sa solution dépend, directement ou indirectement, celle de tous les autres grands problèmes de l'histoire naturelle organique... Aussi, ajoutait-il, n'est-il pas un seul problème, en histoire naturelle, dont la solution ait été plus souvent, plus laborieusement cherchée. Depuis un siècle surtout, de Linné et de Buffon à Lamarck, à Cuvier, à Geoffroy Saint-Hilaire et à leurs disciples actuels, c’est une chaîne continue d’efforts toujours renouvelés ; si bien que nous pourrions à peine citer une seule année qui n’ait eu, sinon son succès, du moins sa tentative de succès1. » Pour mettre de l’ordre dans notre réponse, examinons d’abord s’il faut admettre dans les règnes, les genres cl les espèces, un certain réalisme; nous étudierons ensuite la nature et l’étendue de ce réalisme.

Au siècle dernier, la plupait des philosophes pensaient qu'd n’y a dans la nature que des individus : en conséquence, selon eux, les mots de tjenre et d'espèce n’exprimaient rien autrechosc qu’une généralisation plus ou moins heureuse, enfantée par notre esprit, et ne représentaient rien d’existant en dehors de notre propre pensée*. Cependant Buffon était d'un avis tout opposé : il voulait qu’il n’y eût de vrai que les espèces. Linné voulait que les genres le fussent également. Le premier, en effet, n’admit pas d’autre division dans son Histoire naturelle que celle des espèces3, le second admit en outre celle des genres inférieurs,

* Histoire naturelle générale des règnes organiques, t. Il, 2* partie, p. 2fri, 271, 500. — Voir tout le chapitre VI.

* Voir Uictiimn. encyclop. de D. Dupiney de Vorepierre, Pari*, 186i; art. Genre.

5 * lin individu, a-l-il dit, n’est rien dans l’univers; cent individus, mille, ne sont encore rien; les espèces sont les seuls êtres de la nature. »

lue

moyens, supérieurs, sc bornant seulement à créer quelques noms spéciaux en place de ces mots genres, moyens et supérieurs1. Aujourd’hui l’opinion coneeptualisle du dix-huilièmc siècle est loin d'avoir disparu*. Toutefois, ce qui fait sa force, c’cst plutôt la difficulté de définir et de préciser la réalité des espèces et des genres que la facilité d’établir leur non-réalité. Mais ce procédé n’est pas logique. Aussi, C.uvier, de Candolle, de Blainville, M. Flourcns, et plusieurs autres savants, se sont-ils prononcés pour la réalité des espèces et des genres. Pour eux, les individus ne sont point les seules réalités naturelles. Par delà l’individu se trouve l’espèce, et par delà l'espèce le genre, lesquels ne sont pas moins réels que l’individu, bien qu’ils ne se circonscrivent pas, comme celui-ci, dans l'espace et danslc temps, de manière à tomber sous nos jeux. On peut même dire de l'espèce qu’elle est l'unité organique par excellence, et qu’elle a plus de réalité vraie que l'individu, car elle est indéfectible3. M. Ubaghs, lui aussi, est réaliste : « Nous avons constaté, dit-il en résumant son travail sur le Problème ontologique des universaux , deux lois de la nature : la fécondité continue et la fixité de l'espèce, et ces deux lois ressortent d’uu même principe, elles ont la même cause : la vie ou la force généiatrice, permanente, transmise, propagée et communiquée à tous les individus de l’espèce. L’cspccc est donc réelle; clic n’existe pas, il est vrai, indépendamment ni en dehors des individus, mais son existence est aussi réelle et aussi objective que celle de ccs derniers. Et

* Voir Buclici, Traite complet de philosophie, t. I, p. 532.

* C’esl ainsi que 11. André Snnson soutient a que l'espèce n'est point une réalité objective, mai» bien une réalité abstraite feulement, s Propositions s ir ta caractéristique de l'espèce et de la race; voir les Mondes , par >1. l’abbé Moigno. n” du 30 luAt 180(1, zootechnie, p. 717.

* hiclioim. tncyclop.. Yorepiorre, nrl. Genre.

ce n’esl pas sans raison que le grand naturaliste Buffon a dit : « Un individu n'est rien dans l’univers; cent indivi- « dus, mille, ne sont encore rien : les espèces sont les seuls a êtres delà nature1. »

« Suivant M. Flourens, l’espèce e-t comme une chaîne dont les individus sont les anneaux qui viennent et sortent les uns des autres. Il vaut mieux dire, pour énoncer plutôt un exemple qu’une comparaison, que l’espèce est comme une vigne dont tous les sarments viennent et sortent du meme arbre et vivent de la même vie, lesquels, séparés ensuite et constituant désormais des ceps ou de nouveaux individus de vigne, continuent de vivre de cette même vie et conservent la même force productive, mais individualisée et multipliée, et également mulliplicable dans les ceps qui naîtront à jamais de chacun d eux.

« En effet, l'espèce n’existe pas en dehors des individus; mais dans les individus qui renferment l’espèce il faut distinguer deux choses également réelles : les éléments qui sont exclusivement propres à chacun d'eux et un élément qui leur est commun à tous. Les premiers de ces éléments sont principalement caractéristiques et constitutifs des individus en tant qu’individus, le second est caractéristique et constitutif de l'espèce; celui-ci est la substance, le substratum des propriétés individuelles, les autres sont les propriétés distinctes et incommunicables; par l’un tous les individus sont consubstantiels, par les autres ils sont contrairement opposés entre eux.

f BufTon ne nie nullement In réalité des individus, il veut seulement donner plus d’impoi lance à I clément spécifique qu’à l’élément individuel. C'c*t en ce sens que M. Flourens a dit : a Les individus périssent, mais la vie ne péril pas... Si je considère les individus, je ne vois que destruction et reproduction successives; si je considère l’espèce, je ne vois que continuité cl perpétuité. » De la longévité humaine, p. 100-170.

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