I.E RKAI.ISME
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« Ce qui prouve péremptoirement que cette substance, force, vie, principe de vie, ou fil continu delà vie, comme l'appelle M. Flourens, peu importe le nom, est réellement commune, et non pas seulement semblable dans tous les individus de l'espèce, c’est qu’elle est engendrée, c'est-àdire qu’elle émane par voie de génération des parents aux descendants. Si elle était créée pour chaque individu, ou si elle était la suite d’une génération spontanée, je ne trouverais pas de base à un raisonnement décisif pour prouver autre chose que la ressemblance ; mais là où il y a génération nu émanation, il y a consubstantialité ou identité de substance entre ce qui émane et ce dont il émane.
« Cependant il ne faut pas s’y méprendre ; si la vie ou la force productrice est identique dans tous les descendants avec celle de leurs parents, elle n’est pas moins multiple et multipliée; elle s’est individualisée ou est devenue individuelle dans chacun d'eux. Elle est identique, parce qu’elle est émanée; elle est individuelle, parce que, propagée par les individus, elle s'est uni dans chacun d'eux des propriétés distinctives et incommunicables, qui lui sont exclusivement propres ; elle a, dans chacun d'eux un moilus subsistendi incommunicabilis par lequel ils se distinguent tous les uns des autres comme individus1. »
Toutefois, M. Ubaghs n’admet pas la réalité des genres: « A parler strictement, dit-il, les espèces seules sont des universaux réels. Les genres ne sont pas des universaux réels, ils ne possèdent d’autre universel que celui des especes, car ils ne renferment que des espèces, qui se ressemblent et qu’on ptut regarder comme plus ou moins parcnlées, il est vrai, mais qui n’ont rien de réel qui leur soit
1 M. l'baghs, ouvr. cité p. 103-105.
commun1. » La seule raison qu’il en donne, c'est que les êtres produits par le croisement de deux espèces différentes ne peuvent produire ensemble qu’un petit nombre de générations, et que, si on les unit avec l’une ou l’autre des espèces desquelles ils proviennent, au bout de quatre générations le type primitif repar..!!’. Or, est-ce là une raison décisive ? De ce que deux individus appartenant à deux espèces parentées ne jouissent que d une fécondité trèsbornée, suit-il rigoureusement que le genre de ces deux espèces ne soit qu'une chimère dépourvue de toute réalité? Nullement. D’abord, si ces espèces sont parentées, elles ont évidemment quelque chose de commun ; la proximité par parenté n’est pas une ressemblance purement accidentelle. Ensuite ces deux individus n'agissent entre eux que par génération; or la génération tend essentiellement à individualiser l'espèce, et nullement à la généraliser; il n'y a donc rien d’étonnant si les individus qui en résultent, loin de redescendre au genre, se maintiennent à peine dans l'espèce. La génération tend au complexe; elle ne saurait donc révéler le simple. Le genre ne peut s'obtenir que par une décomposition; or la génération est au contraire une composition, un mouvement vers l’individuel et le complexe. Il est donc impossible de rien conclure des faits allégués; ils constatent la réalité et la fixité de l’espèce, mais ils ne démontrent rien contre la réalité du genre. — Du reste, un des grands principes de la philosophie, c'est que la multiplicité sort de l'unité ; par conséquent, lorsque je redescends des effets à la cause, je ne dois m'arrêter qu’à l’unité, cause de toute multiplicité. Pourquoi les individus ont-ils un fond commun, identique dans tous, qui s’appelle
1 SI. Ubaglu, ouvr dit1, p. 109.
* Ibid., p. 102.
LE REALISME
l’espèce? Parce que la multiplicité doit reposer sur l’unité. Mais les espèces sont multiples à leur tour. Pourquoi donc ne reposeraient-elles pas, elles aussi, sur un fond commun réel ? Or ce fond commun cl i Jcnlique des espèces, c’est le genre. D’où il suit que le genre est une réalité. Donc, de l’aveu de tous, les individus sont des réalités ; de l'aveu des principaux maîtres de la sciencecontemporainc,lcsespères, les genres et conséquemment les règnes sont des réalités. Mais dans quelle mesure et de quelle manière? Qu’est-ce que possède l’individu en dehors de l’espèce, l’espèce en dehors du genre, le genre en dehors du règne? Est-ce l’individu qui produit l’espèce, ou l’espèce qui produit l’individu ? Est ce l'espèce qui produit le genre, ou le genre qui produit l’espèce? Pareillement, est-ce le genre qui produit le règne où le règne qui produit le genre? Et le principe de ccs productions, quel est-il ? En un mot, si les espèces, les genres et les règnes sont des réalités, quelles sont ccs réalités?
Avouons, avant tout, que les sciences sont actuellement incapables de répondre à ces questions avec clarté et certitude. Malgré les progrès incontestables de la chimie organique cl de la biologie soit végétale soit animale, tout ce que l’on peut se permettre se réduit à des conjectures plus ou moins probables. La vie en effet est étudiée dans une suite d’actes appelés fonctions. Chaque fonction s’accomplit dans un appareil qui se compose d'un ensemble de parties appelées organes. Un organe est formé d’un système de tissus. Un tissu est formé à' organismes élémentaires. Enfin un organisme élémentaire se compose d'un ou de plusieurs principes immédiats ou espèces chimiques d’origine organique*. Or, la science actuellement peut-elle rendre un
' Cf. M. Chcrrcul, mur. cite, p. 1 18-110.
ET LES SCIENCES MODERNES. lit
compte exact et définitif sur les fonctions, les appareils, les organes, les tissus, les organismes élémentaires et les principes immédiats? Qui dira en outre d’une manière péremptoire ce qu’est un individu, ce qu’est une espèce, ce qu’est un genre? Sans doute Linné reconnaissait autant d’espèces qu'il y avait eu de formes diverses créées mais qu’esl-cc que ces formes? Si Bulfun voyait une espèce là où il trouvait « une ressemblance parfaite et des différences trop petites pour être distinguées; » si Adanson définissait l’espèce « tous les individus semblables par succession constante ; » si de Gandollc appelle espèce en botanique « la collection de tous les individus qui se ressemblent plus entre eux qu'ils ne ressemblent à d'autres’ : v qu’csl-ce que celte ressemblance, et quels en sont les degrés nécessaires? Et encore, qui définira en quoi consiste précisément l'essence de la matière organique? LaMennais disait en 1846: « On ne l’a jamais définie, que nous sachions. Elle ne se compose point de corps actuellement organisés, puisque c'est par elle qu’on essaye d’expliquer l’organisation. Or, si elle en est, en une mesure quelconque, la cause, la raison, c'est donc quelque chose d’antérieur à elle. Mais quoi? Un assemblage de corpuscules vivants? Si la vie qu’en ce cas on leur attribuerait, n’est pas la vie universelle qui anime indistinctement la création entière, ces corpuscules seraient des êtres doués précisément de ce qui ne se conçoit que par l'organisation, de ce qui la caractérise rigoureusement, radicalement. Est-ce simplement des matériaux nécessaires à la formation des corps organisés? Ce seront des corps inorganiques, sous ce rapport parfaitement sem-
1 a Spccics loi numcraiiius quoi diversæ formac in prîncipio sunl rreilæ. » Ftinilam. bot., A pli or. 15a, p. 18 tic lctlilion originale, Amsterdam, 175t>.
* Voir Bûchez, ouvr. cité, t. I, p. 550-552.
blablcs à tous les autres corps du même ordre. Ces matériaux, en effet, ces corps élémentaires physiquement nécessaires à la formation des êtres vivants, la science les détermine, elle les connaît, les nomme : ce sont l'hydrogène, l’oxygène, l’azote, le carbone, etc., tous corps inorganiques, suivant la stricte acception du mot. Qu’est- ce donc, encore une fois, que la matière organique1? » Or, depuis 1846, a-t-on tranché la question ? — Et la vie ellemême, qu’est elle? Quel est le naturaliste qui en ait saisi l’essence? « De toutes les définitions delà vie, disait récemment M. Claude Ilcrnard, celle qui est à la fois la moins compromettante et la plus vraie est celle qui a été donnée par V Encyclopédie : « La vie est le contraire de la mort. » Cette définition est d’une clarté naïve, et cependant nous ne pourrons jamais rien dire de mieux, parce que nous ne saurons jamais ce qu’est la vie en elle-même’.» Il faut donc renoncer à donner aux questions posées une réponse décisive, et nous contenter d’une réponse probable, conforme aux tendances actuelles de la science.
Eliminons d’abord une idée fausse, dans laquelle sont tombés plusieurs esprits distinguée, mais systématiques. Guillaume de Champeaux, en étendant le réalisme au monde organique, a voulu y introduire une unité considérable, mais qui ne détruisît pas la multiplicité. Pour lui, la réalité n’était point ennemie de la réalité ; il croyait pouvoir affirmer les réalités universelles sans nier pour cela les téa-
1 Exquis se d'une philosophie, 2* partie, I. XII, eh. ix; t. IV, p. tll-tl2.
* Rerue des Deux Mondes, 1" août 1805, p. 045.
lités individuelles; et son esprit restait fidèle à lui-mêinc, sans nullement se contredire, lorsqu’il posait dans l'unité du règne la multiplicité générique, dans l'unité du genre la multiplicité spécifique , cl dans l'unité de l’espèce la multiplicité individuelle. C’est donc une erreur profonde de croire qu’en affirmant l’unité de la matière, il ail nié du même coup toute multiplicité, et qu’en posant à la base des choses malérielles un universel réel, il ait détruit la réalité des universaux échelonnés entre lui et les individus, c’est-à-dire la réalité des règnes, des genres et des espèces, lesquels sont en effet les trois degrés intermédiaires entre la matière première et les individus.
Il est vrai que Guillaume de Champeaux estime l’unité au-dessus de la multiplicité, et qu'il fait passer l’universel qui est plus général avant celui qui l’est moins, la matière première avant le règne, le règne avant le genre, et le genre avant l’espèce. Il esl vrai encore qu’en faisant dériver la multiplicité de l'unité et l’universel moins général de l’universel plus général, il relègue au rang inférieur ce qui est plus particulier. Mais reléguer une chose au rang inférieur, est-ce la bannir? ne l aflirmer qu’en second lieu, estce la nier? Du reste, si j'interroge les sciences spéculatives, que vois-je ? En mathématiques l’unité engendre le nombre; en géométrie le simple engendre le composé, et l’ inétendu l'étendu en métaphysique l'instant engendre le temps; en théodicée l’infini précède et produit le fini. Pourquoi donc dans les sciences naturelles l’universel, qui est plus un, plus simple et en même temps plus vaste, n’engendrerait-il pas le particulier, qui est moins un, moins simple et moins vaste? Le (jenre n’est-il pas ainsi appelé parce qu’il engendre l’espèce? et pourquoi n’en serait-il pas de même des universaux qui sont plus généraux rcla-