I.E RÉALISME
livemcnt à ceux qui le sont moins? Sans doute, dans l'ordre de la connais-ancc, on va du particulier au général, mais n’csl-ce pas le contraire dans l'ordre de la réalité? « Le monde est une œuvre pensée... Tout ce qui vil sous nos yeux semble une variation d'un thème éternel. L’animal apparaît comme l'ébauche plus ou moins parfaite d'une forme asservie à une idée, et non-seulement l'animal, mais l'espece, mais la famille, mais l’ordre... L’animal est un portrait du type idéal, que nous nommons l’espèce*. » Et dès lors, Guillaume de Champeaux ne fait-il pas preuve d'une philosophie profonde, lorsqu’il enseigne que c’est le règne qui réalise le genre et non pas le genre qui réalise le règne, que c'est le genre qui réalise l’espèce et non pas l’espèce qui réalise le genre, et pareillement que c’est l’espèce qui réalise l’individu et non pas l'individu qui réalise l’espèce ? N’cst-il pas appuyé en cela par tous les philosophes qui, comme Goudin, expliquant la formation des êtres vivants, les font émerger peu à peu d’une substance d'abord informe’?
« De toutes les choses que Dieu a crées, dit Guillaume de Champeaux dans le premier de ses Fragments inédits , la raison et l'autorité nous certifient que les unes sont des matières et les autres des formes.» Donc Guillaume de Champeaux affirme la réalité des formes, c’est-à-dire des principes de détermination, autant que la réalité de la matière*.
1 M. À. La u gel.
* « Sic in generntionc viventinm, genilurn priimim non est nisi informis hurnor, in quo nihil videtur simile geaeranli. Dcir.dc ex co paulalim sese cvolvunt accidcnlia, donec genilum gencranii simillimum evadat. Quod sanc inlclligi ncquit, ni»i quntenus generans illud ipsum principium substnntialc, quo constat et vi vit , malcriæ indidit, ex quo in ca lue novæ proprielates paul.itim et ordinc cmergunl. » A Goudin, Philosophia juxta D. Thomx dogmala , Pliysica, p. I, disp, i, q. 1, art. 0.
3 Cf. Fragment t*r, De etsentia et de substanlia Dei, etc. : « Reram
Parcourons la hiérarchie de ccs formes.
D'abord, quant aux trois formes qui émergent immédiatement du sein de la matière première et qui constituent les trois règnes, il est certain qu’elles étaient connues et admises au commencement du douzième siècle: car le livre d’Aristote sur l’âme, qui n’était pas étranger aux philosophes d’alors, distingue très-bien les êtres inanimés et les êtres animés, -,i à’iu/a %ii ti I;a’Vj/x, et parmi les êtres animés ceux qui le sont de la vie végétative, cl ceux qui le sont de la vie sensitive. Or rien ne prouve, soit dans ses écrits soit dans l’histoire, que Guillaume de Champeaux ait attaqué la rédité des trois règnes de la nature.
Et si nous passons des formes les plus générales aux formes les plus particulières, nous constatons qu’il n’était pas moins affirmatif sur la réalité des formes individuelles. M. Henri Martin est d’un avis contraire : « Les réalistes, a-t-il dit, n’admettaient de réalité que dans ce qu’ils nommaient les universaux, c’est-à-dire dans les idées générales et les êtres collectifs... Abélard défendait contre Guillaume la réalité de l’existence individuelle » Mais où sont les preuves historiques d une telle assertion? Bernard de Chartres lui-même, qui certainement est, dans son style du moins, d’un platonisme plus accusé que Guillaume de Champeaux, ne prononce pas une seule parole contre la réalité de l’existence individuelle. Comment donc faire peser sur Guillaume de Champeaux une accusation dont Bernard de Chartres lui-même est innocent? Le seul motif de cette accusation est une induction dont Iloscclin est la
omnium qu.is crcavit llcus alias esse materias, alias esse forma*, non solum ralio, sccl clism auclorilas confirmai. Soit tum neqne mnteriam tint' forma, neque formant sine materia in rerum uctu esse cognoscimus, » de.
1 Histoire de France, t. III, p. 403-105.
ne LE RÉALISME
base : Roscelin niait les universaux et n'affirmait que les individus; or, Guillaume de Champeaux s’est déclaré formellement l’adversaire de Roscelin ; donc, a-t-ondit, Guillaume de Champeaux a affirmé les universaux et nié les individus. Rien n’est plus faux qu’un tel raisonnement. Ne pouvait-on pas combattre Roscelin dans ce qu’il avait de faux, sans le combattre pour cela dans ce qu’il avait devrai? Ne pouvait-on pas soutenir contre lui la réalité des universaux, sans nier contre lui la réalité des individus? Guillaume de Champeaux a su faire celte distinction, et, de l’aveu même d'Abélard, il a affirmé la réalité des individus: « ... Siugidis suis inesse individuis. » Du reste, M. Rousselot, qui n'est pas suspect sur ce sujet, le dit positivement : « I.c caractère du vrai réalisme scolastique est : 1° de réaliser des abstractions, des qualités, des conceptions ; 2" de nier l’existence des individus. Or, Guillaume de Champeaux n’est pas tombé dans la première de ces erreurs, et j’ajoute qu’il n’est pas plus coupable de la seconde que de la première. Abélard lui-même ne l’en accuse pas; l’eût-il fait, il se serait trompé; mais je répète qu’il ne l’a pas fait*. » Il ne nie, dit-il, « que la réalité des accidents. » Celte dernière assertion de M. Rousselot ne nous semble pas fondée elle-même, et la preuve est facile à en donner. Car, d’après Abélard, Guillaume de Champeaux fait dériver les accidents de la pluralité des individus, « Sola multitudine accidenlium varielas. »Si donc, comme M. Rousselot l’avoue, Guillaume de Champeaux admet la réalité des individus, à plus forte raison admet-il la réalité des accidents. Sans doute, s’il fallait admettre comme un principe cette proposition «pii existait dans les esprits bien
1 M. Rousselot, Eludes sur la philosophie dans le moyen iye, I. I, p. 2U6-2U7.
avant que la Menuais l'eût formulée, à savoir : « Rien ne serait s’il n’était substantiellement, » il est clair que Guillaume nierait les accidents ; mais pourquoi la réalité ne serait-elle que substantielle ? si la substance est substantiellement, l’absolu absolument, pourquoi l’accident ne serait-il pas, lui aussi, mais accidentellement, et le relatif relativement? Que Guillaume de Champeaux n’ait pas dit avec évidence comment le relatif sort de l’absolu, l’accident de la substance, l’individuel de l’universel, cela est certain : car qu’est-ce que ces formes informantes ad faciendum Socralem, qui, même en ce temps-là, étaient l’objet de tant d’opinions contradictoires1 ? En quoi consiste cette information? Le treizième siècle lui-même, qui s’est livré à tant de débats et qui a prononcé tant de mots sur le principe d’individuation, a-t-il donné une seule solution définitive? Aristote a-t-il été clair dans sa définition du relatif1? Et de nos jours, quel est le philosophe qui pourrait dire un dernier mot en pareille matière? II n’y a donc rien d’étonnant si Guillaume de Champeaux a laissé cette partie de son système dans le mystère. Mais si le mystère empêche l’évidence, il n'empêche pas la certitude.
Entre les règnes et les individus il y a les genres et le®
1 « De formis divers» diversa senliunt. Alii enim volant omnes format» ose essentias, alii nullas, alii denique quasdam essentias esse confirmant, quasdam non... ù Manuscrit du mont Saint-Michel, édité par M. Cousin.
* I® « Upài t* oc ri TotaÜTDC i<yfrat, oa a avrà intp crrlv, iripotv civac Xiytrat, ri ôrc wîoûv ~pcç irtpov. — 2° *Eîtc rà tj, olç ro civac
Tstvrôv cffrl rd» ri l^ctv » [Cat. VII, vu, 1 et 24). — « Ad aliquid dicuntur quæcumque hoc ipsum quod sunt nliorurn esse dicuntur, vel quomodo libet aliter ad aliud ; 2* sunt ad aliquid quihus hoc ipsum esse est ad aliquid quodam modo sc liaberc » (Trnd. Boët., in Prxd ., p. 155 et 169). — « Ou appelle relatives les choses qui sont dites, quelles qu’elles soient, les choses d’autres choses, ou qui se rapportent à une autre chose, de quelque façon différente que ce soit ; 2° les relatifs sont les choses dont l’existence se confond avec leurs rapports quelconques à une autre chose a (Trad. de M. Barthélemy Saint-Hilaire, 1. 1, CatSg., c. vu, p. 81 et 91).
espères. Or, grâce à un texte d’Abélard, l’opinion de Guillaume de Champeaux nous est ici parfaitement connue. L’espèce était, selon lui, constituée par le genre et la différence : le genre était comme un fond identique à lui-même dans toutes les espèces; dans ce fond des différences surgissaient, et les modifications, causées par ces différences à ce fond identique, déterminaient les espèces'. Quant aux genres, il raisonnait de la même manière ; nous devons le conclure de l'unité qui pénètre tout son système et de l’association qu’on a toujours faite, même au douzième siècle, entre les genres et les espèces. De même que l’espèce n’était qu’un genre modifié, ainsi le genre n’était qu’un règne modifié; dans l’espèce le substratum des différences était le genre, dans le genre ce substratum était le règne; en un mot ce que les individus étaient au sein de l’espèce, les espèces l’étaient au sein du genre, et les genres l'étaient au sein du règne : « Et hoc intelligunt, dit Abélard, de singulis speciebusad individuel et de generibus ad species. » D'où il résulte deux choses, à savoir : la fixité formelle des genres et des espèces et leur réductibilité matérielle. Par leur matière, en effet, les genres et les espèces sont susceptibles de recevoir mille et mille formes et conséquemment d’être déterminés avec une grande variété ;
1 « ... Quæ quidem sentenlia W. Magistro noslro prævalcrc visa est. Voletai cnit n, rnnmini, tunlam ahusioncm in vocibus fieri ut, cum nonien difterenliæ in divisione generis pro spccie poncretur, non sumptum esset a difTercnlia, sed substantivum spcciei nomen ponciviur. Alioquim subjccli iu accidcntia divisio dici potest secundum ipsius sententiam. qui différentes generi per accidens inesse voletat. Per nonien ikiquc dillercnliæ spcciem ipsam volebnl riccipcre ; undc Porphyrius, cum de differenliis ngerct (Porphyr. sdffOfj. , p. 58U) : a Per eus, inquil, généra in species dividinius. b Cf. Pétri Abclardi Dial relira. Pars V*, lib. DiviHonum et tir finit ionunt , édit. Cousin, p. 445. — Dans l'argumentum, M. Cousin dit : Willelini sententia opptignalur, qua gênera et species, non tantum vocnbula, sed res ipsaa esse voletat, quam Abeiardu» evertere conatur.
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mais par leurs formes les uns et les autres sont fixes à telle ou telle détermination. Cette détermination par cela seul <|u’elle n’est qu'elle-même , est évidemment incapable , comme telle, d'ctrc une autre. El c’est dans le sens de celte irréductibilité d'une forme à une autre forme, d’un type à un autre type, que les espèces, les genres et les règnes sont fixes, mais non dans le sens d'une impossibilité de revenir à leur fond commun et de subir alors une nouvelle transformation.
Or la science contemporaine répugne-t-elle à cette doctrine? Nullement; elle tend même à la favoriser.
D’abord elle ne la combat pas. Quoique la notion de l’espèce soit en dernière analyse fort mystérieuse, cependant deux opinions semblent seules probables à ce sujet. Au dix-huitième siècle, on faisait surtout consister l'espèce dans l’invariabilité perpétuelle du type; aujourd’hui, c’est surtout dans la fécondité continue. Or quelle opposition y a-t-il entre ces deux opinions cl la théorie de Guillaume de Champeaux ? Si nous voulons raisonner d’après l’invariabilité du type, ne voyons-nous pas, d'une part, que le type spécifique, comme le type générique, peut-être parfaitement invariable en lui-même, et, d'autre part, que la matière générique qui sert de substratum immédiat aux différences spécifiques peut être parfaitement une et identique, tout en étant susceptible d'être différenciée de mille manières? Si, au contraire, nous voulons raisonner d’après l’opinion de la fécondité continue, ne voyons-nous pas qu’entre les êtres générateurs et les êtres engendrés, quelque caractérisée que soit leur individualité, il doit se trouver, par la force même de la génération, une identité de matière qui n’est pas accidentelle, mais continue comme la fécondité elle-même?