L'ÉCOLE ET L'ABBAYE DE SAINT-VICTOR
le peut, profile sans profit : car, c’est vertu que de fournir la matière de la vertu, même à celui qui doit mal en user. En outre, ne vous êtes-vous pas engagé à observer ce conseil évangélique qu’un jeune homme apprit un jour du Christ lui-mème : Va, vends tout ce que tu possèdes, donnele aux pauvres et viens à ma suite? C’est donc un holocauste que vous avez à offrir à Dieu, et non un sacrifice. Vous savez, en effet, la différence que saint Grégoire met entre l’un et l’autre : « Dans le sacrilicc, on n'offre qu’une partie de la victime ; dans l'holocauste, la victime tout entière. » Et un peu plus loin : « Lorsque quelqu’un, dit-il, voue au Dieu tout-puissant quelque chose de son bien, il fait un sacrifice; mais, lorsqu’il lui voue tout ce qu'il possède, tout ce sur quoi portent sa vie et son coeur, il offre un holocauste. » Offrez-vous donc tout entier au Seigneur votre Dieu, puisque vous vous êtes voué (oui entier à lui : autrement, vous commettez un larcin dans l'holocauste que vous avez promis. Enfin, quelle utilité y a-t-il dans une sagesse cachée et dans un trésor enfoui? L’or ne brille-t-il pas mieux lorsqu'on le répand que lorsqu’on le renferme? Si les pierres préciruses ne sont pas exposées aux regards, qu’ont-clles qui les distingue du tuf le plus grossier? De même, la science qu’on répand s’accroît; et, au contraire, dédaignant le maître avare qui refuse de la manifester, elle lui échappe et périt. N'interrompez donc pas le cours de votre doctrine, mais, suivant le conseil de Salomon, a que vos sources s'échappent au dehors, et que les places publiques soient arrosées de vos flots1. » Guillaume de Champeaux, entraîné du reste par le besoin qu’il avait de ne pas laisser ignorées des autres les vé-
1 Ven. llildeluTli Epist., lit». I, ep. i : Ad inagislrum Nillelmum de Cam-» pellU.
rites qu’il percevait lui-même, céda à la prière de ses disciples et d’Hildebert. Il ouvrit à Saint-Victor une école publique, que dont Félihien et dom bobineau appellent une académie', qui eut la gloire de surpasser l’école de Notre- Dame elle-même, et qui eut, en effet, pour succéder à Guillaume de Champeaux, des maiircs tels (pie le B. Thomas, Hugues, Naulère, Richard, Gautier, Geoffroy, Anselme, Jean de Reims, Théobald et plusieurs autres, non moins célèbres de leur temps*. La nouvelle de la réapparition de Guillaume de Champeaux réjouit' les étudiants. Il leur tardait de revoir sans titre, avec une robe de serge blanche et des cheveux rasés5, cet homme qu’ils avaient vu, quelques mois auparavant, premier archidiacre de Paris et écolâtre de Notre-Dame. Il leur tardait surtout de l’entendre après les discussions si vives qu’il avait eues avec Abélard et dans lesquelles il avait semblé succomber. Qu'allait-il dire? quelles nouvelles opinions allait-il émettre? quel caractère donnerait-il à son nouvel enseignement? sur quelles bases assoirait-il sa nouvelle école? Mille conjectures devaient, sans aucun doute, circuler du quartier de Notre-Dame au quartier de Sainte-Geneviève, en réponse à ces questions. Et l'altitude d’Abélard, quelle seraitelle? Et les disciples qui avaient suivi Guillaume de Champeaux dans la solitude, ces hommes qu'Hélyot appelle « des personnages d’une singulière piété et d’une grande érudition1, » quelle part allaient-ils prendre dans les nouvelles disputes? C’était plus qu’il n’en fallait, surtout si l’on ajoute que l'enseignement devait se donner gratis et causa
1 Hist. de la ville de Paris, 1. 1, p. 151.
* Voir Thoulouse, Antiquilates reg. a b bat • S. Vicions» tell. 7.
3 Voir Hélyot, ouvr. cité, p. 155, sur le costume des chanoines réguliers «le Saint-Victor.
4 Hélyot, ouvr. cité, p. 14U.