SYSTÈME THÉOLOGIQUE
Après avoir donné ccs notions sur la Trinité et la Providence, sur le péché originel et l’incarnation, sur la nature et la grâce, sur la liberté et la prédestination, Guillaume de Champeaux traite des trois principales sources de la grâce: l’Eucharistie, la sainte Écriture et l’Église.
Plusieurs philosophes modernes, frappés des rapports qui existent entre le réalisme, l’unité de la matière et l’Eucharistie, en ont conclu que l'Eucharistie n’est que le résultat de la doctrine réaliste. C’est ainsi que M. llauréau a pu écrire ces lignes *: « Le premier de tous les Pères qui s’exprime sur la présence réelle en des termes non suspects d’hétérodoxie, saint Justin, est aussi le premier des philosophes qui ait adopté la croyance chrétienne. Et dans quelle école a-t-il pris ses grades? Tousles historiens ecclésiastiques nous disent qu’il sortait de l'école de Platon. Or, Platon avaitdit : Tout ce qui est conçu par l'intelligence existe réellement hors d’elle-méme , et si les sens ne l'attestent pas, c'est que les sens sont imparfaits. Retenant cette maxime de son commerce avec les platoniciens, saint Justin vient enseigner à l'Église que toute formule sacramentelle contient une vérité dogmatique, et que toute vérité dogmatique correspond nécessairement à une réalité présente, quel que soit le témoignage des sens *. Qui se récrie le premier contre ce réalisme intempérant? C’est un disciple d’AmmoniusSaccas, unécleclique, saint Clément d’Alexandrie. Platon, dit-il, a distingué le monde intelligible du
1 Ouïr, citt', t. I, p. 160.
* Saint Justin, Seconde Apologie.
monde sensible ; prenons garde de les confondre : c’est aux lieux hauts que s'accomplit la mystérieuse alliance de l’idéal et du réel ; nous ne possédons ici-bas que des images, que des symboles de la vérité*. Mais c’est surtoutTertullien qu’il faut entendre protester avec énergie sur la doctrine de la présence réelle*. »
M. Hauréau s’est évidemment mépris sur les idées hétérodoxes qu’il prête à Clément d’Alexandrie et à Tertullien. Clément d’Alexandrie enseigne expressément que Jésus- Christ nous nourrit de sa chair et de son sang*. Tertullien, parlant de ceux qui s’approchent indignement de l’Eucharistie, compare leur crime à celui des juifs qui ont porté leurs mains sacrilèges sur le corps de Notre-Seigneur* ; et, au livre de la Résurrection des corps, il dit ces propres paroles: « Notre chair se nourrit du corps et du sang de Jésus-Christ, en sorte que notre âme s’engraisse de Dieu même*. »
Quant au rapprochement entre le réalisme et l’Eucharistie, il est certain que le réalisme bien expliqué peut faciliter considérablement l’intelligence de la transsubstantiation, surtout en admettant la théorie dynamique des forces et des lois. Mais il n’est pas moins certain que le fait et la doctrine catholique de l’Eucharistie remontent jusqu’à Jésus-Christ. Guillaume de Champeaux, qui avait tant à coeur le réalisme, ne s’appuie nullement sur lui, ni dans les quelques lignes qu’a publiées dom Mahillon, ni dans son onzième Fragment, pour enseigner la présence réelle du corps
1 Pedagogi I. I, p. 104 do l'édit. de 1639, et dans le livre II, pntsim ,
* Advertut Marcionem, tib. IV. c. a.
5 Clem. Alexandr. Pxdagogi lib. I, c. vi; Migne, Patrol. Grasc., t. VIII , col. 501-303. — Cf. t. IX, col. 870-871. Dissert. Le Nourry, c. v, art. 3.
4 Tcrlull. de Idololatria, c. vu.
‘ Lib. de returrect. camit c. vm : « Caro corpore et sanguine Christi esc itur, ut anima de Dco saginctur. a
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et du sang de Jésus-Christ dans l’Eucharistie. La présence réelle est à ses yeux un dogme reçu universellement dans l’Église, indépendamment de tout système philosophique; il n’essaye même pas de le prouver, mais se borne simplement à l’exposer. Les expressions dont il se sert sont trop précises et trop péremptoires conlre les calvinistes pour que nous ne les rapportions pas : « Le Christ dans l’Eucharistie n’est pas reçu partiellement ou peu à peu, mais tout entier, soit sous les deux espèces, soit sous une seule.... Quoique l’hostie sacramentelle soit divisée, quoiqu’elle conserve son odeur, sa couleur et sa saveur, cependant sous l'une et l’autre espèce se trouve tout entier ce même Christ qui depuis sa résurrection est entièrement invisible, impassible et indivisible, tellement que le sang n'est pas sans la chair, ni la chair sans le sang, ni l'un et l’autre sans l'àine humaine, ni toute la nature humaine sans le Verbe de Dieu qui lui est personnellement co-uni*. » On voit, en outre, dans ce Fragment que l’Église catholique n'avait pas encore abandonné l'ancien usage de faire communier sous les deux espèces les simples fidèles, et, sous l’espèce du vin seulement, les petits enfants qui venaient d’être baptisés1.
Guillaume de Champeaux, malgré son grand amour pour
1 a Non accipitur Christus nicmbralitn vel pnulnlim, sed lotus vel in utraque spceic vt?l in altéra., . Quamvis sacraïucuta ibi sint secunduni fraciioneni, et odorcm, et colorent, et saporem, tamen in utraque spccic lotus est Christus qui poal resurrectionem quidein ex toto est invisibilis, impassibilis, indivis}— bili», ita ut nec sanguis sine carne, nec caro sine sanguine, nec utnunquc sine anima humana, nec tota huinana natura sine Vcrbo Dei sibi personal it or counito. » Fragm. IX. — Cf. Mignc, Cttrs. palrol.,l. CI. XIII, col. 103$.
* « Quod panis intinctus prohibitif est accipi ex frivola causa fuit, sciliccl pro bucclla inlincta quam Dominu* Judat ad d.islinctionem porrexit. Tamen cum fidc bonum est... Et infantulis mox baptiiatis subis calix datur, quia pane uti non possunt, et in calice lotum Christum accipiunt. Dandus auteiii est calix eis, %uin, sicul non potest quisad vitam ingredi sine baptismo, ita ncc sine hoc vrtali viatico... Et ideo licet in alterutra specie lotus sumatur, tamen pro causa prædicta sacrainentum utriusque speciei ab Ecclcsia iiuinutabiliter
la philosophie, aimait surtout à s’éclairer dans la sainte Écriture. La chronique de Maurigny, en effet, dit qu’il « brillait sur tous les évêques de la France entière par son zèle de Dieu et sa science des divines Écritures *. » Ce qui le caractérisait ici comme ailleurs, c’était son bon sens et sa modération. Il cherchait avant tout le sens littéral, ne le sacrifiait jamais au sens figuré, et ne donnait la première place au sens figuré que lorsque le sens littéral était incapable de la tenir. Telles étaient les deux règles qui le guidaient dans scs interprétations *. Toutefois celte sagesse ne causait dans son cœur aucune aridité. Son imagination savait s’allumer quelquefois sous le charme de la piété et donner aux difficultés les plus ingrates les solutions les plus charmantes 5.
retinetur. » Ibidem. — Voir une lettre dans laquelle Pascal II écrit à Ponce de Cluny : « Un sumenda Eucharistie, ut corpus et sanguis seorsum sumnnhir, exceptis inlirmis et infantihus. »
1 Hec. des histor . . t. XII, p. 76. — Voir Introd.. p. 0.
2 « Kcx David in psalterio quamdam simililudineni lacions, ait : Si eut ras Hermon qui descendit in rnontem Sion; hoc secundurn historiain quantum ait impossibile salis ndvertitis, ut ros montis Hermon descendat in rnontem Sion. Quia igitur lillornliter Mare non potest, conduit ut allcgorice proferatur et dieatur quod ros montis Hermon tune descendit in rnontem Sion, cum Dei protia que arentia corda ripât, de monte Hermon, id est, a Domino, qui mens nostræ fortitudinis est, descendit in rnontem Sion, id est sanctorum animas quæ, quant vis cirnali mole graventur, tamen pro possesuo per spéculum et in ænigmate Domiuum speculantur : nam Sion speculatio dicitur; alia quoque innumera sunt quorum qiiædnm allegorice, quædam vero moraliter, quaedam auleni sola liltera vaieant æstimari. aWillelm. Cainpell., Dialog. inter t'./iristionum et Jndæum, apud Migne. Patrol. curt ., t. CLXIII, col. 104X.
3 C'est ainsi qu'au Juif qui lui objectait l'impossibitc où était Marie de concevoir et de rester vierge, il répond : « Et virga Aaron quæ arida floruit, fronduit et amygdala peperit, nonne contra nalnram fecit? rubiis quoque, qui ardere videbatur et non ardebat, numquid naturaliter facicbat? llis ergo collige Dei potentiam, et quod sicut virga Aaron arida contra naturain floruit et peperit ainygdala, sic contra naturam concepit et peperit Virgo Maria; et sicut mbits videbatur ardere et non ardebat, sic virginem Maria m nullusardor teulationis urebat quant Spiritus Sanctus in carn fupenreniens obumbrabat, » Ibid. } col. 1054-1055.
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Au commencement du douzième siècle l’idée de l’Eglise était en France aussi nette qu'elle y est confuse maintenant, et c’est sans doute pour cette raison qu’il y avait alors aussi peu de traités sur l’Église qu'il y en a beaucoup maintenant. Ces traités étaient uniquement dirigés contre les juifs, parce qu'alors le rationalisme était encore complètement inconnu dans la société française. On leur donnait la plupart du temps la forme d’un dialogue entre un chrétien et un juif. C'est du moins ce que fît Guillaume de Champeaux.
Dans le Dialogue qu’il composa à ce sujet, il dirige contre le judaïsme deux séries d'arguments. Dans la première, il établit l'insuffisance de la loi, soit à cause de son imperfection intrinsèque, soit à cause de ses préceptes temporaires. Il s’attache surtout à montrer que son abrogation dans le sens chrétien n’est point sa destruction, mais son perfectionnement. Pour cela, il s’appuie sur l’unité que Jésus-Christ a su mettre entre les deux testaments *, et surtout sur ce principe, si connu en théorie et si méconnu en pratique, qu’il faut toujours chercher l’esprit sous la lettre. Il ne craint pas d'insister sur ce dernier point et de poursuivre son adversaire par une comparaison aussi spirituelle que simple.
« le chrétien. — Je te propose de tenir une noix dans ta main.
le juif. — Soit, je la tiens.
le chrétien. — Si tu mangeais cette noix sans la briser, peut-être t’étranglerais-tu.
le juif. — Sans aucun doute, et cela ne tarderait pas.
‘ ff llæc duo testament.! in unum ordinata a Chrislo qui facit utraque unum, in quem oportet te credere. » Apud Migno, loc. cil col. 1047.
le chrétien. — Donc la noix n’est pas bonne à manger tout entière?
le juif. — C’est très-vrai.
le chrétien. — Par conséquent, il faut en briser la coquille et arriver à ce qu elle contient.
le joie. — Il est clair qu’il n’y a pas d’autre moyen. le chrétien . — Or, s’il en est ainsi, écoute: de même que tu ne peux pas manger utilement la noix tout entière, ni arriver à ce que contient la coquille sans auparavant la briser, ainsi tu ne saurais parvenir à la loi nouvelle, sans auparavant briser l’ancienne... Et maintenant, dis-moi, je l'en prie, lorsque lu auras brisé la noix et enlevé le contenu, que feras-tu de la coquille?
le juif. — Lorsque j'aurai retenu le contenu qui m’est utile, je jetterai au feu la coquille qui m’est inutile.
le chrétien. — Ah ! fais donc ce que tu dis: jette la coquille, c’est-à-dire l’ancienne circoncision avec ses actes, et revêts l’homme nouveau *. »
Dans la seconde série d'arguments, il invoque d'abord la prophétie de Moïse *, puis il entre dans des disputes de détails sur la nécessité du baptême, sur le péché originel, sur la nature du sacrement chrétien. Il revient ensuite
1 c Cii ri sTi anus. Propono te tenero nucem in manu tua. — Jidæds. Fiat, teneo nucem. — Christ. Si hanc nucera infractam ederes, forsitan te slrangularcs. — Jud. Clique, cito contingeret. — Christ. Ergo iiux integra non est bona ad comedendum. — Jld. Clique. — Christ. Prius ergo oporlet lestai» frangere et sic pervenire ad nncleum. — Jro. Nullatenus aliter eue potest. — Christ. Audi igilur : non potes nucem intégrât» edere uliliter, nec pervenire ad nucleum nisi prius testa frangatur, sicut non potes pervenire ad novam logent nisi relus lex conquassetur. » etc. Et infra (col. 1050) : a Die mil», prccor, tracta nnce, sublato nucleo, de testa quid faciès? — Jet». Helento ulili nucleo, testai» inutilem in ignent projiciam. — Christ. Eia! facquod dicis, projice testai» veterem scilicet circuincUionem cuui aelibus suis et intluere novum hominem...» Ibid., col. 1048-1050.
* Ibid., col. 1049.