SYSTÈME THÉOLOGIQUE
aux prophéties, particulièrement à celles de Jacob1, aux promesses faites à Abraham et à David*, et reprend de nouveau ses digressions sur les anges, le premier homme, etc., sans doute afin d'expliquer le but et les effets de l’incarnation. Dans toutes ces pages on sent combien le péché originel préoccupait les esprits et combien l’on était encore éloigné de l’opinion que les scotistes devaient émettre sur le motif de l’incarnation s.
Telles sont les principales idées qui dominent le Dialogue et les Fragments, et qui forment la base de la théologie dogmatique de Guillaume de Champeaux.
Guillaume de Champeaux enseignait aussi la théologie morale. Son esprit, bien que porté vers la métaphysique des choses, ne négligeait nullement leur côté positif. Ce n’était pas un idéologue habitant les nues, c’était unhomme regardant le ciel et vivant sur la terre. Il avait trop d’esprit pour ne pas toucher les questions et les choses par leur sommet, et trop de bon sens pour ne pas les prendre par leur base. De ce que les philosophes de cette époque cultivaient peu les sciences expérimentales et beaucoup les spéculatives, on en conclut ordinairement qu’ils vivaient peu dans les réalités et beaucoup dans les chimères. Rien n’est plus faux. 11 y a au commencement du douzième siècle une alliance très-rare de l’enthousiasme spéculatif et
* Col. 1055.
« Col. 1058.
* Voir aussi le Fragm. IX : « De dualius polenliis animæ et de ulilitnte adventus Cliristi. >
de la modération pratique : Roscelin, en effet, ce nominaliste extrême, n’a-t-il pas consacré les dernières années de sa vie à défendre la morale contre les désordres du clergé anglais? Abélard, l’auteur du conceptualisme, n’est-il pas aussi l’auteur du Scilo teipsum ? Guillaume de Champeaux, plus que Roscelin et autant qu'Abélard, étudia la morale. On sait qu’il aimait particulièrement les ouvrages du pape saint Grégoire, qu’il en fit un abrégé, et qu’il composa un traité sur la morale de Job. C’est sans doute cette disposition d’esprit qui le lia d'amitié avec le grand moraliste de celte époque, le vénérable llildebert du Mans. Malheureusement les ouvrages dont nous venons de parler ont disparu, et nous n’avons, pour le juger sous ce nouvel aspect, que son manuscrit des Sentences et quelques-uns de ses Fragments inédits.
Le manuscrit des Sentences n’offre ni plan dans l’ensemble ni enchaînement dans les détails. C’est une juxtaposition de petits canevas sur différents sujets de morale, d’interprétation biblique et même de discipline. Il y est question de la simonie, du mariage, de la fornication, de l’inceste, de la consanguinité, de la charité, de l'orgueil, de la délectation, du consentement, de la gourmandise, du péché originel, du baptême, de la pique et de beaucoup d’autres choses spéciales. Le fond des idées n’offre rien de neuf ni de saillant. Cependant il y a généralement dans leur exposé un goût didactique, une habitude de la définition, une recherche de l’analyse, qui indiquent évidemment le besoin et la formation d’une méthode scientifique dans la psychologie morale. Guillaume de Champeaux y révèle çà et là un génie véritable d’observation, une délicatesse de discernement, une finesse de touche, une précision de coup d’œil, qui font déjà pressentir cette analyse admi-
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rablcque saint Thomas devait donner, un siècle après, sur la genèse des passions. Effectivement, n’est-ce pas une véritable anatomie psychologique que cette étude sur l'orgueil, l’envie et la détraction ?
« L’orgueil, dit-il, c'est l’amour de sa propre excellence. Il y en a quatre espèces : la première consiste à se croire possesseur d'une qualité qu’on n'a pas; la deuxième, à croire qu’on tient de soi-mème, et non de Dieu, le bien qu’on possède; la troisième, à attribuer à ses mérites le bien qu’on a et qu’on sait tenir de Dieu; la quatrième, enfin, à se croire intérieurement meilleur que les autres, alors même qu'on n'attribue nullement à ses mérites le bien qu’on sait tenir de Dieu. — De l’orgueil naît l'envie; car, si l'on ne chérissait pas sa propre excellence, on ne porterait jamais envie à qui que ce soit. L’envie est la haine de la félicité d'autrui. Or, on peut l’envisager de trois manières, soit envers ses inférieurs, lorsque quelqu'un craint qu'ils ne deviennent ses égaux ; soit envers ses supérieurs, lorsqu’il souffre de ne pas les égaler ; soit envers ses égaux, quand il gémit de les voir à son propre niveau. — L’envie donne naissance à la détraction : car la détraction est précisément un discours que l’on tient par un motif d’envie. Elle a lieu dans deux cas, à savoir : lorsqu'on nie les qualités d’autrui ; ou, si cela est impossible, lorsqu'on les corrompt en les faussant; puis, lorsqu’on raconte les défauts du prochain pour l'abaisser et le flétrir. Toutefois, il y a un genre de discours dont la malice est douteuse, mais qui, néanmoins, doit être évité : c’est quand je m’entretiens d’un de mes amis avec un second, rapportant au second les défauts du premier, le faisant, il est vrai, avec une compassion et une douleur véritables, maissans consentir à ce que le second les redise au premier; car, si je consentais
à ce qu'il les lui rapportât convenablement dans le but de le rendre meilleur, il est évident que ce serait un bien1. » Le huitième Fragment , sur les trois espèces de crainte, n’est pas moins remarquable.
Cependant ce ne sont là que des preuves du talent analytique de Guillaume de Champeaux. Or, il y a une chose plus précieuse encore que le talent, c’est l’esprit dans lequel on s’en sert. Cet esprit, en eiïet, joue dans l'intelligence véritable des choses le rôle que le point de vue joue dans la perception physique. Car, pour voir parfaitement un objet, il ne. suffit pas d’avoir des yeux excellents, il faut surtout se placer à ce point difficile qui, seul, donne une perspective exacte. Tâchons donc de saisir quel fut l'esprit, ou, pour mieux dire, l’âme entière de la théologie morale de Guillaume de Champeaux. Plus loin, lorsque nous étudierons sa méthode mystique, nous entrerons dans de plus grands détails; qu'il nous suffise ici d’indiquer son caractère général.
1 a Superbia amor propriæ excellent iæ. — Hujus sunt quatuor species. Prima est, qunndo aliquis putat sebaberc bonum Pei quod non habot. Seconda est, quando bonum quod habet, a se, non a Deo, se habere existimat. Tertia est, quando bonum quod babel, a Deo se bobore cognoscit, sed tamen pro meritis suis. Quarta est, qunndo a Deo omnia crédit baberc, nec pro meritis suis, sed intus se meliorem quant alios crédit.
c Ex superbia autern nascilur invidia ; nisi enim aliquis propriam excellentiam diligeret, nunquam nlicui invideret. — Est nuliun invidia edium alienæ félicita lis. — Hæc vero tribus niodis considcratur, vel circa inferiores, quando aliquis liinet ne sibi coæquentur ; vel circa superiorcs, moleste ferendo quod eis non coæquelur; vel contra pares, dolendo quod jam coæquentur.
Ex invidia nascilur de! ractio. Detmctio namqueest locutio ex invidia procedcus. — Hæc nuteiii fit, vel quando bona alicujus, si negare licet, negat, aut, si non licet, pervertit ; vel quando mala alicujus ad cjus depressionem nantit. — Est autetu genus locutionis de quo dubium est an sit maluin et ideo vitandum : quando videlicet de eoquem diligocum aliquo meo familiari, mala ejus referendo, colloquer ex quadam compassione et dolore, ita quidem ut noiim quod illc cum quo loquor boe ei référât ; nam si vellem quod illi ad correpüonem ei convenienter nnrraret , evidenter bonum esset. » Frngm. XUI. — Cf. Sent eut im Guilleimi, Calhal. epitcopi , Ms., fol. 12.
284 SYSTÈME THÈOI-ORIQUE
Au commencement du douzième siècle il y avait, en théologie morale, trois tendances, peut-être même déjà trois écoles.
L’une inclinait à l'extension excessive des droits de la liberté par la restriction des droits de l’autorité. C était la passion du subjectif cherchant à détruire la réalité de l'objectif. Cette tendance au laxisme, que favorisa Abélard, beaucoup plus par ses actes et son attitude superbe que par le fond de sa doctrine, fut ensuite poussée à l'extrême par un de ses élèves, Arnaud de Brescia.
Une seconde tendance, complètement opposée à la première, inclinait à l'extension de la loi par la restriction, peut-être excessive, des droits de la liberté. C’était l’amour de la règle objective cherchant, non pas à détruire, mais à effacer les formes saillantes du subjectif. Dans une difficulté, on en appelait avant tout à la loi, ensuite à la conscience, s’appuyant sur cette phrase qu’on regardait comme un principe indiscuté, sinon indiscutable, à savoir, que la loi possède toujours sur la liberté. Cette tendance au rigorisme était en général favorisée par la première ferveur des ordres religieux qui se réformaient.
Enfin, entre ces deux tendances, on pouvait en distinguer une troisième, modérée comme le juste milieu qu'elle cherchait à tenir, ayant pour but la conciliation de l’autorité et de la liberté par le respect de tous les droits et la pratique de tous les devoirs, également éloignée de l'absorption de la loi par une conscience mal éclairée, et de l'absorption de la conscience par une loi mal comprise, mais unissant ensemble l’objectivisme et le subjectivisme, afin de les compléter l’un par l'autre et de rester ainsi, loin du laxisme et loin du rigorisme, dans cette région où s’embrassent la justice et la paix, où germe la vraie vertu et où
fleurit la vraie sainteté. Telle était la tendance que favorisaient Hildebert du Mans, Guillaume de Champeaux, et plus tard Marbode de Rennes, Jean de Salisbury et Pierre le Vénérable.
Guillaume de Champeaux, en cfTct, s’il faut en croire quelques mots des Fragments inédits , ne jugeait pas delà moralité des actes d’après le seul diclamen de la loi extérieure, mais encore d'apres le dictamen de la conscience. Selon lui, il ne suffisait pas que la loi parlât, il fallait encore que la conscience fût éclairée. Pour être vraiment vertueux, ce n’était pas assez de faire objectivement des actes de vertu, il fallait que la conviction y fût et que la liberté y consentit1. De même, pour être coupable envers la vérité, ce n’était pas assez de l’attaquer objectivement, il fallait l’attaquer sciemment, c’est-à-dire que celui-là seul était criminel devant Dieu, qui, voyant la vérité, la reconnaissant pour telle dans sa conscience, la rejetait néanmoins hors de ses pensées, de ses paroles et de ses actes; et, au contraire, celui-là pouvait être l’ami de Dieu, qui ne combattait la vérité que parce que scs yeux débiles, loin de lui faire reconnaître sa céleste beauté, la lui montraient comme une ennemie. « L’hérésie strictement considérée, disait Guillaume de Champeaux, corniste à combattre la vérité sciemment'. » El, étendant celle doctrine jusqu’aux temps qui ont précédé la venue de Jésus-Christ, il déclarait justifiés, même du péché originel, tous ceux qui se conduisaient selon la sincérité de leur conviction, parce que, disait-il, là où agit la bonne foi, là aussi agit la vraie foi :
1 c Siinilitcr piclns, justicia, castitas, virilités sunt. Scd cum sinl in anima vel in corporc fundatac, non dicunlur virtutes nisi adhibealur consensus, a Fragm. XX, Dicunt quidam pcccalum, etc.
* « Hærcsis stricte accepta est scicntcr venta loin impugnarc. » Fragm . XîX.
2Sfi SYSTÈME THÉOLOGIQUE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX.
« Qmcmque itjitur fidk bona operabantur, ipsa fides in eus originale peccatum abluebat1. »
Tel fut le système théologique de Guillaume de Champeaux, autant que les débris de ses ouvrages nous ont permis de le concevoir et de le reconstituer. Essayons maintenant de retrouver à travers ces mêmes débris les grandes idées qui forment le fond de sa méthode, soit théologique, soit mystitjue.
* Constat aliquos et sub naturnli loge et subscripta et sut» Evangelio si I vus fuisse. Dicendum est igitur quod illi qui salvati sunt ante adventum Christi credebant aliquem esse jusluin et pium judieem qui cl bonis bona et malis main reddercl. Emut otiam qui ventunim credebant quemdam a Deo qui redimerct populum, modum autem nescichant. Erant iterum paucissimi quihus hic modus redemptionis natus eral. Quicumque igitur fide l>ona operabantur, ipsa fides in eis originale peccatuin abluebat. a Fragm. X, de Naturali et scripta lege, etc.