LA MÉTHODE TUÉOLOGIQUE AVANT |.E DOUZIÈME SIÈCLE
I. — Importune*1 «le eetlc élude. — La foi et la théologie. — Les trois phases de la théologie pendant les quatre premiers siècles de l'Église. — L’eupoMtion. — L' explication pastorale. — La double apologétique. — Clément d'Alexandrie, Origène. — Saint Augustin. — II. Les Barbares. — Méthode théologique de Scot Erigcue. — Bérenger. — Méthode positive.
Les systèmes passent, les méthodes restent, parce que les systèmes ne sont que les corps des méthodes, tandis que les méthodes sont les âmes des systèmes. Le système de Bacon a été remplacé ; mais sa méthode a été maintenue. Le système de Descartes est expirant, s'il n'est pas mort; mais sa méthode est immortelle. Or, de même qu’il y a une méthode dans les sciences physiques et dans la science psychologique, ainsi il y en a une dans la science théologique. Là on raisonne sur le fait matériel et sur le fait psychologique, ici sur le fait religieux, notamment sur le fait de la révélation chrétienne.
Cette révélation est un fait essentiellement intelligible et s’adressant à des êtres essentiellement intelligents ; c’est la lumière de la foi venant se surajouter à la lumière de la rai*
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son. De là (leux séries de questions : Quels sont les droits et les devoirs de la raison à l’égard de la foi, et de la foi à l’égard de la raison ? Comment doit se faire le partage entre ces deux puissances chargées d’éclairer et de diriger l’homme? Ont-elles un domajne commun, ou bien deux domaines distincts, ou meme deux domaines séparés? Y a-t-il entre elles une suprématie? Qu’est-ce que cette suprématie, et à laquelle des deux appartient-elle? Toutes ces questions, inconnues à l’antiquité, sont nées du christianisme, et, comme l'a fait remarquer M. Charles Jourdain, «il n’est pas nécessaire de réfléchir longtemps pour se persuader que de la solution qu’elles reçoivent au fond le plus intime d'une âme, dépend l'avenir de celle âme, sa direction religieuse et philosophique, selon qu’elle a comprimé ou développé en elle plus ou moins l’élan de la foi ou l'élan de la raison1. » Du reste, la lutte qui s’engagea sur cette question, il y a près de cinquante ans, à l’apparition de 1 Essai sur l'indifférence , et qui est loin d’avoir disparu des esprits, nous prouve suffisamment l'importance méritée qu’on y a attachée. Aujourd'hui comine à cette époque, l'accord de la foi et de la raison, soit sur le terrain individuel, soit sur le terrain social, est resté le problème dominant cl la clef de voûte de tous les autres.
Dans cet état de choses, peut-être serait-il utile de faire taire en nous toutes les passions personnelles qui peuvent nous agiter, de nous abstraire des partis dans lesquels notre vanité a pu nous engager, de sortir de celte société et de ce siècle, où l'impartialité est si difficile à tant d’intelligences, et de remonter jusqu’à celle société du douzième siècle, dont l’esprit, il est vrai, ressemble trop au nôtre pour que nous lui soyons étrangers, mais qui cependant, 1 la Piulotophie de nanti T hantai d Aquin, I. II, p. 27s.
en substituant scs débats à nos débats, scs appréciations à nos appréciations, nous permettra de mieux saisir l’état de la question et de mieux discerner les limites, maintenant trop confuses, qui séparent ce qui n'est qu’une opinion de ce qui est un dogme. Ce qui nous tient éloignés de la solution que nous cherchons, c’est, si je ne me trompe, l’exclusivisme de nos idées et de nos passions, a II est des esprits, disait Saisset, qui ne peuvent voir qu'un seul côté des choses. Pénétrants, vigoureux, logiciens, mais exclusifs, ccs esprits excèdent sans cesse et poussent tout aux dernières limites. Aussi ce n’est point à ccs sortes d’intelligences, si fortes qu’elles puissent être, qu’appartiennent la vraie gloire et la solide et durable influence. Leur rôle, sans doute, n’est pas inutile; car tout sert aux desseins de Dieu,. et les égarements mêmes de la raison sont pour elle une leçon et un progrès. Mais c’est à d’autres esprits que le genre humain donne sa confiance : je parle de ces amples et sobres génies, plus occupés de s’entendre avec leurs semblables que de suivre leurs propres vues, et qui tiennent bien moins à pousser un principe exclusif à ses conséquences extrêmes qu’à voir à la fois tous les principes dans leur liaison et leur harmonie'. » Sans aucun doute, le dix- neuvième siècle possède de ces génies conciliateurs; mais la plupart d’entre eux ont une prudence trop peu oublieuse d’eux-mèmes, ou trop distraite des grands intérêts de l’Église et de l’humanité, pour que la vérité puisse compter sur eux. «Itien ne raccourcit plus les grands hommes, a dit quelque part Montesquieu, que leur attention à de certains procédés personnels. » Faisons donc de l’histoire qui, sans être complètement ancienne, ne com-
1 Ém. Saisset, Visais sur la philosophie et la religion au dix-neuvième siècle, Paris lSto, préface, p. xxi-xxn.
I,A MÉTHODE THÉOLOGIQtlE promeltra cependant personne : nous n'aurons pas les inconvénients des personnalités trop rapprochées, et nous aurons les avantages de l’exactitude la plus impartiale. Celte substitution du douzième siècle au dix-neuvicme, ou plutôt cet effacement du dix-neuvième derrière le douzième, est d’autant plus facile que ce qui se passait alors n'était que l'essai de ce qui se passe aujourd'hui cl la préparation de ce qui doit avoir lieu plus tard. Du reste Pie IX n’a-t-il pas enseigné que « la méthode et les principes d’après lesquels les anciens docteurs scolastiques ont cultivé la théologie, conviennent aux nécessités de notre temps et au progrès des sciences 1 ? »
Mais avant d’entrer dans les débats du douzième siècle, il importe souverainement, pour en mieux comprendre toute l’étendue et toute la valeur, de résumer dans un coup d œil rétrospectif les différentes phases qu'a Ira versées cette grande question de la méthode théologique, de même que, pour juger parfaitement de la force et de la vitalité d'une tige, on cherche à descendre jusqu'à ses racines et à mesurer leur profondeur.
Il ne faut pas s’étonner si la foi est immuable en ellemême, et la théologie essentiellement progressive1. En effet, la foi est la parole de Dieu, et nul homme ne saurait la changer. La théologie, au contraire, est une science : c’est l’élévation de la raison jusqu’à la foi et l’explication de la foi par la raison3. La théologie prouve le fait de la ré-
1 Lettre encyclique du 21 décembre 1804, XIII" proposition condamnée : (t Mctliodus et principia quibus antiqui doctorat scholastici tlicologiani cxcoluerunt, Icmporum nostrorum neccssnlibus scienliarumque progressui minime congmunt. r> Cl. Kpist. ad archiep. Frising., Tuas hbenter, 21 dec., 1 863.
* « Fides in nnturn sua ac principio lormali speetnta cssentinliier a scicnlia .listinguitur. » Pcrrone, Tract, de locis theolog De analogta ratwnis et fldei
* t Entre la foi et In philosophie, l'Église a placé quelque chose qui n'est
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vélation; clic constate quelles sont les vérités qui sont réellement contenues dans le dépôt de la révélation ; puis, elle explique ces vérités, d’une part en démontrant qu'elles ne répugnent pas à la raison, d’autre part en dévoilant de quelle manière elles lui sont conformes. Or, cette explication se fait par les analogies qui existent si harmonieusement entre la nature et la grâce; et comme ces analogies se découvrent dans une mesure toujours grandissante selon le progrès des sciences naturelles et philosophiques, il en résulte que la théologie, elle aussi, doit nécessairementprogresser. De là toutes ces phases qu’elle traversa et qui donnent tant d’intérêt à son histoire.
Celles qui précèdent le douzième siècle peuvent se résumer en deux grandes périodes, dont la première so termine glorieusement avec saint Augustin, et la secondecommence à la suite des invasions des barbares.
I.a première période comprend trois phases : celle de l’exposition, celle de l’explication pastorale, et enfin celle de l’explication philosophique. Ces trois phases ne sont dans l’ordre du temps nullement exclusives l une de l’autre, et ne se distinguent que par leur côté dominant. — Ce qui domine au temps des apôtres, c’est l’exposition de la foi : effectivement la première obligation de leur ministère était de faire connaître, soit aux Juifs, soit aux païens, le dogme et la morale de Jésus-Christ. Cependant ceux d’entre eux qui sentaient davantage les exigences de la raison ne se bornaient pas à une simple exposition. C’est ainsi que les Actes nous montrent saint Paul discutant dialectiquement
iibsolumcnt ni l'une ni l'autre, qui participe île toutes les deux, et qu'on appelle théologie. La théologie eat par sa nature une chose rationnelle, encore qu'elle ne soit pas exclusivement rationnelle ; en elle viennent se rencontrer et sc développer les deux esprits qui subsistent dans l'homme et dans l'Eglise ; toute théologie est une certaine alliance de In raison et de la foi » M Ch. de Hémusal, Abélard, t. II, p. 500.
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les choses du royaume de Dieu1. — A celle première phase succéda celle de l’explication pastorale : car il était naturel, la foi étant connue et acceptée, qu’on en fit dans les assemblées chrétiennes une application immédiate et directe à la vie pratique. Tel fut le but que se proposèrent l’auteur de l’épilrcà Diognète, Hermasdans son beau livre du Pasteur, le papesaintClémcntdans sa Lettre aux Corinthiens, enfin les prêtres et les évêques dans leurs traités de morale et dans leurs homélies. Les commentaires sur les saintes Écritures furent simultanément des expositions de la foi et des applications de la foi à la vie morale. Les maîtres qui excellèrent dans cette phase furent saint Jean Chrysostomeî, et avec lui saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme et saint Ambroise. — Mais bientôt des ennemis se levèrent, soit au dehors, soit au dedans, contre ces expositions etees applications. C’est pourquoi après celle deuxième phase qu’on pourrait appeler la phase exégétique et pastorale, s'ouvrit la phase apologétique. Ce fut sans contredit la plus considérable. Commencée sous les gnostiques , elle se continua surtout dans saint Justin, saint Irénée, Clément d’Alexandrie, Tertullien, Origène, saint Cyprien, Minulius Félix, Arnobeet Lactancc. Tous s’appliquèrent à mettre en évidence l'aveuglement des Juifs, les absurdités et les abominations de l’idolâtrie, les contradictions sans fin des sectaires et la révoltante iniquité des persécuteurs’. Cepen-
* « âuïr/iTO flcùroZ; oerto rûv ypz^Cdv, ôtavoiywv /al nxpotTiOipsvOi.. . *
Act., XVII, 2. — Cr. ib., XIX, 8.
* « Nous n’avons pas été envoyés pour nous lancer dans la joute des disputes, mais pour soumettre les esprits à la foi. Nous n'avons pas la mission d'exposer nos propres pensées, mais nous transmettons aux hommes le dépôt des vérités que Dieu a révélées. Les apôtres ont annoncé simplement la parole de Dieu, ils n’y ont rien ajouté de leur esprit propre, et nous devons faire comme eux. » S. Joan. Chrysost., in Epist. ad Rom., II, 5.
5 Voir M. Martinet, Etude sur la méthode d'enseignement théologique , Paris, 1856, p. 17.
dant il faut bien distinguer entre l'apologétique oratoire et l’apologétique philosophique : dans celle-là ce fut tantôt l’éloquence rude, indignée , exclusive, et parfois inexacte de Tertullien1, tantôt 1 éloquence correcte et froide de l’avocat Minutius Félix, tantôt enfin l’éloquence plus douce et plus poétique du rhéteur Arnobe etde son disciple Laclance : dans l'apologétique philosophique, au contraire, on remarqua entre tous Clément d’Alexandrie par sa profondeur, et ürigène par son immensité. Toutefois ces deux génies euxmêmes se contentèrent très-souvent, pour répondre aux ennemis de la foi, d'en appcllcr aux miracles et aux faits plutôt qu’aux raisonnements, comme si dans ces siècles de luttes perpétuelles on n’eût eu que le temps de s’affirmer et de se défendre avec les armes les plus aisées et les plus pratiques.
Aussi, sous ce point de vue, rien n'est- il encore parfaitement net. On cherche, on tâtonne ; on admet bien la philosophie, mais on ne sait trop à quelle mesuse s’arrêter. M. de Rémusat raconte ainsi celte indécision : «Lespremiers Pères écrivent, dit-il ; ils sont donc à quelque degré des lettres ; leur éducation, si modeste qu’on la suppose, a laissé dans leur esprit des idées et des expressions originaires de la science des gentils. L'enseignement apostolique ne peut prendre une forme tant soit peu littéraire sans qii’aussitôt les souvenirs de la Grèce s’y viennent unir. Une religion, dès qu’elle se traite dans les livres, ressemble fort à un système de philosophie. Elle prend nécessairement l’esprit humain comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est laite, la science au point où elle en est venue. Tous les
1 «Nous n'avons besoin d'aucune science après le Christ, ni d’aucune preuve après l’Évangile ; celui qui croit ne désire rien de plus ; l’ignorance est bonne, en général, .îiin que l’on n’apprenne pas à connaître ce qui est inconvenant. o Tertullien.