LA MÉTHODE TIIÉ0L0G1QUE
Pères sont donc plus ou moins philosophes, même ceux qui n’cn ont aucune envie; mais quelques-uns mettent du prix à l’être et l'ont expressément à la philosophie une place dans la religion. Ce n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même la philosophie péripatéticienne ; ce qui domine, c'est l’esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés, comme des ornements oubliés, à h robe de 1 , 40 lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme chrétien, comme on l’a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme emprunte à l’Académie des idées de détail, des métaphores, des hypothèses, des explications théorétiques, dont l'Écriture n'offre aucune trace, et qui sont la part de la raison pure dans l’œuvre de la foi. Aristote contribue pour peu dcchoseà ccsdéveloppeinents additionnels delà science apostolique: de loin en loin, quelques termes d’école, quelques formes dialectiques, inséparables de toute discussion, viennent seulement attester que l'étude, ou du moins une teinture de sa logique était une condition nécessaire de la culture de l'esprit. Dès lors cependant la philosophie n'intervient pas dans la religion sans rencontrer de résistance, elle excite des ombrages, des scrupules, des censures; tous les Pères s’en servent, mais aucun ne s’y fie d une manière absolue, et si les uns la recherchent et l’aiment, les autres la fuient ou la repoussent. Beaucoup se déclarent résolument contre elle et la proscrivent avec sévérité ; d’autres, après l’avoir célébrée, recommandent de ne la suivrequ’avcc prudence *. »
Clément d’Alexandrie lui-même a plus que des lacunes, non-seulement dans son système, mais aussi dans sa mé- ' SI. «le RéinUMt. Abélard, l. II. p. 150-151 ; édit. ISIS.
thode. — Sans doute, d’une part, il glorifie singulièrement la raison et lui accorde une place considérable, soit dans le dogme, soit dans la morale. Il s’élève en effet, nous dit un de ses savants historiens, M. l’abbé Cognât, contre cette méthode expéditive de défendre le christianisme, qui, sous prétexte que l'Évangile contient toute vérité, rejette et méprise, sans même l’examiner, toute doctrine qui se produit en dehors de l’Église1. Maisécoutons-le lui-même: « On n’a pas le droit, dit-il, de condamner ce qu’on ignore. Nier n’est pas réfuter, et la seule réfutation sérieuse est celle qui se fonde sur l’examen et montre l’erreur par la vérité’... L’Écriture enseigne que la vertu consiste non pas simplement à faire ce qui est bien, mais à le faire avec intention et d’une manière raisonnable1. Bien plus, l’intention seule, pourvu qu’elle soit pure et sincère, devra être réputée pour l’acte vertueux lui-même, quoiqu’elle n’obtiemie pas son effet extérieur *. Il suit de ces principes que le gnostique faisant toutes scs actions conformément à la droite raison, remplit par là même toutes les conditions de la vraie vertu9... Ce n’est pas lasimple foi, mais la foi unie à la science, qui sait adopter la vérité et se préserver de l’erreur. Connaître est plus que croire. La foi est la connaissance succincte des vérités nécessaires à savoir ; la gnose au contraire est la démonstration sure et ferme du contenu de notre foi, fondée sur la foi par la doctrine de Jésus-Christ, et s’élevant jusqu’à une connaissance immuable et jusqu’à une notion scientifique*. Ce n’est pas la foi,
1 M. l’abbé Cognai, Clément d’Alexandrie, ta doctrine et ta polémique, p. 4SI ; Paris, 1859.
* Ibidem.
5 Stromal., VI, 14, p. 796.
« Ibid . IV, fl, p 580-581.
• Ibid., VI, 14. p. 796.
» Ibid., VII, 10, p. 865.
296 U MÉTHODE THÉOLOGIOUE
niais la foi unie à la science, qui sait discerner la vraie de la fausse doctrine1. La foi consiste en ce qu'on adopte les mêmes croyances ; avoir la même doctrine, les mêmes idées, est le propre de la gnose. Les fidèles sont ceux qui croient simplement à lu lettre des divines Écritures dont l’autorité est au-dessus de toute démonstration, sans clierclier à on approfondir le sens intérieur et caché ; les gnosliques sont ceux qui vont plus avant et connaissent la vérité tout entière '. » — Et cependant, tout en condamnant la foi aveugleet oisive, tout en réclamant une foi scientifique, il tombe dans le fidéisme. « Les premiers principes, dit-il, les principes indémontrables doivent être admis de foi. La foi juge en dernier ressort de la science elle-même. Anticipation de la pensée elle est présupposée pour chercher,
pour discuter, pour prouver et surtout pour apprendre*. » Et ailleurs : « Le seul fondement de la connaissance de la vérité, ainsi que d’une vie solidement vertueuse conforme à celle vérité, c’est la foi*. »iQu'y a-t-il de plus clair et de plus formel *? Mais aussi qu’y a-t-il de plus faux? car si les premiers principes sont indémontrables, c’est qu’ils sont évidents, et l’on ne saurait en conclure, comme l’a fait Clément Alexandrie, que leur critérium est la foi.
Origène adopta la méthode de son maître. Comme lui, il loua la science et la philosophie ; mais comme lui aussi, dit un de ses critiques, il admit, en développant sa pensée,
* Stromal., I, 6, p. 336.
* Ibid., VU, 16, p. 891.
» Ibid., It, 4, p. 435-137.
4 Pxdagogi I, 6, p. 112-114.
8 C'est donc en vain que 51 . l’abbé Cognai a essayé de justifier de lidéisme Clément d'Alexandrie, et les définitions d’ Épieu rc et d' Aristote sur la foi comme commencement de la connaissance nous paraissent tout à fait insuffisantes pour légitimer cet essai.
« que la révélation précède la philosophie et que la philosophie suppose la révélation *. » Cependant cette solution ne sembla pas toujours le satisfaire, et clans sa réponse à Cclse il accorda qu'en thèse, c’est-à-dire en considérant 1rs choses dans leur essence, il faudrait recourir à l'examen; mais qu'en hypothèse, c’est-à-dire en considérant l’ignorance de la masse des hommes de son temps, il fallait s’en tenir à l’autorité. Celse, en effet, avait tourné en ridicule la conduite des chrétiens, « lesquels, disait-il, ne voulant ni écouler vos raisons ni vous en donner de ce qu’ils croient, se contentent de vous dire: N'examinez point, croyez seulement, votre foi vous sauvera, et tiennent pour maxime que la sagesse du monde est un mal. » Or voici, d’après Leibnitz, ce qu’Origènc lui répondit : « S’il était possible que tous les hommes, négligeant les affaires de la vie, s’attichassent à l’étude et à la méditation, il ne faudrait point chercher d'autre voie pour leur faire recevoir la religion chrétienne. Car, pour ne rien dire qui offense personne (il insinue que la religion païenne est absurde, mais ilnelc veut pas dire expressément), on n’y trouvera pas moins d'exactitude qu’ailleurs,soitdans la discussion desesdogmes, sait dans l’éclaircissement des expressions énigmatiques de ses prophètes, soit dans l'explication des paraboles de scs évangiles, et d’une infinité d'autres choses arrivées ou ordonnées symboliquement. Mais puisque ni les nécessités de la vie, ni les infirmités des hommes ne permettent qu’à un petit nombre de personnes de s’appliquer à l’étude, quel moyen pouvait-on trouver plus capable de profiter à tout le reste du monde, que celui que Jésus-Christ a voulu qu’on employât pour la conversion des peuples*? »
' M. l'ablii E. Joly, Élude sur Origine , |>. 75; voir p. 47. Dijon, 1800.
* Liv. I, di. ii.
298 LA MÉTHODE THÉOLOf.lQliE
Mais, vers la fin du quatrième siècle, parut un homme dont le génie devait faire de toute cette période un résumé admirable. Augustin, en effet, reproduisit dans ses ouvrages les trois caractères qu'avait pris la théologie dans les trois phases que nous venons d'esquisser : il exposa, il appliqua ce qu'il avait exposé, et il expliqua ce qu’il avait exposé et appliqué. D’abord, il exposa la foi dans ses traités dogmatiques. Ensuite, il en fit l'application morale dans ses sermons, ses homélies et ses commentaires. Enfin, il résuma l’apologétique dans ce sublime ouvrage qui est la somme théologique de tout ce qui précède et qui se nomme la Cité de Dieu.
Toutefois, si saint Augustin fut un génie universel, il fut aussi un génie mobile. Enthousiaste dans ses pensées comme dans ses sentiments, il ne sut pas toujours, même dans les questions les plus froides, se maintenir dans une fixité irréprochable. Trop souvent son esprit se ressentit de l’impétuosité de son cœur. Sans doute ce rayonnement de son cœur sur son intelligence donna à sa parole une grâce séduisante, un charme que quatorze siècles n’ont point diminué et qui maintenant encore nous la fait aimer pardessus toutes les autres. Mais si sa parole s’est embellie sous cette influence du cœur, peut-être sa pensée s’y estelle voilée. Un ne sourit pas sans dissimuler les traits ordinaires de son visage, et rien ne doit nous étonner si saint Augustin n'a pas su être à la fois gracieux cl précis, clair et ardent. Ses rétractations nous sont une preuve des extrémités entre lesquelles ses opinions se sont agitées. Or, l’inquiétude indécise qui ressort souvent de ses réponses quand on les compare d’une époque de sa vie à une autre, ne se manifeste pas moins dans sa méthode que dans son système.
Il est certain que saint Augustin a toujours eu la raison en estime et qu’il a toujours recherché la science. C’est lui qui a écrit ces belles paroles : « La foi n'est point aveugle, mais elle a des yeux en quelque sorte, par lesquels elle voit la vérité des choses qu'elle croit, bien qu'elle sache très-certainement qu'elle ne les comprend pas encore1 * * *.... Il n’est pas douteux que nous soyons inclinés à la science par un double poids, par le poids de l’autorité et par le poids de la raison. Or, je suis très-décidé à ne me séparer en aucun cas de l’autorité du Christ ; car je n'en trouve pas de plus puissante. Mais je n'en veux pas moins pénétrer ses enseignements comme par la pointe de la raison. Car telle est présentement ma disposition d’àme que je désire impatiemment arriver au vrai, non-seulement
par la croyance, mais aussi par la science* Loin
de nous d'embrasser la foi pour ne point recevoir de raison ou pour n'en point rechercher \ Il faut regarder comme coupables de négligence ceux qui, après avoir été affermis dans la foi, ne s’inquiètent plus de comprendre ce qu'ils croient, et nous ne devons pas tellement nous eu rapporter à l’autorité, même la plus respectable, que nous n’ayons plus aucun souci de la recherche de la vérité *. Se pourrait-il que Dieu haïsse en nous ce par quoi nous l'emportons sur les autres animaux5? Quiconque néglige son intelligence ou la dégrade est averti par ce mot du Prophète : Ne vous rendez pas semblable au cheval et au mulet qui sont dépourvus d'intelligence *. »
1 S. Augusl. Epist. CXX ad Cornent., ». 8.
* Coutr. Academian, lib. lit, c. xx.
5 Epi ni. CXX ad Cornent., n. 3.
* De lib. arbil., Iil>. Il, c. ii, n. 25.
s Epnl- CXX ad Cornent., n. 2 et seq.
* Enarr. in Ptalm. xivm.
300 U MÉTHODE TIIÊOI.OGIQUE
Mais si saint Augustin a toujours voulu concilier la foi et la raison, comment l'a-l-il fait? Dans le temple de la théologie, quelle place a-t-il donnée à la raison et quelle place à la foi? A-t-il subordonné celle-là à celle-ci, et qu'a-t-il entendu par cette subordination?
Tantôt il exige que la raison commence et soit juge: « Il nous est permis, dit-il, de nous faire exhiber les lettres de créance de cette ambassade divine et de les parcourir dans tout leur contenu; puis, lorsque la lumière de la vérité nous aura pénétrés, il faudra nous soumettre » de telle sorte que M. Amédée Thierry a pu dire avec justesse « qu’ Augustin partait de la philosophie pour démontrer la religion. » Tantôt, au contraire, il accuse d’orgueil celui qui dirait : Je veux voir d’abord et croire ensuite’; il proclame que le vrai rapport de la foi à la science, c’est que « la foi commence la connaissance, précède la science, et en est une condition, car le Prophète a dit : Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas3, »
Là, il veut qu'on scrute les vérités révélées, qu’on entre dans leur mystère, qu’on les discute, et déclare qu’il est honteux de croire qui que ce soit sans raison*. Ici, au contraire, il déclare que l'intelligence est la récompense de la foi s, et refuse le titre de chrétien à celui qui ne veut croire au Christ que sur des preuves indubitables Là, il
1 S. Augusl. De No r. ecclet., c. vu, n. 12.
* a Nonne superbus in venins, cum dicis : Primo videam, et sic crednm? » In Psalm. XXXIX.
5 De Triait lib. IX, c. i. — Tract. XXXVI in Joann., n. 7.
4 « Quid impedit tandem perserutnri nique disculerc pin et scdula investigaiione. » etc. De utilitate credendi, lib. I, n. 18. — « Si eniin turpe est sine ratioue cuiquam crcderc, » etc. Ibid., n. 31.
* « Intellcctus merces est fidei. Ergo noli qua?rerc inlelligerc uteredas, sed credo re ut intelligas. j> In Joann. F.vang. Tract. XXIX, c. vi.
ü < Si aulem Chrislo clidtii rredendum negant, nisi indiibitala ratio redditn fuerit, Christian! non suut. » De ut il cred., lib. 1, n. 3 2.
abaisse l’autorité devant la raison : « Une douille voie, dit-il, nous conduit nécessairement à la science : l’autorité et la raison. L 'autorité est la première dans le temps , la raison est la première en importance. C'est pourquoi, encore que l’autorité semble préférable pour la multitude inhabile, et In raison pour les esprits cultivés, néanmoins , comme aucun homme ne devient instruit qui n’ait commencé par ne pas l'être, il n’y a que l’autorité qui puisse ouvrir la porte de la science à ceux qui sont désireux d’en pénétrer les secrets*. » Plus loin, il abaisse la raison devant l’autorité, et semble approuver le mol de son maître, saint Ambroise : « Vouloir convaincre sa raison c’est renier sa foi*. »
Donc, même sous saint Augustin, le problème de la méthode théologique n’a pas encore de solution arrêtée, hui-même, malgré son génie, flotte indécis entre les deux courants qui l'emportent tour à tour. Tantôt il semble se prononcer pour une philosophie qui embrasse le christianisme, tantôt pour un christianisme qui accepte la philosophie. C’est sans doute celte indécision qui a rendu M. Nourrisson si sévère envers lui : « Ces variations dans l’idée qu’il s’est faite de la philosophie, tiennent, dit cet éminent critique, aux points de vue successifs d'après lesquels il a envisagé les rapports de la raison et de la foi. Il s’en faut, en effet, qu’il se soit montré constant dans
1 De Ordine , lib. Il, c. ix. — « Sola est auctoritas, qti© commovct slultos ut ad sapirntiam festinent. d De utilit. cred ., lib. I, n. 34.
* « Si ralione convincor, lidcm nbnuo. a S. Amhros. — S. August. Svp. Joan. hom. XXVII: « Audint consilium qui dicit : ftondum inlellexi. Vidât ulique Christus boc proCundum non onmes intclleduros, et in conséquent! «ledit consilium : Inlclligere vis, crcde; Dominus cnim per Prophclnin dicit : Nisi endideritis, non intclligctis.. Si non intcllcxisti, inquatn, credc ; inldlectus enim merces est fîHei. Noli ergo quærere intelligcre ut credas, sed crede ut intelligas, quia, nisi c redent es, non intelligetis. »
la détermination des ces rapports1... S'il reste iiors de conteste qu’il a philosophé , puisque nul homme apparemment n’a été plus avide du vrai, d’uu autre côté on est obligé de reconnaître que sa philosophie a toujours été une philosophie d’emprunt, une doctrine d'autorité, et non point un original et libre système, quelque effort qu'il ait fait pour embrasser la sagesse en elle-même et
pour elle-même* Il est trop clair qu'au quatrième ou
au cinquième siècle de notre ère, un néophyte, un pasteur des âmes, ne pouvait se faire de la philosophie l'idée pure qu’en avait conçue les anciens, et que d’après eux en ont conçue les modernes, il est trop clair qu’au quatrième ou au cinquième siècle de notre cre, saint Augustin ne pouvait meme être un saint Anselme, beaucoup moins un Abélard. Car il ne s’agissait point, pour lors, de pondérer les droits de la foi et de la raison. Il s’agissait, au fond, d’ètre païen ou d’être chrétien5. »
Après saint Augustin vinrent les barbares, et avec eux les ténèbres. Ces ténèbres furent longtemps épaisses. Poulies dissiper, il fallut recommencer les expositions de la foi, les applications morales et les explications philosophiques. Nous avons déjà étudié ce mouvement des écoles et des systèmes en France pendant cette seconde période*, et,
1 M. Nourrisson, ta Philosophie de saint Augustin, Paris, 1865; t. Il, p. 283.
* Ibid., t. I, p. 61.
5 Ibid., l. II, p. 287.
* Lit. I, cli. i*r, les Écoles et les systèmes en France avant Guillaume de Champeaux.
sans analyser les progrès lentement simultanés de la méthode lliéologii|ue, nous les avons cependant fait pressentir.
Ce n’est qu'au neuvième siècle que l'on commença à mettre une distinction nette entre le système et la méthode, à faire des efforts pour préciser celle-ci, en apportant plus de soin dans l’appréciation de l'autorité et de la raison, en comparant leur valeur respective, et en cherchant à établir les droits et les devoirs de l’une et de l’autre. Scot Krigènc, en clfel, est le premier qui entreprit cette tâche difficile. Son génie hardi était fait pour y travailler; mais il était trop impatient et trop prématuré pour y réussir. Là où il aurait pu, avec une modération plus vraie, une pensée plus réfléchie et une analyse moins vague, élever un édifice superbe, il ne traça que les grandes lignes d'une ébauche, laissant à ses successeurs le soin de tout achever et souvent les mettant en péril de se ruiner eux-mêmes. C’est ainsi que dans son livre sur la Prédestination, au lieu de définir les limites de la philosophie et de la religion, il semble les confondre en identifiant leur essence. « Comme tout moyen d’atteindre à une pieuse et parfaite doctrine, en recherchant avec ardeur et découvrant sûrement la raison de toutes choses, réside dans celte science et cette discipline que les Grecs appellent philosophie, nous croyons nécessaire, dit -il, de parler en peu de mots de ses divisions et classifications. On croit et l’on enseigne, comme dit saint Augustin, que la philosophie, c'est-à-dire l'amour de la sagesse, n’est point autre que la religion; et, ce qui le prouve, c’est que nous ne recevons pas en commun les sacrements avec ceux dont nous n’approuvons pas la doctrine. Qu’est-ce donc que traiter de la philosophie, sinon exposer les règles de la vraie religion, par laquelle on chcr-
m i.a MÈTimnE thèologique
clic rationnellement cl l'on adore humblement Dieu, cause première et souveraine de toutes choses? De là suit que la vraie philosophie est la vraie religion, et, réciproquement, que la vraie religion est la vraie philosophie*. » Sans aucun doute, celte dernière parole est sublime, et par conséquent vraie. Mais, si elle est ravissante à contempler sur les hauteurs où elle nous transporte, est-elle aussi ravissante au fond de la vallée, dans le contact pratique et journalier de l’une et de l’autre?
Dans son livre de la Division de la nature , l’emharras est encore plus inextricable. D'une part, il enseigne la nécessité de la foi pour arriver à l'intelligence 1 ; et, d’autre part, il ouvre à la raison un chaipp tellement vaste, qu’on pourrait se demander s’il y a encore pour la foi une place vraiment digne d’elle. Là, il semble subordonner complètement la philosophie à la religion ; ici, au contraire, il paraît établir la raison interprète et juge de la foi en dernier ressort. Voici ses propres paroles : « C’est par l’étude des paroles de l’Écriture qu’il faut nécessairement commencer toute recherche de la vérité1; mais, n’oublions pas qu’il n’y a pas d’autorité qui puisse prévaloir contre la raison*; car, si la sainte Ecriture possède la vérité, il ne faut pas croire qu elle la proclame explicitement ; elle s'accommode à notre faiblesse, elle parle par images, par comparaisons ; elle détourne souvent le sens des mots. C'est pourquoi il ne faut pas craindre de déclarer hautement la vérité révélée par la raison, fût-ce
1 l)e Divina pra-detlinalione, rec. île Mauguin [Velerum auctoritate, de.), t. I, p. Ht.
.* Voir 7. Scol Erigène, par N. Saint-René Taillandier, p. ‘203.
5 J. Scot Erigine, de Divisione naluræ, lib. I, 00, p. 60, 70. — Lib. Il, p. 105.
* Ibid , lib. 1, 60, p. 69.
contre l’apparente autorité de l'Écriture ; oui, dût-on paraître accablé sous les flèches qu’elle nous lance de toutes parts, dut-on renoncer à persuader les simples et voir les sages eux-mêmes frémir d’épouvante, il faut croire à la raison et ne point trembler1...
« La nature* et le temps ont été créés ensemble, mais Laulorité ne date point de l’origine du temps et de la nature. C’est la raison qui est née au commencement des choses, avec le temps et la nature. La raison elle-même le démontre. L’autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de l’autorité. Toute autorité que la raison ne confirme pas est sans valeur; tandis que la raison, invinciblement appuyée sur sa propre force, n’a besoin de la confirmation d’aucune autorité. L’autorité légitime n’est pas autre chose que la vérité découverte par la raison et transmise par les saints Pères pour l’utilité des générations postérieures*. Je ne suis pas tellement épouvanté de l’autorité, je ne redoute pas tellement la furie des esprits peu intelligents, que j’hésite à proclamer hautement les choses que démêle clairement et démontre avec certitude la raison. C’est surtout en parlant aux simples qu’il convient de se fonder sur le témoignage des Pères ; mais, dans les hautes questions, qu’on ne doit traiter qu’entre philosophes, comme il n’y a rien pour eux de plus doux à entendre que la vérité, rien de plus attrayant à poursuivre, rien de plus beau à contempler quand ils l'ont atteinte, ils ne craignent ni l'autorité de l'Écriture, ni les attaques des esprits vulgaires ; mais, tout ce que la pensée leur démontre invinci-
1 Ibid. — Voir M. Saint-René Taillandier, 2' partie, ch. i, |>. 89-90.
* Il appelle nature l'univers, l’ensemble îles choses créée*.
* De btvititmenaluræ, lib. I, 71, p. 73, 71.
blement, ils l’affirment sans hésiter et comme à visage découvert1. »
Telle fut la méthode de Scot Érigène; méthode singulière, qui attire les louanges sur les lèvres lorsqu’on se dispose à la blâmer, et qui arrache le blâme quand on voudrait la louer. Elle fascine plus qu’elle n’éclaire, et elle enthousiasme plus qu elle ne convainc. Elle a des détails qui ravissent et des principes qui répugnent. Ces principes, en effet, se réduisent à deux : la foi avant la raison et la raison au-dessus de la foi. Or, accoupler de tels principes, n’est-ce pas unir une espèce de fidéisme 1 avec une espèce de rationalisme? îYcst-cc pasfaire jouer à la raison un rôle essentiellement paradoxal? Car, si la raison a besoin d’être précédée des lumières de la foi pour agir elle-même, comment n'en dépend-elle pas? Et, si elle en dépend, de quel droit la soumet-elle à son propre jugement?
Quoi qu’il en soit, celte méthode fut accueillie au neuvième et au dixième siècle, et peut-être faut-il la rendre responsable de toutes ces discussions extrêmes, de ces pensées sans mesure, et de ces erreurs théologiques qui sont restées attachées aux noms célèbres des Gotlschalk, des Ratramne et des Paschasc Radbert. Toutefois elle sembla subir, au commencement du onzième siècle, une modifi-
1 De Div. un!., lih. I. 60, p. 72, 73. — VoirM. Saint-René Taillandier, omit, cité, 2* partie, eh. i, p. 88.
* Sans doute, il s’agit ici, comme dans les déliais postérieurs, de la foi surnaturelle. Mais la loi surnaturelle n’échappe pas, parce qu’elle est surnaturelle, aux condition-; essentielles de toute foi: loin de là, elle les implique. Par conséquent, taire commencer le mouvement intellectuel, soit scientifique, soit philosophique, par la foi surnaturelle, cVst tomber dans une sorte de lidéisme réel. De même, le mot rationalisme a deux sens : strictement considéré, il signifie In négation de la lumière surnaturelle et l'affirmation de la seule lumière de la raison; moins strictement considéré, il signifie l’exagération des forces de la raison. Et c’est dans ce dernier sens que nous le prenons ici, car Scot Erigène n’a jamais nié les vérité! de l'ordre surnaturel ,
cation importante. Bérenger repoussa le principe par lequel elle était conduite au lidéisme et conserva celui qui déclarait la raison supérieure à la foi. « Nul homme, ditil, à moins qu’il ne soit stupidement aveugle, ne niera que dans la recherche de la vérité, il ne vaille incomparablement mieux suivre sa raison, car la raison donne l’évidence des choses. Quand une âme vit dans les hauteurs, elle a recours en toutes choses à la dialectique, parce que recourir à elle, c'est recourir à la raison ; celui qui s'en abstient, abdique son honneur, car c'est par sa raison qu’il est à l’image de Dieu, et il se rend de jour en jour incapable de restaurer cette image1. »
Cependant, soit à cause des périls de cette méthode, soit à cause de l'ignorance profonde dans laquelle se trouvait la masse des esprits, une autre méthode s’était formée dans le sens contraire. Au lieu de gloritier la raison, on avait cherché à l’abaisser le plus possible devant la foi. Au lieu d’expliquer les textes de la sainte Écriture par les données des sciences et de la philosophie, on avait eu recours aux textes des anciens Pères. Cette manière d’agir avait créé une méthode dans laquelle l’Éeriturc et la tradition suffisaient complètement, et dans laquelle la raison, lorsqu’on lui faisait l’honneur de l’admettre, ne venait évidemment qu’en second lieu, soit pour l’ordre de temps, soit pour l’ordre de dignité. Cette méthode, à son tour, avait créé une théologie ennemie de la discussion et de la critique,
1 De Sacra cerna, edit. Vischcr, Berolini, 1831, in-8s, p. 100 : « Ratione agcrc in perceplionc vcriUlis incnmparaliliter su péri us esse, «plia in cvideoli res est, sine vecorduc cæcitute nullu» negarerit. Mnximi plane tordis est per omnin ad dialecticam confugcre, quia confugere ad eam sid rationent est confugere ; quo qui non conf'ugil, cum secundum rationem sit factus ad imaginent Dei, suunt honorent rclinquit nec polest renovari de die in diem ad imaginent Dci. d — Cf. Riiter, Geschichle der christ ichen Philosophie , dritter Thcil, p. 308-310; Hamburg, 1844.
308 LA MÉTHODE THÉOLOfilQUE AVANT LE DOUZIÈME SIÈCLE.
mais toute affirmative et appelée pour ce motif théologie positive.
Le mouvement intellectuel qui se produisit au milieu et à la fin du onzième siècle ne pouvait qu’amener un choc entre ces deux méthodes. Si la méthode de Scot Êrigène et de Bérenger était trop avancée, la méthode de la théologie positive n'était-elle pas trop arriérée ? Et, dès lors, n’était-il pas nécessaire d’engager des débats? Oui, « il était naturel que les esprits dirigeassent leurs premières investigations vers le fondement du nouvel ordre de choses, pour en reconnaître la solidité et y puiser les éléments de progrès ultérieur. Il était naturel qu’on demandât à la théologie un enseignement moins élémentaire, p^us développé, plus profond, qui rendît raison de ce qu’on avait cru et fait jusqu’alors en vertu de la seule autorité de l’Église1. »
C’est l’histoire de ce choc et de ces débats qu’il nous faut maintenant étudier.
1 M. l'abbé Martinet, Élude tur la méthode d'enseignement théologique p. 37; Paris, 1856.