‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au 12e siècleChapitre 51 sur 162 · GUILLAUME UE CHAMPEAUX ET SAIRT BERNARD · texte numérisé non relu

GUILLAUME UE CHAMPEAUX ET SAIRT BERNARD

prc des caractères passionnes de passionner à leur tour leurs juges, et de les jeter àlcxtréme soit dans l'admiration soit dans le blâme. Chez les modernes, trois jugements, si je ne me trompe, se sont fait jour sur lui.

D’une part, se présente l'école de M. Henri Martin. Selon elle, « la vie chrétienne n'existait pas pour lui hors du célibat et de la retraite monastique; il eût changé, s'il eut pu, la terre en un couvent universel... Il exerçait sur les âmes une attraction si terrible, il inspirait à ses auditeurs un tel dégoût des choses temporelles que ceux qui l'entendaient quittaient tout pours’ensevelir dans les monastères. . . Un mélange de charme et de terreur indicible environnait cet homme nerveux et pâle, au regard profond, qui ne mangeait ni ne dormait; qui, absorbé dans une perpétuelle extase, voyait sans voir, entendait sans entendre, goûtait sans savourer; qui, dans son faible corps, semblait animé d'une force surnaturelle... C'est comme une voix de feu qui sort de sa bouche1. » Cette école va plus loin encore ; elle soutient d'une manière absolue ce que M. Duparay a dit à propos des goûts rigides de saint Bernard sur l'architecture et la peinture des églises: a Saint Bernard, sous quelque rapport, représente le côté malade de la société religieuse de son temps. Il avait soif de réformalion, et, dans son ardent désir de voir l'Église purifiée, régénérée, il sacrifiait jusqu’aux plus anciennes et aux plus respectables traditions chrétiennes’.»

D’autre part, à l'extrémité opposée, se trouve l’école de dont Ceillier. Selon elle, saint Bernard échauffe le cœur sans jamais le brûler ; il a du miel pour tous et du fiel pour

1 Henri Martin, Histoire de France, t. III, p. 414-415.

* M. Duparay, ouvr . cite, p. 52 ; 1" partie, cli iv : Lutte entre Clung et Uteatuc ; l’Art monastique.

personne; il dit les vérités sans jamais offenser. C'est un modèle accompli de grâce cl de suavité1.

Entre ces deux opinions se tient celte école, à la fois timide et modérée, qui applaudit tout bas aux paroles que saint François de Sales avait le courage de proclamer hautement dans son Introduction à la vie dévote : « Saint Bernard, en ses commencements, étoit, dit-il, pleinde rigueurs et d’âpreté envers ceux qui se rangeoient sous sa conduite, auxquels il annonçoit d’abord qu’il falloit quitter le corps et revenir à lui avec le seul esprit. Oyanl leurs confessions, il détestoit avec une sévérité extraordinaire toutes sortes de defauts, pour petits qu’ils fussent, et solljcitoit tellement ces pauvres apprentis à la perfection, qu’à force de les y pousser il les en retirait ; car ils perdoient cœur et haleine de se voir si instamment pressés en une montée si droite et si relevée. Voyez-vous, Philotéc, c’étoit le zèle très-ardent d’une parfaite pureté qui provoquoit ce grand saint à cette sorte de méthode, et ce zèle étoit une grande vertu, mais vertu néanmoins qui ne laissoit pas d’être répréhensible*. »

Les contemporains de saint Bernard ne furent pas moins divisés à son sujet que les critiques modernes. Il trouva, dans les couvents surtout, des disciples fidèles qui tenaient à honneur de marcher sans restriction sur ses traces : tels étaient principalement Guillaume de Saint Thierry, Guerry d’igny , Roger de Trois-Fontaines, Humbert, Raynaud, Pierre de Toulouse, le B. Udou dcClairvaux, et Kliennede Vitry. Mais à côté des disciples se dressaient des antagonistes. Nous savons déjà qu’llugues de Saint-Victor ne

1 Cf. Hitloirc generale des auteurs sacri* , clt:., I. XIV, cli. xxxvii, g 17, p. 407.

1 III” partie, ch.ii.

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partageait pas en tout sa manière de voir, et que Jean de Dijon l'attaquait avec violence. A Cileaui même, n’y avaitil pas des religieux qui résistaient à ses idées? Plusieurs d'entre eux ne s'élaient-ils pas affiliés à Cluny, accusant ceux de Citeaux de se conduire en pharisiens plutôt qu'en vrais chrétiens et de traiter avec hauteur les religieux des autres monastères? Le propre cousin de Bernard, Robert, n’avait-il quitté Citeaux pour entrer à Cluny que parce qu’il avait été voué par sa mère à ce dernier monastère ? N’étaitce pas là le prétexte, et le motif véritable n'était- il pas dans l’opposition faite contre Bernard à Citeaux même? Mais surtout, Pierre le Vénérable, celte âme si charmante, si pleine de charité, de bonté, de douceur, si en harmonie avec le ciel et si suave avec la terre, n’a-t-il pas cru devoir lui résister, et protester en faveur des principes, alors même que par esprit de conciliation il condescendait aux solutions proposées ou aux faits accomplis?

Si donc nous voulons ne rien exagérer dans cette question, il nous faut procéder par analyse : car l’analyse est le seul moyen d’arriver à la synthèse, sérieuse et à la science véritable. Or, le propre de l’analyse c'est de distinguer. La physionomie de saint Bernard n’est vue d'une manière confuse que par ceux qui ne veulent la saisir dans sa totalité que d'un seul coup d'œil. L'être le plus minime a plusieurs faces, et la vue de l’une empêche la vue de l’autre, tant nous avons le regard concentré ! A plus forte raison une àmc vaste comme celle de saint Bernard doit-elle être examinée sous des points de vue multiples.

Il y avait en saint Bernard l'homme, le cistercien et le saint. Ce sont là trois personnages très - distincts : car, grâce à Dieu, on peut être homme sans être cistercien, et, le diable aidant, on peut être cistercien sans être saint. Or,

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