CHAPITRE VIII
l'attaque d’abêlard et la nouvelle thèse
La penèse «lu multiple. — Les idées de l’Ialon, les formes scolastiques, les força et les lois du dynamisme moderne. — Objection d’Abélard. — Le système de 11 non-ilifférence. — Opinion de 11. Cousin. — Réponse définitive de Guillaume de Champeaux aux trois questions de Porphyre. — Conclusion.
Si I on voulait combattre Guillaume de Champeaux, c'était autrement qu’il fallait procéder.
L’explication qu’il donnait de son système n’était attaquable, ni eu tant qu’elle affirmait l’unité, ni dans le sens où elle l’affirmait; mais ne l’était-elle pas dans la part de réalité qu’elle accordait à la multiplicité ? Guillaume de Champeaux disait que la multiplicité n’était qu’une réalité accidentelle, soin multitudine accidentium varietas : mais cela suffisait-il pour sauvegarder ce que le sens ordinaire semble nous révéler à ce sujet ? Il enseignait que les individus procèdent des espèces, les espèces des genres, les genres des règnes, et par conséquent que la multiplicité procède de l imité, le différent de l’identique, comme le relatif de l’absolu : mais expliquait il cette difficulté? En voulant sortir du mystère, ne tombait-il pas dans la contradiction? En allumant d’un côté la réalité de la multiplicité, ne la
niait-il pas de l’autre? Comment enfin la conciliait-il avec la réalité de l’unité ? Essayons, sinon de résoudre, du moins de jeter quelque lumière sur ce problème.
D’après Abélard , Guillaume de Champeaux regardait Yaccident comme le principe de la variété. Dans un texte déjà cité de ses Fragments inédits , il admettait, à côté de la matière, des formes qui constituent, par leur union avec elle et leur action sur elle, la variété des règnes, des genres, des espèces et des individus. En sorte que les accidents dont nous cherchons à pénétrer la notion, ne sont pas autre chose que les formes1. Reste donc à savoir ce qu’on entendait par formes au commencement du douzième siècle. Pour cela faut-il chercher dans quel sens les expliquaient les scolastiques des siècles postérieurs ? Nullement ; mais il faut interroger les documents contemporains, soit de la fin du onzième siècle, soit du commencement du douzième. Or, à cette époque la doctrine de Platon et d’Aristote n’était qu’un simple tissu, qui n’avait pas encore subi celte, charge de distinctions, ou plutôt de subtilités, qu’on voulut bien, plus tard, regarder comme des ornements. Par conséquent le sens des formes dont parle Guillaume de Champeaux est le sens même des types ou des idées dont parle Platon : Bernard de Chartres, quelques années plus tard, nous en donne la preuve dans son Megacosmnsi.
1 « Inde conciudimus apud Willelmum individuum quodeumque, præler Deum, in duas partes dividi quæ sunt reales, scilicet in maleriam aut universale, et in formant au! accidens, » Willelmi Campell. de Natura et de origine rerum placita, auct. G. A. Patru, p. 47.
* Le Megacosmus commence par un dialogue entre l'Intelligence, Noys, et la Nature, Natura. Ces deux personnages allégoriques s’entretiennent ensemble de la nécessité de tirer le monde du chaos, stjlva, où il est eucore enseveli; puis ils se mettent à l’œuvre. La matière dont toutes choses doivent être tirées est la matière première :
« Erat y le vullus antiquissimus, generationis utérus indefessus, formarum prima subjeclio, materia corporum, substantue fundamentum. Ea siquidem
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M iis qui nous dira la signification précise que Platon attachait à ces idées typiques, et surtout à l’union qu’il admettait entre elles et la matière universelle et qui avait pour résultat la variété des êtres? Peut-être conviendrait-il de grouper ici les éléments de solution que peuvent nous fournir les sciences modernes.
Une école assez considérable fait consister dans les milieux le principe générateur de la variété, prétendant que l’influence des milieux est capable de modifier les espèces jusqu’au point de les transformer en espèces différentes1. Mais les faits s’élèvent en foule contre cette théorie. Les milieux, en effet, ne créent pas les types ; ils influent seulement sur leur développement. Us produisent des variétés accidentelles, mais nullement des variétés essentielles, soit génériques, soit spécifiques. Du reste, ne voit-or. pas se former dans le même milieu des êtres spécifiquement differents? Et puis, des milieux différents ne supposent-ils pas déjà la variété? Donc placer dans les milieux la cause delà
cnpacitas ncc 1er minis ncc limilibus circurnscripta tantos sinus tanlumque n principio contincnliam cxplica vit qu.mt.im rerum universilas cxposceliat... lllud igitur inconsislens et convcrtibile hujus et illius conditionis, qualitatis et forma; cum propriæ descriplionis judicium non cxpectet, elabitur vultus vicarios altcrnando, et quod figurnrum omnium susceplione convcrtitur, nullius suæ forma; signaeulo specialius insignitur. »
C’esl à celte matière que la Providence, pour former la variété des êtres, applique les empreintes des Idées : « Cumque quam fert sylva grossitiem climatius expurgasset, nd æternas inlrospicicns nolioncs, germana et proximante similitudine rerum species reformavit. Yle ex-ci tatis sub veterno quæ jacuerat obvoluta, vultus veslivit alios, idcarum signaculis circurnscripta. »
De la masse primitive sortit d'abord le feu, puis la terre, ensuite l’eau, enlin l’air. Puis vint la création de l’âme du monde. Cf. Ms. 0415 in-fol. de la Bihlinth. impériale; Oiiur. inédits d'Abélard, publiés par M. Cousin, p. 027-639.
* C’est ainsi que Lamarck expliquait les différences spécifiques par les changements d’actions et d’habitudes des animaux (cf. Philos, zool. , t. I, p. 218, 221), et «lue Geoffroy Saint-Hilaire les expliquait par l'influence des variations du milieu ambiant (cf. Etudes prof/ress.. p. 107).
variété, c’est, pour le moins, résoudre la question par la question.
Aussi, à côté de cette école, y a-t-il une école vraiment plus sérieuse et plus philosophique : c’est l’école dynamiste, dont nous avons déjà parlé1. Pour expliquer le monde, il lui suffit d’avoir des forces et des lois. — Ainsi, selon elle, le règne inorganique est composé de forces, simples et identiques, mais groupées ensemble. Ces groupes de forces ont évidemment des axes. Et selon que ces axes prennent une inclinaison différente, soit en vertu des différents degrés de densité des forces, soit en vertu des lois établies par Dieu pour régler les mouvements de ces mêmes forces, il est manifeste qu’il se fait d’elles un déploiement différent; et selon que les déploiements des forces sont différents, les corps, qui en sont les résultats et les manifestations, sont aussi différents. D’après ce système, les diverses propriétés sont produites par les différentes situations des axes dans les groupes de forces ; et il faut avouer que bien des faits récemment découverts, confirment singulièrement cette théorie. — Et ce qu’on affirme des lois chimiques, pourquoi ne 1 affirmerait-on pas des lois biologiques? Si celles-là, en réglant les mouvements et les opérations, non-seulement de molécules similaires, mais de forces minérales identiques, constituent avec ces forces des corps différents, douésde propriétés différentes, pourquoi celles-ci, en réglant les mouvements et les opérations de forces vivantes, soit végétales, soit animales, ne constitueraient-elles pas avec ces forces des individus différents, doués de propriétés différentes, soit dans le règne végétal, soitdans le règne animal?
M. Chevreul est-il bien éloigné de cette doctrine, lorsqu’il dit: « Une cause de différence dans les propriétés des
1 Voir ch. vi, p. 155-156.
iil l/ATTAQUE Ü'ABÊLAIU)
corps composés est la différence des proportions suivant lesquelles les corps se sont combinés1 » ; et ailleurs: « Le but que se propose la chimie, en réduisant la matière inorganique et organique à des types dont chacun est défini par l’ensemble de ses propriétés physiques, chimiques et organoleptiques, distingue cette science de foute autre. Ces types sont appelés espèces chimiques »*? Et Isidore Geoffroy Saint-IIilaire ne semble-t-il pas vouloir formuler cette même doctrine, lorsque, cherchant à percevoir toute l'étendue de l’action du type dans les êtres organiques, il «lit : « Le type n’est pas une de ces vagues abstractions qu’on a si souvent fait intervenir dans l’explication des faits vitaux... C’est le modèle, propre à chaque existence, selon lequel elle se déroule, selon lequel s’exerce, tant qu elle subsiste, l’activité propre de l’être organisé.-. Action essentiellement élective , car elle amène et distribue dans les tissus de l’être vivant, non pas indifféremment et au hasard, les molécules de diverse nature, qui composent le milieu ambiant, mais, entre toutes etpar un véritable choix, celleslà seulement qui peuvent être utiles. Essentiellement élective encore par l’emploi qu’elle en fait après s’en être emparée; les fixant, selon le besoin, sur un point, ou les transportant successivement d’organe en. organe, jusqu’à ce que, leur rôle rempli, elle les rejette et en appelle d’autres ; ici formatrice , là momentanément conservatrice, parfois aussi réparatrice, et partout, selon ce type dont l’établissement ou l’entretien reste pour elle, dans la variété des matériaux et des moyens qu’elle met en œuvre, le but, la règle unique et toujours présente. D’une activité élective et dont la source est dans l’être lui-même, à ce qu’on a si longtemps appelé
1 Histoire des connaissances chimiques, 1. 1, p. 70.
s Ibid., p. 230.
ET LA NOUVELLE THÈSE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX. 2>f»
Y âme végétative , à cc qu’on appelle encore dans une école justement célèbre le principe vital , il n'y a qu'un pas1. »
Or, si les idées ou les types de Platon pouvaient signifier soit les lois qui règlent les forces, soit les formes que prennent les forces en déplaçant leurs axes sous l’action des lois; s’il fallait, pour parler strictement, admettre une distinction entre la matière d'un corps et sa substance, regarder celle-là comme étant, non pas ce quelque chose de grossièrement inerte et de nécessairement étendu que l’imagination se représente et que la raison tend à rejeter toujours de plus en plus, mais comme étant les forces ellesmêmes avant leurs déploiements d’action et leurs combinaisons chimiques, c’est-à-dire les forces dans toute leur simplicité et leur identité; s’il fallait ensuite regarder la substance comme étant ces mêmes forces, non plus avant leurs déploiements et leurs combinaisons, mais après que les idées typiques ou les lois se sont unies à ces forces pour les déterminer et les fixer dans tel genre, telle espèce et telle individualité ; alors il serait certain qu’il y aurait entre le système de Platon et le système qui tend à prévaloir parmi nous une grande analogie, pour ne pas dire une véritable identité*.
1 Ilisloire naturelle générale des régnes organiques, t. II, 1" partie, p. 88-90.
4 « La science ancienne voyait dans les corps une sorte de dualité, elle imaginait d’une part une matière dépourvue de qualités propres, mais capable de les recevoir toutes, et de l’autre des essences qui s’ajoutaient aux corps pour en constituer les propriétés ; elle supposait que ces essences pouvaient être isolées par la distillation, et l’alchimiste s'efforcait de les recueillir pour les infuser à son gré dans la matière. — Après la doctrine des essences, on vit prévaloir l’idée des formes ; une esthétique cachée déterminait au sein des corps les moules où se produisait la diversité moléculaire. Notons que celte conception nous rapproche de celle du mouvement. L’idée du mouvement ne va pas en effet sans une certaine idée de forme; la géométrie détermine les courbes et les surfaces idéales où se produisent et se limitent les mouvements. La physique nouvelle rapporte au mouvement
m L’ATTAQUE Ü ADÉLARD
Mais Guillaume de Champeaux ignorait cette lumière et ce secours puissant que le système de la variété des êtres par les idées ou les formes de Platon devait recevoir du progrès des sciences modernes. De son temps, ce système était complètement obscur et incapable de satisfaire l’avidité d’un esprit sérieux : aussi laissait-il vulnérable à cet endroit l’explication que Guillaume de Champeaux donnait du problème des universaux. Guillaume le sentit certainement, car c’est immédiatement après cette première explication donnée à l’école de Notre-Dame, que le dégoût de l’enseignement, le besoin de consacrer un temps plus libre et des réflexions moins distraites à la recherche delà vérité, s’emparèrent de son âme tout entière, le décidèrent à se retirer dans la solitude avec quelques disciples qui travailleraient avec lui, et à fonder l’abbaye de Saint-Victor. Abélard, lui aussi, le comprit bientôt, et s’il faut en croire tous les témoignages qu'd nous donne de ses succès, il força son maître, dans une discussion publique, à abandonner celte première explication que ses arguments avaient anéantie1. Mais, de l’aveu même de ses amis, Abélard est ici plus emphatique que véridique. « Guillaume de Champeaux, dit M. Rnusselot, ne s’est pas démenti, et la prétendue victoire
la structure et les propriétés des molécules ; elle lire cetle conclusion de l’ensemble des lois qu’elle a trouvées; elle s’y croit autorisée par ce qu’elle sait de plusieurs grands phénomènes naturels, par ce qu’elle a appris de la lumière, de la chaleur, de l’électricité, par les inductions auxquelles elle s'est élevée sur la nature de l'attraction universelle; mais l’avenir seul montrera si elle peut se rapprocher des conditions originelles qui diversifient les mouvements dans les profondeurs secrètes de la matière. Il ne faut donc pas nous attarder à la métaphysique des molécules. » M. Edgard Snveney, Revue des Deux Mondes, 15 décembre 1866, p. 938-939.
1 « Tum ego ad eum reversus ut ab ipso rhcloricam audirem, inter cætera dispulalionum nostrarum conamina, antiqu.im ejus de universalibus sententiam patentissimis argumentorum disputalionibus, ipsum commutare, imn deslrnero rompuli. » Abélard, Hist. calamit., p. 5 et 6.
d’Abélard ne lui a pas fait adopter un autre principe1. » Et M. llauréau à son tour avoue que la seconde thèse de Guillaume n’est « qu’une modification de la première*. » En effet, après avoir enseigné « qu'une chose identique par essence, réside tout entière et simultanément dans chacun des individus qu’elle produit, en sorte qu’il ne se trouve aucune diversité dans leur essence, mais seulement une variété causée par la multitude des accidents , » Guillaume de Champeaux se corrigea en disant désormais que cette chose identique l’est non pas essentiellement, mais indifféremment*, c’est-à-dire qu’un être matériel est le même qu'un autre être matériel, non par son essence, mais par sa nondifférence, et pareillement, qu’un être spirituel est le même qu'un autre être spirituel, non par son essence, mais par sa non-différence. Tout à l’heure, l’essence d'un être était son
* Ouvr. cité, 1. 1, p. 378. Voir aussi p. 274.
* Ouvr. cité, t, I, p. 223.
5 « Sic autem islam suam correxit sententiam, ut deinceps rem eamdem non csscnlinliler, sed indifferenter diceret. » Abel., Ilist. catamit., p. 0. — Un premier texte portait indhidualiter au lieu de indifferenter. Mais les manuscrits de d'Amkoisc, les recherches de Moiners et de M. Baumgarlcn- Krusiiiâ, et surtout le fragment de Saint-Germain mettent hors de doute la nécessité de lire indifferenter et non pas individualiler. On lit en effet dans ce dernier fragment : « Nunc illam quæ de indifferentia est sententiam; » et plus bas : « Ipsi tamen ad indiffercnliam currentes, » etc , etc. Malgré l'autorité de M. Rousselol et de M. l'bnghs (Problème ontologiqne , etc., p. 33), nous tenons avec M. Cousin (Philos, du moyen tige, p. 115-121) la variante de d'Amboise pour incontestable, et nous regardons comme définitivement résolu par nos manuscrits ce point de critique si souvent controversé. » Du reste, peut-être M. llauréau (1, 272) a-t-il raison, lorsqu’il dit que les mots « individualiler, indifferenter, sont des termes opposés, qui toutefois ne se contredisent pas en ce lieu, indifferenter étant pris pour signifier le même incorporé aux différents, individualiler pour signifier les différents ayant le même pour suppôt commun : or, dire que l'intégralité do l’essence est la nature commune des individus, cl qu'à ce titre elle subsiste universellement, mais sons la forme de l’individualité, ou bien, dire que la substance universelle est ce qui sc retrouve non-diftérent en chacun et est communément un en tous, c'est, il nous semble, traduire la même opinion on des termes divers. *
•m L’ATTAQUE D'ABÉLARD
genre el son espèce seulement ; ses formes individuelles ne louchaient nullement à son essence, car elles n’avaient en lui qu'une réalité accidentelle el relative. Maintenant, l’essence est tout ce qu’est l’individu, tout ce qui le constitue dans son être propre ; elle n'implique plus seulement le genre et l’espèce, mais encore les formes individuelles ; elle perd en extension, mais elle gagne en compréhension. Dans la première explication, Socrate et Platon, tout en étant deux hommes d’une individualité multiple et réellement différente, avaient une seule et même essence : dans la seconde, Platon est un homme comme Socrate est un homme, mais Platon n’est pas essentiellement le même homme que Socrate1.
Pour bien comprendre cette seconde explication, il faut se placer au point de vue de Guillaume de Champeaux. Ce à quoi tendaient surtout les efforts de son esprit, c’était d’augmenter ou du moins de rendre plus saisissable et plus visible la réalité de la variété individuelle. Or, en rangeant dans l’essence des individus non-seulement leur genre et leur espèce, mais encore leur individualité propre, il est évident qu’il mettait hors d’atteinte la réalité du multiple et de l’individuel.
Mais alors que devenait l’un, l’universel ? Guillaume de Champeaux en admettait-il encore la réalité? n’en faisait-il pas un pur concept?
.M. Cousin a répondu à cette question ; mais sa réponse, tout illustre qu’elle est, ne nous a pas paru douée de la netteté qui caractérisé habituellement son éminent auteur. ClIe se compose en effet de deux parties. La première con-
4 « Pinto similiter horno est ut Socrates, quamvis non sit idem Immo essentialiter qui est Socrates. » Frajrm. de Saint-Germain, fol. 43 r. clo. c. 11; (Utvraqes inédits d'Abélard, p. 51 8
üT LA NOUVELLE THÈSE UE GUILLAUME DE CHAMPEAUX, m
tient l’appréciation suivante : « L’identité des individus d’un même genre ne vient pas de leur essence même, car cette essence est différente en chacun d’eux, mais de certains éléments qui se retrouvent dans tous ces individus sans aucune différence, indif fer enter. Celte nouvelle théorie diffère de la première en ce que les universaux ne sont plus l’essence de l’être, la substance même des choses ; mais elle s’en rapproche en ce que les universaux existent réellement, et qu’existant dans plusieurs individus sans différence, ils forment leur identité et par là leur genre. La différence des deux théories est grande, il est vrai, mais elle ne va pas jusqu’à mettre en cause la réalité des universaux. Celle-ci subsiste dans l’une et l’autre théorie. Passer de l’une à l’autre, c’était changer sans doute, mais ce n’était pas abandonner le réalisme, et la seule conséquence qu’il faut tirer de la phrase d’Abélard, c’est que, dans son premier enseignement à Notre-Dame, Guillaume de Champeaux faisait des universaux l’essence même des individus du même genre, et que, dans son second enseignement à Saint-Victor, il finit par les considérer non plus comme constituant l’essence des individus d’une même classe, mais comme formant leur identité, parce que dans tous ces individus, différents d’ailleurs, ils se retrouvent sans différence1. » — La seconde partie est ainsi conçue : « Grâce à nos manuscrits, nous avons restitué pour la première fois la seconde opinion de Guillaume de Champeaux, et nous pensons que celle opinion appartenait encore au réalisme; mais nous convenons avec Abélard que la substitution de celte opinion à la première dut paraître et est en effet une concession à l’école nominaliste*. »
1 Fragments, Philosophie du moi/en fuie, Aln'lard, p. 1 1 0-1 ! 7 .
1 Ibid., p. 125..