L’ATTAQUE D’ABÉLARD
Celte hésitation de M. Cousin, manifeste surtout dans la dernière phrase que nous venons de citer, a sans doute pour cause un mot d’Abélard, deux fois répété dans le fragment de Saint-Germain. On y lit en effet que l’école réaliste se divisait en deux écoles : « l’une qui admettait certaines essences universelles qu’elle considérait comme étant essentiellement et intégralement dans chaque individu ; l’autre, d’après laquelle les espèces et les genres, les plus élevés comme les plus inférieurs, sont les individus eux-mêmes considérés sous divers points de vue1 * * *. » Et un peu plus loin : « Il n’y a point, en dehors des individus, d’essences appelées les universaux, les espèces et les genres; mais l’individu lui-même contient tout cela, selon les divers points de vue sous lesquels on le considère *. »
S’il fallait faire fond sur ce mot d’Abélard, il faudrait en conclure que Guillaume de Champeaux aurait complètement abandonné le réalisme pour embrasser le conceptualisme, car le conceptualisme n’est pas autre chose que la doctrine exprimée dans les deux dernières phrases d’Abélard. Or, rien n’est plus faux. D’abord, si Guillaume de Champeaux avait ainsi accepté le conceptualisme, il est évident qu’Abélard aurait vivement applaudi à un changement aussi considérable soit en lui-même soit de la part d’un tel homme; et cependant, de l’aveu même de M. Cousin, Abélard attaque cette seconde explication de Guillaume « tout aussi vivement » que la première5. En outre, Guillaume de
1 Ms de Saint-Germain, fol. 42 recto c. n, — 42 verso, c. i; Ouvr. in/d. d’ Abélard, p. 513 : « Quidam dicunt singularia individua esse spccies et
généra, subalterna et gcncralissima, alio et alio modo attenta. »
- Ibid., fol. 43 recto, c. n ; Ouvr. in/d., p. 518 : a Nihil omnino est
practor individuum, sed et illud aliter et aliter atteutum, species et gémis et gcneralissimiim est. »
'• M. Cousin, Fragm., Philosoph. du moyen âge, p. 121.
Champeaux lui-même, dans un fragment inédit dont M. Cousin n’a pas eu connaissance, nous affirme que « si d’une part l’humanité de Pierre et de Paul n’est pas identique, mais semblable, puisque ce sont deux hommes, d’autre part nous disons, d’après la doctrine de la nondifférence, que cette humanité de Pierre et de Paul est la même en tant qu’ils sont hommes , car celui-ci est raisonnable et mortel comme celui-là1. »
Comment donc accorder Guillaume de Champeaux avec lui-même ? Deux choses nous paraissent certaines dans celle seconde explication de son réalisme. La première, c’est qu’il y a dans les individus certains éléments qui sont réellement sans aucune différence*, et ces éléments constituent l'universel : dès lors la réalité de l’universel est aussi incontestable que dans la première explication. La seconde, c’est que ce non-différent ou cet universel n’existe substantiellement que dans les individus, en sorte que les individus sontprécisémentcenon-différentoueetuniverseldevenudifférenlpar des combinaisons variées ; et ces différences individuelles, résultant des combinaisons opérées dans les éléments non-différents, ne sont pas accidentelles aux individus, mais essentielles, parce que tout individu est essentiellement tout ce qu’il est. Donc Guillaume de Champeaux n’a fait qu’un seul changement dans sa seconde explication, et ce changement ne porte nullement sur la réalité des universaux, maisunique-
* « Secundum indifferentiam ut Petrum et Paulum idem dicimus ossc in hoc quod sunl Domines : quantum enim ad humanitalem pcrtinct, sicul iste ralionalis et ille; et sicul est mortalis et ille. S„d si veritatem conliteri volumus, non est eadem utriusque humanitas, sed similis, cum sint duo Domines. » 1" Fratjm. inédit, De essenlia et de snbstantia Dei, etc.
* « Socrates, in quantum est homo, plura Dabet indifferentia qurc in Platonc et in aliis inveniuntur. » Fragm. de Saint-Germain, fol. 45. recto c. ir ; Ouvr. inéd., p. M8,
•m L’ATTAQUE D’ABÉLARD
ment sur ia définition de l’essence. Jusque-là il n’avait fait consister l’essence d’un individu que dans son universel, c’est-à-dire dans son espèce, et voyant, soit par la seule force de son esprit, soit par suite des discussions qu’Abélard engagea avec lui, que cette définition ne sauvegardait pas assez la réalité de l’individualité, il déclara que l’essence d’un individu n’était pas seulement son espèce, mais qu’elle était l’individu tout entier, considéré aussi bien dans son individualité que dans son espèce. Sans doute il n’expliquait pas pour cela l’origine mystérieuse de l’individualité, mais du moins il la certifiait davantage. Ce changement était donc une amélioration, puisque par lui Guillaume de Champeaux évitait le scepticisme touchant les individus avec autant de sûreté qu’il l’avait évité touchant les universaux.
Si donc Porphyre eût interrogé Guillaume de Champeaux sur le problème qui tourmentait son esprit, celui-ci eût ainsi répondu à ses trois questions :
Premièrement, les genres et les espèces n’existent pas seulement dans l’intelligence, ils existent encore en euxmêmes, en ce sens qu’ils ne sont pas seulement quelque chose de purement subjectif, mais quelque chose de réellement objectif.
Deuxièmement, leur r-éalité étant composée d’une matière qui est le substratum fondamental et de plusieurs formes qui sont les principes de détermination, soit générique, soit spécifique, soit individuelle, il en résulte que celte réalité peut être envisagée sous deux points de vue. Si on la considère dans ce qu’elle a de matériel, elle n’est pas incorporelle ou spirituelle, mais elle existe matériellement et entre réellement dans la composition des corps. Si on la considère dans ce qu’elle a de formel, reste à savoir en quoi consistent précisément les formes dont il s’agit. De
«leux choses l’une : ou bien ces formes sont les types dont parle Platon, les lois divines qui règlent l’action de la matière ; ou bien elles ne sont que les déterminations résultant de l’action de la matière combinée avec l’action des lois. Dans le premier cas, il est manifeste que les genres et les espèces sont immatériels, puisqu’ils ne sont que les idées et les voûtions de Dieu. Dans le second cas, il n’est pas moins évident qu’ils existent matériellement.
Troisièmement enfin, si les types et les lois existent comme tels, séparément des objets sensibles, les genres et les espèces ne sont pas séparés de ces mêmes objets; non-seulement ils en font partie, mais ils en sont le fond même, et sans constituer toute leur essence, ils constituent cependant ce qu’il y a de plus radical dans cette essence1.*
Tel est le résumé exact de la doctrine de Guillaume de Champeaux sur les universaux.
Avant de quitter cette grande thèse du réalisme, il nous reste à jeter un regard synthétique et appréciateur sur tous ces efforts tentés et tous ces milieux parcourus pour la résoudre. Rappelons-nous le point de départ : il s’agissait de donner aux concepts universels que notre esprit enfante une raison sérieusement suffisante, et de voir si ces concepts universels qui nous distinguent des animaux, qui font rayonner notre front de sa plus noble gloire, sont le résultat purement subjectif de notre raison, ou bien s’ils reposent sur des réalités objectives incontestables. Appuyé
1 « ... Sed tum ncque materiam sine- forma, ncque formant sine maleria in rerurn actu esse cognoscimus. » Guill, Camp., Fraym. I. — Dans l’état actuel des choses il n’y a pas de matière sans forme ni de forme sans matière. Or, les universaux les plus généraux sont la matière de ceux qui le sont moins : la matière première est la matière immédiate des règnes ; le règne, celle des genres; le genre, celle des espèces, et l’espèce, celle des individus. Donc, dans l’état actuel des choses, la matière première, les règnes, les genres et les espèces, n’existent pas séparément des individus.
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sur ce principe, que tout effet a une cause qui lui est au moins proportionnée, Guillaume de Champeaux enseigna que nos concepts universels, par cela même qu’ils sont réels, ont une cause objective réelle. Mais souvent la peur d'un mal nous conduit dans un pire ; en voulant éviter le scepticisme, Guillaume de Champeaux n’est-il pas tombé dans l’exagération? La crainte d’affaiblir la réalité de nos concepts ne lui a-t-elle pas fait augmenter outre mesure la réalité des objets? En un mot a t-il mis une équation entre l’universel subjectif et l’universel objectif?
Si nos concepts n ont qu’une réalité modale, absolument distincte de la réalité substantielle de 1 âme, évidemment il a exarégé en leur donnant pour cause une réalité plus que modale, la réalité substantielle des objets eux-mêmes.
Mais, si nos concepts, loin d’être ces entités modales qui furent un des plus grands griefs de la philosophie moderne contre la philosophie scolastique, sont réellement la substance même de l’âme, en tant que déterminée dans tel ou tel degré de perfection, selon le degré d’intensité de sa vie ou le degré de son union avec les types et les lois qui la règlent, alors est-ce une exagération de regarder les causes déterminantes de ces concepts, c’est-à-dire les universaux objectifs, comme étant le fond substantiel des choses, en tant que déterminé dans tel ou tel degré de perfection, selon le degré d’intensité des forces ou le degré d’union de ces forces avec les types et les lois qui les règlent? N’est-ce pas au contraire raisonner avec cette logique algébrique que réclamait saint Thomas, lorsqu’il disait que la vérité est l’équation de l’intellect et delà chose, adœquatio intellectus et rei ? Et, à supposer que l’opinion de Guillaume de Champeaux fût sur la pente de l’exagération, ne devrait-on pas
se souvenir avec lui que, lorsque le juste milieu est impossible à découvrir dans la pondération de la cause et de l'effet, il vaut mieux se mettre en mesure de pouvoir déclarer la cause supérieure à l’effet que l’effet supérieur à la cause ?
LIVIIE DEUXIÈME
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