LEUR FONDATION ET LEUR ESPRIT
dévouement qu’il lui portait. Celte abbaye fut aussi trèsliée avec le clergé de Paris, notamment avec le doyen et les chanoines de la cathédrale, tellement que ceux-ci lui donnèrent en 1122 une ferme avec vingt-six arpens de terre, du côté de Cheviily et d’Orly, au-dessus de Choisy, « avec (limes, champarts et toutes les autres dépendances » *. En 1145, lorsqu’on voulut réformer l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est à l’abbaye de Saint-Victor qu’on s’adressa, et celle-ci y envoya treize de ses religieux.
Ce n’est pas seulement envers l’évêque de Paris que l’abbaye de Saint-Victor sut allier la liberté et l’obéissance, c’est encore envers le roi. Autant Guillaume de Champeaux avait été l’ami de Philippe 1er, autant il l’était de Louis VI. Lorsque Guillaume eut. quitté Paris, les religieux de l’abbaye conservèrent à Louis VI l’amitié que leur père leur avait appris à lui rendre. C’était une amitié qui ne les enchaînait pas, et qui était trop pleine de leur propre dignité et de leur indépendance pour être capable d'une flatterie ou d'une servilité. En 1127, en effet, lorsque l’évèque Étienne mit à leur propos l’interdit sur les terres du roi, ils ne désapprouvèrent nullement sa conduite, mais lui restèrent fidèlement attachés.
Telle fut l’attitude de respect et de liberté que Guillaume de Champeaux sut donnera sa communauté dans scs rapports avec l’autorité religieuse et l’autorité civile.
Mais ce n’est là qu’une vue extérieure. Si l’on veut découvrir complètement l’esprit d’une société et de son londateur, c’est surtout dans l’intérieur de cette société qu’il faut pénétrer. L’extérieur, quand il n’est pas un masque, n’est qu’un miroir incomplet. Or, lorsqu’on léfléchit sur la règle de la congrégation de Saint-Victor,
1 Itist. île Paris. I I. 147.
•iis I.'lîf.Ot.E ET L’ABBAYE DE SAINT-VICTOR.
sur le carnclèrc des hommes qui y occupèrent le premier rang, sur les ouvrages qui y furent composés, on découvre bientôt qu’à côté de la piété qui est de règle le fond commun de toutes les congrégations religieuses, il y avait, dans la congrégation de Saint-Victor un élément scientifique et littéraire qui était comme son cachet distinctif.
Guillaume de Champeaux était un professeur, et ses compagnons des étudiants. S’il renonça à l’enseignement, il ne renonça jamais à l’étude. Et encore sa résolution de garder le silence ne dura-t-elle pas longtemps. Scs disciples, sentant tout le vide où les plongeait sa retraite, le supplièrent de reprendre ses cours. Son ami, Ilildcbcrt, évêque du Mans , s’émut à son tour de le voir se retirer du mouvement intellectuel qui agitait si vivement les esprits à Paris, et qu’il avait jusqu’alors dirigé avec tant de profondeur et d’éclat; dans le but de le ramener à l’enseignement, il lui écrivit une lettre pieuse et délicate comme lui-même, que nous voulons nous donner le plaisir de traduire :
« Le changement que vous venez d’opérer dans votre manière de vivre réjouit mon âme et la fait tressaillir. J’en rends grâce à Dieu, car c’est de sa bonté que vous est venue cette résolution d’ètre enfin philosophe. Jusqu’ici vous ne l’étiez pas, puisque de toute la science philosophique que vous avez acquise, vous n’aviez pas encore fait jaillir cette pureté exquise qui en découle maintenant sur toutes vos actions, comme le miel découle de son rayon. C’est ainsi que, renonçant aux dignités ecclésiastiques, vous avez mieux aimé vivre humble et caché dans la maison de Dieu qu’habiter sous la tente des pécheurs. C’est ainsi que le luxe ambitieux ne vous inspire qu’une haine impitoyal le; que vous renoncez à faire de l’enseignement un moyen île trafic, et que vous estimez comme une grande richesse