‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, d'apres des documents inéditsChapitre 21 sur 62 · LE U II FONDATION ET LEUR ESPRIT · texte numérisé non relu

LE U II FONDATION ET LEUR ESPRIT

la piété quand elle est jointe à ce qui suffit. Enfin, c’est ainsi que, vous renfermant tout entier dans l’intérieur des vertus, vous ne délibérez plus avec la nature sur la direction de votre vie, et que vous êtes moins attentif à ce que peut la chair qu’à ce que veut l’esprit. C’est là la vraie philosophie. Oui, vivre ainsi, c’est déjà commencer à vivre avec le ciel, c’est prendre le chemin qui y mène le plus brièvement. Vous y arriverez facilement, si vous y marchez libre de toute entrave. Or, l'àme est à elle-même un fardeau tant qu elle n’a pas cessé et d’espérer et de craindre : car celui-là n’a pas encore la vie heureuse, qui se tourmente du délai apporté à ses espérances ou qui se laisse déchirer par la crainte des déceptions. Pourquoi Diogène n’a-t-il redouté la puissance de personne ? Parce qu’il n’a espéré les faveurs de personne. Cet homme, dans son tonneau, sut s’affranchir des liens de l'espérance comme des liens de la crainte ; et c’est pourquoi il vécut riche et heureux dans sa pauvreté. Or, ce que ce païen, ce cynique, avait en horreur, ne faut-il pas qu’un docteur chrétien l’abhorre d’autant plus que sa vie, enracinée dans la foi, fructifie davantage. Ce sont là des pièges pour les mœurs et des retards pour la vertu. Au contraire, une parole savante, un extérieur humble, une règle religieuse sévère, tout en restant vraie, sont les marques auxquelles on reconnaît le chrétien qui veut être religieux. Vous serez donc parfait religieux et parfait philosophe, si vous n’esperez et ne craignez plus rien : car c’est là le signe de la véritable force d’âme et du complet mépris du monde.

« Le bruit court que quelques-uns vous ont persuadé de cesser complètement vos cours. A ce propos, voici mon sentiment. Celui qui ne se rend pas utile à autrui quand il

le peut, profite sans profit : car, c’est vertu que de fournir la matière de la vertu, même à celui qui doit mal en user. Eu outre, ne vous êtes-vous pas engagé à observer ce conseil évangélique qu’un jeune homme apprit un jour du Christ lui-même : Va, vends tout ce que tu possèdes, donncle aux pauvres et viens à ma suite? C’est donc un holocauste que vous avez à offrir à Dieu, et non un sacrifice. Vous savez, en effet, la différence que saint Grégoire met entre l’un et l’autre : « Dans le sacrifice, on n’offre qu’une partie de la victime; dans l’holocauste, la victime tout entière. » El un peu plus loin : « Lorsque quelqu’un, dit-il, voue au Dieu tout-puissant quelque chose de son bien, il fait un sacrifice; mais, lorsqu’il lui voue tout ce qu’il possède, tout ce sur quoi portent sa vie et son cœur, il offre un holocauste. » Offrez-vous donc tout entier au Seigneur votre Dieu, puisque vous vous êtes voué tout entier à lui : autrement, vous commettez un larcin dans l’holocauste que vous avez promis. Enfin, quelle utilité y a-t-il dans une sagesse cachée et dans un trésor enfoui? L’or ne brille-t-il pas mieux lorsqu’on le répand que lorsqu’on le renferme? Si les pierres précieuses ne sont pas exposées aux regards, qu’ont-clles qui les distingue du tuf le plus grossier? De même, la science qu’on répand s’accroît ; et, au contraire, dédaignant le maître avare qui refuse de la manifester, elle lui échappe et périt. N’interrompez donc pas le cours de votre doctrine, mais, suivant le conseil do Salomon, « que vos sources s’échappent au dehors, et •pie les places publiques soient arrosées de vos flots*. »

Guillaume de Champeaux, entraîné du reste par le besoin qu’il avait de ne pas laisser ignorées des autres les vé-

1 Ven. Ilildelierli Episl . , lih. I, ep. t : Ad mafislnim AVillelmum de Cnmpellis.

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ri lés qu’il percevait Iui-mèmc, céda à la prière de ses disciples et d’Hildebert. 11 ouvrit à Saint-Victor une école publique, que dom Fclibien et dom Lobineau appellent une académie *, qui eut la gloire de surpasser l’école de Notre- Dame elle-même, et qui eut, en effet, pour succéder à Guillaume de Champeaux, des mailres tels (pie le B. Thomas, Hugues, Naulèrc, Richard, Gautier, Geoffroy, Anselme, Jean de Reims, Théobald et plusieurs autres, non moins célèbres de leur temps*. La nouvelle de la réapparition de Guillaume de Champeaux réjouit les étudiants. 11 leur lardait de revoir sans litre, avec une robe de serge blanche et des cheveux rasés5, cet homme qu’ils avaient vu, quelques mois auparavant, premier archidiacre de Paris et écolâtre de Notre-Dame. Il leur lardait surtout de l’entendre après les discussions si vives qu’il avait eues avec Abélard et dans lesquelles il avait semblé succomber. Qu’allait-il dire? quelles nouvelles opinions allait-il émettre? quel caractère donnerait-il à son nouvel enseignement? sur quelles hases assoirait-il sa nouvelle école? Mille conjectures devaient, sans aucun doute, circuler du quartier de Notre-Dame au quartier de Sainte-Geneviève, en réponse à ces questions. El l’altitude d’Abélard, quelle seraitelle? El les disciples qui avaient suivi Guillaume de Champeaux dans la solitude, ces hommes qu’Hélyot appelle « des personnages d’une singulière piété et d’une grande érudition1, » quelle pa rl allaient-ils prendre dans les nouvelles disputes? C’était plus qu’il n’en fallait, surtout si l'on ajoute que renseignement devait sc donner ijrutis et connu

' llist. de la ville de . a ris, 1. 1, p. 151.

- Voir Tlioulousc, .1 iiliquilalev rey. al>bal . S. Vielai'iÿ ^Itll . 7.

J Voir llélyot, oui')'. eiW, |>. 155, sur le cosluinc des chanoines régiiliti - •le Siiiiil-Yiclor.

1 llélyol, ouvr. cile, p. 1 il).

2M L’ÉCOLE ET L’AUBAYE DE SVIM-V1CTOII.

Del , pour attirer à Saint-Victor la grande majorité des étudiants de Taris.

Le caractère que Guillaume de Champeaux donna à l’école de Saint-Victor fut un caractère d’universalisme qu’elle ne perdit jamais, mais dans lequel dominait la théologie soit dogmatique, soit morale, soit mystique. Il commença lui-même par enseigner la rhétorique et la philosophie comme à Notre-Dame, et surtout la théologie1. Pendant qu’Hugues étudiait cette dernière science avec un talent et une activité qui devaient bientôt le placer au premier rang, Garnier composait un livre de médecine, et Simon Chèvre d’Or ( capra aurea), plusieurs pièces de poésie, entre autres une Iliade en vers élégiaques, en attendant que Santeuil parût à son tour. Aussi, disent dom Félibien et dom Lobineau, en parlant des religieux de Saint-Victor, « ils ne regardaient pas l’étude des lettres comme un obstacle à la sainteté et aux devoirs de leur état ; ils étaient persuadés, au contraire, que la science, quand elle est solide, est un des moyens les plus propres pour soutenir la régularité des cloîtres : c’est pourquoi ils firent profession d’étudier, et même d’enseigner, dès l’origine de leur établissement ; et leur école devint une des {dus fameuses de toute la chrétienté*. » Et pendant qu’ils se dévouaient ainsi à la recherche et à la communication de la vérité, d’autre part ils célébraient avec une grande exactitude l’office divin aux différentes heures du jour et de la nuit, travaillaient des mains et gardaient un silence, qui, en leur faisant oublier les choses créées, élevait leur intelligence et leur cœur vers Celui qui est dans une mesure infinie la vérité, la beauté et la boulé.

' Voir Dubois, tl ht. de Paris, t. I, p. <‘J5. — Yillclure, Vie de S. Peinard, p. VI.

* Hist. de Parts, l. I, p. 148.

LEUll KONÜATIO.N ET I.EIU ESP1UT. 23 3

La théologie de l’école de Saint- Victor , au douzième siècle, eul cela de remarquable que, tout eu prenant des nuances diverses selon les goûts et les courants de l’époque, elle s’inspira toujours de saint Augustin, tellement qu’Hugues mérita d’être surnommé « le second Augustin. » Ce lut comme la dernière époque du règne du platonisme chrétien : en effet, saint Thomas approchait, et avec lui l’aristotélisme devait monter sur un trône que Dcscarles lui-même n’a pas complètement renversé.

Mais ne nous bornons pas à cet aperçu général. De même que nous avons essayé, en étudiant Guillaume de Champeaux à Notre-Dame, de préciser sa méthode et son système philosophiques, de même, en letudiant à l’abbaye cl à l’école de Sainl-Victor, essayons de préciser d’abord son système de théologie, ensuite sa méthode théologique, enfin sa méthode mystique.

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