CHAPITRE
I. Los Fragments inédits cl les Sentences. — La Trinité. — La création cl b rédemption. — La nature cl la grâce. — Le péché originel. — 11. lin milieu entre sailli Tlminas et Moliuu. — Analyse de l'aol e surnaturel d’apres Guillaume de Champeaux. — Conciliation delà liberté cl de la prédestination. — III. L'Eudiaristie et le réalisme. — Une erreur de M. llauréau. — I a communion sous les deux espèces au douzième siècle. — L'étude des Saintes Ecritures. — liiatoiuc entre un Juif et un Chrétien. — IV. Guillaume de Champeaux moraliste. — Étude sur l’orgueil, l’envie et la délraetion. — Les trois espèces de crainte. — Triple leudance de la théologie morale à cette époque. — Le subjectif et l'objectif. — La bonne foi et la vraie foi.
Ce qui préoccupait les esprits par-dessus tout au commencement du douzième siècle, c’était la question des méthodes. Voilà pourquoi nous ne trouvons à cette époque que des ébauches de systèmes.
Eii philosophie, Guillaume de Champeaux sut, par la hardiesse orthodoxe et l'enchaînement sévère de ses conceptions, se placer à la tète de son siècle. Haussa méthode, il posa comme bases d’opérations l’analyse et la synthèse, qui sont eu clïct les deux mouvements de la marche syllogistique. Dans son système, il se servit surtout de la synthèse, parce que l étal des sciences expérimentales ne lui
SYSTÈME TUÉoLotilQUE DE GUILLAl ME DE CIIAMI'E.VlX. -Jj:.
permettait pas de descendre à des analyses détaillées sur chacune des parties auxquelles touchait le réalisme. Eu théologie, au contraire, il employa surtout l’analyse. Scs Sentences et ses Fragments nous révèlent, en effet, un esprit qui avait besoin de se faire de chaque vérité théologiquc une idée parfaitement exacte, qui allait de l’une à l’autre sans transition bien ménagée, non par légèreté, mais pour fixer, sur les différents terrains qu’il devait parcourir, des jalons qui lui fussent en même temps des indicateurs cl des appuis. Telle est, ce semble, la raison pour laquelle son système philosophique est si vaste, si plein d’unité et de grandeur, si admirable à contempler, et cependant si difficile à analyser : tandis que son système théologiquc, qui s’analyse de lui-même, est très-difficile à synthétiser. Peut-être Guillaume de Champeaux avait-il fait ce travail de récapitulation dans les écrits que nous ne possédons plus. Mais actuellement il ne nous reste de lui que des parties détachées, semblables à ces pierres tombées en ruine, qui sont encore assez grandes pour donner une idée de l’édifice qu’elles constituaient, mais trop brisées pour pouvoir le rétablir dans sa première solidité et sa première majesté . ainsi nous apparaissent les Fragments inédits et les Sentences.
Guillaume de Champeaux n'a pas seulement créé le st\lc de l’école en appliquant la dialectique aux vérités révélées1, il a encore préparé, par le fond même de scs idées cl de son enseignement, la formation des ouvrages théologiques d'Abélard, d’Hugues de Saint-Victor et de Pierre Lombard ’. Ce qui frappe tout d’abord, lorsqu'on étudie les débris de
1 « Ou prétend qu'il est le premier ipii ait enseigne dans le royaume celle dernière science d'une manière contentieuse, c’osl-à -dire ta théologie scu- I astique. » Hitl. tilt, de la France , l. X, p. 308.
* Voir l’abbé Lcbcuf, Disserl., t. Il, p. 130.
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ses deux ouvrages théologiques, c’est que les Fragments inédits ont un caractère plus dogmatique, et les Sentences un caractère plus moral.
Les deux sujets qui étaient alors le plus étudiés, soit parce qu’ils permettaient une application plus immédiate et plus directe du réalisme, ou du nominalisme, ou du conceptualisme, soit parce qu’ils avaient une connexion plus intime avec la question de la méthode, étaient le mystère de la Trinité et le mystère du péché originel. Presque tous les docteurs de cette époque ont écrit des traités sur ces sujets. On connaît les trois de saint Anselme, intitulés de Vide Trinitatis,de Processione Spiritns sandi contra Græcos, Liber de conceptu virginali et originali peccato ; et l’on sait comment le premier n’était qu’une réponse au système de Roscelin, relativement à l’application qu’il faisait du nominalisme à la Trinité. Abélardécrivit surtout sur le mystère de la Trinité ; Odon de Cambrai, au contraire, traita plus particulièrement du péché originel. Guillaume de Champeaux s’occupa également de l’un et de l’autre.
Dans son premier Fragment , il commence par la Trinité, qui, effectivement, est la cause première de toute créature, et, par conséquent, la raison fondamentale de tout ce qui est évident comme de tout ce qui est mystérieux. Il la déclare élevée au-dessus de toute conception humaine, et montre l'insufiisance des comparaisons que les saints Pères ont empruntées, dans le but de l’expliquer, soit à la pensée que l’homme conçoit dans son esprit, soit au rayon que le soleil fait émaner de sa splendeur. Il traite ensuite des termes exacts dont il faut se servir pour éviter toute erreur sur l’essence, la substance, la nature, les opérations et les personnes. Il montre ce qui est commun aux trois per*
sonnes, ce qui est propre à chacune, et donne une notion des rapports qui existent entre elles. En un mot, ce fragment est comme un canevas qu’il aurait jeté sur le papier pour se guider dans sa leçon : c’est dire qu’il est incomplet, et qu’il aurait besoin d’être élucidé par les explications dont il n’était lui-même que le résumé; du moins a-t-il, outre le mérite de l’exactitude, celui d’une certaine originalité didactique qui prouve dans l’esprit de Guillaume de Champeaux une rare facilité d'analyse et de spéculation métaphysique.
Lorsque, après avoir considéré la vie intime de Dieu dans la trinité de ses personnes et l’unité de sa substance, on étudie ses actes extérieurs, la pensée se porte avant tout sur le premier de ces actes, la création, et essaye d’entrevoir, sinon le mode de formation, du moins la composition des êtres. Nous avons vu, en étudiant le réalisme, comment Guillaume de Champeaux semblait comprendre cette composition des êtres matériels par l’action des formes sur la matière première. Mais ce mystère est tellement obscur que la pensée le quitte bientôt, pour appliquer ses efforts à un mystère plus doux à l’esprit et au cœur, celui de la rédemption. Le Créateur nous jette dans la stupéfaction, tandis que le Rédempteur nous tient dans une admiration pleine de suavité et d’amour. Cependant cette admiration n’éteint pas notre désir de savoir. Quelle est l’étendue de l’action du Rédempteur? Dans quelle mesure avions-nous besoin de cette action, après le péché? Comment notre nature vit-elle et opère-t-elle sous la grâce? Telles sont les questions qui assaillent l’esprit, lorsqu'il aborde le domaine de la théologie; questions fondamentales, de la solution desquelles dépend la solution de toutes les autres. Guillaume de Champeaux comprit leur importance, et s’il n’eut
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pas la gloire de leur faire celte réponse décisive que renferme la foi , mais que les écoles n’ont pas encore assez nettement dégagée, du moins eut-il le mérite de diriger vers elle la curiosité des esprits, d'indiquer le point central de la théologie, et de favoriser le succès des recherches en les empêchant de se disséminer avec désordre.
Dans une phrase tout incidente et qui semble comme perdue à la fin du trentième de ses Fragments inédits , Guillaume de Champeaux formule un des principes les plus féconds de la science théologique : « Si enim salvaremur tantum ex gratia , non tanta videretur esse nostra coron a : Si nous étions sauvés seulement par la grâce, notre couronne ne semblerait pas être aussi glorieuse ‘. » De ce principe découlent immédiatement trois vérités: 1° la nécessité de la grâce pour le salut ; 2° l’existence de la nature après le péché et sous la grâce ; 5° la coopération de la nature et de la liberté avec la grâce pour effectuer le salut. Malheureusement le développement que Guillaume de Champeaux a donné à ces vérités est perdu. Mais si nous sommes privés de ce développement, nous connaissons du moins l’esprit selon lequel il a été conçu. En effet, lorsque nous réfléchissons sur la manière dont Guillaume de Champeaux a résumé ces vérités dans la phrase précitée, lorsque nous remarquons la tournure de cette phrase et l’énergie d’autant plus accentuée qu’elle est plus concise, avec laquelle il réclame en faveur de la nature, non pas contre la grâce, mais contre ceux qui abusent de la grâce, et qui en abusent d’autant plus qu’ils en usent moins, nous pouvons en conclure avec une grande probabilité qu’il a dû développer ces vérités dans le sens de la conciliation
1 Ce Fragment sam tilrp rommonro par cps mol? : Qiiteriltir, atm carneip. axxumeret Deux, oir.
entre los droits do la grâce et les droits de la nature, et qu’il est par sa doctrine, aussi bien que par son caractère, un des pères de cetle école libérale, qui refuse de glorifier, ou plutôt d’insulter la grâce en lui faisant absorber la nature, tout autant que de déshonorer la nature en la déclarant hostileà la grâce. Quand l’abbé de Corbie, Wibald, veut faire son éloge, il ne trouve rien de plus digne île lui que de le compter parmi les maîtres modernes de / Église
Ce respect qui lui fait élever si haut la nature humaine, pourrait peut-être tout d’abord sembler contradictoire avec sa thèse sur certains effets qu’il attribue au péché originel. Mais il faut se souvenir que, lorsqu’il parle de la concupiscence comme effet du péché originel et non comme cause, il entend non pas un désordre de la volonté, mais un désordre purement charnel : il le déclare dans le vingt-cinquième Fragment en termes exprès*, et il le répète dans le vingt-sixième avec une licence de langage qui nous prouve toute la simplicité et toute l’innocence de son âme s. Il est certain que Guillaume de Champeaux donne au péché originel sur le corps une influence dont il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de démontrer l’authenticité. Comment concevoir des sensations essentiellement indifférentes, qui ne seraient agréables ou désagréables que par suite du péché originel? Comment prouver que des nerfs puissent
1 Wibald, Epiât. 147. — Voir plus haut, Introd., p. 0.
3 Dans le Fragment qui commence ainsi : * Adam peccavit anteqiiani comederet de ligno scienliæ boni et mali, » on lit en effet ces mois : « Guru dicntui' concupiscenlia esse efl'cctus pcccali, inielligendum est de concupiscentia carnali tam in genilalibus quarn in comestionibus et bibitionibus. »
s «Cum dicatur concupiscenlia effectus peccati, non dicitur de concupiscenlia sud dicitur de concnpiscentia carnali et deleclalione sine qua, si non pcccassel, generasset..., sine cliqua carnali deleclalione coirel nim uxoro, ni s* aliquis digitum snnm imponeret in aliquid vol in ore sine cliqua deleclationr. i Fragm. XX VU.