SYSTÈME THÉOLOGIQUE
Au commencement du douzième siècle il y avait, en théologie morale, trois tendances, peut-être même déjà trois écoles.
L’une inclinait à l’extension excessive des droits de la liberté par la restriction des droits de l’autorité. C’était la passion du subjectif cherchant à détruire la réalité de l’objectif. Cette tendance au laxisme, que favorisa Abélard, beaucoup plus par ses actes et son attitude superbe que par le fond de sa doctrine, fut ensuite poussée à l’extrême par un de ses élèves, Arnaud de Brescia.
Une seconde tendance, complètement opposée à la première, inclinait à l’extension de la loi par la restriction, peut-être excessive, des droits de la liberté. C’était l’amour de la règle objective cherchant, non pas à détruire, mais à effacer les formes saillantes du subjectif. Dans une difficulté, on en appelait avant tout à la loi, ensuite à la conscience, s’appuyant sur cette phrase qu'on regardait comme un principe indiscuté, sinon indiscutable, à savoir, que la loi possède toujours sur la liberté. Cette tendance au rigorisme était en général favorisée par la première ferveur des ordres religieux qui se réformaient.
Enfin, entre ces deux tendances, on pouvait en distinguer une troisième, modérée comme le juste milieu qu’elle cherchait à tenir, ayant pour but la conciliation de l’autorité et de la liberté par le respect de tous les droits et la pratique de tous les devoirs, également éloignée de l’absorption de la loi par une conscience mal éclairée, et de l’absorption de la conscience par une loi mal comprise, mais unissant ensemble l’objectivisme et le subjectivisme, afin de les compléter l’un par l’autre et de rester ainsi, loin du laxisme et loin du rigorisme, dans cette région où s’embrassent la justice et la paix, où germe la vraie vertu et où
fleurit la vraie sainteté. Telle était la tendance que favorisaient Hildebert du Mans, Guillaume de Champeaux, et plus tard Marbode de Rennes, Jean de Salisbury et Pierre le Vénérable.
Guillaume de Champeaux, en effet, s’il faut en croire quelques mots des Fragments inédits , ne jugeait pas de la moralité des actes d’après le seul diclamen de la loi extérieure, mais encore d’après le dictamen de la conscience. Selon lui, il ne suffisait pas que la loi parlât, il fallait encore que la conscience fût éclairée. Pour être vraiment vertueux, ce n’était pas assez de faire objectivement des actes de vertu, il fallait que la conviction y fût et que la liberté y consentît1. De même, pour être coupable envers la vérité, ce n’était pas assez de l’attaquer objectivement, il fallait l’attaquer sciemment, c’est-à-dire que celui-là seul était criminel devant Dieu, qui, voyant la vérité, la reconnaissant pour telle dans sa conscience, la rejetait néanmoins hors de ses pensées, de ses paroles et de ses actes; et, au contraire, celui-là pouvait être l’ami de Dieu, qui ne combattait la vérité que parce que ses yeux débiles, loin de lui faire reconnaître sa céleste beauté, la lui montraient comme une ennemie. «• L’hérésie strictement considérée, disait Guillaume de Champeaux, consiste à combattre la vérité sciemment ‘. » Et, étendant celte doctrine jusqu’aux temps qui ont précédé la venue de Jésus-Christ, il déclarait justifiés, même du péché originel, tous ceux qui se conduisaient selon la sincérité de leur conviction, parce que, disait-il, là où agit la bonne foi, là aussi agit la vraie foi :
1 a Similiter pietas, justicia, castitas, virtutes sunt. Sed cum sint in anima vel in corpore fnndatæ, non dicuntur virtutes nisi adhibeatur consensus. a Fragm. XX, Dicunt quidam peccalum, etc.
* a Ilæresis stricte accepta est scienler veritatem impugnare. » Fragm. XIX.
280 SYSTÈME TIIÉOLOGIQUE DE GUILÎ.VUME DE CHAMPEAUX.
« Quicumqüe igitur fide bona operabantur , ipsa fides in eis originale peccatum abluebat »
Tel fut le système théologique de Guillaume de Champeaux, autant que les débris de ses ouvrages nous ont permis de le concevoir et de le reconstituer. Essayons maintenant de retrouver à travers ces mêmes débris les grandes idées qui forment le fond de sa méthode, soit théologique, soit mystique.
1 Constat aliquos et sub naturnli lege et sub scripta et sub Evangelio salvos fuisse. Dicendum est igitur quod illi qui salvnti sunt ante adventum Christ i eredebant aliquein esse justum et pium judicem qui et bonis bona et rnalis mala redderet. Erant etiain qui venturum credebant quemdam a Deo qui redimeret populum, medum autem nesciebnnt. Erant iterum paucissimi quibus hic modus redemplionis natus ernt. Quicumque igitur fide l>ona operabantur, ipsa fides in eis originale peccatum abluebat. » Fragm. X, de Naturali et scripta lege. etc.