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CHAPITRE PREMIER

CONSÉCRATION ET COMMENCEMENT DE LA VIE ÉPISCOPALE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX

I. Élection de Guillaume de Champeaux à l’évêché de Châlons-sur-Marne. — Assemblée royale et épiscopale à Châlons ; Leltres patentes de Louis VI en faveur de l’abbaye de Saint-Victor. — Raoul le Verd. — Consécration de Guillaume de Champeaux. — II. Réforme du Chapitre de la cathédrale. — Cours public (l’Écriture sainte et de théologie. — Dispute entre Guillaume de Champeaux et l'abbé Rupert. — Dieu et le mal. — Le subjectivisme moral au douzième siècle. — III. Fondation des prieurés de Courtisou et de Louvemont. — Autres actes épiscopaux.— Conciles de Reims et de Beauvais. — Le clergé normand et le célibat.

Sans aucun doute Guillaume de Champeaux devait éprouver de grandes délices dans la retraite qu’il s’était choisie, et pour laquelle il n’avait pas hésité à sacrifier son titre d’archidiacre de Paris. Son ardent amour de l’étude devait se déployer à l’aise dans cet asile silencieux qui le mettait à l’abri des distractions du monde, au milieu de ces loisirs où sa pensée pouvait vivre avec elle-même et travailler sérieusement à la diffusion de la lumière. Son âme religieuse devait d’autant plus savourer les joies tranquilles de cette solitude que tout ce qui l’y entourait lui parlait du ciel, tandis qu’à quelques pas de lui s’agitaient

les troubles et les passions de la terre; et dans les disciples qui venaient chaque jour écouter ses leçons, dans les amis qui avaient embrassé son genre de vie et sa direction, son cœur si plein de bonté devait trouver à la fois une source pour se remplir et une issue pour se déverser. Il pouvait en outre se rendre le témoignage du bien qu’il faisait au dehors, soit à l’église de Paris par le dévouement qu’il avait pour elle et pour son évêque, soit à la France par la sagesse des conseils qu’il donnait au roi. Aussi à l’offre trois fois répétée qu’on lui fit de l'épiscopat répondit-il trois fois par un refus. C’est un de ses contemporains qui nous l’assure, l’abbé Rupert, que nous verrons bientôt venir des bords du Rhin jusqu’à Châlons pour disputer avec lui sur la théologie1 * * * 5.

Cependant, à la quatrième fois, il se décida à ne plus opposer de refus.

A cette époque l’élection des évêques se faisait par le clergé et par le peuple *, et des efforts avaient été récemment renouvelés par les évêques de France et par le pape Pascal 11 pour en maintenir et en perfectionner la liberté*.

1 Apud Marten, t. IX, ampl. coll. , p. 1023; — liist. lilt. de la France,

* Sous ia deuxième race, les rois ou les maires du palais s’emparèrent du

droit de nommer les évêques, à l’exclusion du clergé et du peuple. En 815 il fut rendu au clergé et au peuple, qui le conservèrent jusqu’en 1265. Alors la Pragmatique sanction de saint Louis et, en 1557, l’arrêlé du dauphin Charles V, accordèrent au clergé des églises cathédrales le droit exclusif de nommer les évêques. Cet usage dura jusqu’en 1516, époque du concordat conclu entre le pape Léon X et François I". A partir de ce moment, l’évêque fut nommé par le roi et institué par le pape. Voir Y Histoire de la ville de Châlons-sur-Marne et de ses monuments par L. Barbat, t. I, p. 215.

5 En 1107, dans la dernière semaine de mai, après la solennité de l’Ascension, qui cette année avait eu lieu le 25 mai, se tint un nombreux concile à Troyes sous la présidence du pape Pascal II. La liberté des élections qui a été de tout temps le vœu de la France, qui était alors la vive préoccupation des esprits, fut la principale affaire du concile. Parmi un grand nombre de sages règlements réclamés par les circonstances, le Souverain

Or, le 20 mai 4113, la mort d’Hugues avait rendu vacant le siège de Châlons-sur-Marne. Hugues avait été très-aimé de son église. Un jour, à la suite de quelques difficultés qu’il avait eues avec Albéric, seigneur de Moëslain en Perthois, il fut fait prisonnier. Aussitôt le peuple châlonnais s’arma pour lui reconquérir sa liberté. A cette nouvelle Albéric s’enfuit, emmenant l’évêque avec lui, dans un château qu’il avait près de Toul. Pibon, évêque de Toul, assembla immédiatement les seigneurs de son diocèse, et sur leur menace, Albéric relâcha Hugues et s’engagea même à lui donner toute satisfaction1. Cependant vers la fin de son épiscopat, Hugues avait laissé son esprit se ralentir au point d’en faire douter. Les Châlonnais en furent humiliés, et, à peine eurent-ils déposé son corps sous la dalle de la cathédrale où sa tombe avait été préparée, qu’ils songèrent à lui donner pour successeur le philosophe le plus célèbre et le plus pieux de cette époque, Guillaume de Champeaux. Ils le choisirent en effet par une élection régulière, et Guillaume accepta.

Laissant le soin de sa communauté de Saint-Victor à son disciple Gilduin, il partit pour Châlons. Quelque temps après son arrivée, il se tint dans le palais de cette ville* une assemblée où se rencontrèrent le roi Louis VI, Raoul le Verd, archevêque de Reims, Lisiard, évêque deSoissons,

Pontife promulgua une décision conforme aux décrets de ses prédécesseurs, sur la libre élection des pasteurs, et sur la nécessité de réprimer les présomptueux envahissements des puissances séculières à l’égard des dignités ecclésiastiques. Voir Essai sur la fondation de l'abbaye de Saint-Victor, par M. Hugonin, p. G. — Voir aussi ce qui s’était passé à la conférence de Châlons-sur-Marne, tenue quelques jours auparavant et présidée par le pape lui-méme. Suger, Vila Ludovici Grossi. Dom Bouquet, t. XII, p. 10.

* Voir M. L. Barbat, ouvr. cité, t. I, p. 215-216.

* La charte donnée à cette occasion porte à la lin : « Actum Catalauni in palatio publico, » etc.

Yves de Chartres, Galon de Paris, Manassès de Meaux, Jean d'Orléans, Godefroy d’Amiens, Humbaud d’Auxerre, Philippe de Troyes et Humbert de Senlis. C’est dans cette assemblée que Louis VI donna les lettres patentes qui forment la charte de fondation de l’abbaye de Saint-Victor de Paris, et qui nous révèlent, parmi les détails de la physionomie de cette abbaye, son caractère patriotique ‘ ; caractère qui, du reste, était commun à presque tous les ordres religieux de ce temps-là, et qui, loin de se perdre, ne faisait que se confirmer sous l’approbation qui leur venait du pape et qui a été si justement appelée une confirmation \ C’est alors qu’eut lieu la consécration épiscopale de Guillaume de Champeaux®, sans aucune approbation préalable de la part du pape : l’approbation du métropolitain suffisait alors, excepté dans le cas d'une irrégularité dont la dispense fût réservée au pape. Comme la consécration épiscopale revenait de droit au métropolitain, même en présence du légat *, il est hors de doute que Guillaume de Champeaux reçut l’épiscopat des mains de son métropolitain Raoul le Yerd, archevêque de Reims. Raoul le Verd

* On lit en effet ces paroles : t ... Consultu archiepiscoporum et episcoporum et optimatum regni nostri canonicos regulariter viventes ordinari volui, qui videlicet tain pro nobis quam pro salute regni nostri Dei misericordiam implorarent .. »

* La bulle de confirmation de l’abbaye de Saint-Victor fut donnée, à la prière du roi, par le pape Pascal II, le 1*' décembre 1114. Gilduin, qui n’était que prieur devint alors abbé. — C’est le témoignage de Pierre Garnier dans son Histoire des évêques de Châlons-sur-Marne.

* En effet, la charte que Louis VI donna dans l’assemblée de Châlons en faveur de l’abbaye de Saint-Victor de Paris est signée de tous les évêques qui furent présents à cette assemblée, excepté de Guillaume de Champeaux. Cette exception ne saurait être motivée que parce que Guillaume de Champeaux n’était pas encore consacré, et que, comme tel, il ne pouvait signer avec les évêques.

4 C’est ainsi qu’Ébale, le successeur de Guillaume de Champeaux, fut sacré par Raoul le Verd, au concile de Soissons, en présence du légat Conon, évêque de Préneste. — Cf. Natal. Alex., t. VI, p. 259, et t. VII.

avait été auparavant trésorier de l’église de Reims, et professeur dans cette même ville. Il a laissé dans l’histoire la réputation d’un homme remarquable par sa doctrine et par sa probité 1 ; et Orderic Vital, après avoir loué ses goûts studieux, son érudition, son éloquence, l'appelle le père et l'instituteur des moines et des clercs, le défenseur des pauvres et de tous ses sujets*.

Mais le lieu où se fit cette ordination est resté fort douteux. Ordinairement l’évêque de Châlons était sacré à Reims ; et c’est même pour cette raison qu’il faisait son entrée à Châlons par la porte Saint-Jacques, où les autorités civiles et militaires allaient l’attendre*. Cependant il nous semble plus probable que Guillaume de Champeaux ait été ordonné à Châlons même. — Lorsque Mgr de Saulx-Tavanne, évêque-comte de Châlons, vint à Vertus, le 22 mai 1726, Pierre Garnier, ce prêtre vénérable qui passa dans l’étude les quarante-trois années pendant lesquelles il fut curé de Fèrebrianges, lui fit hommage d’une Histoire des évêques de Châlons-sur-Marne qu'il avait composée d’après les documents conservés jusque-là4. Or, dans cette histoire si digne de foi à tous égards, on lit cette phrase : « Le roi Louis le Gros confirma l’établissement de Saint-Victor dans une assemblée de plusieurs évêques et seigneurs, tenue à

* Gall. christ., t. IX, p. 80-81 : « lnsignis doctrinæ et probitatis virum. » Cf. Hist. litt. de la France, t. VII, p. 88, 90 et 91.

* « Kadulfus cognomcnto Viridis, Remorum archiepiscopus, cruditione et facundia inter patres præcipuus studiisque bonis nostro tempore laudabiliter deditus, paler et institutor monachorum et clericorum, patronus et defensor pauperurn et omnium sibi subjeclorum, posl multa laudabilia opéra in sene- Ctute bona defunctus est. « Orderic Vital.

s Voir Histoire de la ville de Chdlons-sur-Marne et de ses monuments, par L. Barbat, 1. 1, p. 195.

4 Celle histoire manuscrite appartient à la Bibliothèque du Chapitre de la cathédrale de Châlons-sur-Marne. — Pierre Garnier mourut le 13 mai 1736. Il avait donc été nommé curé de Fèrebrianges en 1693.

Châlons à V occasion du sacre de cet évêque par Raoul, archevêque de Reims, Lysiard de Soissons, » etc. N’est-ce pas dire que le sacre s'est fait à Châlons même? car, si le sacre devait se faire à Reims, pourquoi faire venir à Châlons l’archevêque de Reims, les évêques de Soissons, de Chartres, de Paris, d’Orléans, de Meaux et de plusieurs autres villes également éloignées? — De plus, lorsqu’un évêque était élu, on profitait habituellement, pour l’ordonner, de la tenue d’un concile ou d’une réunion épiscopale. C’est ainsi que le successeur de Guillaume de Champeaux, Ebale fut ordonné au concile qui se tint à Soissons en 1 1 2i . 11 n’était nullement obligatoire de faire l’ordination à l’église métropolitaine. Pourquoi dès lors aurait-on mis tous les évêques réunis à Châlons dans la nécessité de se transporter jusqu’à Reims? — Enfin la Gallia christiaha qui rapporte les ordinations épiscopales faites à Reims par Raoul le Yerd, particulièrement celle de Barthélemy, évêque de Laon, en 1113, ne mentionne pas plus celle de Guillaume de Champeaux que celle d’Ebale l. 11 paraît donc plus probable que Guillaume de Champeaux ait été sacré à Châlons.

« Il commença son brillant épiscopat par la réforme du Chapitre de la cathédrale et de son clergé *. »

Les chanoines de Châlons, à celte époque, menaient la vie de communauté et portaient même le nom de congré-

* Cf. T. IX, p. 80-81.

* Histoire de la ville de Châlons, par L. Barbai, 1. 1, p. 216.

gation l. Cependant leur régularité n’était pas exemple de tout reproche ; des abus s’étaient glissés dans leur genre de vie. « Aussi, rapporte dom J. François, l’un des principaux soins de ce grand homme fut-il de les réformer*. » Et comme rien ne persuade et n’entraîne autant que l’exemple, il ne craignit pas de se faire semblable à eux, vécut en commun avec eux, leur montra qu’il était leur frère, afin qu’eux, à leur tour, lui montrassent davantage qu’ils étaient ses fils. Du reste, ses goûts le portaient à la vie cénobitique, et il dut être heureux de retrouver à Chàlons, près des murs de sa vieille cathédrale, au milieu des grands arbres qui ombrageaient son évêché, une famille qui lui rappelât cette autre famille qu’il avait laissée à Paris, près de la Cella vêtus, dans sa chère solitude de Saint- Victor. Que de fois, en regardant les eaux qui coulaient à ses pieds, ne dut-il pas songer qu’en s’éloignant de lui elles allaient baigner les murs de Saint-Victor! et que de fois aussi son cœur fraternel ne dut-il pas les charger pour eux de ses vœux et de son amitié ! Mais ce souvenir, loin de l’assombrir, le dédommageait doucement de la séparation ; sa conversation était enjouée, et même, à en croire l’évêque de Chartres, Jean de Salisbury, il se laissait aller jusqu’à l’hilarité*. Toutefois cette affabilité ne lui faisait rien perdre du respect qui lui était dû; car il avait une grande autorité sur ses chanoines *.

Pour les faire tous jouir des avantages de la vie commune, il ne se contenta pas de ne voir résider à Châlons que le grand archidiacre, mais il y manda aussi les ar-

* Voir V Histoire du diocèse de Châlons-sur-Marne, par Dom Jean François, p. 230.

* Ms. cité, p. 237.

s a ... Uilaris memoriæ Guilielmus de Campellis, » etc. lib. III, c. u.

4 Voir L. Barbat, ouvr. cité, p. 230.

4tC CONSÉCRATION ET COMMENCEMENT

chidiacrcs externes. Leur présence eut pour second résultat d'ajouter à la solennité du culte. Il leur assigna en effet les principales places aux quatre extrémités du chœur ; en sorte que chacun des quatre archidiacres était préposé comme doyen à l’une des quatre dizaines de chanoines qui composaient alors le clergé de la cathédrale *. Et dans les processions ils marchaient immédiatement devant l'évêque, et faisaient les fonctions de diacre et de sous-diacre quand il officiait pontificalement.

Cependant la source dans laquelle il alimentait sa charité, sa piété et son zèle pour le culte de Dieu, était toujours l’étude. Ici comme à Paris, il poursuivait la vérité par des recherches assidues et lui consacrait la meilleure part de sa vie. Lorsqu’il croyait l’avoir découverte, il ne pouvait se résigner à en être le possesseur égoïste. Aussi, soit par suite du besoin généreux qu'il éprouvait de lui faire un royaume dans l’esprit d’autrui, soit par la conviction dans laquelle il était que le clergé ne peut, même en temps de foi, soutenir sérieusement la religion que par la science, faisaitil lui-même à tout le clergéde la villeun cours public d’Écriture sainte et de théologie. Il expliquait l’Écriture, dit l’ancien manuscrit de la cathédrale dont parle dom J. François, « avec autant de zèle et d’onction que de profondeur et d’éloquence*. » Quant à la théologie, il l’enseignait avec une célébrité qui retenlissait jusqu’au nord de la Belgique, qui faisait écrire à l’abbé Rupert ses deux livres De la volonté de Dieu g t De la toute-puissance de Dieu , le tirait lui-même de son monastère et l’amenait jusqu’à Châlons pour y dis-

* Dom J. François rapporte que de son temps ils occupaient encore les mêmes places. Or, il naquit le 26 janvier 1722 et mourut le 22 avril 1791. Voir son Histoire du diocèse de Châlons, p. 227, et l’ancien Ms. latin de la cathédrale auquel il renvoie, n. 7.

* N. 6. — Voir ouvr. cité, p. 227.

puter. Voici, en effet, ce que raconte dom Ceillier dans la vie de l’abbé Rupert.

Vers l’an 1116, Rupert étant à Sibourg, apprit par un des écoliers de Guillaume de Champeaux et d’Anselme de Laon, qu’ils enseignaient l’un et l’autre que Dieu veut ou permet qu’on fasse le mal, et que sa volonté a été qu’Adam désobéit à ses ordres; qu'en conséquence ces deux docteurs distinguaient d une part une volonté qui approuve le mal et une volonté qui le permet, et, d’autre part, admettaient en Dieu, non la première, mais seulement la seconde. 11 écrivit contre eux le livre intitulé : « De la volonté de Dieu , » dans lequel il attaque cette distinction par ce dilemme : ou la volonté qui permet le mal est bonne, ou elle est mauvaise. Si elle est mauvaise, comment estelle opposée à la volonté qui approuve le mal? Si elle est bonne, comment veut-elle le mal? Ce dilemme dans Rupert suppose que Guillaume et Anselme admettaient un genre de volonté du mal spécifié de deux manières, c’està-dire que les différences divisives de ce genre étaient la volonté qui approuve le mal et la volonté qui le permet. Pour lui, il soutint, appuyé de l’autorité des Ecritures, que la permission du mal, en Dieu, n’est autre chose que sa patience ; que Dieu n’a jamais permis le mal en le voulant, mais qu’il a fait voir sa patience en supportant les méchants. Le livre de Rupert choqua Guillaume et Anselme. Leurs disciples prirent parti contre lui, disant que c’était un ignorant, qui n’était jamais sorti du cloître et n’avait jamais vu d’aussi grands maîtres1. Anselme écrivit à Héribrand, abbé de Saint-Laurent, à Liège, de qui Rupert dépendait quoiqu’il fût alors à Sibourg, pour se plaindre de son livre. Il expliqua dans sa lettre en quel sens il * MabiU., lib. LXXII, Annal., n. 123, 124.

disait que Dieu veut le mal : selon lui, Dieu veut tout ce qui est, meme ce qui renferme les choses mauvaises, sans toutefois approuver le mal comme lui étant agréable. L’abbé Iléribrand cita Rupert devant le doyen de Liège et plusieurs autres savants. Rupert défendit lui-même sa cause en leur présence, fit voir qu’il n’avait composé son traité De la volonté de Dieu que pour réprimer les doctrines téméraires d’après lesquelles Dieu a voulu la prévarication d’Adam et veut encore que le mal se fasse. Et, comme ils craignaient qu’en disant que le mal se fait, quoique Dieu ne le voulût pas, il s’ensuivît que Dieu n’est pas tout-puissant, il ajouta qu’il ferait voir la fausseté de cette conséquence dans un ouvrage spécial. Cet ouvrage est intitulé: « De la toute-puissance de Dieu. » Rupert y prouve que le mal ne se fait pas par la volonté de Dieu et que Dieu n’en est pas moins tout-puissant. Il tire ses preuves de l’Écriture et des Pères, surtout de saint Augustin, avec qui il dit : Que la volonté de Dieu étant que tous les hommes soient sauvés, il n’est pas douteux que les infidèles n’agissent contre sa volonté, lorsqu’ils ne croient pas à l’Évangile ; que toutefois la volonté de Dieu n’est pas vaincue par eux ; qu’ils se privent au contraire du souverain bien et se jettent dans des supplices éternels, où ils éprouvent les effets de la toute-puissance de Celui dont ils ont méprisé les miséricordes; qu’ainsi la volonté de Dieu demeure invincible malgré les contrariétés des méchants.

Ces débats se passaient en 1116 et 1117. Mais Rupert, non content d’avoir combattu par écrit Guillaume de Champeaux et Anselme de Laon, fit, en 1118, un voyage en France pour avoif l’honneur de les combattre de vive voix. Il nous apprend lui-même qu’il fit ce voyage, monté sur un âne et accompagné d’un seul domestique. Comme il

entrait à Laon, Anselme mourut; en sorte qu’il n’eut à disputer qu’avec Guillaume de Champeaux, ce qui se fit à Chàlons devant une nombreuse assemblée de maîtres et d’écoliers. La dispute fut poussée avec chaleur de part et d’autre l. Mais Rupert ne dit pas de quel côté resta la victoire. Est-ce humilité? est-ce orgueil? Il est permis de croire que dans son silence, ce dernier sentiment l’emportait sur le premier : car son opinion, forcée comme elle l’était, présentait peu de consistance philosophique. 11 s’agissait en effet de concilier la sainteté de Dieu avec sa toute-puissance. Or, en soutenant que Dieu n’a jamais voulu que le mal se fit, il sauvegardait parfaitement sa sainteté. Mais ne blessait-il pas sa toute-puissance? Rupert disait que les damnés, en se jetant dans les supplices éternels, éprouveraient les effets de la toute-puissance de Celui dont ils avaient méprisé les miséricordes. Mais n’était-cc pas là prendre la tangente et changer le lieu de la difficulté? Rien de plus juste, en effet, que la puissance de Dieu se manifeste dans la peine que sa justice décrète. Mais il ne s’agissait pas d’expliquer la cause efficiente de la peine ; il fallait expliquer celle du mal. Le mal, disait Guillaume de Champeaux, n’est pas seulement un concept, mais un fait, attendu qu’il serait fort absurde que l’homme fût damné pour quelque chose de chimérique*. Il faut donc que le mal ait une cause réelle. Or, Dieu a-t-il une part dans cette causalité. Si l’on répond négativement, que devient la

1 Dom Crillier, Histoire générale des auteurs ecclésiastiques , t. XIV, cb. xxm, p. 281, 285-286.

* « Dicunt quidam pcccatum nullnm prorsus esse essentiam. Alii autem dicunt pcccatum aliquid esse. Ncc dico esse large secundum Boetium qui dicit esse non tantum ca quæ verc existant, sed etiam ca quæ animus tingit et concipit esse, eliam si non sit, ut clumera. Sed polius dicunt pcccatum non tantum concipi, sed vere esse, ut albedo existit ; judicantes multum absurdum esse homincm dainpnari pro eo quod non esset. » Fragm., XX.

toute-puissance de Dieu ? Car voilà un effet réel à la causalité duquel Dieu est absolument étranger. Aussi Guillaume de Champeaux répondit-il affirmativement. Mais alors que devenait la sainteté de Dieu? Quoi! Dieu entrer dans la causalité du mal 1 Guillaume de Champeaux répondait par une distinction que le vingt-et-unième de ses Fragments inédits nous a conservée : « Il faut savoir, dit-il, que le mal, soit dans le démon, soit dans l’homme, n’est ni la substance, ni la nature, mais seulement la volonté ; et encore ne fautil pas entendre ici la volonté en tant qu’elle est la nature : car cette faculté naturelle, cette liberté par laquelle l’esprit peut être incliné et à vouloir le bien et à vouloir le mal, est de la nature et de Dieu. Et Dieu a bien fait, en la donnant à l’homme pour qu’il pût mériter. Cette liberté de vouloir et de ne pas vouloir étant donnée, Dieu ajouta le précepte de vouloir ceci et de ne pas vouloir cela ; en sorte qu'il fût naturel et libre de vouloir et de ne pas vouloir. Mais que l’on veuille le mal et que l’on ne veuille pas le bien, cela n’est ni de Dieu ni de la nature, mais du démon lui-même ou de l’homme lui-même. Et si Dieu permet le mal, ce n’est pas en tant que le mal est mal, mais en tant qu’il est bon et par conséquent juste. Il faut savoir en effet (et c’est ma dernière proposition), que toute l’action est bonne, quelque caché que soit le jugement de Dieu en plusieurs choses, et que ce qui est mal, c’est la seule intention et la volonté qui est d’elle-même1. » En un mot, si c’est Dieu qui a donné à

* « Sciendum quod nihilmalumestvelindemonevelinliominenisi voluntas, non substanlia, non natura, nec omnimodo voluntas in quantum natura. Ilia enim naluralis facultas et libertas qua potuit inclinare animum et ad velle bonum et ad velle malum a natura et a Deo est, qui bene fccit duin eam illi dédit ut posset mereri, et eliam propter datam liberlatem volendi et nolendi, preceptum addidit, ut hoc vcllet, illud nollet : hoc modo naturale et liberum fuit velle et nolle ; sed hoc velle et malum, hoc nolle et bonum, non ex Deo vel ex natura, sed ex seipso demone vel homine, et hoc

l'homme tous ses moyens d’action, Dieu n’est étranger à rien de ce que produit l’homme ; et par conséquent sa toute-puissance est sauvegardée partout, même dans ce que le mal a de réel. Mais s’il veut le mal, il ne le veut que dans ce qu’il a de bon, c’est-à-dire dans l’action elle-même et non dans l’intention qui vicie cette action ; et dès lors sa volonté conserve intacte toute sa sainteté.

La phrase par laquelle Guillaume de Champeaux termine ce Fragment mériterait à elle seule une longue étude. Bornons-nous ici à deux réflexions.

D’abord cette phrase contient une distinction manifeste entre l’objectif et le subjectif : l’objectif, qui est l’action elle-même, aparté rei; le subjectif, qui est l’intention de la volonté. De plus, elle donne la place d’honneur au subjectif, parce que, comme l’exprimait le langage énergique de l’époque, l’objectif n’est que le matériel, tandis que le subjectif est le formel. Les esprits versés dans l’étude de la morale sentiront, au simple exposé de ces principes, combien certains théologiens du dix-neuvième siècle sont restés en arrière du douzième. Car, quoiqu’il soit faux de dire que de nos jours la casuistique ait tué la morale , cependant n’est-il pas vrai que, depuis quelques siècles et surtout depuis quelques années, un trop grand nombre d’hommes semblent s’être imposé la tâche d’extérioriser la morale, de la faire sortir de ce sanctuaire intime, où, sur l’autel de la conscience personnelle, elle devrait accomplir le triple sacrifice de la foi, de l’espérance et de la charité, pour la conduire sous ce portail abaissé où elle ne produit plus que des vertus de parade ? N'est-il pas vrai que plusieurs

matum est. Quod et ipsum inaliim, quantum ad permiltendum (per) Deum, est Lonum, quare justum. Denique ctiam tota ejus actio bona, occullo Dei judicio in pluribus, sola intentio et voluntas quæ ex se est, mala est. » Fragm. XX l.

s’éloignent «le plus en plus de cette adoration en esprit et en vérité à laquelle Jésus-Christ a consacré et sa vie et sa mort ; qu’ils gonflent la lettre au détriment de l’esprit ; qu’ils relèguent à la seconde place la conscience, la liberté et l’intention ; qu’ils oppriment les caractères sous les formules ; qu’ils amoindrissent singulièrement la valeur des actes de la volonté sous la masse exagérée des pratiques matérielles ; et qu’ils endorment l’énergie personnelle dans une vie de routine, qu’on dit être pour la plus grande gloire de Dieu, mais qui ne glorifie pas plus Dieu qu’elle ne glorifie l’homme?

Les moralistes du douzième siècle allaient encore plus loin. Selon eux, le subjectif n’occupait pas seulement le premier rang, il était encore une forme. Or, dans le sens scolastique, la forme était le principe spécifique ; c’est elle qui constituait les êtres et les opérations dans leur espèce propre. D’où il résultait que les actes extérieurs n’étaient strictement élevés à l’ordre moral que par l’information de la volonté; que sans cette information ils étaient comme des matériaux indifférents par eux-mêmes à devenir une maison sainte ou une maison profane ; qu’en dehors de la volonté délibérée il pouvait y avoir des accidents et des défauts, mais qu’avec la volonté seule il y avait des vertus ou des crimes; par conséquent, que la bonté ou la malice morale, le mérite ou le démérite, découlaient de l’intention, suivant que cette intention était conforme ou non avec la conscience. « L’action tout entière est bonne, disait Guillaume de Champeaux ; ce qui est mal, c’est la seule intention et la volonté » Abélard était du même avis : « Le péché, disait-il, ne consiste pas dans l’acte, mais dans l’intention qui est l’arbre d’où naissent le bien et le mal1. » De là ces ‘ Voir C. Cantù, Histoire universelle, t. X, p. 496.

caractères intrépides, ce respect de soi-même, cette noblesse de sentiments, cette délicatesse de conscience, cette loyauté d’amour, en un mot cette chevalerie qui a été la plus belle gloire du moyen âge, et qui n’a survécu que dans les âmes élevées et généreuses, où la conscience est restée maîtresse delà volonté, et la volonté, maîtresse de la vie.

Guillaume de Champeaux, après s’être occupé de la réforme de ses chanoines et de l’instruction de son clergé, après s’être dévoué à cette double tâche jusqu’à mener luimême la vie de communauté et jusqu’à donner lui-même des leçons publiques, étendit, dès le commencement de son épiscopat, sa sollicitude pastorale sur son diocèse tout entier, et sut encore faire bénéficier de son dévouement la province ecclésiastique à laquelle il avait l’honneur d’appartenir.

C’est à 1115 que remonte le prieuré de Courtisou. Guillaume de Champeaux le fonda de concert avec Hugues Ier, comte de Champagne, autrement de Vitry et de Troyes, qui, avant de partir pour son premier voyage de Terre- Sainte en 1115, contribua en grande partie à sa dotation1.

Le prieuré deLouvemont fut fondé quelque temps après, et Hugues Ier fut aussi son bienfaiteur*.

Dès le commencement de 1114, Guillaume de Champeaux confirma la possession de tous les biens de l’abbaye de Saint-Pierre par une charte qui en spécifie le détail5.

1 Voir dom J. François, Ms. cité, liv. III, p. 228. — Mémoires concernant l'évêché et la ville de Chdlons, par M. Fradet. Ms. des archives de l’évêché de Châlons, 1. 1. — Marlot, liv, III, ch. xii.

* Dom J. François, Ms. cité, ibid.

3 Ibidem.

Vers le même temps, il réconcilia les chanoines de sa cathédrale et ceux de Notre-Dame en Vaux. Grâce à son esprit de pacification, la cathédrale donna l’exemple et se départit généreusement de plusieurs de ses droits dans une transaction du 8 des calendes de juin 11141.

Au mois d’août, il se rendit à Laon pour la dédicace de l’église Sainte Marie, qui était l’église cathédrale*.

Au mois de septembre, il assista au concile provincial de Reims, où Raoul et ses suffragants approuvèrent la donation faite par l’archidiacre Clarembauld de la terre de Lustingchem au monastère de Saint -Bertin5.

Le 6 décembre il assista également au concile de Beauvais, dans lequel, après avoir discuté la question des investitures et excommunié l’empereur Henri V, on s’occupa des moyens efficaces de rétablir la discipline, de réformer les mœurs, et particulièrement celles du clergé de Normandie*. Guillaume se montra le plus ferme appui de Conon de Préneste dans l'affaire de la réforme®, et en cela l’Église de France tout entière lui doit de l’admiration et de la reconnaissance. 11 est certain que le clergé de Normandie vivait alors en opposition manifeste avec les lois disciplinaires de l’Église d’Oecident. Soit à cause des empiètements, de la tyrannie et de la débauche, auxquels s’étaient livrés visà-vis de lui Guillaume le Conquérant et ses fils, Guillaume le Roux et Henri Ier; soit à cause de l’influence qu’exerçait nécessairement sur lui ce clergé anglais, à qui un concile de Winchester, en 1076, sous l’épiscopat du pieux Lanfranc,

* Dom J. François, ibidem. — Cf. M. L. Barbat, ouvr. cité, p. 216.

* Gall. chriit., t.IX, p. 877.

8 Cf. D. Marten. , Thés, anecd., t. IV.

* Cf. Labbe, t. XXVI. — Mabill., lib. LXIX, Annal., n. 87, 92.

8 Cf. M. Hugonin, Essai sur la fondation de l'abbaye de Saint-Victor, page 9.

avait dû permettre le mariage, du moins dans les châteaux et les campagnes1, le clergé normand, à en croire le biographe de saint Vital, vivait dans un concubinage éhonté et transmettait même les bénéfices comme des héritages de famille. Ces désordres, du reste, se constataient ailleurs qu’en Normandie. A la fin du onzième siècle, saint Pierre Damien ne s’écriait-il pas : « Le monde se précipite violemment dans l’abîme de tous les vices ; plus il approche de sa fin, plus il voit grossir la masse énorme de ses crimes. La discipline ecclésiastique est presque universellement négligée. Les prêtres ne .reçoivent plus le respect qui leur est dû ; les saints canons sont foulés aux pieds; et l’ardeur qu’on devrait avoir pour le service de Dieu est uniquement employée à la poursuite des biens de la terre. L’ordre légitime des mariages est confondu... Qui a honte du parjure, de l’impudicité, du sacrilège et des plus horribles forfaits? Il y a déjà longtemps que nous avons renoncé à toute vertu, et que les désordres de toute espèce nous inondent de toutes parts*. Aussi le monde entier n’est-il plus, de nos jours, qu’un théâtre d’intempérance, d’avarice et de libertinage ; et comme autrefois il était soumis à trois Césars, de même le genre humain courbe aujourd’hui- sa tête sous ces trois vices, et obéit servilement aux lois de ces tyrans*. Au commencement du douzième siècle, nous trouvons dans les deux premiers conciles de Latran, en 1123 sous Calixte If, et en 1139 sous Innocent II, des canons disciplinaires dont la seule existence est la confirmation des plaintes

' « Decretum est ut nullus canonicus uxorem habeat : sacerdolum vero in castellis vel in vicia hnbitantium, habentes uxores non cogantur ut dimittant... » Hard., t. VI, p. 1, 1559.

* S. Pétri Damiani, Epist., iib, II, epist. I ad S. R. E. cardinales.

* Idem , Iib. I, Epist. 15, ad Alexand. Il, Rom. Pont.

de saint Pierre Damien1. Il importait donc souverainement de remédier à ces désordres, et quoique nous ignorions les mesures que prirent les évêques du concile de Beauvais sous l’inÜuence de Conon et de Guillaume de Champeaux, nous ne devons pas laisser dans l’oubli les efforts de leur vertu.

1 En H 23 : « Presbyteris, diaconibus, subdiaconibus et monachis matrimonia eontrahere penitus interdicimus ; contracta quoquematrimonia abejusmodi personis diajungi et personas ad pœnitentiam debere redigi judicamus.» Labb.,t. X, p.889, can.21. — En 1139 : « Statuinms quatenus episcopi, presbyleri, diacoui, subdiaconi... qui... uxores sibi copulare præsumpserint, separentur. » Labb., t. X, p. 1003, can. 7.

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