CHAPITRE III
AMITIÉ ET OPPOSITION ENTRE GUILLAUME IIE CHAMPEAUX ET SAINT BERNARD CONTINUATION DES DÉBATS SUR LA METHODE MYSTIQUE.
I. Saint Bernard. — Fondation de Clairvuux. — Consécration de saint Bernard par Guillaume de Champeaux. — Amitié. — Exagération mystique de saint Bernard et de ses religieux. — Opposition de Guillaume de Champeaux. — II. Griefs contre suint Bernard. — Appréciations modernes : M. Henri Martin, dom Ceillier, saint François de Sales. — Discussion. — Saint Bernard comme homme. — Saint Bernard comme cistercien. — Débats entre saint Bernard et Pierre le Vénérable. — 111. Fondation de Trois-Fontaines. — Les Augustins de Châtons. — Guillaume de Champeaux à Cluny et à Dijon. — Divergence entre son caractère et celui de saint Bernard.
Ce qui caractérise Guillaume de Champeaux, c’est la modération, la sagesse, le souvenir des autres mis audessus du souvenir de lui-même, l’amour de la liberté uni au maintien de l’autorité, et surtout, le respect de la nature dans la fidélité à la grâce. Il en donna des preuves à Paris et à Chàlons, soit en philosophie, soit en politique, soit en théologie, soit en mystique. Mais, de même qu’à Paris il avait excellé en philosophie et en théologie, de même à Châlons il excella en politique et en mystique. Nous l’avons constaté pour la politique; constatons-le maintenant pour la mystique.
4*0 GUILLAUME DE CHAMPEAUX ET SAINT DEItNARD.
En fondant l’abbaye de Saint- Victor dans l’esprit sérieux et large dont nous l’avons vue animée, Guillaume de Champeaux avait fait connaître ses principes mystiques ; pendant son épiscopat, il les fit resplendir. Ses rapports avec saint Bernard, ses voyages à Citeaux, à Cluny et surtout à Clairvaux, la fondation de l’abbaye de Trois-Fontaines, la réforme accomplie dans les maisons religieuses de son diocèse, sont des faits généralement ignorés et cependant pleins d’intérêt, peut-être même de gravité.
En 1113, pendant que Guillaume de Champeaux était nommé à l’évêché de Cliâlons, un jeune homme de vingttrois ans quittait la maison de son père et se rendait à Cîteaux pour y embrasser la vie monastique. Sous des dehors frêles et mélancoliques, qui semblaient révéler en lui plus de douceur que d’énergie, il cachait une âme passionnée et intrépide; sa mesure envers Dieu, c’était de l’aimer sans mesure et de le lui exprimer par des actes qu’il aurait accusés de lâcheté s’ils eussent été modérés. A en croire Guillaume de Saint-Thierry, « voyant des yeux du corps, Bernard ne voyait pas ; écoutant, il n’entendait pas ; mangeant, il ne goûtait rien. On s’en aperçut, quand, après avoir passé une année entière dans le dortoir des novices, il ne savait pas, lorsqu’il en sortit, si le haut du plancher était en voûte, ni s’il y avait dans l’église plus d’une fenêtre. II veillait au delà de ce que peut la faiblesse humaine, n’apportant d’autre modération dans ses veilles que de ne point passer toute la nuit sans dormir. A l'égard du manger, il ne s’y portait que par la seule crainte de tomber en défaillance1. »
A quelque temps de là, en 1115, Hugues, comte de
1 Guillaume de S. Thierry, Vila Dernardi, 1. 1, c. iv.— DomCeillier, t. XIV, c. xxxvii, p. 418.
Champagne, offrit à Etienne, abbé de (liteaux, un lieu solitaire situé dans le diocèse de Langres et appelé la vallée d’Absinthe, afin d’y établir une nouvelle colonie. Vite on y bâtit quelques cabanes, et l’abbé y envoya douze religieux à qui il donna le jeune Bernard pour abbé. Ils y menèrent une vie angélique et changèrent ce désert en un véritable temple de Dieu : ce qui fit donner à la vallée d’Absinthe le nom de Vallée célèbre, Clara Vullis, ou Clairvaux.
Cette nouvelle abbaye relevait, par sa situation, delà juridiction de l’évêque de Langres. Mais l’évèque Josceran était alors ou absent1 ou défunt*. Les frères délibérèrent . donc entre eux à qui ils le conduiraient pour lui faire donner la bénédiction abbatiale. La grande réputation de science et de sainteté dont jouissait Guillaume de Champeaux les détermina à placer en lui leur choix. Bernard se rendit à Châlons avec un de ses frères, nommé Helbon ou Elbold. « Quand ils furent entrés dans la maison épiscopale, est-il dit dans le manuscrit de Pierre Garnier, ce fut un spectacle qui attira le respect des uns et la risée dos autres, de voir un jeune homme consumé d’austérités et moribond, d’ailleurs méprisable par son habit, suivi d’un autre plus âgé, mais de plus grande taille et d’une santé plus robuste. » Guillaume de Champeaux, sans demander lequel des deux était l'abbé, jeta les yeux sur Bernard, et, à la modestie de sa personne ainsi qu'à la retenue de son , langage, reconnut bientôt qu’il était en présence d’un grand serviteur de Dieu. Son âme s’inclina vers celle du jeune homme, et à son tour celle de Bernard s’attacha filialement à celle de Guillaume: « Ils ne furent plus à eux deux, nous
1 Vuir le Ms. de Pierre Garnier.
* Voir Guillaume de Saint-Tliierry, ouvr. cité. — Doxn J. François, Ms. cité, liv. III, p. 228.
4*2 (iUll.UUME DE CHAUDEAUX ET SAINT RERNAUD
dit Guillaume de Saint-Thierry, qu’un seul cœur et qu’une seule àme dans le Seigneur1. » Sans doute Guillaume de Champeaux avait trouvé, dans les disciples qui l’avaient suivi de l’école de Notre-Dame à l'abbaye de Saint-Victor, des amis généreux et fidèles, particulièrement ce sage et cher Gilduin sur qui, comme sur un autre lui-même, il s’était déchargé du gouvernement de l’abbaye ; mais nul n’était allé aussi loin que Bernard dans 1 intimité de son amitié. Peut-être avaient-ils senli, en se rapprochant l’un de l’aufre, qu’ils se complétaient mutuellement, Bernard en déployant ses ardeurs enthousiastes, Guillaume en apportant la profondeur de sa pensée et la sagesse de son amour. Depuis cette heure, la plus grande familiarité régna entre eux. Ils se visitèrent si fréquemment que Clairvaux devint la propre maison de l’évêque, et Chàlons l’hôtellerie des religieux de Clairvaux*. Maintenant c’est surtout Guillaume de Champeaux que l’on regarde comme honoré de cette intimité ; mais alors c’était surtout Bernard. « Ce n’est pas seulement la province de Reims, nous apprend encore Guillaume de Saint-Thierry, mais la France entière qui fut excitée, par l’exemple de Guillaume de Champeaux, à révérer l’homme de Dieu : car tout le monde apprit d'un si pieux évêque à le respecter comme un ange descendu du ciel. On disait avec raison qu’il fallait qu’un prélat d’une si grande autorité eût reconnu en Bernard beaucoup de grâces et de dons célestes, pour qu’il lui témoignât une prédilection aussi vive, quoique Bernard ne fût qu’un jeune moine inconnu qui s’abaissait lui-même autant qu’il le pouvait par sa modestie et sa profonde humilité. »
1 a Facli sunt cor urmm et anima una in Domino, n
* Cf. Guillaume de Saint-Thierry, toc. cit., 1. 1, c. vu. — Histoire lit S évêques de CMIons-sitr-Marne, Ms. de Pierre Garnier.
Bernard, étant retourné à Clairvaux après avoir reçu la bénédiction abbatiale, en fit une Thébaïde et y renouvela toutes les austéritésdes anciens solitaires. Ces mortifications, exagérées au delà de ses forces, attaquèrent peu à peu sa santé, et vers la fin de H 16 il tomba dangereusement malade. A cette nouvelle, Guillaume de Champeaux se rendit immédiatement à Clairvaux. Convaincu que les austérités de Bernard étaient la cause unique de son mal, il le pria instamment d’v mettre fin. Bernard refusa. Mais l'amitié de Guillaume, grandie et fortifiée par sa sagesse, ne se laissa pas vaincre par cette obstination. Guillaume alla jusqu’à Citeaux, fit réunir le chapitre, et supplia l’abbé Étienne de le constituer supérieur de Bernard. Revenu à Clairvaux avec l’autorisation de le soumettre à son obéissance pendant un an, il lui fit construire hors du monastère une cellule qu’il le força d’habiter, l’astreignit à une nourriture spéciale et au régime que lui traça le médecin, surtout lui défendit de s’occuper en quoi que ce soit du gouvernement de sa communauté, tant qu’il ne serait pas entièrement rétabli *.
C’est pendant cette année de tranquillité absolue et de réflexion facile, que Bernard, méditant l’Écriture, amassa tous ccs trésors d’érudition sacrée dont il a si pieusement enrichi ses écrits postérieurs. L’influence de Guillaume s’étendit, non-seulement sur lui, mais sur l’abbaye tout entière* ;
1 Voir Receveur, t. V, p. 325. — Bérault-Bcrcastel, édition Migne, t. XX, col. 912-915.
4 « Dès que l’on descendait de la montagne et qu’on entrait à Clairvaux, on reconnaissait Dieu de toutes parts ; et la vallée muette publiait, par la simplicité cl l’humilité des bâtiments, l’humilité et la simplicité de ceux qui les habitaient. Enfin, en pénétrant dans ces lieux remplis par un si grand nombre d'hommes et où personne n’était oisif, tous travaillant et s’appliquant à quelque ouvrage, on trouvait au milieu du jour un silence pareil à celui du milieu de la nuit, interrompu seulement par les travaux manuels et les voix qui chantaient les louanges de Dieu. I/harmonie de ce silence, au mi—
cl sa principale gloire est il’avoir su conserver la ferveur des religieux, tout en bannissant leurs excès et leurs scrupules. C’est ainsi qu’un jour il les reprit, entre autres choses, de vouloir repousser toute nourriture tant soit peu agréable au goût, comme étant plus favorable à la chair qu’à l’esprit l. 11 fut leur conseiller, dissipa leurs doutes, calma leur zèle sans le ralentir, fortifia leur vertu en la modérant, donna à leur enthousiasme une sagesse pratique qui les retint dans le réel sans les détacher de l’idéal ; en un mot, il empêcha leur sentiment de s’isoler de leur raison, et chercha à les convaincre que si l’amour léger et éphémère peut se séparer de la prudence, l’amour qui veut être sérieux et qui veut durer plus longtemps que les fantaisies du sentiment, ne saurait exister sans elle.
Au commencement de 1 118 Bernard se trouva mieux et put reprendre ses fonctions abbatiales. Dès qu’il se vit affranchi de l’obéissance duc à Guillaume de Champeaux, connue un torrent dégagé d’une digue reprend son cours en redoublant d'impétuosité, ainsi il revint avec une nouvelle ardeur à ses austérités, afin de se venger en quelque sorte de son repos et de se dédommager de l’interruption forcée de
lieu d’une soknnelle activité, offrait un spectacle tellement imposant, que les étrangers, meme les mondains, frappés de respect, n’osaient plus, je ne dis pas proférer une parole méchante ou oiseuse, mais s’arrêter à une pensée qui ne fut sérieuse et digne de cette sainte retraite. Le désert où demeuraient les serviteurs de Dieu est environné d’uue forêt sombre et épaisse, resserré entre deux montagnes voisines qui le pressent étroitement, de manière à lui donner en quelque sorte l’apparence d’une grotte profonJe... Et, bien qu’ils fussent en grand nombre, ils ne laissaient pas que d’être tous solitaires.... car, tandis qu’un seul homme, quand il vit dans le trouble et dans le déréglement, contient en lui-même une troupe bruyante, ici au contraire, par l’unité et le calme de l’esprit, tous ensemble vivent dans la solitude. » Guillaume de Saint-Thierry, Vita S. Uernardi , lib. I, c. vu et vm.
1 « Anno 1145... scrtipulum monaehorum ejus (sc. saiK'ti Bcrnardi) ademit. qui cibos guslui tantisper sapientes fugiendos arkitrabantur tnnquam carni plus quam spiritui indulgentes. » Gai I la Christ iana, t. IX, p. 877.
sa pénitence. L’expérience s’opiniâtra à lui donner tort. Il retomba bientôt malade, et fut de nouveau obligé d’abandonner le gouvernement du monastère. C’est pendant cette seconde retraite qu’il commença à mettre en œuvre les richesses spirituelles amassées pendant la première, et composa son Traité sur les différents degrés de l'humilité et de l'orgueil et son ouvrage Sur les gloires de Marie. L’histoire qui nous a montré Guillaume de Champeaux si empressé à soigner la santé cl à diriger la conduite de Bernard pendant sa première maladie, garde le silence le plus profond sur L’attitude qu’il prit dans cette nouvelle circonstance. Se résigna-t-il à laisser Bernard s’instruire à ses propres dépens, ou bien lui continua-t il avec les tendresses de son amitié les conseils de sa sagesse? Si Guillaume eut été en voyage, on comprendrait un pareil silence. Mais à cette époque il était à Châlons même. Et dès lors il nous semble impossible de ne pas voir dans sa réserve, sinon un refroidissement de cœur, du moins une opposition d’esprit.
Ces deux manières d’agir recèlent évidemment deux ordres de principes différents. Entre Guillaume de Champeaux et saint Bernard il y avait plus qu’une simple diver-* gence de caractères, il y avait une opposition de méthodes.
Lequel des deux faut-il condamner? Celte question est délicate, mais nous ne saurions l’éviter. Pour y répondre avec vérité, restons sur le terrain de l’histoire, non pas de l’histoire qui ne montre que ce qui lui plaît, mais de l’histoire qui raconte, bon gré mal gré, ce qui est.
Vif. GUILLAUME DE CHAMPEAUX ET SAINT BERNARD.
Ce serait une profonde erreur de croire que saint Bernard n’ait trouvé qu’admiration chez ses contemporains. Saint Bernard, en effet, malgré sa sainteté éminente, a été aussi attaqué qu’il a attaqué lui-même.
11 est certain que son premier ouvrage, le Traité sur les différents degrés de V humilité et de l'orgueil , « devint pour lui une occasion de peines et d’amertumes1. » On lit dans Y Histoire de Cîteaux « que la condamnation de ce traité ne fut pas seulement une critique de la part des érudits, mais que les docteurs eux-mêmes y trouvèrent à redire*. » Parmi ces docteurs on distinguait le savant Hugues de Saint-Victor, ce disciple de Guillaume de Champeaux si profondément pieux et si justement célèbre par son esprit élevé3. Le frère Jean, religieux de Saint-Étienne de Dijon, l’attaqua aussi, et très -vivement, s’il faut en croire la réponse de saint Bernard adressée à Herbert, l'abbé de Saint-Étienne*. Jean lui reprochait au fond de n’avoir que de la tendresse dans le cœur et delà superficialité dans l’esprit.
Il est certain que son second ouvrage, le traité Sur les gloires de Marie , «production d’un cœur aimant et tendre, ne put être goûté que des hommes de cœur, et que les savants qui se livraient exclusivement à l’étude de la dialectique l’accablèrent de censures5. »
Il est certain que son caractère, qui le disposait à commander partout, le rendait fort peu sympathique à celui d’Abélard, qui, au contraire, tendait à obéir le moins pos-
* Histoire de saint Bernard et de son siècle, par le R. P. Marie-Théodore Ralisbonne, I. I. p. 181 ; Paris. I8G1, 5e édition.
! Vol. 111, p. 182 et 183.
3 Cf. S. Bernard. Epist. 77. In suhscript. ad Homil. super inissus est.
* Cf. S. Bernard. Epist. 233.
s Histoire de saint Bernard, par le R. P. Ratisbonne, 1. 1, p. 185.
sible ; et que, sous l’influence de celte antipathie naturelle, alluinéepar les erreurs philosophiqueset théoIogiquesd’Abélard, il se laissa emporter à des insultes plus qu’amères, non-seulement contre sa doctrine, mais encore contre sa personne, le traitant de reptile, de dragon, de satan. « Maître Pierre Abélard, écrivait-il au cardinal Yves, est un moine sans règle, un prélat sans charge ; il n’est attaché à aucun ordre et ne se conforme à aucune loi. Il ne se ressemble même pas à lui-même: llérode à l’intérieur, Jean-Baptiste à l'extérieur ; c’est un être inexplicable, n’ayant rien du moine, si ce n’est le nom et l’habit1 * 3. » Et ailleurs : « Il faut lui fermer la bouche et lui casser les dents à coups de bâton, » etc., etc.
Il est certain que vis-à-vis de Pierre le Vénérable et des religieux de Cluny, il se montra, au commencement de la lutte, violent, âcre, etplein des invectives les plus acerbes, comme on peut le voir soit dans son Apologie, soit dans la lettre qu’il écrivit à son cousin Robert pour l’engager à quitter Cluny et à revenir à Cîteaux*.
Il est certain enfin qu’il fit casser l’élection d’IIenri de Cluny à l’évêehc de Langres, malgré le vote du clergé et du peuple, malgré la ratification du métropolitain et l’approbation du roi, et qu’il fit élire à sa place son parent Geoffroy, prieur de Clairvaux*.
Ces faits donnèrent à saint Bernard une physionomie qui fut appréciée fort diversement : c’est, du reste, le pro-
1 S. Bernard. Epist. 193, ad Yvon. card.
* Voir YHistoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain ; Paris, 1845; pièces juslificatives, noie CC, p. 377-389; cf. p. 118.
3 Ibidem, noie EE, p. 404-117 : lettres de Bernard à Innocent II, aux évêques et cardinaux de la cour romaine, au roi Louis le Jeune ; réponse de Pierre le Vénérable à Bernard. Cf. p. 12G. — Pierre le Vénérable, par JJ- Dllparav; Chalon-sur-Saône, 1862; lr« partie, ch. vit, p. 77-80,
prc des caractères passionnés de passionner à leur tour leurs juges, et de les jeter à l’extrême soit dans l’admiration soit dans le blâme. Chez les modernes, trois jugements, si je ne me trompe, se sont fait jour sur lui.
D’une part, se présente l’école de M. Henri Martin. Selon elle, « la vie chrétienne n’existait pas pour lui hors du célibat et de la retraite monastique; il eût changé, s’il eût pu, la terre en un couvent universel... il exerçait sur les âmes une attraction si terrible, il inspirait à ses auditeurs un tel dégoût des choses temporelles que ceux qui l’entendaient quittaient tout pour s’ensevelir dans les monastères. . . Fn mélange de charme et de terreur indicible environnait cet homme nerveux et pâle, au regard profond, qui ne mangeait ni ne dormait ; qui, absorbé dans une perpétuelle extase, voyait sans voir, entendait sans entendre, goûtait sans savourer; qui, dans son faible corps, semblait animé d'une force surnaturelle... C’est comme une voix de feu qui sort de sa bouche1. » Cette école va plus loin encore ; elle soutient d'une manière absolue ce que M. Dupa ray a dit à propos des goûts rigides de saint Bernard sur l’architecture et la peinture des églises: «Saint Bernard, sous quelque rapport, représente le côté malade de la société religieuse de son temps. Il avait soif de réformation, et, dans son ardent désir de voir l'Eglise purifiée, régénérée, il sacrifiait jusqu’aux plus anciennes et aux plus respectables traditions chrétiennes*.»
D’autre part, à l’extrémité opposée, se trouve l’école de dom Ceillier. Selon elle, saint Bernard échauffe le cœur sans jamais le brûler ; il a du miel pour tous et du fiel pour
4 Henri Marlin, Histoire de France , t. III, p. 414-415.
4 M. Duparay, ou or. cité, p. 52 ; 1” partie, ch iv : l.ulle entre Cluny et Ut eaux; l'Art monastique.
personne; il dit les vérités sans jamais offenser. C’est un modèle accompli de grâce et de suavité1.
Entre ces deux opinions se tient cette école, à la fois timide et modérée, <jui applaudit tout bas aux paroles que saint François de Sales avait le courage de proclamer hautement dans son Introduction à la vie dévote : « Saint Bernard, en ses commencements, étoit, dit-il, plein de rigueurs et d’àpreté envers ceux qui se rangeoient sous sa conduite, auxquels il annonçoit d’abord qu’il falloit quitter le corps et revenir à lui avec le seul esprit. Oyant leurs confessions, il détestoit avec une sévérité extraordinaire toutes sortes de défauts, pour petits qu’ils fussent, et sollicitoit tellement ces pauvres apprentis à la perfection, qu’à force de les y pousser il les en retiroit ; car ils perdoient cœur et baleine de se voir si instamment pressés en une montée si droite et si relevée. Voyez-vous, Philotée, c’étoit le zèle très-ardent d’une parfaite pureté qui provoquoit ce grand saint à cette sorte de méthode, et ce zèle étoit une grande vertu, mais vertu néanmoins qui ne laissoit pas d’être répréhensible*. »
Los contemporains de saint Bernard ne furent pas moins divisés à son sujet que les critiques modernes. Il trouva, dans les couvents surtout, des disciples fidèles qui tenaient à honneur de marcher sans restriction sur ses traces : tels étaientprincipalement Guillaume de Saint Thierry, Guerrv d’Igny , Roger de Trois-Fontaines, Humbert, Raynaud, Pierre de Toulouse, le B. Üdon deClairvaux, et Etienne de Vitry. Mais à côté des disciples se dressaient des antagonistes. Nous savons déjà qu’Hugues de Saint-Victor ne
1 Cf. Histoire générale des auteurs sacrés, etc,, t. XIV, ch. xxxvn, § 17, p. 407.
8 IIIe parlic, cli. n.
partageait pas en tout sa manière de voir, et que Jean de Dijon l’attaquait avec violence. A Cîteaux même, n’y avaitil pas des religieux qui résistaient à ses idées? Plusieurs d’entre eux ne s’étaient-ils pas affiliés à Cluny, accusant ceux de Cîteaux de se conduire en pharisiens plutôt qu’en vrais chrétiens et de traiter avec hauteur les religieux des autres monastères ? Le propre cousin de Bernard, Robert, n’avait-il quitté Cîteaux pour entrer à Cluny que parce qu’il avait été voué par sa mère à ce dernier monastère ? N’étaitce pas là le prétexte, et le motif véritable n’était-il pas dans l’opposition faite contre Bernard à Cîteaux même? Mais surtout, Pierre le Vénérable, cette âme si charmante, si pleine de charité, de bonté, de douceur, si en harmonie avec le ciel et si suave avec la terre, n'a-t-il pas cru devoir lui résister, et protester en faveur des principes, alors même que par esprit de conciliation il condescendait aux solutions proposées ou aux faits accomplis?
Si donc nous voulons ne rien exagérer dans cette question, il nous faut procéder par analyse : car l’analyse est le seul moyen d’arriver à la synthèse sérieuse et à la science véritable. Or, le propre de l’analyse c’est de distinguer. La physionomie de saint Bernard n’est vue d’une manière confuse que par ceux qui ne veulent la saisir dans sa totalité que d’un seul coup d'œil. L’être le plus minime a plusieurs faces, et la vue de l’une empêche la vue de l’autre, tant nous avons le regard concentré ! A plus forte raison une âme vaste comme celle de saint Bernard doit-elle être examinée sous des points de vue multiples.
11 y avait en saint Bernard l’homme, le cistercien et le saint. Ce sont là trois personnages très - distincts : car, grâce à Dieu, on peut être homme sans être cistercien, et, le diable aidant, on peut être cistercien sans être saint. Or,
en Bernard, le saint fut admirable, héroïque même: nul ne le niera. Mais l’homme et le cistercien le furent-ils également?
Comme homme, saint Bernard avait un caractère passionné. Quoique doué d’une intelligence supérieure, il avait au cœur sa plus grande force : c’est là surtout qu’il vivait et déployait, dans des ardeurs quelquefois sublimes, les magnificences de sa nature. De là, dans sa méthode de conduite, soit envers lui, soit envers les autres hommes, la prédominance du cœur sur la raison et de la piété affective sur la piété rationnelle1. 11 est tout entier dans la définition qu’il a donnée de la conscience : « La conscience, a-t-il dit, est la science du cœur , mise dans notre àmcpour en régler tous les mouvements. » Saint Bernard, en effet, règle tout par le cœur : « il fonde la science sur l’amour*; » d’après lui, « c’est celui qui aime le plus purement qui connaît le plus parfaitement3. » Dans l’enthousiasme auquel cette méthode conduit infailliblement toute âme qui n’est pas inerte, saint Bernard, sans attaquer l’ordre naturel, cependant l’oublie la plupart du temps. La grâce ne l’absorbe pas, car elle n’absorbe personne; mais il s’absorbe tellement lui-même dans la grâce, qu’au fond des régions où il habite il ne sait plus voir directement que les choses purement divines. Les droits de la raison, de la volonté, de la nature tout entière, ne lui apparaissent guère, en pratique, que comme des formes dissimulées del’égoïsmc, et il est heureux de les battre en brèche au nom des de-
* Saint Bernard, sans être l’ennemi de la science, cherche à développer dans l'homme la conscience de la vérité bien plus par l’expérience intime de cette vérité divinement révélée que par les investigations curieuses de la raison. » Alzog, Hisl. ecclés., § 250, l. II, p. 458.
4 Histoire de saint Bernard, par le H. P. Ralisbonne, t II, p. 84. s Ibidem, p. 85.
voirs. « Appeler le médecin, dit-il, prendre des remèdes, est chose indécente pour un religieux et contraire surtout à la pureté de notre ordre1. À qui mène une vie prudente et sobre, le sel et l’appétit suffisent pour assaisonnement*.» J)e là cet homicide lent auquel il s’était voué pour la gloire de Dieu et que Guillaume de Champeaux s’efforça d’empêcher. De là aussi les invectives lancées par lui contre Abélard et contre tous ceux qui revendiquaient avec les mêmes accents les droits de la raison et de la liberté. Delà enfin cette impatience d’agir, qui ne lui permettait pas toujours d’interroger les différents parfis, de se renseigner avec exactitude, de voir parfaitement le côté positif et le côté défectueux des questions , d’admettre ou d’éliminer avec impartialité ce que la froide raison disait devoir être admis ou éliminé. Ce défaut était, du reste, singulièrement favorisé par les circonstances. Saint Bernard était accablé d’affaires ; rien de ce qui touchait gravement à l’Église, à la société et à son Ordre, ne lui était étranger. Comment dès lors aurait-il pu juger de tout par lui-même? Il fallait donc qu'il s’en rapportât souvent aux récits et aux appréciations des hommes qui lui fournissaient les détails, particulièrement de Guillaume de Saint-Thierry, cet ami qui lui écrivait sans cesse et venait même jusqu’à Clairvaux le voir et l’inspirer. Or, Guillaume de Saint-Thierry était-il impartial et infaillible?
Comme cistercien, saint Bernard fut-il irréprochable? Nous ne saurions l’affirmer, bien que nous ne partagions nullement l’opinion exagérée émise par M. Duparay à ce sujet*.
1 « Quærere medicos, accipere potionem, religioni indecens est et contrarium purilati maximeque ordinis nos tri. s S. Bcrnnrdi Epist. 345.
■ Cf. Epist. ad Robert.
* Oitvr, 1” partie, cli. ni, p, 20 : a S’il faut respecter le saint, il faut
AMITIÉ ET OM'OSlTION. 453
Comment trouver bon que saint Bernard traitât l’abbé de Cluny de loup velu d’une peau de brebis, de ravisseur, de séducteur, de prédicateur d’un nouvel Évangile, recommandant la gourmandise, condamnant l’abstinence, appelant sagesse les excès de toutes sortes 1 ? Comment approuver qu’il accuse d’adroit charlatanisme les cérémonies pompeuses de Cluny et qu’il leur suppose un but lucratif*?
En outre, lui donner raison n’est-ce pas condamner Pierre le Vénérable, cet homme qui, au lieu de s’emporter contre Abélard, l’aima avec tendresse, le chargea souvent de faire des conférences à ses religieux, le compara, dans une lettre à Héloïse5, à saint Germain et à saint Martin, disant qu’il égalait le premier en humilité et le second en pauvreté ; ajoutant que son âme ne méditait, que sa bouche ne proférait, que sa vie entière n’exprimait que des choses
se défier du cistercien, et je crains que, dans cette attaque contre Cluny, l’abbé de Clairvaux n'ait cédé, à sou insu, plutôt au désir d’abaisser Cluny et de grandir son ordre qu’au désir de fortifier la discipline monastique; plutôt à des mobiles humains qu’à des mobiles religieux. En effet, pourquoi saint Bernard se plaignait-il que, lorsqu’il travaillait à ces sottes d’ouvrages, sa dévotion s’affaiblissait?... Pourquoi, au lieu d'attendre que la réforme du nouvel abbé ait porté ses fruits, choisit-il, pour lancer son factum, précisément le moment où cette réforme a divisé les clunistes et jeté la perturbation dans l'ordre tout entier ? Pourquoi enfin ces louanges outrées, ces protestations d’amitié, et ensuite ces attaques passionnées, ces violentes invectives? jt Voir les deux parties de son Apologie : dans la première partie, les clunistes sont les flambeaux de l’univers ; dans la seconde, ce sont des mondains et des prévaricateurs.
* Cf. S. Bernard. Epist. ad Robert.
4 On dépense les richesses, dit-il, avec tant d’art qu’elles se multiplient. On les dissipe pour les augmenter, et la prodigalité amène l’abondance. A la vue de ces vanités somptueuses, mais admirables, les hommes s’enflamment à la libéralité plus qu’à la prière. Ainsi, les richesses épuisent les richesses, l’argent attire l’argent, car je ne sais pourquoi on donne plus volontiers là où l’on aperçoit déjà plus de splendeur. Les yeux sont éblouis de reliques couvertes d’or, et les bourses s’ouvrent. On expose las magnifiques représentations d’un saint, et plus elles éclatent en couleur, plus on croit à leur sainteté. Les populations courent embrasser les reliques et sont excitées à faire des dons. » Voir M. Duparay, ouvr. Cité, p. 4G-47.
5 Petr. Venerab., lib. IV, epist. 21.
45i GUILLAUME UE CHAMPEAUX ET SAINT BERNAR1».
divines, savantes et vraiment philosophiques ; puis, après sa mort, conduisant à Héloïse ses dépouilles mortelles, et proclamant sur son sépulcre l’estime profonde et la vive amitié qu’il avait eues pour lui?
Mais ce n’était là qu’une divergence sur un fait ; et encore cette divergence ne devait-elle pas durer toujours, puisque saint Bernard et Abélard se réconcilièrent. Il en était une autre qui portait sur les principes mêmes de la vie monastique. Pendant que saint Bernard appliquait partout la rigidité, Pierre le Vénérable appliquait partout la douceur, appuyé sur cette parole d’un de ses prédécesseurs, saint Hugues de Cluny : « Si je dois être condamné, je préfère l’être par excès de miséricorde plutôt que par dureté et cruauté *. » Il est donc manifeste que l’on ne saurait innocenter saint Bernard dans le débat qui nous occupe, sans condamner Pierre le Vénérable.
Or, est-il facile de condamner Pierre le Vénérable, si l’on veut se maintenir dans une impartialité complète?
Vous nous reprochez, dit-il à saint Bernard et aux Cisterciens, de ne point prolonger assez le noviciat. Mais Jésus n’a-t-il pas dit à un jeune homme : Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres? Jésus a-t-il attendu que la vocation du jeune homme fut perdue ?
Vous nous reprochez de porter des fourrures. Mais la règle de saint Benoit n’a-t-elle pas prescrit d’habiller les frères selon les saisons et la qualité des lieux?
Vous nous reprochez nos habits, nos lits, notre nourriture. Mais tout cela n’cst-il pas laissé par saint Benoît à la discrétion de l’abbé? En quoi donc violons-nous la règle?
Vous nous reprochez de recevoir les moines fugitifs,
1 Mb!. Cluny, col. 318.
même après leur troisième fuite. Mais qui peut imposer des bornes à la miséricorde?
Vous nous reprochez de négliger le travail des mains. Mais l’oisiveté ne s’évite-t-elle pas aussi bien par la prière, la lecture et les saints exercices?
Vous nous reprochez de ne point nous prosterner devant les hôtes et de ne point leur laver les pieds. Mais si chaque fois qu’il arrive des hôtes, notre communauté s’assemblait pour faire ce que vous exigez, lui resterait-il le temps nécessaire pour suivre les autres points de la règle?
Vous nous reprochez que l’abbé de Cluny ne mange point avec les hôtes. Mais cette table séparée ne pourraitelle pas devenir une occasion de luxe et de gourmandise, et n’est-il pas plus digne de la vie et de la surveillance monastiques que l’abbé mange avec les frères et comme les frères?
Ne savez-vous pas qu’il y a des règles qui ne changent jamais, et d'autres qui sont variables selon les temps et les lieux? Entre les préceptes immuables je compte l’amour du prochain, 1 humilité, la chasteté, la véracité et plusieurs autres principes qui ne peuvent jamais fléchir. Mais à côté de ceux-là n’y a-t-il pas des règles variables? N’est-ce pas la charité et les nécessités du bien qui doivent l’emporter toujours? N’est-ce pas l’intérêt de l’Église qui a permis, contre les vieilles coutumes, aux enfants des évêques de devenir évêques eux-mêmes? Pourquoi saint Grégoire le Grand a-t-il permis d’abord aux prêtres anglais de conserver leurs femmes, si ce n’est par la crainte charitable de les faire chanceler dans leur foi nouvelle? La charité, la charité, voilà la grande loi de tous les changements humains, soit pour les ordres monastiques, soit pour tout
le reste. Et puisque Dieu a dit que la charité contenait la loi et les prophètes, pensez-vous que la règle de saint Benoît soit seule au-dessus de la charité1?
Et si des arguments intrinsèques de celte thèse nous passons aux témoignages d’approbation qui lui ont été donnés, que vovons-nous? Pierre surnommé le Vénérable, après avoir été appelé dès sa jeunesse « le docteur et le maître des vieillards*. »
En quittant Rome, après la condamnation de Ponce, il rapporte à Cluny, avec les insignes apostoliques, cum apicibus apostolicis , un bref du pape qui lui confie la réforme des monastères de Saint-Berlin, de Saint-Égidius et de Saint-Benoit sur le Pô (1126). — Mathieu, prieur de Saint- Martin des Champs, qui s’était distingué dans cette affaire, est nommé par le pape llonorius II, cardinal et évêque d’Albano (1127). Hugues, son frère, prélat instruit et éclairé, abbé du monastère cluniste deReading, en Angleterre, est, vers la même époque, aux acclamations unanimes, appelé par le peuple et le clergé au siège archiépiscopal de Rouen. L’année suivante, un autre cluniste, Henri, frère d’Étienne de Boulogne, futur roi d’Angleterre, est élevé à l’évêché de Winchester, l'un des principaux sièges d’Angleterre. C’est aussi vers ce temps que le comte Amédée de Haute-Rive, ne trouvant pas au monastère cistercien de Bonneval, où il avait pris l’habit monastique, des ressources qui suffisent à l’instruction de son fils, s’enfuit de Bonneval et vient placer l’enfant sous la direction des maîtres de Cluny. Enfin vers la même époque, l’archevêque de Reims, Renaud, parvient à arracher des mains de la puissante famille des Plagiotri, l’autel de Tours-sur-Marne; les
1 M. Lorain, ouvr. cité, ch. xiv, p. 119-121.
1 Ibidem, p. 84.
Plagiolri conseillent à restituer l'autel, mais à la condition que l’archevêque le cédera à la sainte église de Cluny, qui est, porte l’acte de concession, comme le phare et le flambeau de l’univers entier, quæ est quasi magnum totius orbis luminare1.
Tels sont les témoignages du douzième siècle qui parlent en faveur de Pierre le Vénérable, et qui nous le montrent si digne de son surnom. Quant aux témoignages modernes, celui de dom Ceillier est d’autant plus précieux que nous avons constaté son admiration si absolue pour saint Bernard : il reconnaît en effet à Pierre le Vénérable « un naturel doux, un esprit élevé avec des talents propres à inspirer l'estime et la vénération, des pensées fines et délicates, des réflexions solides et judicieuses, du nerf dans ses ouvrages pour la défense de la religion *. » — Mais résumonsles tous dans cette belle page de M. Lorain :
« Saint Bernard, fondateur de monastères nouveaux, enfant lui-même d’un nouvel ordre plus austère, comme le sont nécessairement les institutions naissantes; saint Bernard, d une santé maladive, d’une grande exaltation nerveuse, homme de privations, de zèle ardent, de caractère absolu, n'était pas fait pour ressembler à Pierre le Vénérable, homme laborieux, actif, vertueux sans rudesse, abstinent sans vigueur, apportant à tout les tempéraments de son caractère , d’une humeur égale et clémente, d’une bienveillance universelle, d’une miséricorde sans mesure, . prudent et sage mainteneur d’un vieil institut monastique, mais ne se départant jamais des règles d’une raison douce et judicieuse, n’aspirant point aux nouveautés périlleuses,
* Ann. Itenedict., t. VI, p. 125. — Cf. M. Duparay, ouvr. cité, p. 53.
* Dom Ceillier, ouvr. cité, t. XIV, cli. xxxix, p. 525, n. 88.
et préférant à des faveurs inconnues les circonsopections de la tolérance.
« Pour Bernard, le parti décisif et absolu était toujours le parti à suivre : il l’emporta souvent par la passion même de ses entreprises et la chaleur de ses convictions brûlantes. Chez Pierre le Vénérable, l’habitude des ménagements, la bénignité des procédés, devaient le faire échouer dans les résolutions qui s’adressaient surtout aux passions véhémentes de l’époque.
« Dans les conciles, auprès des souverains pontifes et des rois, la parole de saint Bernard exigeait, obtenait impérieusement. Sa fougue éloquente entraînait les masses, bouleversait les esprits. Il avait les qualités et les défauts des âmes passionnées et fortes. Pierre le Vénérable attirait à lui par des qualités moins ardentes, par des vertus moins rigides, par des sollicitations moins impétueuses. On admirait Bernard, on vénérait Pierre. Dans ces mots sont leurs deux existences ; et le surnom que mérita l’abbé de Cluny le peint mieux qu’un parallèle1. »
Telle parait être l’appréciation modérée et exacte des débats qui se sont livrés entre saint Bernard et ses adversaires sur la méthode mystique. Les esprits enthousiastes, qui veulent que l’objet de leur admiration soit toujours parfait, nous blâmeront peut-être : nous aurons du moins contre leur blâme l’honneur et la joie de n’avoir cherché que la vérité. Du reste, quand l’Eglise canonise un saint,
1 M. Lorain, onvr. cité, p. 127-1*28.
elle ne songe nullement à le proclamer sans reproches; elle déclare seulement qu’à côté de ses défauts plus ou moins effacés il y a eu des qualités plus ou moins extraordinaires qui lui ont mérité le ciel. De même donc qu’en parlant des défauts de saint Bernard nous n’attaquons nullement ses vertus ; ainsi, en ne condamnant pas les personnages vénérables qui refusèrent d’entrer à son école, nous ne nous élevons nullement contre l’estime que l'Église fit de lui en le canonisant. Saint Bernard est trop grand pour avoir besoin d’être flatté ; et celui qui confondrait dans son admiration ses défauts avec ses qualités, loin de l’honorer, l’abaisserait.
Sans aucun doute ces débats n’avaient pas à l’époque de Guillaume de Champeaux la précision que les événements leur ont donnée quelques années plus tard. Ce n’étaient alors que des nuages qui s'amoncelaient, nuages encore pacifique, s il est vrai, mais qui devaient bientôt faire éclater une tempête. Nous trouvons, dans la conduite de Guillaume envers saint Bernard, le fond parfaitement exact de l’appréciation que nous venons de formuler. Il avait appris à juger les hommes, soit lorsque ses fonctions d’archidiacre de Paris l’obligeaient à prendre connaissance de l’état religieux des couvents du diocèse, soit lorsqu’il voulut regarder de plus près dans le fond de la vie religieuse en la pratiquant lui-même à Saint-Victor. Aussi, quand il se trouva en face de saint Bernard, sut-il voir en lui tout ce que la nature y avait mis, les défauts comme les qualités. Et pendant qu’il se laissait séduire par les qualités, il restait inébranlable contre les défauts ; pendant qu’il avait assez de tendresse pour unifier son âme à celle de Bernard, il avait assez de sagesse pour ne pas s’aveugler sur les élans de son jeune ami et assez de force pour leur résister. Son voyage à
4»ift GUILLAUME DE CHAMPEAl'X ET SAINT RERVARD.
Clairvaux, la séquestration qu’il imposa sans pitié à Bernard, son silence pendant la seconde maladie de celui-ci, nous en sont des preuves manifestes. D'autres événements nous confirment encore dans cette manière de voir.
Jamais Guillaume de Champeaux ne retira à saint Bernard l’affection qu’il lui avait donnée. Il allait à Clairvaux pour le voir et pour méditer, lui aussi, sous ces hêtres et ces chênes que Bernard appelait, avec une liberté trop oubliée, ses maîtres dans l’intelligence des saintes Écritures*. Bernard, à son tour, venait à Châlons, et Guillaume profitait de sa jeunesse et de sa sainteté pour le faire prêcher dans les églises de son diocèse. « Saint Bernard, est-il dit dans le manuscrit de Pierre Garnier, fréquentoit fort à Chaalons ; y ayant presché plusieurs jours de suitte, il loucha si vivement les emurs qu'il emmena avec lny un nombre considérable de personnes, tant ecclésiastiques que séculiers, qui se firent religieux. » Guillaume de Champeaux, qui voulait à la fois se rapprocher de saint Bernard* cl ne pas faire perdre à son diocèse les fidèles qui le quittaient pour embrasser la vie religieuse à Clairvaux, songea «à établir pour eux un couvent entre Châlons et Clairvaux. Or, il y avait à Trois-Fontaines une maison à peu près délaissée, qui appartenait à des chanoines réguliers. Guillaume la leur demanda dès l’année 4116, et l’obtint. Aussitôt il fit construire «à ses dépens tous les lieux réguliers qu’exigeaient les exercices religieux. Le corntcllugucs fit une dotation en HJ 6, ainsi qnc Benoît, abbé de Saint-Pierre de Châlons, en H J 7, Adon de St-Eugcndc entre 1 1 21 et 1 1 2G sous Ebalo, Pierre le Vénérable en J 128, et les chanoines de Compiègnc
1 Guill. de Saint-Thierry, ch. iv, n. 23, p. 1087.
* Dom Ceillier, ouvr. citi1, t. XIV, ch. xxxvii, p, 419, n. 5,
VMITIÉ RT OPPOSITION. 4<il
on 1 130*. C’est ainsique dès H 18, saint Bernard qui était alors rétabli dans sa santé et dans ses fonctions abbatiales, put envoyer à Trois-Fontaines les religieux demandés par son ami. Selon la coutume de l’ordre, il envoya douze frères, et leur donna pour abbé un de ses fidèles disciples, Roger 1er, celui-là même qu’il avait converti à Cliàlons pendant son premier voyage et qui était généralement estimé comme un homme de science et de haute piété*.
Mais, si l’amitié de Guillaume était satisfaite, son zcle ne l’était pas. Après avoir fondé avec saint Bernard l’abbaye de Trois-Fontaines, il entreprit la fondation des Au* gustins deChàlons. Rassemblant tous les ermites dispersés dans les différents endroits de son diocèse, il en fit une communauté qu’il plaça au cimetière de Saint-Georges, dit anciennement de Sainte-Marthe. Celte communauté comptait trente-six membres; et, chose maintenant curieuse, il plaça à leur tète, non pas seulement pour les honorer, mais pour les gouverner, un archiprêtrc du diocèse*.
Toutefois Guillaume de Champeaux ne se laissa absorber, dans son œuvre de réforme, ni par Clairvaux ni par Trois- Fontaines. Placé entre Saint-Bernardet Roger, il sut par sa sagesse et sa fermeté rester indépendant dans son amitié et dans l’exercice de son épiscopat. De même que quelques années après on devait à Paris réformer l’abbaye deSainte-
* Voir l’histoire manuscrite do dom J. François, liv. III, p. 220.
2 Voir l 'Histoire de saint Bernard, par le R. R. Ralisbonne, t. I, p. 179. — Telle fut l’origine de l’abhaye de Trois-Fontaines. 11 est curieux de rapprocher de ces documents historiques l’opinion naïve de M. Rousselot sur ce sujet. Voici ses propres paroles : « Ecolâtre et archidiacre de Notre-Dame, Guillaume de Champeaux y professa avec un immense succès, jusqu'en 1108, époque à laquelle il se retira dans un monastère de Saint-Victor, où il prit l’habit monastique: DE LA VIENT que plusieurs l’ont regardé comme le fondateur de l’abbaye de Trois-Fontaines, de l'ordre de Cîtcaux. » Etudes sur la philosophie dans le moyen âge, 1. 1, p. 251.
3 Voir l’histoire manuscrite de Pierre Garnier.
m (ÎUILLAÜME DE CHAMP) AUX ET SUNT BERNARD.
Geneviève par l'abbaye de Saint-Victor, de même Guillaume de Champeaux pouvait mettre à la tète de sa nouvelle maison d'Augustins un ou plusieurs religieux de Trois- Fontaines. 11 ne le fit pas.
D’autre part dans une lettre écrite à Ebale au sujet de la mort de l’abbé de Toussaint, à Châlons, saint Bernard luimême nous apprend que Guillaume de Champeaux ne craignit pas de se rendre, pendant les rigueurs de l’hiver, deux fois à Cluny et une fois à Dijon, pour y chercher des religieux capables de gouverner les couvents de sa ville épiscopale. De Cluny il ramena le vénérable Raoul qu’il plaça en tête du couvent de Saint-Urbain, et de Dijon, Hugues, cet homme excellent qu’il établit prieur de l’abbaye de Saint-Pierre 1 . Ces voyages dont on ignore la date précise *, se firent certainement sous le gouvernement de Ponce à Cluny, et peut-être sous celui de l’abbé Herbert à Dijon. Or, on sait quelles idées dominaient alors à Cluny et à Saint- Étienne de Dijon. A coup sûr ce n’étaient pas les idées de saint Bernard : car à Cluny, Ponce était encore plus opposé à saint Bernard que ne devait l’être Pierre le Vénérable, et à Dijon, Herbert devait permettre à l’un de scs religieux, le frère Jean, de lancer contre saint Bernard une lettre qui eut la réputation d’être violente. Il est donc évi-
1 Certe duobus monasleriis, sancli videlicet Pétri et sancti Urbani, pastorali aliquando similiter destitutis, bonæ mémorial prædccessor rester dominus Wiilelmus, non longi itineris laborem, non hyemis reputans asperilateni, bis, nisi fallor, Cluniacum, semel Divionem per seipsum adiit; huic pie virum bonum, dominum Hugonem qui post defunctus est, illinc virum venerabilem qui a lliuc superest, dominum Radulplmm, vis multis precibus impelratos, abduccns, singulum singulo præposuit monnsterio, tutum videlicet non arbitrons cuiquam monachorum domesticorum illam committere curam. » S. Bern. Epist. 58.
1 11 est probable que ces voyages coïncident soit avec son départ pour Rome qui eut lieu à la lin de 1115, soit avec le voyage qu’il lit à Citeaur à la fin de 1110 ou au commencement de 1117, à l’occasion de la première maladie de saint Rernard.
dent que, si Guillaume de Champeaux, lorsqu’il avait à sa pleine disposition les religieux de Clairvaux, n’en a pris aucun pour réformer et gouverner ses couvents, et que, s’il leur a préféré des religieux de Cluny et de Dijon, c’est qu’il ne partageait pas en tout la méthode mystique qui régnait à Clairvaux.
Du reste, rien n’est plus conforme à son caractère que cette conclusion. Tandis que saint Bernard, tout en vivant dans son intelligence, vivait par son cœur, Guillaume de Champeaux, au contraire, tout en vivant dans son cœur, vivait par son intelligence; là c’était surtout l’ardeur, ici surtout la prudence ; là on se complaisait dans les élans enthousiastes, ici l’on s’en défiait pour ne se complaire que dans les mouvements réfléchis. Bernard accablait tout d’abord ses ennemis, quels qu’ils fussent, Abélard, Henri de Cluny ou Pierre le Vénérable ; Guillaume n’a pas laissé dans l’histoire une seule parole d’amertume contre Abélard, malgré les discussions qui se sont élevées entre eux. En un mot, si Bernard et Guillaume se chérissaient, ce n’était pas parce qu’ils se ressemblaient, mais parce qu’ils se complétaient. Quand l’amitié était en eux plus vive que la pensée, ils avaient beau être deux, à eux deux ils n’étaient qu’un ; mais lorsque la pensée reprenait le premier rang, d’un ils redevenaient deux.