RÔLE DE GUILLAUME DE CHANTEAUX DANS LA QUERELLE DES INVESTITURES
L'investiture. — Sa définition cl son histoire: Allemagne, Angleterre, Normandie, France. — Yves deCharlres. — Guillaume de Champeaux aux conciles dt Troyes, de Rrauvais, de Reims et de Châlons. — Diète de Trihur. — Députation de Guillaume de Champeaux à l'empereur Henri V par le pape Calixle 11 ; Conférences de Strasbourg. — llclour à Paris. — Nouvelle députation. — Ouverture du concile de Reims en 1119. — Entrevue de Mouson. — Fin du concile.
Au douzième siècle, l’Église et l'État n’étaient point séparés, mais unis profondément. Cette union fut, sinon la cause, du moins l’occasion de débats nombreux, dont la matière semblait appartenir simultanément à l’Église et à l'État, et dont la solution était revendiquée par l’une et par lautre. Parmi tous ces débats le plus célèbre fut celui des Investitures .
Par investiture en général, on entendait la mise en possession d’un fief donné par un seigneur suzerain à son vassal. On sait que sous la féodalité les Églises, à cause des biens temporels qui en dépendaient, étaient, quant aux charges et aux droits politiques, assimilées aux autres fiefs. Ainsi, tous les possesseurs de grands fiefs ecclésiastiques que l’on appela depuis bénéfices consistoriaux ,
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étaient obligés de fournir à l’armée un contingent de leurs vassaux, sur la réquisition du chef de l’État; et, comme les autres grands feudataires, ils avaient rang dans les assemblées générales du gouvernement.
Le chef de l’Etat avait droit, dit un historien, de donner l’investiture du fief ecclésiastique comme de tout autre ; et cet acte n’aurait rien eu que de légitime, si le prince n’avait eu en vue que la collation du temporel, et si, du reste, il n’eût pas gêné les élections établies par l’Église, comme le moyen le plus sûr de connaître les sujets dignes et capables de remplir les fonctions ecclésiastiques. Mais il en fut tout autrement. Dans les vues de l’Eglise, l’investiture du prince eût dû se réduire à une simple formalité confirmative de l’élection, comme elle l’était pour les autres fiefs qui se transmettaient par succession. Les princes voulaient, au contraire, nommer directement aux bénéfices ecclésiastiques, et même conlérer, par leur investiture, la juridiction spirituelle à ceux qu’ils avaient choisis.
Toutefois ce n’est que peu à peu qu’on en était venu à des prétentions aussi criminelles.
Pour entendre le sujet de cette discussion, il faut savoir que, suivant l'ancienne coutume, l’élection des évêques se fondait généralement sur les suffrages du clergé, du peuple et des prélats provinciaux. Mais le cours des années et la conversion des nations barbares introduisirent des innovations importantes dans celte branche de la discipline ecclésiastique. La tenure des propriétés du clergé fut assimilée à celle des laïques; le souverain s’attribua le droit d’approuver l’élection du prélat, et le nouvel évêque ou abbé, comme le baron et le chevalier, fut obligé de jurer fidélité et de rendre hommage à son seigneur suzerain. Les prétentions de la
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couronne s’étendirent graduellement. Comme il était de l’intérêt du prince que les fiefs spirituels ne tombassent pas entre les mains de ses ennemis, il s’empara du droit de nomination, et, en vertu de ce droit, il investit l’individu qu’il avait nommé par l’anneau et la crosse, insignes connus de la juridiction épiscopale et abbatiale. L’Eglise vit avec défiance ces empiétements successifs sur ses droits; dans les conciles généraux de Nicée, en 787, et de Constantinople, en 809, on condamna la nomination des évêques par les autorités laïques. En 1007, ces anciennes prohibitions furent renouvelées par Grégoire VII, et dix ans après, Victor 111, dans un synode tenu à Bénévent, prononça la sentence d’excommunication contre le prince qui prétendrait exercer le droit d’investiture et le prélat qui consentirait à recevoir ses biens temporels à de telles conditions. Mais ce fut en vain que les foudres de l’Eglise furent lancées contre cet usage des souverains ; ils refusèrent d’abandonner un privilège dont leurs prédécesseurs avaient joui, et les prélats, qui leur devaient leurs richesses et leur importance, le défendirent énergiquement*.
Les empereurs d’Allemagne, s’appuyant sur les privilèges accordés autrefois à Charlemagne par la papauté, les convertissant en droits absolus et les étendant même au delà des justes bornes, s’imaginaient conférer la juridiction spirituelle, en investissant les bénéficiers par la crosse et l’anneau. Ils s’attribuaient aussi le droit de déléguer l’autorité spirituelle, et prétendaient en avoir le principe en euxmêmes, en vertu de leur pouvoir politique. A leurs yeux, l’Église n’était qu’un grand fief relevant d’eux seuls, et les pasteurs de l’Eglise n’étaient que des fonctionnaires
’ Lingard, Histoire if Angleterre, II.
publics. C’était bien là détruire toute l’économie divine de l’Église, et faire de l’institution spirituelle de Jésus- Christ une institution purement politique, une branche de l’administration civile. C’est un fait incontestable que, dans le choix qu’ils faisaient des évêques, les princes d’alors avaient moins égard au mérite et à la vertu qu’à l'argent et aux intrigues. L’anneau et le bâton pastoral étaient par eux mis à l’enchère et adjugés au plus offrant. Les bénéfices étaient une marchandise; ceux qui les avaient achetés, au lieu de s’appliquer aux fonctions ecclésiastiques qui y étaient attachées, ne songeaient qu’à piller leurs vassaux et à taxer, au prix le plus élevé possible, toutes les cérémonies religieuses, afin de rentrer dans les fonds qu’ils avaient déboursés ou de leur faire produire de plus gros intérêts. Ces spéculations sacrilèges, désignés sous le nom général de simonie , étaient comme une lèpre qui couvrait le corps entier de l’Eglise.
L’Angleterre et la Normandie n’étaient pas moins désolées que l’Allemagne. Qui ne sait comment le droit que réclamaient les souverains était exercé parCuillaumc le Roux? Ce prince, afin de favoriser ses intérêts, refusa plusieurs fois de nommer aux bénéfices vacants et déshonora les dignités ecclésiastiques en les prostituant à qui en offrait davantage. Qui ne voit, s’écriait saint Anselme, que les investitures sont la source de la simonie et la ruine de la religion? Quand ils espèrent obtenir du prince la dignité épiscopale, les clercs méprisent leurs évêques et abandonnent l’Église. Les uns répandent beaucoup d’argent parmi les hommes du palais pour acheter leur recommandation ; les autres s’imposent d’énormes dépenses pour vivre à la cour dix ans et plus, et souffrent avec patience le froid et le chaud, la pluie et les autres incommodités des
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voyages. Ils souliaitenl la mort de celui dont ils briguentla place, et sont jaloux de ceux qu’ils regardent comme leurs compétiteurs1. — En Normandie , l’indigence de Bobert avait amené des changements dans la méthode ordinaire: il vendait la réversion des évêchés en faveur d’individus dans l’enfance, et accordait pour des sommes proportionnées plus d’un diocèse au même prélat. Les hommes probes désiraient vivement la suppression de cet abus, et le zèle des pontifes était excité parles conseils des membres les plus vertueux de l’épiscopat*.
En France, on ne voit pas que les rois aient poussé si loin leurs prétentions, et la seule réforme qui semble y avoir été nécessaire sur ce point, fut de tenir à ce que l’élection canonique précédât l’investiture, et que la royauté gagnée par argent n’abusât pas de son autorité pour peser sur l’élection.
Parmi les évêques de France qui ont pris une part considérable à ce débat, il faut citer Yves de Chartres et Guillaume de Champeaux.
Guillaume de Champeaux, lorsqu’il n’était encore qu’archidiacre de Paris et écolàlre de Notre-Dame, avait été envoyé par Galon, son évêque, au nombreux concile que Pascal II tint à Troyes en 1107. La question des investitures était tendue alors plus que jamais, par suite des paroles amères qui avaient été échangées à l’évèché de Chàlons entre le pape et les quatre députés de l’empereur Henri V. Ces députés étaient Brunon, archevêque deTrèves,
1 évêque d’iïalbersladt, celui de Munster, et Welf, duc de Bavière. Le pape ayant soutenu que l’investiture était un
1 S. Anselm. Serm. H.
* Voir Lingard, ouvr. cité, t. II. — Pouvoir du Pape au moyen Age, par M. Gosselin; Paris, 1845, p 68 i et suiv.
altentat contre Dieu et la religion, et que l’Église serait esclave des princes si elle ne pouvait choisir un prélat sans les consulter, les députés s’indignèrent et se retirèrent en s’écriant : Ce n’est pas à Châlons que la querelle doit se vider, c’est à Rome, et par l’épée. Le concile, loin de se laisser intimider par de telles menaces, frappa de suspense plusieurs évêques d’Allemagne, rétablit la liberté des élections et confirma la condamnation des investitures1.
Plus tard, Guillaume de Champeaux assista à trois nouveaux conciles: celui de Beauvais, tenu le 6 décembre H 14, celui de Reims, tenu le 28 mars 1115, et celui de Châlons, tenu le 12 juillet de la même année*. Dans ces trois conciles, les évêques et le légat Conon confirmèrent l’excommunication déjà lancée contre l’Empereur3. D’après les recherches d’un historien moderne, il assista aussi, comme député des Églises d’Allemagne, au commencementde 1119, à la diète que l’Empereur avait convoquée à Tribur, dans le but de calmer les évêques et les seigneurs soulevés contre lui par le légat Conon4. Ce choix que les Églises d’Allemagne avaient fait de sa personne pour éclairer l’Empereur, montre toute la réputation qu’il s’était acquise parmi elles.
* « Quiconque aura reçu l’investiture de quelque bénéfice que ce soit sera déposé avec son consécratcur. » Tel est le premier des cinq canons attribués au concile par Mansi; v. Suppl., t. 11, col. 235. — Encycl. théol., Dict. des conciles; Paris, 1847.
* Voir D. J. François, Ms. cité, 1. III, p. 228. — Gall. Clirisl., t. IX. p. 877. — A ce concile de Châlons il souscrivit d’abord à la lettre synodale du légat Conon en faveur du monastère du Mont Saint-Quentin, près de Péronnc, contre celui de Saint-Vaast, touchant la terre de Botencurt qu’ils se disputaient; ensuite, à la satisfaction faite par Mathilde, dame de Cauniac, à l’Église de Paris, au sujet de l'advocatie de la terre de Viriac.
* Cf. Labbc, Concil., t. X, p. 802. — Mansi. t. II, col. 307. — Dom Ceillier, Hist. des auteurs sacrés, etc., Paris, 1863, t. XIV, p. 192. — Fleury, Hist., liv. LXVI, n. 29. — Receveur, Hist,, t. V, p. 305.
* Voir M. P. Lorain, ouvr. cité, p. 79-80. — Fleury, Hist. 1. LXVII, n.l.
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Toutefois, ce n’était pas encore là le rôle spécial auquel il était destiné. Le pape Gélase venait de mourir à Cluny le 29 janvier de l’année 1119. L'abbé Ponce, alors toutpuissant, soit par suite de sa famille qui était l’une des plus opulentes de l’Auvergne et lui valait d’èlrc le filleul de Pascal II, soit par suite de son titre d’abbé de Cluny, litre alors célèbre entre tous, et que Louis VII devait illustrer encore en déclarant l’abbaye de Cluny « le membre le plus noble de son royaume1, » l’abbé Ponce contribua singulièrement à faire élire pape l’archevêque de Vienne , son ami et son protecteur, Calixte II*. Calixte II, qui voulait travailler à la réconciliation entre l’Église et l’État, et qui connaissait la réputation de sagesse, de modération et de sainteté que s’était acquise Guillaume de Champeaux, envoya ce dernier avec l'abbé Ponce à Strasbourg, pour négocier avec l’Empereur. L'Empereur commença par leur demander conseil sur le moyen de faire sérieusement la paix sans diminuer son autorité. Guillaume de Champeaux lui répondit: «Prince, si vous voulez avoir une paix véritable, il faut que vous renonciez absolument à l’investiture des évêchés et des abbayes ; et, pour vous assurer que votre autorité n’en souffrira aucun préjudice, sachez que, lorsque j’ai été élu évêque dans le royaume de France, je n’ai rien reçu de la main du roi, ni avant ni après mon ordination. Et cependant, en ce qui concerne les tributs, la milice et les autres droits qui appartiennent à l’État, je sers le roi aussi fidèlement que vous servent vos évêques, dont l'investiture vous a valu toutes ces dissensions, et même la sentence d’anathème. » Alors le roi, levant les mains,
1 Voir Mal. de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain; p. 77.
* Voir Pierre le Vénérable, par M. Du para y, 1" partie, eh. h, p. '20. — Calixte II régna jusqu'au 13 décembre 1124.
s’écria : « Quon me serve ainsi ! Je n’en demande pas davantage. — Donc, reprit l’évêque, si vous voulez réellement renoncer aux investitures, restituer les biens de l’Église et de ceux qui ont travaillé pour elle, assurer à tous une paix franche et loyale, nous nous emploierons avec l’aide de Dieu à terminer ce différend. » L’Empereur, ayant pris conseil des siens, promit de le faire, s’il trouvait de la part du pape fidélité et justice, et si on lui rendait, à lui et aux siens, une vraie paix avec les terres qu’ils avaient perdues dans cette guerre. Guillaume en demanda quelque assurance, et l’Empereur fit serment par la foi chrétienne, entre les mains de l’évêque et de l’ahhé, d’observer sans fraude ces articles. Après lui, l’évêque de Lausanne, le comte palatin et les autres qui l’accompagnaient, tantclercs que laïques, firent le même serment. Avec cette assurance, l’évêquc de Châlons et l’abbé deCluny retournèrent vers le pape. C’était le 6 octobre. Calixte était à Paris pour s’entendre avec le roi au sujet du concile qui allait s’ouvrir à Reims. « Plût à Dieu, dit il aux négociateurs, que la chose fût déjà faite, et faite sans fraude1 ! » Puis, ayant pris conseil des évêques et des cardinaux, il renvoya à l’Empereur les mêmes députés, et avec eux l’évèque cardinal d’Oslie et le cardinal Grégoire. Ils avaient ordre de faire rédiger par écrit les promesses de l’Empereur et de les signer de part et d’autre. Ils rencontrèrent l’Empereur entreV erdun et Metz, et lui dirent que le pape le recevrait volontiers aux conditions convenues. L’Empereur en témoigna de la joie et jura de nouveau entre les mains des quatre députés ce qu’il avait juré à Strasbourg, à savoir, que le vendredi 24 octobre, il exécuterait à Mouson, en présence du pape,
1 Cl'. Patrol., t. CLXIIl : Hcssonia wmmenlariulus. llesson était uu de.' clercs qui assistaient à toute cette négociation.
la convention que l’on avait rédigée par écrit*. Les conditions de l’accord ayant été ainsi réglées elle jour de la conférence arrêté, les députés vinrent à Reims où le pape s’était déjà rendu pour tenir le concile.
Il s’ y trouva des évêques d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne, de France, de Bretagne, d’Angleterre* et de toutes les provinces de l’Occident. On y compta quinze archevêques, plus de deux cents évêques et un pareil nombre d’abbés5. Adalbcrl, archevêque de Mayence, y vint avec sept évêques et une escorte de cinq cents chevaliers; et sa venue, dit un historien, fit si grand plaisir au pape, qu’il envoya au-devant de lui Hugues, comle de Troyes, avec d’autres troupes. On y vit aussi Louis le Gros accompagné d’un grand nombre de seigneurs français. La comtesse de Poitiers, llildcgarde, y parut également avec ses suivantes, pour se plaindre de ce que le comte Guillaume, son époux, l’avait abandonnée et avait pris à sa place Maubergcon , femme du vicomte de Chàlellerault.
Quand le pape eut ouvert le concile, ce fut l’évêque d’Oslie qui exposa en latin à l’assemblée tout ce qui s’était passé, et Guillaume de Châlons qui donna les mêmes explications en français pour les laïques qui étaient présents \ Le 21 octobre, deuxième jour du concile, les évêques s’étant prononcés pour que le pape se rendît à l’entrevue que l’Empereur lui offrait à Mouson, Calixte partit et y arriva le 25. Le vendredi 24, l’évêque d'Qstie, le cardinal Jean, Guillaume de Champeaux , l’évêque de Viviers, et l’abbé de
* Voir la teneur de celte convention dans I.able, t. X, p. 872.
a Le roi d'Angleterre, tout en permettant aux évêques et aux abbés de scs États d’aller à ce concile, leur avait détendu de consentir à aucune nouveauté contraire aux privilèges de son royaume.
* « Quadringentæ viginli quatuor rirgæ. » Ibid.
1 Cf. liaronius, ann. 1119. — Mansi, t. XXI. — Fleury, Hisl., liv. LXWL il. 5 et 5.
Cluny se dirigèrent vers le camp de l’Empereur. Introduits en sa présence, ils commentèrent par lire les deux écrits qui devaient servir de base au traité. L Empereur se récria, et commença à soutenir qu’il n’avait rien promis de tout cela. L’évêque de Cliàlons, animé du zèle de Dieu et armé du glaive de la parole, lui répondit avec vigueur : «Prince, si vous voulez désavouer cet écrit que nous tenons en mains, je suis prêt à jurer sur les reliques des saints ou sur l’Évangile que vous êtes tombé d’accord avec moi sur ces articles. » Comme le témoignage de plusieurs assistants venait à l’appui de ces paroles, le prince sc vit contraint de reconnaître ce qu’il avait nié d’abord. Mais alors il se rejeta sur ses conseillers qui lui avaient arraché une chose contraire à l’honneur de sa couronne. — « Vous nous trouverez toujours francs, reprit l’évêque. Non, le pape n’en veut pas à 1 honneur de votre couronne, comme vous l’insinuent des artisans de désordre. Il engage au contraire tout le monde à vous servir dans la limite du droit. Si vous regardez comme un préjudice de ne plus vendre les évêchés, sachez, au contraire, qu’il y a profit à abjurer ce qui offense Dieu.*» Ce langage étant sans réplique, l’Empereur Henri commença à parler plus doucement et demanda à réfléchir jusqu’au lendemain matin, alléguant qu’il voulait en conférer avec ses barons. Sa conclusion fut qu’il voulait bien être absout, mais sans venir pieds-nus recevoir l'absolution. Le pape, en apprenant ces tergiversations, désespérait de la paix de l'Église et voulait partir sur-le-champ; mais afin d’éviter tout prétexte à l’Empereur, il déféra au conseil de sages amis en attendant encore, et lui renvoya, le samedi malin, l’évêque de Chàlons et l'abbé de Cluny pour savoir ce qu'il avait déterminé. Aux paroles pacifiques de l’évêque de Chàlons l’Empereur répondit en s’empor-
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tant, disant qu’il lui fallait un plus long délai, qu’il voulait une diète générale, attendu qu’il ne pouvait pas renoncer aux investitures sans l’assentiment des princes de son empire. — «Ce sont toujours de nouvelles défaites, reprit l'évèque, jpour éluder vos promesses : dès lors nous n’avons plus rien à faire avec vous. » Il rompit ainsi et vint rapporter ce dénoùment au pape, qui aussitôt quitta Mouson et revint à Reims terminer le concile1. C’était le dimanche, 20 octobre, au matin.
Le mercredi suivant, la séance du concile fut agitée et dura jusqu’à la nuit. Il s’agissait de décrets à formuler contre la simonie, les investitures, l’incontinence des clercs, les usurpations des biens ecclésiastiques et la transmission des bénéfices par droit d’héritage. C’est surtout le décret contre les investitures qui fut l’objet de vives discussions. Il était conçu en termes généraux qui comprenaient toutes les églises et tous les biens ecclésiastiques ; en sorte qu’il semblait enlever aux seigneurs laïques les droits de patronage, les dîmes et les fiels ecclésiastiques qu’ils possédaient depuis longtemps. Leurs réclamations furent si unanimes et si opiniâtres, que le pape consentit à modifier les termes de ce canon, et à les restreindre à l'investiture des évêchés et des abbayes. Cet article ainsi modifié fut publié le lendemain avec les autres, aux applaudissements de tout le concile*. On renouvela aussi le décret souvent porté sur la Trêve (le Dieu. Après un savant discours du B. Oldegaire, évêque de Barcelone, sur la dignité royale et sacerdotale, on apporta dans la salle delà séance quatre cent vingt-quatre cierges allumés qui furent distribués aux évêques et à tous
1 Hesson. Comment ., loc. cit.
s « Nous défendons absolument de recevoir d’une main laïque l’investiture des évfchés et des abbayes. » A|>. Lalib. et Cossart., t. X. p. 804.
les abbés portant la crosse. Tous ces prélats, au signal convenu, se levèrent avec leurs cierges à la main, et on lut les noms des personnes que le pape voulait excommunier solennellement, et les premiers noms qui furent prononcés furent ceux de l’empereur Henri et de l’anli-papç Bourdin. A p rès quoi, le pape donna sa bénédiction aux assistants et le concile fut terminé1 * *.
« Je n’ai pas pu, dit Orderic Vital en finissant son récit, raconter en détail tout ce qui s’y est passe. D’habiles philosophes y traitèrent avec subtilité un grand nombre de questions ecclésiastiques et fournirent à l'assemblée beaucoup de lumières. Girard d’Angoulème, Geoffroy de Chartres, Hatton de Viviers et Guillaume de Châlons-sur-Marne fuient les principaux orateurs. Ils jetèrent un éclata exciter l’envie des scolastiques les plus éloquents et des plus fervents amisde la philosophie5. »
C’estainsi que Guillaume de Champeaux se montra digne de la haute estime que la France entière, l’Allemagne cl le pape Calixle avaient de lui, qu’il défendit les droits de l’Église sans jamais empiéter sur ceux de l’État, et qu’il apporta dans l’œuvre si difficile de leur conciliation celte sagesse vigoureuse, dans laquelle l’intrépidité du caractère le dispute à la prudence de l’esprit, et qui, si elle ne donne pas toujours le succès aux efforts qu’elle dirige, du moins ne manque jamais de rendre digne de l’admiration des hommes celui qui sait lui rester fidèle, malgré toutes les voix qui sous le nom de la prudence conseillent la là chcté.
1 Voir Enct/clop. théolog. , Diction w. des conciles. — Fleury, llisl., I. LXVIJ,
n. fi cl 8 — Receveur, llisl., 1. V, ôô i-ônfi.
* Onlrr. Vital., llisl., lil». XII.