CHAPITRE VI
K Y N T II K S E Stîlt LE TIUPLE CARACTÈRE DE CETTE ÉPOQUE. ACTIVITÉ, LIBERTÉ, GRANDEUR.
1. Activité cl enthousiasme. — Témoignage de M. Henri Martin. — On cherche.— Double mouvement des écoles et des croisades. — II. Libellé de la pensée.— Une erreur de M. Guiiot. — Comment alors on condamnait les doctrines et les hommes. — Discours de Geoffroy au concile de Soissons. — Liberté de l’enseignement. — L’écolâtre et les écoles libres. — Dérèglements des étudiants de Taris. — Une lutlc dans une auberge. — Organisation de lTniversité. — Avantages et inconvénients. — 111. Liberté gouvernementale dans la société civile cl dans l’Eglise. — Deux objections. — Réponse à M. Guizot. — Le grand nombre et l'esprit des conciles. — Impossibilité de la centralisation. — Saint Hugues de Cluny et les Chapitres généraux. — Les papes en France. — Le caractère épiscopal.— L’unité par l’union et l'unité par l’absorption. — IV. Noble lierlé des ames. — Saint Hugues de Cluny entre Henri IV et Grégoire VII. — Jean de Sahsbuiy et le pape Adrien IV. — Roscelin, Abélard, Oilon de Cambrai et llildebert du Mans. — Yves de Chartres et Geoffroy de Vendôme. — Saint Rernard et le pape Eugène 11L— Pierre le Vénérable. — Guillaume de Champeaux.
Avant de terminer cette étude , recueillons-nous et cherchons à faire, sur l’époque que nous venons d'analyser, la synthèse des caractères principaux qui ont dû nous frapper. Celte époque, qui appartenait plus au douzième siècle qu’au onzième, commence cependant vers 1 050, sous Lanfranc et saint Anselme, cl s’achève vers l’an 1 150, entre lu mort d’Abélard cl celle de saint Bernard. Kilo
mérite de compter, sinon parmi les époqr.es d’une grande fécondité, du moins parmi les époques vraiment vivantes. À la prendre dans son ensemble, on peut dire que rien n’y a sa tleur, mais que tout y a sa tige. Ce n’est pas le travail en plein soleil, c’est le travail encore latent, mais actif. Celte époque est, si je puis parler de la sorte, comme le mois de mars du moyen âge. Elle eut, si l’on veut, dit M. Ch. deRémusat, quelques-uns des caractères d’une renaissance; mais, en fait d’instruction, elle fut plus avide que riche, et il faut lui tenir plus de compte de ses efforts que de ses succès*.
Toutefois, les preuves qu’Ampère réunit en faveur de celte époque*, et que confirment les bénédictins de Saint- Maur dans leur Histoire littéraire de la France, ainsi que l’abbé Lebeuf dans son Recueil s, indiquent un mouvement des esprits très-remarquable. Ce n’est plus la ligne horizontale, c’est la ligne ascendante. L’an mil est définitivement passé ; on se lance dans la vie comme si l’on entrait sans peur dans une immortalité inattendue. Cet élan se continue, et en se continuant s’augmente. Tout à l’heure, en témoignage de sa foi et de son espérance, on bâtissait des maisons et des temples, maintenant on cherche à cou slruire, avec sa pensée, l’édifice de la science. Comme l’a observé avec justesse M. Henri Martin, « une immense curiosité agitait l’esprit humain, qui sortait rajeuni et vigoureux des limbes de la barbarie; la jeunesse affluait dans les écoles, en proie à une fermentation ardente; ce n’étaient
* M. Cli. de Rémusat, Saint Anselme de Canlorbéry, 2» part., c. h, p. 458. 2 J. J. Ampère, Histoire littéraire de la France avant le douzième siècle, l. III, ch. xvn, p. 544, 345 cl suiv.
5 L’abbé Lebeuf, Ftecueil de divers écrits pour servir d'éclaircissements U l’histoire de France, 1758. — Cf Histoire de la t ille et du diocèse de Paris.
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que disputes sur l’essence des choses, sur la substance et les phénomènes; et déjà se formaient ces deux grandes sectes philosophiques qui prirent plus tard le nom de réalistes et de nominaux et qui ont rempli tout le moyen âge de leurs querelles1...
C’était vraiment une belle et poétique époque, avec ses contrastes d’ombre et de lumière, d’intelligence et de barbarie : ce siècle avait, dans une certaine mesure, le caractère (pii marque les grands siècles, l’universalité. L’esprit humain s’élançait dans toutes les directions avec une merveilleuse ardeur; taudis que le génie politique renaissait dans l’étroite enceinte des communes, que la philosophie interrogeait les secrets de la nature divine et humaine, que la poésie forte et naïve à la fois comme la société dont elle émanait, originale sans individualité, faisait entendre des chants qui semblaient la voix de tout un peuple, l'architecture, cet art qui est la plus haute expression de la vie des sociétés, s’élevait par degrés à celle incomparable beauté qu’elle atteignit dans le coursdu siècle suivant. Le progrès, commencé après l’an mil, s’était développé incessamment et avait enfanté ces édifices graves et nobles qu’on nomme improprement byzantins, puisque la coupole byzantine n’v figure jamais, cl qui frappent encore çà et là nos regards dans quelques vieilles villes de France, et surtout en Normandie, en Auvergne et dans les provinces du Midi. Les proportions des monuments s’agrandissaient ; les chapitaux chassaient leurs ligures grimaçantes, leurs monstres fantastiques, pour s’épanouir en gracieux feuillages; les vitraux llambloyaient aux fenêtres; les cintres, jadis nus et lourds, se couronnaient d’oves, de dentelures, de riches festons ; les voûtes soulevaient leurs arcs plus sveltes comme
‘ M- H. Martin, Histoire de France, 187.8, t. III, p. 402.
pour s’éloigner de la terre ; l’art chrétien était un travail d’une immense création ; il cherchait une forme nouvelle dans laquelle il pût révéler sa pensée tout entière et verser toute son âme. Il y touchait : il avait symbolisé le dogme fondamental du christianisme par la figure de la croix donnée aux édifices religieux; il le compléta en élevant sur celte base l’ogive1, symbole de l’aspiration vers le ciel, vers l'infini. On a dit de l’élégant chapiteau corinthien qu’il était le chef-d’œuvre de l’esprit humain, chose vraie au point de vue de l’art grec ; on pourrait en dire autant de l’ogive au point de vue de l’art chrétien. Architectes, maçons, peintres, sculpteurs, tailleurs de bois et de pierre, artisans et artistes (l’art, dans son héroïque simplicité, ne se séparait pas des métiers vulgaires qui relèvent de lui), tous étaient organisés en congrégations qui comptaient parmi leurs affiliés des clercs et des laïques de tout rang, s’entouraient de rites symboliques, de cérémonies bizarres, d’insignes mystérieux, et marchaient d'un bout à l’autre de la chrétienté, partout où les appelait la gloire de Dieu, dernière fin de l’art. La plupart de ces hommes simples et sublimes ne travaillaient ni pour la fortune, ni même pour la renommée; ils mettaient tout en commun ; le génie commandait; le talent, le courage et la patience obéissaient; l’œuvre était à tous, l’honneur à Dieu seul*. »
Le caractère dominant de cette époque, c’est donc l’activité, mais l’activité sous forme d’investigation. On cherche dans les arts, on cheichc dans les sciences, on cherche en politique, on cherche même en mystique. Partout où il y a
* Ogive vient'du latin oculns, ou de l'allemand an fl, qui tous deux signifient œil; les deux courbes allongées qui forment l’ogive en se réunissant représentent la forme de l’œil Immain ; les fenêtres ogivales sont les yeux des églises, yeux brillants et mélancoliques ouverts sur l’autre monde.
1 M. Henri Martin, ouvr. ciléx t. III, p. i'20-4‘2‘2.
SUO SYNTHESE SUR LE TRll'LE CARACTÈRE
vie, il y a interrogation et travail. Nul siècle n’est moins satislait que celui-ci : il a soif du vrai, du beau et du bien; pour trouver cette eau après laquelle il soupire de toute sa force, il creuse dans tous les terrains et frappe à tous les rochers. La passion de la lumière le tourmente avant même sou réveil, et suscite partout des maîtres et des étudiants. De là cette multiplication des écoles et cette vie extraordinaire qui les anime. Les monastères ne suffisent plus : à côté d'eux des écoles rivales se fondent. Etudier est une gloire autant qu’un besoin; et souventlesmaîtreseux-mèmes, après avoir enseigné avec succès, aiment mieux redevenir simples étudiants que de rester en stagnation dans leur titre. Sous Guillaume de Champeaux et sous Abélard, Paris est un véritable champ de bataille intellectuel; on y arrive de toutes les parties de l’Europe, même de la Suède et de la Pologne1; de Notre-Dame à Sainte-Geneviève, et du quartier de Saint-Julien le Pauvre à Saint-Yictor, le bruit qui domine tous les autres, c’est celui des chefs d’école et de leurs disciples, discutant avec vivacité, quelquefois même avec emportement, les grandes questions philosophiques et théologiques du jour. Ici, c’est le principe de la matière première que l’on poursuit; là, c’est le problème des genres et des espèces que l’on discute; plus loin, on se préoccupe de la nature des idées, on soulève la question des universaux; ailleurs on s’agite sur la nature et l’origine de l’âme, on fait effort pour expliquer le péché originel, on veut pénétrer jusqu’aux mystères de la Trinité et de la grâce ; puis, c’est la nature qu’on cherche à équilibrer avec l’élément surnaturel, la raison avec la foi, la fiberté de l’homme avec la puissance de Dieu. En un mot, rien n’ef-
1 Vuir Hurler, Vie d’innocent 111, liv. I.
fraye, ni les mystères les plus obscurs, ni les doctrines les plus abstraites.
Les femmes elles-mêmes partagent cette activité passionnée. C'est la femme de Manegold qui, aidée de ses filles, ouvre à Paris une école de philosophie pour les personnes de son sexe. C’est la fille de Guillaume le Conquérant, Adèle, à qui Hildebert du Mans et Yves de Chartres envoient des lettres latines et des pièces de vers, et pour qui un moine de Fleury, Hugues, rédige en latin une histoire ecclésiastique. C’est Beatrix de Bourgogne qui fait elle-même son épitaphe en huit vers latins; Ermengarde, duchesse de Lorraine, à qui l’évêque de Rennes, Marbode, adresse un de ses poèmes1. Mais la femme qui surpasse alors toutes les autres par l’éclat de son esprit, et attire sur elle les regards de la France entière, c'est Héloïse. A Paris, elle se livre aux études les plus abstraites. Plus tard, lorsqu’elle sera abbesse du Paraclet, elle y enseignera la théologie, le grec et l’hébreu; et Pierre le Vénérable pourra, sans la Haller, lui écrire la lettre suivante :
« Ce n’est pas d'aujourd’hui que je commence, ô ma chère sœur, à aimer dans le Seigneur celle à laquelle j’ai voué depuis longtemps, je m'en souviens, une véritable atfection. Je n’avais pas encore passé les années de l'adolescence, je n’étais pas un jeune homme, que déjà était arrivée jusqu’à moi , non pas encore la renommée de votre vie religieuse, mais celle de vos honnêtes et louables études. On rapportait alors qu’une femme, liée de tous les liens du monde, se livrait, chose rare, aux occupations littéraires et à toutes les recherches de la science séculière; que ni les voluptés, ni les distractions, ni les délices du siècle ne
* Voir les Écoles épiscopales et monastiques de l'Occident, par M . L. Maître, o" partie, cli. vi, p. ‘259.
la pouvaient détourner du noble projet de s’instruire dans tous les arts l. »
La même ardeur existait pour les choses de l’ordre surnaturel. Plus que jamais on éprouvait le besoin de manifester sa foi par un culte d’un extérieur al trayant et par des acles d’une signification énergique. Plus que jamais on recherchait avec avidité les reliques des saints*. Plus que jamais, par suite des commutations de pénitences, on s’adonnait à l’exercice expiatoire des pèlerinages. La robe de bure, serrée aux reins par une ceinture de cuir, à laquelle, plus tard, était suspendu le rosaire; sur le dos, le bissac renfermant la provision frugale; sur la tète, un chapeau à larges bords, relevé par-devant; tel était le costume général des pèlerins. Quelques-uns se servaient d'un bourdon creux en guise de flûte, pour en jouer pendant la route, afin de se distraire, avec les airs du pays, des ennuis du chemin et des regrets de l’absence, ou simplement comme moyen de se faire donner un morceau de pain. Les uns se rendaient à Rome, d’autres à Saint- Jacques de Compostelle, d’autres en Palestine. Quelle joie de voir les tombeaux des saints apôtres, les ermitages des anciens Pères du désert, les vallées pleines encore des chants des prophètes, surtout ce sable foulé par les pieds sacrés de Jésus-Christ*! Peu à peu on s’indigne que tous ces trésors et ces souvenirs soient la possession des infidèles. Urbain II et Pierre Damien se lèvent. Le concile de Clermont, et avec lui toute la France, s’écrie : Dieu le veut ! Chacun s’apprête à combattre, et, s’il le faut, à mourir pour celte cause sacrée : le vilain s’arrache avec empresse-
1 Petr. Venerab., lib. IV, epist. xxi.
J Voir Cantù, Histoire universelle, t. X, p. ‘2-5. s Ibidem, p. 0-17.
ment aux rudes travaux de la glèbe, le seigneur quitte son château, le moine sa cellule ; les femmes vendent leurs bijoux pour subvenir aux dépenses de leurs maris et de leurs frères ; des bourgs entiers, des provinces prennent la croix et marchent sur l’Orient Les difficultés et les revers, au lieu d’abattre le courage, l’excitent. Après Urbain II c’est Eugène III, et après Pierre Damien, saint Bernard, en attendant qu’une troisième croisade s’organise sous Clément III et Célestin III.
L’activité, s’exerçant dans la raison et dans la foi cl produisant ces deux grands mouvements passionnés, presque fébriles, qui ont donné naissance, l’un à la multiplication des écoles et à la fondation des universités, l’autre aux croisades, constitue le caractère fondamental de celte époque. Mais à côté de lui un deuxième nous apparaît, la liberté, comme pour nous démontrer, par des faits irrécusables, celte vérité qui a tant d’ennemis, à savoir, que rien de grand ne se fait sans la liberté.
Et d’abord, la liberté de la pensée et de l’enseignement est, à cette époque, en France surtout, une réalité de cliaque jour. Sans doute elle est combattue; mais qui ne l’est pas, pour peu qu’il en soit digne? C’est un fait universel que tout être est combattu en raison directe de sa valeur, depuis Dieu, qui compte le plus d’ennemis parce qu’il est l’être le plus parfait, jusqu’au grain de poussière, qui en compte le moins parce qu’il est l’être le plus imparfait. Toujours est-il qu’au onzième et au douzième siècle la
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libellé de la pensée et de l'enseignement a été victorieuse.
Je me suis déjà expliqué sur la différence profonde que les esprits exacts ont toujours mise entre la liberté et la licence de la pensée. Je ne parle ici que de la première.
M. Guizot a prétendu que dès la fin du dixième siècle, à plus forte raison, selon lui, au onzième et au douzième, ce qui caractérise la société chrétienne, c’est « l'abdication de la liberté de l’intelligence humaine1. » Qu’il nous soit permis «l’être étonné d’un tel jugement de la part d’un aussi éminent historien. Certes, M. Cousin qui, lui aussi, connaissait cette époque, était loin de partager celte opinion : « Les systèmes les plus divers, disait-il, sont dans la scolastique avec une apparence de hardiesse extrême; vous seriez tout étonnés, si vous saviez avec quelle liberté apparente on a raisonné dans le moyen âge*. »Sans doute, l’ admiration de M. Cousin n'est pas sans réserve, mais elle est sans suspicion, et à bon droit. En effet, lorsqu’il s’est agi de donner des explications, soit, sur les choses purement humaines, soit même sur les mystères les plus obscurs et les plus graves de la religion surnaturelle, sur le péché originel et sur la grâce, n’avons-nous pas vu Guillaume de Champeaux et le B. Odon de Cambrai se laisser aller aux conceptions les plus originales et les plus hardies'? Lorsqu’un philosophe ou un théologien attaque les articles de la foi, les évêques, qui de droit divin sont les défenseurs de ces articles, condamnent ce philosophe ou ce théologien, quel qu’il soit : c’est ce qu’ils ont fait contre un chanoine, Roscelin, contre un moine, Abélard, contre un évêque, Gilbert de la Porée. Mais encore leur condamnation, loin
1 M. Guizot, Histoire de la civilisation en France, l. II, loç. x.vx", p. 111; Paris, 1859.
a Cousin, Inlrodnct. à l’histoire de la philosophie, le;. nr; Paris, 1811.
d’être aveugle et brutale, est-elle pleine de respect pour l’intelligence et la conscience du condamné. Plutôt que de se décharger du soin de lire et d’étudier les ouvrages hostiles, et de l’abandonner sans partage et sans contrôle sérieux à des hommes que Dieu n’a point destinés à une si grave mission ou que la nature et l’éducation peuvent avoir faits incapables de la remplir, ils se réunissent eux-mêmes, eux, les évêques de la province à laquelle appartient le philosophe suspect, ceux-là mêmes qui connaissent l’atmosphère dans laquelle il a vécu, la signification exacte des mots dont il a fait usage, et le milieu intellectuel et social à travers lequel il a pu voir les objets dont il parle et jugé les sujets qu’il traite. Plutôt que de formuler leur sentence d’après de simples bruits qui peuvent venir de sources ignorantes ou haineuses, d’après des manuscrits inexacts, ou même d’après une lecture douteuse, insuffisante pour donner avec justesse l’idée précise que l’adversaire a eue dans l’esprit , ils le font comparaître personnellement dans leur assemblée, ils l’interrogent, ils le somment de répondre aux accusations dirigées contre sa doctrine, ils le laissent se défendre avec toute la puissance de son esprit, faire valoir ses arguments avec toutes les ressources dont il est capable ; et s’il succombe dans l’arène, ses juges et ses vainqueurs, au lieu del’exciter par la rudesse à une rébellion opiniâtre, versent, dans scs blessures le baume mélangé de la lumière et de la charité ; ils lui montrent la pierre contre laquelle il s’est heurté, ils le relèvent en la lui faisant toucher du doigt. S’il avoue son erreur, ils lui ouvrent leurs bras en condamnant sa doctrine; mais ce n’est que lorsqu’il la maintient, qu’ils le condamnent luimême.
Rien n’est intéressant comme de suivre la marche, tantôt
Mi SYNTHÈSE SUR LE TRIPLE CARACTÈRE
ascendante, tantôt descendante, de ce libéralisme sérieux et modéré qui a vivifié les grands esprits et particulièrement les évêques du douzième siècle. Les juges le respiraient en face de leurs accusés et les accusés en face de leurs juges. Tout était grand de part et d’autre, parce <|uc de part et d’autre il y avait du respect. Qui ne connaît le récit des conciles de Soissons en 1121, de Sens en 1140, dans lesquels le système d’Abélard fut condamné, ainsi que des conciles de Paris en 1147, et de Reims en 1148, dans lesquels on condamna Gilbert de la Porée? 11 est vrai qu'à Soissons on jugea à propos de ne pas entrer en dispuste avec Abélard et qu’il ne comparut dans la séance du concile que pour brûler son manuscrit, mais l’histoire a conservé le discours qu’y tint l’évêque de Chartres, Geoffroy, en réponse aux quelques ennemis d’Abélard qui voulaient le faire condamner sans discussion publique:
« Seigneurs qui êles ici présents, dit-il, vous connaissez tous la science de cet homme. Quel qu’il soit personnellement, il faut bien convenir qu’il a un génie peu ordinaire; que ses disciples sont nombreux ; que, si vous le frappez par préjugé, votre sentence, quand elle serait juste en ellemême, trouvera beaucoup de contradicteurs; et qu’Abélard ne manquera pas de défenseurs, surtout lorsque nous-mêmes ne voyons rien de répréhensible dans le livre qui nous est soumis. Prenez garde d’accroître encore sa réputation en agissant contre lui d’une manière violente, et de faire attribuer notre jugement plutôt à la jalousie qu’à la justice. Si vous voulez suivre à son égard les lois canoniques, qu’on apporte ici son livre, qu’on indique l’opinion condamnable et qu’il ait la liberté de se défendre, afin qu’il puisse être convaincu et réduit au silence, s’il est coupable. Je vous dirai ce que disait Nicodème , dans le conseil des juifs,
touchant Jésus-Christ : « Notre loi permet-elle déjuger un homme sans l’entendre et sans que l’on connaisse sa cause1? »
Du reste, cette liberté de la pensée se conçoit naturellement à cette époque. Au treizième siècle les sciences commencent à se fixer ; mais au douzième elles sont encore en voie de formation. Au treizième, saint Thomas jette la théologie dans un extrême, en attendant que Duns Scot, par une réaction inévitable, la jette dans l’extrême opposé : mais au douzième on est encore entre ces deux extrêmes, on tâtonne dans le vague, comme ces voyageurs qui veulent se mettre en marche avant le lever de l’aurore et qui s’avancent vers leur but par tous les chemins qui s’offrent à eux. Grâce à cette indécision des choses naturelles, les esprits se dirigent vers elles en tout sens, et, pendant que la foi est une et identique dans tous les vrais chrétiens, les explications scientifiques de la foi sont multiples et diverses.
De là tous ces systèmes et toutes ces méthodes qui se disputent l’exactitude soit en philosophie, soit en théologie, soit en mystique. De là encore ces élans spontanés, tantôt à droite, tantôt à gauche; cette simplicité de pensée, cette naïveté d’expression, cette facilité à contredire ce qu’on croit n’ètre pas vrai, ce besoin de rompre une lance avec tout ce qui fait obstacle, cette habitude de vouloir confondre son inférieur ou son égal et de demander raison à son supérieur, en un mot cette liberté pleine de respect et ce respect plein de liberté.
Mais de la sage liberté des idées découle logiquement la sage liberté de l’enseignement. Aussiy a-t-il eu à Paris nonseulement des pensées libres, mais des écoles libres. Dès le dixième siècle, nous y voyons l’école de Remi d’Auxerre: • Cf, Oito Frising,, de G est, Fried., lib. I, c. xlvu; Abel. Uisl. calatnif.
au onzième, celles d’Anselme de Laon, de Manegold, de sa femme et de ses filles. Pendant que Guillaume de Champeaux enseigne à Notre-Dame, un de ses disciples, Goswin, fonde une école libre sur la montagne Sainte-Geneviève1; un autre, le plus illustre de tous, Abélard lui-même, enseigne d’abord à Paris, de là à Melun, puis à Corbeil, revient ensuite à Paris, donne des leçons sur la montagne Sainte-Geneviève, parait à Notre-Dame, retourne ailleurs, y revient de nouveau comme chanoine jusqu’à l’époque de son mariage, puis enseigne comme moine de Saint-Denis au prieuré de Deuil, de là probablement à Saint-Médard de Soissons où les religieux, immédiatement après la condamnation du concile de 1 1 21 , lui témoignent la joie la plus vive de le posséder, enfin au Paraclet, où ses disciples accourent en si grand nombre qu’il trouvent à peine de quoi se loger et se nourrir. Il est vrai que celte multiplicité de mouvements dans la vie d’Abélard fut provoquée par les poursuites de ses adversaires. Néanmoins, lorsqu’il quitta Paris pour aller à Melun, était-ce parce que Guillaume de Champeaux avait, comme écolàtre, le droit de fermer son école? ou bien était-ce parce que la cour y résidait alors? ou encore, parce qu’il voulait attaquer Guillaume jusque dans son pays natal? Cette question est difficile: car s’il est manifeste que dans les écoles épiscopales et monastiques il fallait, pour enseigner, être agréé par le délégué soit de l’évêque, soit de l’abbé, c’est-à-dire l’écolàtre, est-il certain qu’il en était de même pour enseigner dans celles qui n'étaient ni épiscopales ni monastiques? Vers la fin du douzième siècle, il semble qu’on puisse l’affirmer de diverses provinces : à Sens,en ll69, l’archevêque Guillaume défend d’enseigner
1 Vil. S. C,osw.. lib. I, c. xviii.
dans quelque école que ce soit sans la permission du préchantre1 *; en 1179, un autre Guillaume, archevêque de Reims, conférant au chapitre de Sainte-Pharaïlde la direciton des écoles de Gand, dit: « Nous défendons à qui que ce soit de tenir école à Gand ou dans les environs sans votre permission*. » Mais ce ne sont là que des exceptions. Le concile de Latran de 1179 semble même protester contre elles : « Nous ordonnons, y est-il dit, que tout homme capable et lettré qui voudra fonder une école pour les lettres n’ait à subir ni entraves ni exactions3 4. »
La lettre d’Alexandre III à l’abbé de Saint-Pierre des Monts et à l’écolàtre de Châlons-sur-Marne est encore plus expresse : « Nous voulons qu’aucune exaction n’empêche un homme probe et instruit d’ouvrir une école dans la ville, ou dans les faubourgs, ou dans un lieu quelconque ; car on ne doit pas vendre ce qu’on tient de la munificence du ciel, mais le dispenser à tous gratuitement*. » Toujours est-il qu’à Paris on voit, à cette époque, des écoles se fonder en dehors de Notre-Dame et des abbayes, sans qu’il soit fait mention d’aucune permission obtenue 5 * * 8. C’est au
1 « Concedinuis in perpetuum et confirinamus , videlicet ut nulli lierai, nisi assensu et licentia preccnloris, scolas cujuscumque inodi sint regere. « Quantin, Carliil . de l'Yonne, vol. II, p. 211.
* a Inhibeiites ne quis sine assensu tuo et licentia in loto Gnndeusi vel oppidi suburbiu scolas regere présumât. » Mirons Aubertus, Up. diplomatie/!, t. II, p. 974.
3 a Mandnmus qualenus... ut quiemnque viri idonei et litlcrati volucrint regere sludia litterarum sine molestia et exuctionc scolas regere permittanlur. » Conc. Lateran. ap. Pithou, Corp. jur. can., t. II, p. 254.
4 « Pnecipias ne ali juem probum et litlcralum virum regere scolas in civi-
late vel suburbiis, ubi volucrit, aliqua ralione prohibeant. Mon enini vénale
débet exponi quod numéro gratise cœleslis acquiritur, seit gratis debet om-
nibus exhiberi. » Labb., Concil., t. X, p. 1278.
8 Nous regrettons que M. L. Maître n’ait accompagné d’aucune preuve l'assertion générale suivante: « Lorsqu’au onzième siècle l'Église fut obligée par les circonstances de créer des ofliciers chargés de conférer l’investiture du professorat, celte surveillance ne fut jamais une entrave que pour les héré-
MH) SYNTHÈSE SUR l.E TRIPLE CARACTÈRE
contraire l’élève qui doit demander au maître l'autorisation d'assister à son cours ; il le paye même, à moins que celuici, pour s’attirer une clientèle , n’enseigne tout d’abord gratuitement. Ce n’est que plus tard en 1200, que commence, avec le diplôme de Philippe Auguste1, l’organisation définitive de l’université de Paris. Jusque-là les écoles vivent plus ou moins séparées les unes des autres. On les voit gouvernées d’abord par des usages, puis par des règlements, mais pas encore par des lois formelles. Les étudiants ont accepté des privilèges, sans se douter que les privilèges, loin de donner jamais la domination, la font, au contraire, subir tôt ou lard.
Du reste, des lois devenaient nécessaires pour maintenir l’ordre dans ce monde agité, où le vrai et le faux, le bien et le mal, se disputaient les esprits et les cœurs. Sous l’action délétère de ce scepticisme et de ce faux mysticisme qui avaient envahi la plupart des écoles à la fin du douzième siècle, la vie morale des étudiants avait perdu sa vigueur et sa pureté. Déjà Hugues de Saint-Victor, en traitant de la sobriété, dit: «Cette vertu n’est pas celle des étudiants de nos jours. Loin de la pratiquer, toute leur ambition est de paraître plus riches qu’ils ne sont. On ne se vante plus maintenant de la science que l'on a puisée dans les écoles, mais de la dépense qu’on y a faite. Ce qu’il y a de pis, c’est que les maîtres donnent l’exemple sur ce point. En vérité je voudrais dire d’eux quelque bien, mais ma
tiques. Pourvu qu'un maître lût honnête et instruit, il était sftr d’obtenir l’autorisation d’ouvrir une école. » Ouvr. cité, 2* partie, ch. i, p. 170.
1 Cf. Litteræ Pltilippi Augusti regis quibus pœnas edicit in præpositum Parisiensein de quo seholares conquesti erant, et vetat ne scholares iu custodiam trabnntur multaque afficiantur nisi per judiccs ecclesiasticos ; statuit denique ut eoncessa scholaribus privilégia præpositus quilibet se in perpeluum hona fide servaturum jurejuramlo conlirmet. Actum apud Bestisiacum, ann. 1200.
conscience ne me le permet pas. » Plus lard Jacques de Vitri, curé d’Argenteuil, nous raconte en détail la corruption qui régnait parmi les étudiants de Paris1, et son récit est suffisamment confirmé par la bulle, dans laquelle Innocent III accorde à l’abbé de Saint-Victor la faculté d’absoudre les étudiants de l’excommunication portée contre ceux qui frappaient les clercs.
C’est une de ces querelles, commencée dans une auberge par un étudiant allemand et continuée par scs camarades contre les bourgeois qui s’étaient rangés du côté du maître de la maison, qui donna lieu au diplôme de Philippe Auguste. Les bourgeois de Paris, est-il raconté, furent soutenus par Thomas, prévôt de la ville, qui se mit à leur tète et attaqua les écoliers à main armée. La lutte fut sanglante. Henri, archidiacre de Liège, fut tué avec quelques-uns de ses amis. Les professeurs portèrent plainte au roi et lui demandèrent justice. Philippe Auguste fit arrêter le prévôt et punit sévèrement ses principaux complices. Il ordonna ensuite que tous les habitants de Paris feraient serment de dénoncer à la justice royale ceux qu’ils verraient maltraiter un écolier ; et, comme tous les étudiants étaient clercs, il ôta aux tribunaux séculiers la connaissance de leurs causes, même en matière criminelle. Les juges laïques pouvaient seulement, en certains cas, les faire arrêter pour les livrer aux tribunaux ecclésiastiques. Quant au chef général ou recteur des écoles, le roi déclara qu’en aucun cas il ne pourrait être ni arrêté ni jugé par les tribunaux séculiers. Et de peur que celte ordonnance ne tombât en oubli, Philippe Auguste voulut que chaque prévôt de Paris, dans les premiers jours qui suivraient son entrée en fonctions,
1 llist. occid., c. vu ; Riront.
on jurât l’observation dans l’assemblée de toutes les écoles convoquées à cet effet.
L’institution d'un syndic de l’Université suivit de près le privilège de Philippe Auguste, et remonte probablement à l’an 1205, époque à laquelle leséeoles eurent des luttes à soutenir contre le chancelier de l’Eglise de Paris. Le chancelier exerçait alors certains droits sur les écoles : c’était lui, par exemple, qui donnait la licence ou permission d’enseigner, dans toute l’étendue du diocèse de Paris. Mais il avait d’autres prétentions : il exigeait de l’argent pour la concession delà licence, quoique les canons du précédent concile de Latran l’eussent défendu ; il voulait astreindre les maîtres à lui jurer obéissance et soumission. Lorsqu’il avait lancé une excommunication contre les professeurs ou les étudiants, il imposait des amendes satisfactoircs qui tournaient à son prolit; enfin il cherchait à donner le monopole des leçons de théologie et de droit canonique à l’école épiscopale et aux écoles monastiques dont il avait l’intendance. Ce fut Jean de Candel, chancelier en 1208, qui mit en avant ces prétentions. Les écoles eurent recours à Innocent III, qui chargea l’évêque et le doyen de Troyes déjuger ce différend. Ils dressèrent des articles de pacification conformes aux usages, et les firent ratifier par l’évêque de Paris, Pierre de Nemours, et par le chancelier Jean de Candel lui-même. En 1215, Innocent III envoya en France le cardinal Robert de Courçon avec mission spéciale de faire tous les règlements jugés nécessaires pour la police et le maintien des libertés des écoles de Paris. Robert de Courçon avait été chancelier de l’Église de Paris et professeur dans une des écoles; il s’était lié avec Innocent III, lorsqu’ils étudiaient à Paris l’un et l’autre, et, appelé à Rome, il y avait été créé cardinal. Personne donc ne pouvait,
mieux que lui, réglementer les écoles, d’aulanl plus qu’il était instruit et ami des éludes. Or, parmi les dispositions qu’il fit adopter dans un concile provincial, voici les plus importantes : Personne n'enseignera les arts à Paris avant d’avoir atteint l’âge de vingt et un ans et de les avoir étudiés pendant six ans. Celui qui voudra enseigner sera examiné conformément aux règlements établis par le seigneur Pierre, évêque de Paris. Quant à la théologie, personne ne l’enseignera qu’à l’âge de trente-cinq ans et après l’avoir étudiée au moins huit ans1. Etc., etc.
C’est ainsi qu’eut lieu peu à peu l’organisation des écoles et la fondation de l’Université, grâce à ce mouvement, toujours de plus en plus unificateur, qui a eu ses avantages et ses inconvénients. D’une part, il a facilité le maintien de l'ordre, et, par le système des examens et des autorisations préalables, il a placé les étudiants dans la nécessité de sortir de l’ignorance et de s’élever à un certain niveau scientifique et littéraire. Mais, d’autre part, s’il a perfectionné l’ordre extérieur, a-t-il sérieusement contribué à empêcher le désordre intérieur des esprits? S’il a élevé le niveau d’en bas, n'a-t-il pas abaissé le niveau d’en haut ? S’il a vulgarisé la lumière, l’a-t-il rendue plusinlense? Toutes ces mesures préalables qui ont été des moyens de progrès pour les esprits vulgaires, n’ont-elles par été quelquefois des obstacles pour les intelligences supérieures? La lumière qui jaillit du jeu de ce grand mécanisme ne semble-t-elle pas quelquefois une lumière plus artificielle que naturelle et plus spécieuse que solide? Il en a été de l’Université comme de l’État. Lorsque l’Etat, sous prétexte de
1 Voir Ihi Lktuhiy, Hist. universit. Paris., t. lit. — Fleury, Histoire ecck'siast , I. I.XXV, n. ‘2li; I. LXXVII, u. 39; I. LXXVllf, n. 59. — Canlù, Histoire univers., l. X, p. 405- iTÜ. — Elc.
rendre déplus en plus grande la sûreté générale, a augmenté d’une manière excessive les mesures préventives, restrictives de la liberté individuelle, il n'a fait qu’affaiblir la nation et s’affaiblir lui-même : la nation, en rendant son initiative pratiquement impossible, et en empêchant ses élans légitimes au lieu de modérer scs élans coupables: luimême, en voulant se charger d’un fardeau pour lequel il n’était pas fait et qui l a châtié en l’écrasant. De même, l’autorité enseignante a magnifiquement servi la science, tant qu'elle a laissé aux esprits un jeu libre etfécond ; mais lorsque, sous prétexte de prémunir davantage la société contre l’erreur, elle a amoindri la liberté de la pensée et enfermé l' intelligence dans un cercle toujours déplus en plus rétréci, alors elle a blessé la vérité en blessant la liberté, parce qu’elle ne s’est plus souvenue de ce grand principe, tiré de l'essence même des choses, à savoir : si la lumière intellectuelle vient de l'intérieur même del’âmc, comme de sa source, et n’est qu’excitée par les agents extérieurs, il est manifeste que la véritable vie intellectuelle cl la véritable science viennent du travail libre èt personnel des esprits ; par conséquent, que l’autorité enseignante, pour aider au progrès de la vérité, doit aider au progrès de la liberté, et que son rôle, si elle ne veut pas devenir une tyrannie, c’est-à-dire une machine qui se brise d’ellemème quand Dieu et les hommes lui en laissent le temps, c’est d'aplanir par le travail le chemin à la liberté de l’esprit, afin que celle-ci ne se heurte nulle part et soit toujours debout.
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Le douzième siècle mérite donc d’être étudié sérieusement, parce que, comme le nôtre, c’est un siècle de formation, et que les siècles de formation s’éclairent les uns par les autres. Après avoir constaté en lui une activité considérable, soit dans le domaine de la raison, soit dans celui de la foi, nous avons vu dans quelle mesure il a connu et pratiqué, surtout dans la première partie de son cours, la liberté de la pensée et la liberté de l’enseignement. Mais ce n’est là qu’une des libertés réclamées par la nature humaine : car la liberté ne porte pas seulement sur la pensée conçue et communiquée, mais aussi sur la vie tout entière; c’e3t pourquoi à côté de la liberté qu’on pourrait appeler doctrinale, il y a la liberté gouvernementale.
Au douzième siècle, la société était chrétienne dans sa croyance; en sorte que la liberté gouvernementale s’y exerçait soit dans la société naturelle, soit dans la société surnaturelle. Qu’il nous suffise de rappeler que la liberté gouvernementale dans la société naturelle se manifestait alors par le grand mouvement de l’affranchissement des communes. Quant à la liberté gouvernementale dans la société surnaturelle, deux sortes d’adversaires la nient. Les uns disent : Le gouvernement de l'Eglise n’était pas à cette époque un gouvernement libéral, mais un gouvernement absolu, parce que c’était un gouvernement papal. Les autres affirment la même proposition, mais en l’appuyant sur un autre motif : Ce n’est pas, disent-ils, parce quec’é-
SYNTHÈSE SliK I.E TRIPLE CARACTÈRE
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tait un gouvernement papal, que le gouvernement de l’Église était absolu, mais parce que c’était un gouvernement monacal.
Voici la première objection. M. Guizot, résumant dans son Histoire de la civilisation en France les vicissitudes de la société chrétienne, s’exprime ainsi : « Vous avez vu l’élection des évêques et l’influence des conciles déchoir et presque s’évanouir à leur tour. II n’en restait au commencement du huitème siècle qu’une ombre vaine. La plupart des évêques devaient leur élévation aux ordres des rois et des maires du palais ou à telle autre forme de violence. Les conciles ne s’assemblaient plus guère1. » — Passant ensuite à l’état de l’Église, du huitième au neuvième siècle, il dit :
« A l’intérieur de son propre gouvernement, la situation de l’Église n’était pas meilleure : l’épiscopat avait tout envahi; le clergé inférieur luttait en vain pour conserver quelques droits, pour s'assurer quelques garanties. Et après avoir tout envahi, l’aristocratie épiscopale était elle-même tombée dans une anarchie pleine d'impuissance : presque plus de conciles, presque plus de pouvoir métropolitain ; l’égoïsme pénétrait là comme dans la société civile : chaque évêque gouvernait à son gré son diocèse, despote envers ses inférieurs, indépendant de ses supérieurs et de ses égaux*. » — Puis, dit-il, au dixième siècle, paraissent les fausses décrétales, et le pouvoir des papes est fondé dans son absolutisme. A plus forte raison , au onzième et au douzième siècle, sommes-nous en plein gouvernement absolu, jusqu’à la réforme, « qui est, pour appeler les choses par leur ; nom, une insurrection de l’esprit humain contre le pou-
1 XIXe leçon, t. II, p. 0‘2.
4 XXVI- leçon, t. Il, p. 282
DE CETTE ÉPOQUE 50’i
voir absolu de l’ordre spirituel *. » — Telle est la théorie protestante de M. Guizot.
La seconde objection est celle-ci : Les moines sont hostiles «à l’État et à l’épiscopat. — D’abord, en vertu de leur mysticisme, ils tendent, par la force de leurs principes et malgré leur rare bonne volonté, à l’absorption de l’Étal par l'Église. Le douzième siècle lui-même nous en donne deux preuves illustres dans saint Bernard et dans Hugues de Saint-Victor. Saint Bernard, en effet, proclame « que l’Église a deux glaiyes dont elle dispose en souveraine, l’un spirituel, l’autre matériel ou temporel ; que l’un doit être employé par l’Église elle-même et par la main des pontifes, l’autre pour l’Église et par la main des rois et des guerriers, suivant l’ordre et la permission des pontifes. » Hugues de Saint-Victor, à son tour, n’enseigne-t-il pas la doctrine suivante : autant la vie spirituelle est supérieure à la vie terrestre et l’esprit au corps, autant la puissance spirituelle l’emporte sur la temporelle en force et en dignité. Car la puissance spirituelle est chargée d 'instituer la puissance temporelle, pour quelle existe, ut sit , et de la juger , si elle n’est pas bonne. Elle, au contraire, elle a été tout d’abord instituée par Dieu, et lorsqu’elle s’égare, elle ne peut être jugée que par Dieu seul selon qu’il est écrit : La puissance spirituelle juge tout et n’est jugée par personne. Quant à ce fait, que la puissance spirituelle est par l’institution divine la première dans le temps et la première en dignité, on le voit dans l’histoire du peuple de Dieu, où le sacerdoce est en premier lieu créé par Dieu, et où la puissance royale est ensuite instituée par le sacerdoce, sur l’ordre de Dieu. Ainsi encore aujourd’hui, dans l’Église de Dieu, c’est la puissance sacerdotale qui sacre la puissance
1 XII0 leçon, juillet 1828.
royale, qui la sanctifie par la bénédiction et la forme par l'institution. Si donc comme le dit l’Apôtre, celui qui bénit est plus grand que celui qui est béni, il est évident que la puissance terrestre qui reçoit la bénédiction de la puissance spirituelle doit être justement estimée inférieure1, d — Mais surtout les moines sont hostiles à l’épiscopat. 11 n’est que trop prouvé par l’histoire qu’ils ont toujours eu pour le clergé séculier et conséquemment pour les évêques une antipathie que l’habileté la plus consommée ne réussit même pas à tenir secrète. Delà leurs efforts pour se rendre indépendants des évêques au moyen des exemptions. De là aussi, et pour ce seul but, leur ardeur empressée à se jeter à cœur perdu dans les bras de la papauté, à lui prodiguer son encens le plus enivrant, à l’exalter aux dépens de l’épiscopat, de manière à ce qu’elle se pique à son tour de générosité et rende en privilèges ce qu’elle reçoit en louanges. Dès le douzième siècle et même dès le onzième
cette tactique d’admiration mutuelle, ce flux et ce reflux d’égoïsme remplit toutes les pages de l’histoire. N’a-t-on pas vu, en effet, saint Hugues de Cluny, irrité de ce que l’évêque de Mâcon avait voulu, pour faire reconnaître sa suprématie, forcer les portes de l’abbaye de Cluny, le faire réprimander au concile de Châlons-sur-Saône en 1065 et condamner, malgré ses excuses, à faire pénitence au pain et à l’eau pendant sept jours*? Quelque temps après, ne voit-on pas l’archevêque de Vienne, le prélat le plus considérable en France après l'archevêque de Lyon, ne le voit-on pas, sur un simple soupçon d’avoir manqué de déférence envers l’autorité de l’abbé de Cluny, sc hâter de faire
1 Hug. a S. Vktore, de Sacrameiilis, I. II, pars II. c. îv. — Voir N. Bauilo ville, La morale de l'Eglise et la morale naturelle, Paris, 18üü, 3* étude, p. 103.
* M. Duparay, Pierre le Vénérable, iutrod., p. U.
amende honorable, écrire à Pierre le Vénérable que s’il a, en quoi que ce soit, blessé sa majesté, majestatem , il est prêt à donner satisfaction, et le prier, si, comme il le pense, les bruits parvenus au pape à ce sujet sont faux, de lui écrire en toute hâte que l’abbé de Cluny n’a pas d’ami plus dévoué que l’archevêque de Vienne1? En un mot, à l’époque dont nous parlons, les moines travaillent de toutes leurs forces à absorber l’épiscopat dans la papauté comme à absorber l’État dans l’Église; et, puisqu’ils triomphent, il en résulte que le gouvernement ecclésiastique est essentiellement absolu et antilibéral.
Telles sont, dans toute leur sincérité, les deux objections qui nous sont faites.
Avant tout, qu’il me soit permis de répondre à M. Guizot que la réforme, pour appeler les choses par leur nom , n’a pas été une insurrection de l’esprit humain contre le pouvoir absolu dans l’ordre spirituel. Si la réforme, en effet, se fût bornée à attaquer l’absolutisme de certains procédés, elle eût été légitime : car Jésus-Christ n’a jamais enseigné l’absolutisme, mais il a établi, dans son Église, le principe de la loi et non le caprice de l’arbitraire, docentes eos servare omnia quæcumque marulavi vobis , et, à côté de ce principe, le gouvernement, non pas d’un seul, mais de plusieurs, posait episcopos reyere Ecclesiam Dei. Or, la réforme protestante, au lieu d’attaquer l’absolutisme dont il s’agit, a attaqué l’autorité elle-même, et, au lieu de corriger la surface dans ce qu’elle pouvait avoir de répréhensible, s’est insurgée contre le centre de l’unité dogmatique et gouvernementale.
Quant au fond meme des deux objections précitées, il
4 Mignc, Palrol. curs., t. CLXXXIX, p. 409. — M. Duparay, ouvr. cite !, 2e partie, ch. iv, p. 155.
disparaît sous les observations suivantes. — D’abord, s’il y a un gouvernement essentiellement opposé à l'arbitraire, à la centralisation, à l'absolutisme, il est évident que c’est le gouvernement qui s’appuie sur les délibérations de tous les dépositaires du pouvoir. Or, que fait l’Église au douzième siècle ? Sa vie gouvermentale n’est-elle pas une vie de conciles ? Le temps où Ilincmar de Reims pouvait, en trente-sept ans d’épiscopat (845-882), assister à trenteneuf conciles, est-il un temps à jamais expiré ? Ne voyonsnous pas, dans une durée de cinquante ans seulement (1 100-1150), se tenir cent quatre-vingt-deux conciles, dont quatre-vingt-deux en France? Guillaume de Champeaux n’assiste-t-il pas, pour sa part, malgré la brièveté de son épiscopat, à huit conciles : un à Troyes, deux à Beauvais, un à Cbâlons, un à Rome, et trois à Reims? Et certes ce n’étaient pas des conciles secrets : le concile de Troyes en 1107 était fort nombreux, et celui de Reims en 1119 comprenait quatre cent vingt-quatre prélats. Ce n’étaient pas davantage, comme on a quelquefois cherché à l’insinuer, de ces menées de partis, où l’on cache sous l’astuce l'ambition ou la vengeance, où l’on parle tant sans rien dire, où du moins l’on dit tant de mal et si peu de bien, où l’un prend plaisir à colporter les bruits les plus faux elles moins charitables, à se laisser aller aux petites considérations et aux petits égoïsmes, à fabriquer les mérites et les démérites de chacun, et à se dévouer aux opinions intéressées, même aux dépens delà vérité. Non, les assemblées ecclésiastiques n’étaient pas abaissées. Elles avaient des passions plus hautes, la passion de la vérité, de la justice, du progrès de la société et de l’Église. La franchise et l’honneur présidaient à leurs discussions; et le concile de Reims de 1119 ne craignait pas d’ouvrir scs portes au roi Louis et aux
de cette Epoque. 511
seigneurs français, non plus qu’à la comtesse de Poitiers, Ilildegarde, et aux dames de sa suite.
Le besoin de consulter d’autres que soi-même et départager la responsabilité gouvernementale, se faisait alors sentir non-seulement dans le clergé séculier, mais jusque dans ce clergé régulier qu’on accuse d’avoir tant favorisé le mouvement centralisateur et autocrate. En effet, vers la fin du onzième siècle, saint Hugues lui même, malgré sa nature faite pour commander, malgré le péril d’absolutisme auquel elle l’exposait, comprit que l’unité véritable n’est point l’absorption et qu’une tète qui voudrait dévorer son corps se mettrait elle-même dans l’impossibilité de vivre; et, afin de tempérer ce que la constitution de Cluny pouvait avoir de trop absolu, il releva et fortifia l’institution des chapitres généraux, mit ainsi ses frères en mesure de l’éclairer facilement sur la situation, les intérêts spirituels et temporels de l’ordre, et décida avec eux les sages arrêts qui devaient assurer la gloire de tous et le repos de chacun *.
Un autre fait non moins caractéristique nous indique l’esprit du gouvernement ecclésiastique à cette époque : c’est que la France fut alors pour les papes un refuge et un conseil. «La France! dit Baronius en parlant de Gélasc 11, elle fut le refuge unique, ordinaire et certain, des Pontifes romains persécutés. C’est toujours aux Français et à leurs rois que les papes ont recours ; c’est par eux qu’ils sont honorablement accueillis, retenus, rétablis. Aussi n’cst-cc point mentir que de dire: la France est le port où vient s’abriter la barque de Pierre, halluc par la tempête. » Mais elle fut plus qu’un refuge, elle fut un conseil. L'abbé Sugcr, auteur contemporain, nous dit sur le voyage que le pape Pascal II fit en France en 1107 : « Le
1 Voir M. Dnpnray, mwr. cité, introil., p. 9.
sujet île ce voyage élait pour consulter le prince Louis, désigné roi, et l’Église gallicane sur quelques difficultés touchant l’investiture ecclésiastique1. » Et ce que Pascal II fit en 1107, Gélase II le fit en 1118, Calixtell en 1119, Innocent II de 1130 «à 1152, EugènelII en 1147 et en 1148, et Alexandre III de 1162 à 1165. Il estdonc manifeste, par cette conduite des papes, que les évêques étaient alors profondément respectés comme étant tous les dépositaires d’un pouvoir un et indivisible ; qu’outre le gouvernementdeleurs diocèses respectifs ils avaient, suivant le droit divin et indestructible que leur donne l'Ecriture, une part réelle dans le gouvernement de l’Eglise de Dieu, c’est-à-dire de toute l’Eglise. Ils sentaient que leur dignité, tout en étant soumise à la priorité du pape, était une dignité catholique, et non-seulement diocésaine ; et comme saint Paul , ils avaient dans leur âme la sollicitude de toutes les Églises. C’est ce sentiment qui, à l’occasion d’une simple concession d’autel faite au monastère de Monslierender en 1115, dictait à Guillaume cette formule expressive, par laquelle il ouvre l’acte de concession : « Nous, Guillaume, par la grâce de Dieu évêque de Chàlons, à V universalité des fils de la sainte Église de Dieu nous voulons faire connaître, » etc.’. Les moines, à leur tour, ceux-là même qu’on accuse le plus, ont laissé des témoignages où surabonde le respect de l’épiscopat. C’est ainsi que saint Bernard, à propos de la grande assemblée de 1146, écrivait à Pierre le Vénérable : « Nos pères, les évêques de France, vont se réunir à Chartres, le troisième dimanche après Pâques, avec le roi, notre seigneur, et les grands du royaume, pour s’occuper
4 Snger, Vit a f.tulov., c. ix. — Voir Fleury, Hisl. ecclésiasl., 1. LXV, n. 55.
* « ln Domine Patris et Filii et Spirilus santi. Ego Guillelmus Dei gratis Calhalauncnsis cpiscopus, universis sanclæ Dei Ecclesiæ liliis nolilicalum esse vnlmnus quod, etc. » Voir P. Rapine, oitvr. cité, p. 258.
des affaires d’Orient. Plût à Dieu que nous fussions dignes d’y jouir de votre présence ! Car il importe que cette grave résolution soit prise par les conseils de tous les hommes éminents. » Et cependant il ne s’agissait pas d’une question dogmatique. Tous étaient doncconvaincusque si les évêques ont dans le pape un chef, ce n’est pas pour être dispensés de gouverner l’Église, mais seulement pour la gouverner dans l’ordre et dans l’unité. C’est l’épiscopat qui de droit divin est le dépositaire unique du pouvoir gouvernemental de l’Église ; et quoi qu’en disent les protestants et les ratio nalistes, nul ne l’oubliait, ni dans le clergé séculier, ni même dans le clergé régulier. Si, comme l’a dit un génie moderne, «la nature est un livre immense, qui renferme les secrets les plus merveilleux, mais dont les pages sont dispersées à travers tout l’univers', » la grâce est un livre plus immense et plus merveilleux encore , livre aussi un qu’il est profond ; mais autant il est un par la vérité qu’il enseigne, autant il est multiple par les pages qui le composent ; et le douzième siècle, comme tous les grands siècles de l’Église, proclamait que le réduire à une seule page eût été le déchirer.
Mais, lorsque l’activité de l’esprit est unie à la liberté de la volonté, elles produisent infailliblement l’indépendance du caractère. C’est pourquoi, ce qui frappe en troisième lieu dans l’étude de ce siècle, c’est la franchise et la noble lierté des âmes. Nul n’y rampe, pas même les ambitieux;
1 Goethe.
et les habiles se trahissent tôt ou tard. A Cîteaux comme à Cluny, au Mans comme à Chartres, on estime qu’il serait honteux de rompre une lance dans les ténèbres ou d’adresser un reproche autrement que face à face.
L’époque dont nous essayons de résumer l’esprit ne s’écoule pas entre un jour fixe et un autre jour fixe : car ce ne sont pas les jours qui font les époques, ce sont les hommes. 11 s’agit du temps qui s’est écoulé entre saint Hugues de Cluny (1024-1109) et Jean de Salisbury (1110- 1 180). Guillaume de Champeaux n’a probablement jamais eu l’honneur de voir ces deux grands hommes, quoiqu’il en ait eu la possibilité ; néanmoins c’est entre leur influence que s’exerça la sienne, et l'on sent dans son caractère, comme dans celui de la plupart de ses contemporains, un reflet qui rappelle le premier et annonce le second.
Saint Hugues de Cluny, tout en ayant une nature, sinon dominatrice, du moins disposée à la domination, était resté, par la force de son caractère, modéré et sagement libéral. Il releva, en effet, comme nous l’avons vu, l’institution des chapitres généraux dans son ordre. Il fonda la commune de Cluny. Il accorda la liberté civile à plusieurs villages appartenant au monastère1. Et lorsque, dans la grande querelle des investitures, la Providence le plaça entre ses deux amis irrités, Grégoire VII et Henri IV, il eut le courage de faire taire son amitié et de ne laisser parler que sa conscience, en reprochant à Henri IV son ambition et à Grégoire VII son absolutisme. Quoique Grégoire VII mérite plus de justice qu’on ne lui en a quelquefois accordé, cependant saint Hugues le trouva excessif et le pria souvent de ne pas combattre des empiétements par des empiéte-
1 Voir la rharle 708 datée de 1103. — Voir M. Dupa ray, ouvr. cité , p. 10. noie 5.
ments. «Si la tradition qui le représente intercédant à Canosse en faveur de Henri IV vaincu et humilié auprès de Grégoire VII irrité, est douteuse, il est certain, dit un historien, qu'il interposa plusieurs fois ses bons offices entre l’Empereur et le pontife, entre Henri IV et son fils Henri V, qu’il ne craignit pas même de s’exposer à la colère de Grégoire en disant, malgré l’anathème pontifical, la messe pour le repos de l’âme de l’Empereur excommunié. Sa conduite, lors de l’excommunication du roi de France Philippe Ier n’est pas moins caractéristique. Ni lui ni son ordre n’approuvèrent le coup dont Grégoire VII avait frappé le roi. Aussi Philippe 1er, reconnaissant, écrivit-il à saint Hugues pour le remercier de cette réserve et lui faire part de son désir d’aller finir ses jours à Cluny. Saint Hugues lui répondit qu’il s'applaudissait non-seulement de n’avoir jamais rien fait contre sa majesté royale, mais au contraire de lui avoir toujours été fidèle, respectueusement attaché et zélé pour ses intérêts1. C’est probablement à cause de ces ménagements de saint Hugues envers le pouvoir temporel que Grégoire VII, à certains moments, disait de l’abbé de Cluny « qu’il avait l’astuce du serpent. » Toutefois, ajoute le même historien, il faut bien croire que la sage politique dont Cluny était le centre finit par l’emporter dans le conseil des cardinaux sur les doctrines et les principes de Grégoire Vil : car c’est à Clnny même que fut nommé le pape Calixte II, qui, par de sages concessions, termina en H 22, à la diète de Worrns, la querelle du sacerdoce et de l’empire5.»
Jean de Salisburv se trouva dans des circonstances non moins graves et non moins délicates. La société de saint
• Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 480.
2 M. Duparay, Olivr. cité, lro partie, eh. vi, p. 00. — Voir M Lorain. Ilist de t’ abbaye de Clnny. ch. vu, p. 44, 40-50.
Thomas Becket, dont il fut secrétaire, le pénétra de grandeur et de fermeté ; et, plutôt que de lui être infidèle dans ses débats avec Henri II, il le suivit en exil. Il est vrai que les études philosophiques auxquelles il se livra toute sa vie, donnèrent à son esprit une physionomie légèrement sceptique, dont la finesse était encore aiguisée par l’ironie habituelle de son langage. Néanmoins ce n’était là qu’une apparence, son esprit ne déteignait nullement sur son caractère, et son air sceptique n’était que le sourire habituel de sa conscience. Il savait, en effet, profiter de son enjouement extérieur pour faire passer les choses qui ne pouvaient, sans blesser, être dites sérieusement. Il possédait l’art précieux et difficile de se servir de son esprit pour faire accepter sa raison. La délicatesse spirituellement railleuse de scs .paroles lui était à la fois un moyen et un bouclier : un moyen pour ne pas manquer de franchise et dire la vérité quand même; un bouclier pour se protéger contre les attaques que pouvait lui valoir sa liberté hardie. Nous n’eu citerons qu’un seul exemple.
Un jour le pape Adrien IV, avec qui il s’était lié, lui ayant demandé familièrement ce qu’on disait de lui et de PKglise romaine, Jean lui fit cette réponse : « Plusieurs disent que l’Église romaine, qui est la mère de toutes les autres, ne s’en montre pas tant la mère que la marâtre. On y voit des scribes et des pharisiens, qui mettent sur les épaules des autres des fardeaux excessifs, auxquels euxmêmes ne touchent pas du bout du doigt. Ils dominent sur le clergé sans se rendre l’exemple du troupeau ; ils amassent des meubles précieux et chargent leur table d’or et d’argent, et toutefois ils sont avares pour eux-mêmes. Ils ne donnent point d’accès aux pauvres, sinon quelquefois par vanité. Ils font des concessions sur les églises, excitent des procès,
commettent ensemble le clergé et le peuple, et croient que toute la religion consiste à s’enrichir. Tout y est vénal, la justice même, et ils imitent les démons, en ce qu’ils semblent faire bien quand ils cessent de nuire. On en excepte un petit nombre, qui remplissent le nom et l’office de pasteur. Le pontife romain lui-même est à charge à tout le monde et presque intolérable. On se plaint qu’il bâtit des palais, tandis que les églises tombent en ruine, et qu’il marche orné d’or et de pourpre, tandis que les autels sont négligés. Les palais des pontifes sont magnifiques, tandis que l’Église du Christ se salit entre leurs mains. Ils dépouillent les provinees comme s’ils voulaient renouveler les trésors de Crésus. Mais le Très-Ilaut sait bien les trouver ; car ils ont été livrés eux-mêmes en proie à d’autres, et souvent aux plus vils des hommes. Et je pense que tant qu’ils s’égareront ainsi hors de la bonne voie, la verge du Seigneur ne leur manquera pas; car, suivant sa parole, ils seront jugés comme ils auront jugé les autres, on se servira envers eux de leur propre mesure. Voilà, saint-père, ce que dit le peuple, puisque vous voulez que j’expose ce qu'il pense.
— Et vous-même, dit le pape, qu’en pensez-vous?
— Je suis bien embarrassé, répondit Jean. Je crains de passer pour flatteur, si je m’oppose seul à ce que dit le peuple, et, de l’autre côté, je crains de manquer de respect . Toutefois, puisque Gui-Clément, cardinal de Sainte-Potcntienne, parle comme le public, je n’ose le contredire ; car il soutient qu’il y a dans l’Église romaine un fond de duplicité et d’avarice qui est la source de tous les maux, et il le dit un jour publiquement dans l’assemblée des cardinaux, où présidait le saint pape Eugène Mais je crains
qu’en cherchant ce que vous voulez, vous n’entendiez d’un
imprudent ami ce que vous ne voulez pas. Pourquoi, saintpère, scruter la viedes autres, si vousnc vous examinez pas vous-même? Tout le monde vous applaudit et vous flatte ; on vous nomme père et seigneur. Si vous êtes père, pourquoi attendez-vous des présents de vos entants? Si vous êtes seigneur, pourquoi ne vous faites- vous pas craindre des Romains, vos sujets ? Mais vous voulez conserver Rome à l'Église par vos présents: est-ce ainsi que saint Sylvestre l’a acquise? Vous êtes, saint-père, hors du droit chemin. Ce que vous avez reçu gratuitement , donnez-le de même1. »
Certes, un tel langage ne pouvait être accusé de flatterie; et Adrien IV eut assez d’esprit et de grandeur d’àme, pour comprendre qu'on ne parle de la sorte que lorsqu’on a un caractère sérieux et une amitié dévouée.
Or, la pléiade d’hommes éminents qui vécurent entre saint Hugues de Cluny et Jean de Salisbury, connut, elle aussi, cette noble indépendance du caractère et cette généreuse loyauté du cœur. Déjà nous avons nommé, avec Guillaume de Champeaux, Roscelin, Abélard, Odon de Cambrai, Hildebert du Mans, Yves de Chartres, Geoffroy de Vendôme, saint Bernard et Pierre le Vénérable.
Sans doute la conduite de Roscelin était répréhensible après le concile de Soissons, mais sa conscience était-elle coupable? Qui le sait, si ce n’est Dieu? Pourquoi affirmer une culpabilité que nous ne voyons pas, et nier l’énergie que nous voyons? — Quant à Abélard, ne fut-il pas grand, malgré ses erreurs et malgré ses fautes ? Ses travaux, ses veilles, ses recherches sur les sujets les plus abstraits et les plus difficiles, sa retraite à Saint-Denis, sa fuite près de Nogent-sur-Seine où il est réduit à se bâtir lui-même une 1 Rhorhacher, llist. de l’ Eglise, édit. Gaume, t. VIII, p. 373-7i7i.
cabane de roseaux, son acceptation de la réclusion de Saint-Médard après le concile de Soissons, sa soumission si humble après le concile de Sens, sa réconciliation si sincère avec saint Bernard, tout cela n’est-ce pas la preuve d’une âme habituée à l’immolation d’elle-même? — EtOdon, cet homme en qui la hardiesse de l’esprit le dispute à l’austérité du cœur, n’est-il pas digne, par la pureté et la générosité de son caractère, de compter parmi les hommes qui ont illustré son temps? — Etllildebert du Mans, ce citoyen qui aime mieux, plutôt que de trahir son pays, subir la prison à plusieurs reprises; ce vieillard qui, malgré ses cheveux blancs et ses fatigues, couche sur la dure et porte lecilice; ce prêtre si bon pour les pécheurs et si fermecontre les vices ; cet évêque qui, pour être fidèle à ses devoirs, ne craint pas de rappeler les siens au pape Honorius II et de lui écrire : « Nous n’avons point appris en deçà des Alpes, et nous ne trouvons point dans les maximes ecclésiastiques que l’Église romaine doive recevoir toutes sortes d’appellations indifféremment. Si on établit cette nouveauté, l’autorité des évêques périra, et la discipline de l'Église n’aura plus aucune vigueur ; » Hildebert, cette âme si douce et en même temps si énergique, si pleine de respect en face des personnes et si intrépide en face des abus, n’est-il pas un des caractères les plus nobles de son siècle?
A côté de ces hommes se tenait fièrement Yves de Chartres. Doué d’une érudition considérable, d’une vertu solide, d’uncaractèreinébranlable, jamais, dit un historien, il ne cédait qu’à la vérité et à la justice, et il en donna des preuves magnifiques dans les luttes qu’il soutint contre Philippe Ier. Bien ne pouvait lui faire garder le silence, lorsqu’il voyait les canons de l’Église méprisés. Son zèle ne s’arrêtait pas devant la dignité des personnes qui ne
remplissaient pas les devoirs attachés à cette dignité. Malgré son respect profond pour le pape et ses légats, il ne craignait pas de leur dire la vérité, lorsqu’il les croyait dans l’erreur. Qui ne connaît la lettre qu’il écrivit au légat Hugues de Lyon, lorsque celui-ci posa comme condition de la consécration de Daimbert qu’il avouerait la primatic du siège de Lyon sur la province de Sens : « Nous avons obéi à vos ordres, dit-il; par respect pour l’autorité apostolique, nous n’avons pas imposé les mains à l'élu de Sens, et vos lettres ont été adressées à tous les évêques de notre province. Mais nous vous prierons, nous vous conseillerons même d’user à l’avenir avec plus de modération de l’autorité que vous a confiée le saint-siège; car en nous imposant un fardeau trop lourd, vous pourriez nous mettre dans l’impossibilité de vous obéir. Il peut vous être facile, à vous, de combattre de loin avec l’arc, il l’est moins pour nous de combattre de près l’épée à la main. Nous voulons bien nous exposer à tout pour exécuter les ordres du saintsiège en tout ce qui regarde la conservation delà foi ou la correction des mœurs ; mais avant de nous imposer impérieusement des choses indifférentes en elles-mêmes et qui ne peuvent ni profiter, ni nuire, soit qu’on les observe ou non, avant de changer des coutumes autorisées par les Pères, vous devriez., d’abord, vous demander en quoi cela peut être utile pour le salut, puis, s’il vaut mieux vous obéir à vous qu'aux saints Pères. »
Geoffroy de Vendôme n'était pas d’un caractère moins élevé. Cardinal, ami d’Urbain II, de Pascal II, de Calixte II etd’Honorius II, il montra pour le siège apostolique un dévouement admirable, faisant douze fois le voyage d’Italie pour soutenir la papauté dans ses luttes continuelles contre les Empereurs et contre les antipapes. Toutefois son amitié
DE CETTE ÉPOQUE. 52i
ne l’aveuglait pas, et il savait, lui aussi, s’imposer la peine de déplaire pour goûter la joie d’être utile*.
Saint Bernard, malgré son impétuosité, ne le cédait à personne pour l’énergie de la volonté. On peut l’accuser d’avoir avec sa grande douceur manqué quelquefois de bonté, et peut-être d’avoir ressemblé, en certaines circonstances, à ces gens qui sont remplis de tendresse et dénués d’amour : mais nul plus que lui n’allait jusqu’au bout de ses convictions et de ses résolutions. Tout en lui, paroles et actions, marchait au but qu’il voulait atteindre. Lorsque sa conscience lui dictait un devoir, rien ne l’arrêtait, tant qu’il ne l’avait pas accompli. Dans un temps où les grandes affaires sociales avaient, par-dessus tout, un caractère religieux et ne pouvaient se conclure définitivement en dehors du pape, les hommes éminents qui étaient chargés de les mener à bonne fin devaient donc naturellement se rencontrer avec lui ; et comme le milieu italien et le milieu français n’étaient pas toujours identiques, comme aussi l’humaine nature était une réalité non-seulement en deçà des monts, mais encore au-delà, il en résultait que très-souvent en France on était placé dans celte alternative difficile : ou de manquer à sa conscience, ou d’adresser au pape des observations et même des critiques. C’est une gloire pour les hommes dont nous parlons, d’être tous restés fidèles à l’honneur de leur conscience, et d’avoir aimé l’Église et la papauté jusqu’à préférer une loyauté qui pouvait les compromettre eux-mêmes à une adulation qui pouvait les servir.
Saint Bernard n’hésita jamais dans cette alternative, et
1 Voir la lettre sévère qu’il adressa au pape Pascal II sur la conduite qu’il avait tenue en Hll dans l’affaire des investitures. — Fleury, llist. eccléi., 1. I.XVI, n. 15; 1. LXYII, n. 2<i.
d’une main aussi ferme qu’humble, aussi hardie que respectueuse, il écrivit cet ouvrage De la Considération qu’on ne lit aujourd’hui qu’avec stupéfaction , et dans le.jucl il indiquait directement au pape Eugène d’abord ce que devait être un pape, ensuite ce qu’il devait faire pour la réforme de lÉglise. Distinguant l’homme du pontife : « Qu'ètcs-vous? lui dit-il. Vous êtes ce que vous étiez naguère,’et la dignité dont vous êtes revêtu ne vous a pas dépouillé de la nature humaine. Vous êtes homme, et bien qu’on vous ait fait évêque vous êtes toujours homme.... Un insensé sur un trône ressemble à un singe sur un toit. C’est une chose monstrueuse qu’une dignité éminente et un esprit étroit; une haute position et une vie honteuse; une parole éloquente et une action stérile; un visage grave et une conduite légère; une autorité souveraine et une volonté sans fermeté et sans énergie. Je vous présente le miroir. Considérez ce qui vous manque et cherchez à l’acquérir : car il vous manque quelque chose ; celui qui croit ne manquer de rien prouve ainsi qu’il manque de tout.... Vous n ’êtes pas indigne des occupations extérieures, mais elles sont indignes de vous... Ce qui est au-dessus de vous, c’est le monde entier; mais vous devez en prendre soin et non le posséder comme un seigneur ; le titre de seigneur n’appartient qu’au Christ. Je crains moins pour vous le poison et le fer que le désir de dominer.... On en appelle à vous de toutes les parties du monde ; c’est un hommage rendu à votre primauté : mais vous devez surtout considérer s’il est bien utile. Rien n’est beau comme de voir les faibles garantis de la tyrannie, à l’abri de votre nom ; mais rien n’est triste comme de voir les coupables triompher par le même moyen, et ceux qui souffrent travailler en vain à se faire rendre justice.... C’est un murmure général des
Eglises. Elles se plaignent qu’on les tronque et qu’on les démembre. Vous demandez pourquoi? C’est qu’on soustrait les abbés à la juridiction des évêques, les évêques aux archevêques, les archevêques aux primats. Vous prouvez ainsi que vous avez la plénitude de la puissance, mais n’est-ce pas aux dépens de la justice? Convient-il de mettre son caprice à la place de la loi, de négliger la raison pour ne songer qu’à exercer la puissance? Ne m’alléguez pas les avantages de vos exemptions: les évêques en deviennent plus insolents, les moines plus relâchés et même plus pauvres... Croyez-vous qu’il vous soit permis de troubler l’ordre établi? d’arracher les bornes plantées par vos pères? Vous vous trompez si vous croyez votre puissance seule établie de Dieu ; elle est la première, mais il y en a de moyennes et d’inférieures.... Considérez quel est l’état de la cour romaine ! examinez quels sont les goûts des prélats qui vous environnent ! Ce sont des satrapes qui aiment moins la vérité que la majesté. J’ai touché seulement la muraille, je ne l’ai pas démolie : à vous, fds de prophète, de la démolir et de voir ce qui se passe par derrière... Mais avant ktoute chose, considérez que l’Église romaine dont Dieu vous a établi le chef, est la mère et non la dominatrice des autres Églises, que vous êtes non le souverain des évêques, mais l’un d’eritre eux. Etc., etc. »
Enfin, Pierre le Vénérable, ce cœur si plein de suave bonté et de délicate tendresse, presque timide à force d'être conciliant, et si disposé à oublier ce qui ne touchait que lui afin de n’oublier jamais ce qui intéressait autrui , Pierre le Vénérable n’a pas eu le défaut de sa .qualité dominante. J1 a su montrer un caractère aussi inébranlable que modéré. Quand saint bernard attaqua Cluny, il lui répondit comme un homme qui combat pro avis et focis. Et
lorsque Innocent II exempta de la dîme les couvents cisterciens situés sur la terre de Cluny, il lui adressa une lettre dont l'extrait suivant nous indique suffisamment l’esprit : « De quel droit un pape peut-il de sa propre autorité, sans jugement, dépouiller non pas seulement un grand et illustre monastère comme Cluny, mais même la plus faible, la plus pauvre des femmes? Quand a-t-il été permis de disposer du bien d’autrui sans le consentement d'autrui? Quand, enfin, l’offrande des biens arrachés par la violence a-t-elle jamais été agréable au Seigneur?.. Quoi donc! parce que le riche doit faire l’aumône au pauvre, le pauvre a-t-il pour cela le droit de dépouiller le riche? » Et cependant il ne s'agissait là que d’une question d’argent et de motte de terre! qu’eùt-ce donc été s’il se fut agi d’une question qui touchât directement soit au dogme soit à la morale !
Telle fut la noble indépendance de caractère des principaux personnages de cette époque ; et, pour les couronner par celui qui fut leur maître, leur conseiller ou leur ami, disons que Guillaume de Champeaux posséda à un degré supérieur les trois éléments qui ont fait du douzième siècle un des siècles les plus sérieux de l’ histoire. Actif et sincère, il laissa ses premiers élans l’emporter vers la recherche de la vérité. « La vérité, disait-il, je ne la fuis pas ; je ne vais pas me cacher dans les coins ténébreux, de manière à me rendre moi-même ténébreux; je ne corromps pas non plus les Écritures par des explications détournées; ma foi n’est pas comme une roue mobile et changeante : mais j’aime la vérité ; c’est avec elle que j’ai parlé et c’est avec elle que je parle1. » Il la chercha dès son enfance jusque dans ces
* <t Ego veritatem non rclugio, noc angulos quærens incredibilem rne ipsum constituo; nec etiam Scripturas subripiendo porverto, nec mea fides ulla niobilitnte rolatur, sed verne iter dixi et dico. b Dialogus inter Christian, et Judseum, apud Migne, Patrol. curs., t. CLXIII, col. 1051).
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profondeurs difficiles et abstraites, où elle se plaît à se dérober aux regards des hommes. Poussé en avant par la hardiesse de son esprit, mais équilibré par l’exactitude de sa raison et par la vivacité de sa foi, il fut du nombre des philosophes qui creusèrent vers l’avenir en expliquant le passé, et mérita, tout en restant orthodoxe, de compter parmi les maîtres modernes de son temps. On a dit d’Abélard qu’il fut « un grand agitateur de l’esprit humain 1 : » Guillaume de Champeaux a une gloire plus pure, et l’on peut dire de lui qu’il fut un grand moteur de l’esprit humain.
Son cœur, moins connu que son intelligence, ne resta pas étranger à l'amitié : les murs de Saint- Victor ont redit souvent le nom de Gilduin, les ombrages de Clairvaux eide Trois-Fontaines nous ont appris que son âme et celle de saint Bernard étaient devenues la même âme, et l’hospice de Saint-Etienne de Châlons nous a révélé sa bonté pour les pécheurs, sa commisération pour les pauvres et les infirmes. Toutefois sa tendresse ne diminua jamais son énergie. Calme, mais ferme, il sut tenir tète à l’empereur d’Allemagne et garder en sa présence un front aussi fier que sa conscience était pure ; il sut même s’opposer à saint Bernard, et ne craignit pas de souffrir dans ses sentiments les plus doux pour défendre ce qu’il estimait être la vérité. « La force véritable et la véritable gloire d’un homme d intelligence et de cœur au sein d’un grand parti, ce n’est pas, a-t-on dit, de suivre tous ses mouvements, mais de les régler ; ce n’est pas d’obéir à des entraînements d’un jour, mais de rester religieusement fidèle à des intérêts durables, et de savoir, en certains moments décisifs, préférer le salut
1 M. Nourrisson, Progrès de la pensée humaine, p. 255.
tic* son parti à sa faveur1. » Guillaume de Champeaux eut celle fidélité; et s’il dut se corriger un jour, il resta luimême toute sa vie. Modéré par le fond même de sa nature, il s’appliqua sans cesse à découvrir le juste milieu des choses, à fuir partout les extrêmes, à concilier par sa largeur d’esprit et sa bonté ce que les passions des hommes cherchaient à mettre en lutte, la nature et la grâce, la science et la foi, l’État et l’Église, le zèle et l’exactitude, l’humilité et !e respect de soi-même, le devoir et le droit, l'autorité et la liberté. Doué d’une prudence consommée dans la pratique des affaires, malgré les idées spéculatives qu’il aimait à entretenir en lui, estimé par les hommes du caractère le plus différent, il mérita, auprès de Galon, son évêque, d’être envoyé au concile de Troyes que présida Pascal II ; Yves de Chartres, le premier canoniste de son temps, le prit pour arbitre dans une affaire qui concernait les rapports des moines et des chanoines réguliers* ; et Calixtc 11 lui-même l’envoya en son nom à Henri Y pour traiter avec lui la plus grave des questions qui agitaient alors l’Église. C’est donc avec raison qu’un de ses contemporains, l’évêque de Soissons, l’a appelé dans les actes d’un concile « la colonne des docteurs. » Mais sa meilleur gloire, c’est d’avoir été de ceux qui ont proclamé par leurs actes cette vérité sublime, que Pierre de Blois devait, quelques années plus tard, exprimer en ces mots : « Il y a deux choses pour lesquelles tout lidèle doit résister jusqu’au sang : la justice et la liberté5. »
* E. Suisset, le Christianisme et la philosophie , Paris, 1855.
1 Cf. Yvon. Carnot. Episl. 208.
3 « Duo sunt, justilia et libellas, pro quibus quisque lideiis usque ad sanguinemslare dobeat. » Petr. Ülcscns., de Inst, episcop.
APPENDICES
APPENDICE I
De Wisch rapporte, dans la Bibliothèque cistercienne, que Guillaume de Champeaux composa de nombreux ouvrages philosophiques pour la défense et la gloire des doctrines réalistes. Abélard fait mention d’une Glose sur le livre de l'Interprétation, Glossulæ Wjllelmi Campellensis super Péri ermenias (Abélard, Dialectica, pars P, lib. 111, inlib. de Inlerpretatione. Cf. Cousin, Ouv. inédits d'Abélard, 1836, p. 225).
Tous ces ouvrages ont disparu. Les quelques autres qui nous restent, sont :
I. — Le manuscrit des Sentences. — Ce manuscrit de Notre-Dame, coté 222, petit in-4% d'une écriture du douzième ou treizième siècle, commençant ainsi : « Incipiunt sententiæ Guillelmi Cathalaunensis epi* scopi, » fut d’abord trouvé à la bibliothèque du monastère bénédictin de Saint-Pierre de Chàlons, puis donné par Claude Joly h la bibliothèque de Notre-Dame de Paris (Cf. Oudini Commentarium de scriptoribus et scriptis ecclesiasticis, t. Il, col. 903-965). — M. Cousin, dans les Ouvrages inédits d'Abélard, p. 625, observe que ce livre n’est pas, comme on pourrait le penser d'après l’analogie du titre avec celui de l’ouvrage de Pierre le Lombard et de tous les livres de sentences qui ont suivi, et comme le dit l’abbé Lebeuf (Dissert., 11, 130), un cours de théologie et de morale chrétienne, mais un assemblage de petits chapitres détachés, contenant des dissertations ou explications sur des points spéciaux de doctrine, sur des vertus ou des vices, et sur des passages du l’Ecriture sainte. Ainsi, P 1-3 r°, de la simonie; f° 3 v% 7 r", du mariage; P 7 r°, du sens de cette sentence : « Que l’homme est conçu et engendré dans le péché ; » P 7 v°, 8 v°, de la prophétie ; Pli v°, 12 r°, de la charité ; P 12 r°, 13 r°, de l’orgueil; P 20 r°, du péché, etc. Ces passages sont souvent très-courts et de quelques lignes seulement.
APPENDICES
Dans ce meme manuscrit, on trouve plus loin, f” 25 v“, 80 r°, une collection d’extraits d’auteurs ecclésiastiques, principalement de saiut Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Grégoire le Grand, et de dissertations ou interprétations théologiques. Cette compilation commence par une lettre du pape Nclchiades sur le baptême et la confirmation, et se termine par un passage de saint Augustin. Les dissertations ont pour objets principaux les sacrements, les cérémonies de l'Église, l’excommunication et surtout les allégories et figures de l'Ancien Testament (Voir Cousin, ouvr. cité, p. 626).
II. — L’opuscule de OiucifiE a.mmæ. — Cet opuscule, qui se trouve compris dans le manuscrit des Sentences (f“ 25 r°, 25 v°), fut imprimé par dom Martène dans le Thésaurus nov. anecdotortim, l. V, p. 881, cl publié par M. Migne dans la Patrologie latine, t. CLX11J, col. 1043-1045.
III. — Le fragment de Sacramexto altaris. — Cf. dom Mabillon, Act. SS. Ord. S. liened., t. III, præfat.,p. 53, ex codicc Cheminionensi ; Annales, t. V ; Histoire littéraire de la France, t. X, p. 512 ; Migne, Patrol. lat., t. CLXUI, col. 1039-1040.
IV. — Le Dialogus seu altekcatio cdjcsdam christia.m et judæi de fide catholica. — Cf. Bibl. Patr., s.xc. XII, pars 1*. t. Il, p. 1885; Migne, Pair, lat., t. CLXUI, col. 1045-1072. — Les écrivains qui ont rangé ce Dialogue parmi les ouvrages douteux de Guillaume de Champeaux, et l'ont attribué à Gislebert Crispin, procureur du monastère de Westminster, se sont appuyés, d’une part, sur ce que ce Dialogue est adressé à Alexandre, évêque de Lincoln, d’autre part, sur ce que Gislebert Crispin a composé un ouvrage sur le même sujet et sous le même nom, Dispulalio judæi cum chrisliano. Ce raisonnement est sans valeur. D’abord, l’écrit de Gislebert et l'écrit de Guillaume de Champeaux sont deux ouvrages distincts, publiés l’un et l'autre dans la Patrologie de Migne (t. CL1X, col. 1007-1036; t. CLXUI, col. 1045-1072). Ensuite, de ce que ce Dialogue est adressé à un évêque anglais, il ne résulte pas qu’il ait été composé par un auteur anglais ; Guillaume de Champeaux, qui eut des disciples de toutes les parties de l’Europe, était en rapport avec les maîtres les plus éminents et pouvait fort bien connaître l’évêque de Lincoln.
Mais ce n'est là. qu’un argument négatif. Tout, au contraire, concourt à prouver positivement l’authenticité de ce Dialogue. — Premièrement, il est certain que son auteur est un professeur. On le voit, soit par la manière dont il débute : « R. Àlexandro... quidam fidei chri-
APPENDICES
stianæ propugnator ot servus in spiritu Dei recta sapcrc, # etc. ; soit par l’occasion qui l’a déterminé a écrire : « Igilur rogaverunt me an— dite res ut hoc pro utilitate fidei litteris traderem, » etc. ; soit enfin par des formules d’école qu’il serait difficile de trouver ailleurs aussi accusées : « Pro cerlo scias quia peccatum quod Adam fecil, tu ipse fecisti, et pomnm quod ipse contra Dei præceptum momordit, tu momordisti : quia quando Adam peccavit, nullns homo erat prætcr Adam, sed omnis homo erat Adam ; igilur quia Adam peccavit omnis homo peccavit, » etc. (Col, 1052, loco. cit). — Secondement, dans le manuscrit de Notre-Dame, ce Dialogue se trouve à la suite des Sentences, sans aucun intervalle, et commence mémo au milieu d’une page (f“* 86 r° — 107 r°), comme s’il ne s’agissait que d’une continuation. Il n’y a aucune indication de changement d’auteur : pourquoi dès lors agir comme s’il en existait une? D'autant plus qu’il y a une harmonie parfaite entre ce Dialogue et les autres ouvrages de Guillaume de Champeaux. C’est le même style que dans le (le Origine animæ. C'est le même sérieux dans le ton, le même laisser-aller dans l’expression, la même facilité et la même correction dans la phrase. C’est la même doctrine que dans les Fragments inédits, notamment ce qui touche au péché originel et à sa transmission (cf. Dial., col. 1052; Fragm. 17, 24-28, 55-36), à la Trinité (cf. Dial., col. 1056-1059; Fragm. I), et 5 l’Incarnation (cf. Dial., col. 1060; Fragm. 9, 10, 30, 35, 39). Enfin c’est la même méthode apaly tique, et le même esprit de discussion modérée et de sage conciliation. Il faut donc conclure avec le copiste du manuscrit de Notre-Dame, et plus encore avec l’opinion qui le guide dans le rapprochement des Sentences, du de Origine animæ et du Dialogue, que ce sont là les œuvres du même auteur, Guillaume de Champeaux.
V. — Un Abrégé de la morale du tape sàirt Grégoire, et une Etude sur la Morale df. Job. — On lit en effet dans Oudin : « Juxla Albericum in chronico ad annum 1115, magister Guillelmus de Campellis inoralia sancti Gregorii papæ abbreviavit et alia fecit. Factus est postca doctior ex inspectione mss. Codicis in catalogo manuscriptorum codieum nbbatiæ Clara vallensis, quem accuratissimum anno 1664 oblinuit Lucas Dacherius, ubi legimus : Moralia de. Campellis super Job. Nullus itaque dubito quin Moralia ista spectent ad Guillelmum hune nostrum, postca Catalaunensem episcopum. » Oudini Comment, de scrip. ecclesiasl., t. II, col. 965.
VI. — Deux chartes, l’une de 1120, l’autre de 1121. Sur la pre-
APPENDICES
mi ère, voir Annales du diocèse de Châlons par le P. Rapine, p. 260 ; Migne, Patrol. lat., t. CLXIII, col. 1030-1043. La seconde est manuscrite aux archives de Châlons ; Layette des autels.
VII. — Quarante-deux fragments inédits, découverts par M. F. Ravaisson à la bibliothèque de Troyes. La substance de leur doctrine se trouve disséminée, avec le texte même, dans le corps de notre ouvrage. Qu'il nous suffise donc d’indiquer le titre ou les premières paroles de chacun :
1. De essentia Dei et de substantia Dei et de tribus ejus personis.
2 . De creatione angeli et hominis et de libero arbitrio eis attributo, et quid sil prædcstinatio.
3. Quod liberum arbitrium depressum est in angelo et in homine.
4. De ligno scientiæ boni et mali, et de originali peccato, vel quare punialur anima.