‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 10 sur 83 · SES PREMIÈRES ÉTUDES ET SON PROFESSORAT · texte numérisé non relu

SES PREMIÈRES ÉTUDES ET SON PROFESSORAT

(le sa doctrine philosophique à la théologie. Bref, il clai dcTenii le grand homme du jour'. Aussi affluait-on à ron cours. Odon de Cambrai y était venu d'Orléans, sa ville natale. Guillaume, lui aussi, s’y rendit. Riche déjà des trésors de l’érudition allemande, il voulut y ajouter ceux delà science française, et, après avoir touché avec Manégold à tous les ordres de choses, approfondir avec Roscelin la question spéciale que celui-ci étudiait |>our émanciper la philosophie et la faire sortir des langes de la dialectique.

On ignore le temps que Guillaume resta à Cumpiègne. Nais il est certain qu’il n’y fut pas d'accord avec Roscelin, et que, s’il cotisentit à être .son élève, il refusa d’être son disciple. Cette opposition qu’il fit à la doctrine de Roscelin et à ses partisans, dut le mettre dans la nécessité de réfléchir sérieusement sur les diverses parties de la question des univer.saux, de répondre à tous les arguments dont s’appuyait le nominalisme, et conséquemment de se faire sur toutes ces matières des idées très-précises. 11 dut donc, à ce contact de Roscelin, faire des progrès immenses, et puiser, dans ces discussions journalières que la condamnation de Roscelin rendait encore plus vives, une grande activité d'intelligence, l'habitude de ne pas se suffire avec un texte des Pères, l’esprit d’examen et de critique, la prati<|ue du raisonnement et de l’analyse, le besoin de s’affirmer avec indépendance, et l'avantage considérable d’avoir, pour concentrer les efforts de sa pensée, un sujet à la fois vaste et défini. A son retour à Paris, probablement vers lü'Jü, il mérita d’étre nommé professeur de dialectique

' < Il y avait lors, dit un liisluricn, un ptcccpicur prandeiiicut reoonimû en cette discipline [pliilosopliiej, qui s'appelait Jean Rozelin, natif aussi de bretaiçne, qui avait une {tranile réputation ciitic les estudiants. s D'Argentré. Histoire de Dreiaigne, fol. 180, cilit. 1588. •

-g Gl'IlLAl'ME DE CIIAMPEAIX.

à la Calhodrale, et s’acqiiilla de celle charge avec applaii-

dis^cnienl.

Toutefois il y avait une lacune dans la science de Guillaume. Sous Manégold il avait parcouru un programme à peu près universel, mais trop général pour être profond. Sous Iloscelin il avait étudié spécialement la philosophie, et dans la philosophie la question des universaux. Restait donc à étudier spécialement aussi la théologie. Guillaume le comprit, et, dans son désir de perfectionner la lumière de sa raison par la lumière de l’Écriture sainte, peut-être même dans la crainte de s’égarer comme Roscelin qui s'était vu condamner au concile de Soissons en I0!t‘2, et qui avait dû quelque temps après chercher un refuge en Angleterre, il n’hésita pas à interrompre son enseignement et à redevenir disciple.

Or, à ce moment même où la gloire do Roscelin s’en allait déclinant, grandissait un ancien élève de saint Anselme à l’ahhayc du Rcc, dont le pape Eugène III dit plus tard qu’il çvait fait revivre rinlclligence des Kcriltires*. C’était Anselme del.aoii. Dès 1076, Anselme avait enseigné à Paris avi-c Manégold, et peut-être même s’y était-il fait apprécier par Guillaume de Ghauipeaux, avant le départ de celui-ci pour Compiègne*. Quoi qu’il en soit, Anselme fut rappelé à Laon vers 1089 pour y enseigner .à l’école de la Cathédrale*. « L’école de Laon, sous un chef si accompli, devint en peu de temps la plus célèbre de l’Eunqic. On y vit bientôt, comme autrefois dans le lycée, les beaux esprits

* « Euf^enius HI de oo dixittsc fertur |>er eiim revixU^e lilternlin scientb' deciis i t intciii^ciitiflm Scripluranim. » Marlot, Metrop. lient. ,i.W.

* « .^iloleMrenîi sub .Aii»clfTio iiltcrb oportiin deilil, qui Imn |H!I’ Frauciam eeleberriimis habelKiliir, po^len vero l.aii(lunonî‘i> ecvloia* decano. » OJiaUiit Chrisfiaiia.

* Cf. Du Bouhy, llist. nnir. Paris., nd ann. lOSO

SES PREMIKIIES ÉTIDES ET SOX pnOEtSSORAT. lü

se rassembler de tonies parts, pour entendre les leçons îles deux frères Anselme et Raoul. Il en vint d'Italie, d'Kspagiie, d’Allemagne, d'Angleterre, des exircmitès du Nord'. » On vit eu elfet, parmi ses principaux disciples, Angelramne de Couci, évêque de Laon, Raoul le Verd, archevêque de Reims, Mathieu, cardinal-évcque d’Albaiic, AIhéric de Reims, archevêque de Bourges, Guillaume de Corbeil, archevêque de Cantorbéry, Hugues d'Amiens, archevêque de Rouen, Agard, évêque de Coulance, Gilbert de la Porrée, évêque de Poitiers, Bernard d'Ulrechl, Hugues Metel, le B. Viceliii, apôtre des Vandales et des Bohémiens', etc.

Anselme avait acquis une intelligence singulière de l'Écriture sainte, diviita; legk peritissimus^. Des auteurs contemporains l’ont regardé comme un flambeau qui éclairait iion-sculemenl la ville de Laon et la France entière, mais encore toute l'Église latine : totius urbis lucerna, vir totiiu Francia’, imo Lutini vrbis lumen *. ün croyait ne rien savoir si on n'avait fréquenté son école". — Guillaume alla donc à Laon, où il étudia, probablement pendant plusieurs années, l'Écriture sainte et la patrologie*. C'est là, sans

• Hutoire littéraire de la fronce, l. X, (>. 170, clc.

’ llrlmode, en cITit, rn|iportc du D. Vicclin qii'après avoir gouverné pendant pluaieurs annéea l'école do Breainc, sous l’archertque Frédéric, il passa en France avec son disciple Thictmar, pour y recevoir des leçons d'Anselme et de Raoul qui étaient alors, dit oct auteur, les plus famcui |Hiur l’explication de l'Écriture sainte, et qu'ils éludiérent trois ans sous eux, évitant les questions curieuses et auperflues. Cf. llist. littér. de ta France, t. X, p. 170; Philip, al'b. Rome S|>ci. Hitl. Slat\, apud Boil., 17 Maii, c. 58, p. 4S, 45.

• Voir, parmi tes principaux oiivragcis, Enarrationa in Canlica, in Ptalmot, in Mattlueum, in Epiilaltu Pauli, in Apacalyptm. — Cf. D Ceillier, Histoire générale des auteurs ecclésiasli'iues, t. XIV, p, 183-184.

‘ Cf. V. Guiberti Ahbalis B. Marin' de Xovigento opéra. Paris. — Histoire littéraire de la France, t. VII, p. 89-90.

• Histoire littéraire de la France, t. X, p. 170, clc.

■ a Guillaume de Champeaux était déjà fort avancé en Igc (relativement

aucun doute, qu’il se fit ce sens théologique qu’il conserva toujours si pur et si délicat au milieu des controverses les plus variées et les plus agitées. La prudence timide d’Anselme contrastait singulièrementavec la hardiesse téméraire de Roscelin : Guillaume les corrigea l’une par l'autre, et prufitanl ainsi non-seulement des qualités, mais même des défauts de ses maîtres, il arriva à équilibrer son esprit et à lui imposer une marche également éloignée et de la routine ignorante cl de la nouveauté erronée. L’esprit de Roscelin le sauvegardait contre l'obscurantisme, et celui d'Anselme contre l’hérésie. Le premier lui avait appris que, si la vérité comprise donne la vie, la vérité sur laquelle on ne réfléchit pas laisse morts les esprits où elle habile. Le second l’avait pénétré de cet enseignement que Bûchez a si bien traduit dans celte phrase : « Toute tentative qui brise avec la tradition ou qui ne s’y rattache pas est pne tentative nulle et toujours absurde ; il faut la conserver religieusement, se bornant 'à faire le travail qui doit séparer le vrai du faux, le bien du mal'. »

Telles sont les trois phases que traversa Guillaume de Champeaux dans son éducation. Il sut les compléter toutes les trois, en prenant dans chacune ce que Dieu y avait mis de vrai et de juste.

Or, l’évéque qui gouvernait alors l'Église de Paris se nommait Foulques I"(1102-H04). Élevésurce siège éminent par suite de l’activité intelligente avec laquelle il avait administré les affaires du diocèse pendant le voyage de son prédécesseur, Guillaume do .Montfort, à Rome et à Jérusa-

à l'âge ordinairn des éludianU) cl avait enseigné la pliilosophic à Paris avec applaudissement, lorsqu'il alla â Laon se mettre au nombre dos disciples d'Anselnie. a'/A/d, — Cf. Morin, de Peanit., c. ^2, n* 8.

* Bûchez, Traita complet de phUotophie, préface, p. xiv.

SES PREMIÈRES ÉTUDES ET SOS l'ROKKSSORAT.

RI

lem', Foulques était doué d'un grand esprit dé discernement et d'une profonde connaissance du clergé de son diocèse. Il avait déjà apprécié Guillaume avant son départ pour l’école de Laon. Dès qu’il le revit à son retour, il fut frappé de ses progrès considérables et de l'universalilé de sa science, et, non content de le nommer au premier arcbidiaconé du diocèse, il le mit encore à la tête de toutes les écoles de Paris’. C'était au commencement de l'année HOi'.’. A partir de ce moment, sous l'activité féconde de Guillaume de Champeaux, tout ^zrandit dans les écoles. La métaphysique surtout prend un développement considérable, qu'il importe souverainement de suivre pas à pas avec la plus grande exactitude ; car rien de ce qui touche , à la métaphysique n'est indifférent au progrès de l’esprit humain. Quand la métaphysique disparait, les idées élevées s'abaissent, riiahitude de prendre la vie par les principes cesse, et les caractères abâtardis ne savent plus regarder qu’au travers des jouissances. « Pour les esprits frivoles, disait Émile Saisset, In métaphysique obscurcit toutes les questions ; mais c'est elle au fond qui les éclaire ‘. »

Pour comprendre toute l’étendue du rôle philosophi(|ue de Guillaume de Champeaux, il faut distinguer son système et sa méthode. Par système, on entend le corps même de la doctrine; par méthode, l’ensemble des procédés employés pour résoudre les questions, plus encore <pie l'ordre dans

‘ Cf. Gall. Chrisüana, t. Vit, col. SS-.W.

* m Sub Aiisclmo Guillelmus inagnos cum feettftset pro;rressus, Ecc!csiæ Pari' >ienflis crealusesi arcbuUaconus. a Cf. GaU. ChrUiiana. — Pierre Gantier pen<e IV-v^quc Galon qui lui conb'ra rarcliidiucom'.

5 Voir la Chronique de Laiidulpho. — M. Ihuréau, ouvr, citét 1. 1, p. ‘223.

» Estais de philosophie et de religion au dix-neuvième siècle, p. 93 ; Paris, édil. Charpcniier, 18i5. ,

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lequel on range ses pensées, et nullement tel ou tel de ces procédés expéditifs, soit pour connaître soit pour enseigner, dont on a la passion aujourd'hui et qu’on ose décorer du nom de méthodes.

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