CHAPITRE III
MBTHODB PHlLOSOPil IQUC DE GVILLAUHE DE CHAMPEAl X
1. La qticsilon do la méthode. — Le crUerium. — ' II. Le ^Ologi.tine : son fumloiueiit, blructuro. ses rèj;les, >«n iinportaiire. — Le R. P. rii-atr)’ et M. Cousin. — lil. Comment l'on va üo Tinrouiiu au connu. — GuÜbumc de Chatiipcaux ci Li srieticu du moyen terme. — L'cxteiHion du pn>cô<!é dédurtif. — Le priucipe dr l'identité lojiique. — La N]>iVulalton et l’etpt’Tience. *— IV. Lc< trois fomu*'- du procédé déductif: le 'yllogisme proprement dit, l'indurlioii et l’analogie. — Les deux écoles ïnudeme'; ré|»onsc au R. I*. Gralry.
Rien n’est grave comme la question de la méthode. Elle est vaste comme la vie, a-t-on dit ; en effet, elle embrasse tout, la réalité métaphysique et la réalité physique, l être matériel et l'être spirituel, le naturel, le surnaturel el leur lien'. La méthode est la base de tout dévclopcment humain; et chaque progrès de l’humanité est attaché à un renouvellement de la méthode*. Pourquoi Thalès a-t-il eu dans l'antiquité un nom si grand '] Parce qu'il a donné une réponse à la question de la méthode. Dans les temps modernes, d’où vient la gloire de Bacon, sinon de ce
* Voirdr Strad^i, F.uai d'un ullimum orgauum ou coutlilulion rcii'uUfiqtu de la méthode; Paris, Hachette, 2 vol., t. [, iirfrace.
* Ibid., 1. 1, p. 128 ; t II. p. «0 et 477.
qu’il n formule la méthode experimentale dans les sciences physiques? Comment Descaries a l-il remué le monde philosophique, sinon on écrivant son Discours sur la méthode! N’esl-ce pas celte même question qui amena Malebranche à écrire la Recherche de la vérité? Spinoza n’ignorait pas non plus qu'il n’y a point en philosophie de problème antérieur à celui de la méthode. La constitution de l’entendement humain, l’ordre légitime de ses opérations, la loi fondamentale qui doit les régler, tous ces grands objets avaient occupé ses premières méditations et il ne cessa de s’en inquiéter pendant toute sa vie. .Vvant d écrire son Éthique il avait jeté les hases d’un traité complet sur la méthode', ouvrage informe, plusieurs fois abandonné et repris sans jamais avoir été achevé, où toutefois les vues générales de Spinoza sont suffisamment indiquées à des yeux attentifs par des traits d’une force et d’une hardiesse singulières*. Plus tard, Locke s’imposa le même travail dans son Essai sur rentendemetU humain. Leibnitz écrivit à son tour des règles pour la direction de l’esprit. Kant composa sa Critique de la raison pure, Hegel sa Logique et sa Phénoménologie de l'esprit. De nos jours des hommes éminents, M. Ch. .tourdaiii’et M. Nourrisson* ont eu la même préoccujialion. Kn 1865, M. Duhamel composa son travail sur les Méthodes dans les sciences de ra'isonnement. Un autre penseur publia, sous le
* De inUUeciuê emendatione. Voir les Opéra poithuma , p. *254, et le • t. Ill de la IradiicUon Sai^set, édit. Cliarpenlier, 1H62.
* Voir Essai de philosophie religieuse, par Émile Saissel, 3* élude, t. 1,
* p. 151, l'dil. Charpcnlier, 1K62.
^ Philosophie de sainSThotmas d'Aquin, ouvrage couronné par rim^litut impérial de France, t. Il, p. 503 et suiv.; Ilacliclte, 1858.
* Philosophie de saint Augustin, ouvrage couronné par rAcadémic des idcnces morales el politi(|ues, I. II, ch. ni; l. 11, p. 282 et suit.; Didier,
DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX
pseudonyme de J. de Strada, un Essai d'un ultimum organum, dont nous n’avons encore que les deux premiers volumes sur les bases de la métaphysique : ce dernidP ouvrage, quoique d'une science équivoque, d’un style confus et d’un talent aussi excentrique que réel, correspond cependant à un besoin actuel des esprits. Il serait donc intéressant et utile de rechercher comment, aux onzième et douzième siècles, on essayait de donner la solution que tant d'intelligences éminentes ont clierchéc : peut-être le passé éclairera-t-il le présent.
Commençons par la méthode philosophique. C’est elle, en effet, qui domina dans l'école de Notre-Dame.
La méthode philosophique est l’art de conduire l'intelligence à la vérité ; elle donne donc le triple moyen de la distinguer d’avec l’erreur lorsque celle-ci lutte contre elle, de la découvrir lorsqu’elle est inconnue et de la démontrer lorsqu'elle est obscure. Or, ce à quoi l’on distingue la vérité de l’erreur se nomme le n iterium, et ce par quoi on la découvre et la démontre se nomme l'instrument logique. Par conséquent la notion du critérium est la première partie de la méthode. De même que « les faux critériums sont les mauvais génies qui poussent à l’abîme des découragements, de l'abaissement et des esclavages;» ainsi a tous les grands désordres de l’esprit et des sociétés ne sont guérissables que par le critérium ' ». Mais ce critérium vrai, quel est-il? Est-ce le témoignage des sens, comme l’ont prétendu les épicuriens et les sensualistes? Est-ce le témoignage des hommes, comme l'a soutenu Sénèque* et comme l'a répété la Mennais'l Non; parce que,
' H. J. de Strada, ourr. ciU, t. Il, p. 459; t. I, p. 80.
* O Apud noa TeritaiU argumentutn est aliquid omnibua vidsri. a Epitt . 117; etc.
8Ü MÉTHODE PHILOSOPHIOHE
si c’était le consentement universel, considéré foniiellenient, il faudrait douter de la lumière intrinsèque des choses: Et de fait, priout où le consentement universel est regardé comme la base et la marque première de la vérité, partout aussi règne l’aflaissement de l’esprit. La lumière matérielle ne se fait-elle, pas asser. sentir pour se faire distinguer elle-niéme des ténèbres? De même, pour que la vérité se fasse reconnaître, il lui suffit de la clarté qui l'environne. Les yeux peuvent-ils ne pas voir, lorsqu'étant ouverts ils sont frappés par la lumière du soleil'.' De même, l’âine peut-elle ne pas se rendre à la vérité, lorsque la vérité rayonne sur elle? Or, ce rayonnement de la vérité sur l’es|»ril s'a|)pelle j’évidcnce. Donc l’évidence est le critérium de la vérité, comme la perception claire est le critérium de la certitude.
Telle est la doctrine de toute l’école cartésienne. Itossuet dit : « ,La vraie règle de bien juger est de ne juger que(|uand on voit clair*. » Selon Spinoza, c’est le fait d'un sophiste ou le caprice d’un esprit malade de chercher une règle de vérité plus certaine qu’une idée claire et distincte. I.a lumière se montre elle-même en montrant tout le reste, et elle se fait distinguer des ténèbres. Ainsi la vérité est sa marque à ellc-inême et la marque du faux’. .Avant Kossiiet et avant Spinoza, Descartes avait prononcé ce mot qui, depuis lors, est devenu sacramentel dans l’École ; « Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle; c’està-dire éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à
‘ Connaïuatice de Dieu et de toi-même, cli. i.§10.
* Voir l'Intru<luction de Saisset nux Œuvres de Spinoza, p. 15i.
DE GUILUUIIE DE CHAMPEAUX
mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute »
Mais, avant Descartes, personne n'a-t-il parlé dans le même sens ? A voir l’enthousiasme que ce mot a excité dans le monde philosophique, on dirait que Descaries en est l’inventeur. Et cependant, comme Bacon, Descartes a eu scs prédécesseurs. « L’éternel honneur de Descaries, dit Saisset, c’est d’avoir accompli ce grand ouvrage que les siècles avaient préparé*. » En effet, cinq siècles auparavant, Abélard écrivait en tête de scs travau.x : « Quand il s’agit de la vérité et de la science, j’obéis non à l’usage mais à la raison'. » Et à son tour, Abélard, pour parler ainsi, n’avait-il été inspiré de personne? Ce maître qui ne se contentait pas de l’inslruire dans ses cours publics, mais qui, pour mieux façonner son esprit, lui avait encore donné une place sous son toit et à sa table*, n’avait-il pas contribué à lui faire regarder l'évidence comme le seul critérium de la vérité? Sans aucun doute, Guillaume de Champeaux a travaillé à l'éclaircissement de la notion du véritable critérium. Il ne pouvait pas l’éviter, lui qui avait assisté sérieusement aux leçons de Roscelin et d'Anselme de Laon, .\nselme avait un enseignement supérieur à sa méthode : son enseignement était une compilation des vérités qui avaient eu cours dans les siècles chrétiens; sa méthode, pc\i amie de la discussion, procédait presque exclusivement par voie d’autorité et se rapprochait, par la force de scs principes, sinon de ce lidéismc absolu qui déprime la raison, du moins de ce lidéismc mitigé qui ne sait
* Œuvrex <le Descartes, étlit. de M. Cousin, l. I, p. lit.
* E. Satsscl, Ktmi» de. philoxophie et de religion au dix-neuvième siècle, pape 12.
' Akel. Epist. I, p. 8.
* Voir Histoire littéraire de la france, l. XII, p. 80.
88 MËTIIUDE PHILOSÜNIIQl’E
I honorer praliqucmenl qu’en n’en faisant pas usage. Rosceliii au contraire avait une mélliüde supérieure à sou enseignement : son enseignement consistait dans le nominalisme et le trithéisme, et sa méthode dans la recherche de l’évidence. Or, quand on étudie les ouvrages de Guillaume de Ghampeaux, surtout ses Sentences., son Dialogue et ses Fragments inédits, 'on s'ajierçoit bientôt qu’il avait fait de l eclectisme pour prendre dans Anselme ce qu il avait rejeté dans Roscelin et dans Rosceliii ce qu’il n'avait pu accepter dans Anselme : en elTet, autant il avait d'attrait pour renseignement et le fond doctrinal d’Anselme, autant il en avait peu pour sa méthode; et, au contraire, autant il répugnait au système soit philoso])hique soit théologique de Rosccltii, autant il inclinait vers sa méthode. Telle est la première mise au jour de ce qu'on a appelé le principe cartésien dans la question du critérium. Avant Roscelin et • Guillaume de Chanq)eaux ce principe e.xiste, mais enfoui. Scot Krigène Ta pressenti plutôt qu’exprimé. Ce n'est que depuis l'apparition de ces deux philosophes qu’il a passé dans l’enseignement, et y a pris cette forme lixe que les siècles suivants n'ont fait que con.server et perfectionner.
Mais il ne suffit pas de connaître la marque de la vérité, il faut encore connaître la vérité elle-même, c’est-àdire la découvrir et la démontrer. C’est pourquoi il y a dans la question de la méthode une seconde partie, celle qui traite de rmstrument logique.
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DE GUILLAUHE DE CHAMPEAUX
Quelle part Guillaume de Champeaux a-t-il pris dans la solution de cette seconde diflicultê? Il précisa la science du moyen terme dans le raisonnement et organisa le syllogisme avec l'exactitude d’une véritable géométrie intellectuelle. Sans doute il y a une dill'érence entre le sublime et ce que Saisset appelait avec une ironie légèrement malicieuse « les innocentes beautés du syllogisme'; nnéanmoins, avec Leibnitz, « je liens que l’invention de la forme des syllogismes est une des plus belles de l'esprit bumain et même des plus considérables’. » Rien, en effet, n’est gr.aiid que dans l'unité et par l’imité, ür, qu’est-ce que le syllogisme, sinon rinstrumcnl par lequel les vérités éparses et les intelligences divisées sont ramenées, celles-là à l'identité, cellesci à l’unité ? Tout jiroclame l'unité dans le syllogisme. — Son fondement, c’est cet axiome : deux termes identiques à un troisième sont identiques entre eux, quæ sunt eadem uni tertio sunt eadem inter se. — Sa structure consiste en trois termes et en trois propositions ; de ces propositions la première pose l'unité du troisième terme et du premier, c’està-dire l’unité du moyen avec le grand extrême, appelé aussi attribut ou premier terme; la deuxième, l’unité du deuxième terme et du troisième, c’est-à-direl unité du petit extrême,
‘ Kuais de philctophie et de religion au dix-neuviéme tUcle, p. 20. Paris, 1815,
* Leibiiiix, nouveaux Essais, IV, c. xrii. Voir aussi sa Lettre à \Vtgner, publiée par M. Erdmann, Berlin, 1810, p. cl par le R. P. Gratry, loOgique, 1. 1, p. ‘i77.
MÉTHODE PHILOSOI'IIIQUE
oppelé aussi sujet ou deuxième terme, avec le moyen; la troisième, l'iinitc des deux premiers termes entre eux, c’est-à-dire du sujet et de l’atlrilmt*. Le syllogisme cherche donc à voir « la consubstantialité dans la distinction et la distinction dans la consubstantialité’, » puisqu'il unit dans sa conclusion deux termes qui ont d'abord été unis dans ses prémisses avec un troisième terme. — tjuant à ses règles, .4ristote en donne huit, Port-Royal et Bossuet six, Luler et Goiidin (piatrc ; or tontes ces règles, se réduisant à dire que rime des deux prémisses doit renfermer la conclusion et l'autre la faire voir, peuvent se ramener à ces trois mots, ipii dans leur simplicité et leur profondeur sont la loi dernière de tout ce qui est : tues unlm suxt. Dieu est, et il est une seule nature en trois personnes. Cette unité dénaturé et eetle trinilé de personnes sont le modèle et la lo* de toute raison créée, |)arce que toute raison créée, étant une participation de la raison incréée, ne saurait vivre qu'en participant à la vie de Celui qui est un dans sa nature tout en étant trois dans scs personnes. « La vie de Dieu, dit le R. P. Gratry, est comme une éternelle proposition. Le principe s’exprime par son verbe, et le principe et le verbe s’aftirment l’un de l’autre comme égaux, comme un même être dans l'unité du troisième terme qui procède des deux, qui aflirme le second du premier comme le premier du second. Et réternellc et immuable durée de cette divine proposition, est le modèle des déductions indélinies, que la raison tire d’une pro|)Osition par voie d'identité.
* I,c IL V. Gratry, lA)gÎQue^ I. III. ch. i, t. î. p. 275 et siiiv. — l/nUrilml de la conclusion se n«)inme le grand extrême, parce que l'atti ibul a plus d'extension que le sujet. c’csUvdire sVierid à un plus grand nombre d'individus; le sujet de la conclusion s’appelle petit extrême ; et le Irotsiènie terme, qui unit les deux autres par les prr'tnissci>, se nomme moijeu terme, parce
est le lien des deux autres.
* M/rf., I. Ill.ch.iv, n- II.
DE (imiAlIJIE DE CHASPEAUX.
« Or, ces opérations même de la pensée, qui ont leur modèle éternel et parfait, ainsi que leur cause première en Dieu, ont, dans la vie totale de l’âme, qui est l’image de la vie de Dieu, leur cause seconde, leur modèle secondaire et imparfait. L’âme, dans son incomplète trinité, cherche incessamment, par toute sa vie, à exprimer l'invisible richesse de sa racine, de son être caché et de son fonds, et à ramener à son être, par son amour et par sa volonté, tout ce qu’elle voit en elle. C’est là le continuel propos de la vie, dans l’ame totale ; propos et mouvement dont à son tour chaque petit mouvement lumineux de la pensée est une image, la même loi se répétant toujours dans toutes les sphères*. »
Pour bien comprendre cette haute doctrine, il faut se souvenir (pie tontes les vérités sont identiques en Dieu, et conséquemment identiques dans leur notion première, qui n’est pas autre que la notion de l’étre, car l’étrc intelligible est la substance logique de toutes les idées secondaires, comme les idées secondaires ne sont que des modificntions plus ou moins déterminées de l’idée d'étre’. Voilà pourquoi le syllogisme a une si grande importance dans la connaissance de la vérité. « Il est impossible, dit M. Cousin, que la forme de la pensée n’influe pas sur la pensée elle-même, et que la décomposition du raisonnement dans les trois termes qui le constituent ne rende pas plus distincte et plus sûre la perception des ra|)ports de convenance et dedisconveiiance qui les unissent et les séparent. Amenées ainsi face à face, la majeure, la mineure et la conséquence manifestent
* I.c R. 1’. Gr«try, Ijogiquf. 1. MI. ch, ic, n* VI ; l I. p. 397-598.
^ C'ost ce Mini Thomas a enseigné forniellement au mùcIc suivant ; A !d quod primo catiit in inteliectuiii est ens ; undc unicuiqiie npprehenso a nobis sttribiiimus quod sit ens. el per con5cquens quod ait unum et bonum, qu» convçrlunlur cum ente. » Sumnix theol. !• Il“, lv, 4, ad. 1.
d'elles-mémes leurs vrais rapports, et la seule vertu de leur énumération précise et de leur disposition régulière s’oppose à l’introduction de rapports trop chimériques, et dissipe les à peu près et les fantômes dont l’imagination remplit les intervalles du raisonnement. La rigueur de la forme se réfléchit sur l’opération qu'elle exprime ; elle se rommunique à la langue du raisonnement, et bientôt à la langue générale elle-même. De là, peu à peu des habitudes de sévérité et de précision qui passent dans tous les ouvrages d'esprit, et influent puissamment sur le développement ilcrintelligenoc'. » Donc Guillaume de Champeaux a rendu un service éminent au progrès de la science, en régularisant et en répandant l'usage du syllogisme, puisque par là il a dirigé les esprits avec une exactitude géométrique vers l’identité logique des conceptions, et conséquemment vers le but final des intelligences ; car si la vérité nous paraît multi|)le, c'est que nous sommes infirmes et étroits, tandis que, lorsque nous la saisissons dans son unité objective, c'est que nous sommes aussi vastes et aussi grands qu elle.
Mais ce n’est là que le premier point de vue auquel s’est placé Guillaume de Champeaux dans cette question de dialectique. Il en est un autre plus significatif et qui cependant est resté à peu près inaperçu. Quoiqu’on ne connût pas à cette époque tous les ouvrages de Platon, on connaissait cependant, soit directement par quelques-uns d’entre
* H. Cousin, Uitt((ire de la philaeopliie au dix-huüiime lUcle, U* leton.
DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX
€ux‘, soit indirectement par quelques ouvrages d’Aristote*, sa méthode dialectique. Platon était de ces âmes à qui rien de fini et d'imparfait ne peut sufUre et qui ne savent se rassasier que là où il n'y a pas de limite. Celui, dit Sais* sel’, qui, pressé d’une inquiétude sublime, se détourne sans effort de la scène mobile de l'univers et rentre en soi-méine pour s’y recueillir dans le sentiment de sa propre existence, déjà moins fragile que celle des phénomènes du dehors, pour trouver dans son ùme l’empreinte plus durable et plus profonde d'une beauté plus pure, quoique encore bien imparfaite ; celui qui , s'uttachant ainsi à des objets de plus en plus simples, de plus en ]ilus stables, de moins en moins sujets aux limitations de l’espace et aux vicissitudes du temps, monte sans relâche et sans faiblesse le.s degrés de cette échelle de perfection, sentant s’allumer ses désirs et croître ses ailes à mesure qu’il s’élève, est incapable de s'arrêter et de trouver le repos, si ce n’est au sein d'une perfection absolue, d'une beauté sans souillure et sans tache qu’aucun souffle mortel ne saurait ternir, d’une existence qu'aucune limite ne borne, qu'aucune durée ne mesure, qu'aucun espace ne circonscrit; celui-là, suivant Platon, est le vrai dialecticien’.
Or, Guillaume ne dit pas un mot do celte méthode, du moins dans les ouvrages qui nous restent de lui. Lu silence aussi profond, sur un sujet aussi grave, dans des circon-
' Cr. le Timée expliqué par Clialcldius ; la République, lea Ijois el le Timée traduila en arabe par Honain-ben-lsak.
* On connaiasall alors la collection de l’Organon,c eti-i-tiire lea Catégories V Interprétation, les deux Analytiques, les Topiques et les Sophismes. — Cf. Recherches sur les traductions d’Aristote.
’ Kssais sur la philosophie et la religion au dix -neuvième siècle, p. 1Ü2-10Ô.
‘ Cf. le Phédon, trad. franç., 1, 302; la République, I. VII, Irad. Cousin. I. X, p. lui, 1UÔ, el liv. VI, trad. frang., t. X, p. 61, 62.
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stances où rien ne le permet, et de ia part d’un liomme qui travaille la dialectique avec tant d'ardeur, ne saurait être un silence ordinaire et sans valeur. Évidemment c'est un silence réfléchi et qui malgré lui prodame une idée ; il peut être un tort et une erreur, mais à coup sùr il n'est pas une lacune. Cette idée qui retentit en lui triompha sans mot dire, tant qu’Âristote fut le seul maître de l’école; mais dès que Platon vint sérieusement lui disputer l'empire, elle sortit de son état de victoire inconsciente et se formula dans cette parole, aujourd’hui si suspecte chez les cartésiens*: « La philosophie est essentiellement une déduction », non pas une déduction à priori, comme l’a soutenu Spinoza*, mais une déduction reposant à la fois sur l’observation et sur la raison. Cette doctrine, si en harmonie avec la théorie de Guillaume de Champeaux sur le syllogisme et du reste avec tout son système de réalisme, n’a nullement empêche qu'un le proclamât le premier dialecticien de son temps. Cependant, à cause des débats qui ont dans la suite éclaté sur cesujet, voyons si la vérité n’a pas nui à sa gloire.
La doctrine que nous attribuons à Guillaume de Champeaux, soit à cause de son silence sur le procédé platonicien, soit à cause de l’enseignement immédiatement subséquent des écoles qui avait son origine en lui, consiste donc:
* c I<c raisonnement, tout infaillible qu'il soit, est un prociVIé aveugle. Il eipliquc le fait par sa loi, mais il n'explique pas celte loi. Il établit la con» séquence par les principes; mais les principes eux -mêmes, il les accepte sans les établir. Il fait de nos pens«''es^ une chaîne d'uno régularité pariaitc, mais il n'en peut fixer le premier anneau. » Saissel, Introtlucl. aux Œuvres deSpinoxa, édit. 1861, p. 19.
Voir ù ce sujet J. Y.in llelmoiU Opéra, Lugdiini, 1(»55, in-M., p. 27, IjOgica inutilis. — Bacon, Instauratio magna, préface; I^ovum organum, i. I. aph. 15 et 1 i. — Üesc.iries, Discourt sur ta méthode. II ; Principes de phi^ losophie. poîtsim. — Cf. Bûchez. Logique, parlic crilique, Î^XIII. Essai d'un Traité comptet de philosophie. 1. 1. p. 382 et suiv.
~ Voir Saisset. Essai de philosophie religieuse, 3* étude, 1. 1, p. 120.
DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX. 9.‘
1° eo ce que le syllogisme, l'induction et l'analogie ne .sont que trois formes du procédé déductif; 2° en ce que le procédé déductif est le seul qui mène la raison humaine à In connaissance des vérités non évidentes par elles-mêmes.
Il faut distinguer, en effet, les vérités évidentes par elles-mêmes et les vérités non évidentes par elles-mêmes : les premières sont celles que notre intelligence, à cause de leur grande simplicité intrinsèque, saisit dès la première intuition ; les secondes sont celles qui, à cause de leur complexité, ont besoin, pour être comprises, d'être divisées et ramenées à la lumière simple. Si donc le complexe n'est susceptible d’être connu que par le simple, il est manifeste que les vérités non évidentes par elles-mêmes ne sauraient être connues que par les vérités évidentes. La difficulté ne porte donc ni sur le complexe ni sur le simple, mais sur la réduction du complexe au simple. Voilà pourquoi Guillaume de Champeaux, avec cette profondeur et cette sûreté de coup d’tt'il qui le caractérisent, a dirigé tous les efforts de sa pensée, non pas sur les termes extrêmes, mais sur le moyen terme', c'est-à-dire sur la lumière intermédiaire qui fait comme le pont, soit entre les deux premiers termes, soit entre la majeure et la conclusion, et qui seule peut faire passer notre esprit d'une vérité connue à une vérité inconnue.
Or, pour Guillaume de Champeaux, la science du moyen terme et de la lumière intermédiaire avaitpour base l'identité logique du complexe et du simple, de l’obscur et de
* Joan. Soresb.y Metalogicus, I. III, c. ii : c Vcrsalur in lils inTcntiooU mâteria quam hilaris mamoriæ Guilielmus do CampellU, postmodum Citalauneijsis episcopus, definÎTit, etsi non perfccle, ease acientiam reperiaodi medium terminum, et inde eliciendi argumentum. Cum eniin de inba.‘rentia dubitatur, necestarium cat aliquod inquiri medium, cujiis ioterreulu copu> lentur extrema : «|ua speculatione an aliqtia subtiUor et ad rem efficacior luerit, non facile dixerim. a
!K) ÎIÉTIIODE PHILOSOPHIQUE
l’évident, de la conclusion et du principe. Ou bien la connaissance de la conclusion, au lieu de dépendre de la connaissance du principe, ne fait que lui succéder dans notre esprit; ou bien, non-seulement elle lui succède, mais encore elle en dépend. Dans le premier cas, la connaissance du principe n’est que l’occasion de la connaissance de la la conclusion, mais elle n’en est pas la source ; il n’y a pas dérivai ion de celle-là à celle-ci, il n’y a que succession de celle-ci à celle-là. Dans le second cas, au contraire, il y a véritable dérivation, le principe est une source, la conclusion un ruisseau. Or, si l’on rejette la dérivation pour n’admettre que la succession, il est évident que l’esprit, en arrivant à la connaissance de la seconde vérilé, possède une lumière qui n’était nullement contenue dans la première, et dès lors où est la raison de cette nouvelle connaissance? est-ce la première? nullement, car la première n'a que la force d’une occasion, mais non la force d’une cause : de là un grand embarras, pour ne pas dire une impossibilité complète, d’expliquer la connaissance de la seconde vérilé ; un se contente alors de dire que ce second jugement est un acte de fui ou un acte procédant de l'instinct et de la nécessité de la nature. Si cette solution répugne, si l’on pense que ce second jugement, étant un jugement raisonnable, doit être plus qu’un acte de foi ou d’instinct, mais un acte accompli dans une évidence véritable quoique discursive, alors il faut évidemment admettre que ce second jugement a sa raison dans le premier et qu’il en procède par voie d’identité.
C’est ainsi que Guillaume de Champeaux était amené à soutenir que le procédé déductif est le seul qui conduise réellement la raison humaine à la connaissance des vérités non évidentes par elles-mêmes. La notion de l’étre, disait-on, se
DE GUILLAUME DE JCHAMPEAUX
trouve dans toute idée, tellement que toute idée n’est qu’une modiGcation de ridéed’êtrc; demcme, le verbe être se trouve dans tout jugement, et c'est par la seule force de sa lumière que l’esprit passe du sujet à l’attribut ; dès lors, pourquoi le raisonnement, qui n’est qu’un composé de trois jugements, comme le jugement n’est lui-méme qu’un composé de trois idées, ne reposerait-il par comme eux sur la loi de l’idenlité? Telle était la doctrine admise et enseignée sous Guillaume de Champeaux. Saint Thomas ne fit que la rendre plus explicite Ce n’est que plus tard , lorsque les esprits se relâchèrent et abandonnèrent les rigueurs du syllogisme, que l’on dénatura la notion et le rôle de l’identité comme méthode dialectique. On connaît les moqueries de Locke dans son Essai sur l'eiitendemeut humain. Pour lui, les axiomes sont des propositions frivoles et purement verbales, parce que ce sont des propositions identiques : « Qu’on répète, dit-il, tant qu’on voudra, que ce qui est un est un,... que la volonté est la volonté,... qu’une loi est une loi.... C’est faire justement comme un singe qui s’amuserait à jeter une huître d’une main à l’autre, et qui, s’il avait des mots, pourrait sans doute dire: l’huître dans ma main droite est le sujet, et l’huître dans ma main gauche est l’attribut, et former par ce moyen cette proposition évidente : riiuître est l'huître’. » Que Locke n’eüt-il été entendu de Jean de Salisbury ! Le spirituel évêque de Chartres, qui avait son franc parler, comme nous le verrons plus tard, n’eût pas manqué de lui faire une ré|)onse dans
* Cf. Sum. lheol. I, xiv. 1 1, in corp.: « Ea qmc seorsim et diTi-xim Intelligimus, oportet nos in unum retligore per modiim compositionis vel divisionLs, enunlialioncm formamlo. « — !. xiii, 12, in cor]).: « In qualibet proposilionc affimialiva Tera o|Mniel qiiod pra*dicaium et subjectum significent idem êi cunilnm rem aliqiio modo et dinersum secundum rationem- .ldentitatem rei tignificat inlelleclus per iptam composititmem, a etc., etc.
* Estai sur l'entendement humain, I. IV, cli. viii.
98 MÉTHODE l'IllLOSOPllIQUE
laquelle l'idcntilc de riniître cl de son critique eût clé signalée. Quant à Guillaume de Champeaux, il était d'un caractère trop grave pour se laisser aller aux répliques de Jean de Salisbury, et sans doulc il eût fait justice de ces bouiïunneries à la façon des Leibnitz, des Cousin et des Ilosmini*.
Cependant, qu’on le remarque bien, Guillaume de Champeaux n’étendait nullement outre mesure, pas plus en logique qu’en [ihysique, la doctrine de l'idcnlilé. S’il admettait la raison, scs écrits nous prouvent qu’il admettait aussi l’expérience ; et meme, dans ses raisonnements il y avait à côté du principe formé par la raison spéculative, une donnée tirée de l’observation; et c’est par l’union féconde de ces deux éléments qu'il arrivait, sous la lumière du principe d’identité, à la connaissance de la vérité qu’il cherchait. Selon lui, comme selon les grands docteurs scolastiques qui ont été élevés dans sa doctrine, la philosophie, n’était pas seulement dêmonstralive^ mais encore ittqukilive^ ; et tout en soutenant que la loi de la raison humaine est d’aller du connu à l'inconnu par un procédé essentiellement déductif, il prétendait maintenir à l’induction toute sa force ; et voici comment.
' Cf. Lioliiiii, A'oMWflM.r Estais, 1. IV, cli. ii. — Couiin, Ilisl. delà philos, ail dix-huit iime siècle, ’Z4' lei;on. — llo«niiiii, Eouv. Essai, ^ecl. IV, ch. ni.
^ l.c P. Ventura s'csl «lune mépris, loraqii'ii a prétendu rc.,tcr lidéle à la doctrine de» scolastiques en enseignant le contraire. Cf. De ilielhodo pliilosophandi, Romae. 1SÏ8. in-8; la liaison pliilosophiijiie et la raison catlioligue, Paris, IS.Vi-l85ô, 'i vol. in-8. — Rien de plu» cuniniun ches eux que ces mots : Iiivesligatio, iiiquitUioiii rutionis pervium, etc.
DE GUILUÜME DE CIIAMI'EAEX.
OU
D'une pari, on ne peut distinguer, au point de vue de la classification, que le particulier et le général, l’individu et l’espèce. D’autre part, au point de vue du procédé, on ne peut aller en toute rigueur que de l'individu à l’espèce, de l’espèce à l’individu, ou bien de l'espèce à l’espèce et de l’individu à l’individu. Mais aller de l’individu à l’individu est une marche illogique, parce qu’elle n’est appuyée sur aucun principe suffisant. Restent donc trois marches possibles, à savoir ; le syllogisme, qui va île l’espèce à l’individu, c’est-à-dire, du général au particulier; par exemple, tout homme est raisonnable, donc Pierre est raisonnable : l’induction, qui va de l'individu à l’espèce, c’est-à-dire du particulier au général ; par exemple, Pierre rit, Paul rit, etc., donc tous les hommes rient : enfin l’analogie, qui va de l’espèce à l’espèce, du genre au genre. Or, ces trois marches, qui sont les seuls mouvements possibles de l’esprit humain, s’accomplissent par voie d’identité, selon cette formule de l’école : in omnibus concltidilur ab identitate.
Cela est manifeste dans le syllogisme ; nous l’avons vu.
L’analogie ne se fait d’une manière logique qu'aulant X. qu’elle s’appuie sur un principe; par exemple: telles et telles espèce.s sont régies par les mêmes lois ; ou bien : le monde matériel a été fait dans une certaine proportion à l’usage du monde spirituel cl du monde divin ; ou encore : toutes les perfections qui sont dans l’effet sont dans la
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100 MÉTHODE PHII.OSOPIHQUE
cause ; etc. Que ces principes majeurs soient sous-entendus, cela arrive souvent ; mais qu'ils soient réels dans l'esprit, tout en étant sous-entendus dans le discours, cela arrive toujours. Et c'est leur force cachée qui est la vie et la solidité de l'analogie. Par conséquent l'identité logique est ici comme dans le syllogisme.
Quant à l'induction, le fait n'est pas moins certain. Platon définit l'induction « l'élan dialectique qui va des phénomènes aus idées ; » Aristote, « le passage régulier du particulier à l’universel. » En précisant davantage ces deux définitions, on arrive à dire que l'induction est l'acte par lequel l’esprit attribue à toute l’espèce ce qu’il a découvert à'essenüel dans un individu de celle espèce. Je m'explique. J'ai avec moi un homme nommé Pierre; je l'observe attentivement aujourd'hui, il est triste, et il me raconte sa tristesse; demain je l'ohserve encore, à sa tristesse d'hier a succédé la joie, et il me parle encore pour me dire sa joie ; un autre j^our il n’est ni triste ni joyeux, néanmoins il me parle encore ; bref, partout où il est, à Rome, à Paris, à Londres, à New-York, il parle; quelles que soient les circonstances où il se trouve, il parle ; la joie passe, la tristesse passe aussi, tantôt il est seul, tantôt il est en société, mais toujours il conserve la faculté de s’exprimer. 11 est clair alors que cette propriété du langage n'est pas en lui un accident, puisqu’elle ne le quitte jamais; elle tient donc à sa nature. Et comme l'espèce n'est pas autre chose que la collection des individus de la meme nature, logi(]uement je conclus que tous les êtres qui ont la même nature que Pierre, c'est-à-dire tons les hommes, ont la faculté de parler. Tel est partout le procédé inductif. Or, agir ainsi, ii’est-ce pas procéder par voie d'identité? n’estce pas faire ce raisonnement : ce qui est essentiel convient
DE GUILLAUME DB CHAMPEAUX. 101
à tous les individus qui onl la même essence ; or je vois que la. faculté de parler est une propriélé essentielle à Pierre, car j’ai constate par de nombreuses expériences qu'elle ne se manifeste pas en lui accidentellement ; donc elle convient à tous les hommes? N est-ce pas là une vraie déduction? La conclusion ne sort-elle pas réellement d’un principe de raison, par le moyen d’une donnée c.xpérimentale ? — Et ce que je dis de l’essence, je puis également le dire de la loi. — Donc l’induction est un raisonnement qui se fait par voie d’identité.
De nos jours, de nombreuses éludes ont été faites sur l'induction. Ont-elles infirmé la valeur de la doctrine qu’a enseignée Guillaume de Cliampeaux dans les écoles de Paris, et qui a été continuée après lui dans les plus beaux siècles et p.ir les plus habiles métaphysiciens? Nous n'oserions le croire, alors même que nous ne serions pas appuyé par des hommes tels que .1. de .Maistre, M. Ravaisson, M Rar- Ihélemy Sainl-llilairc ', M. Cournol’, et plusieurs autres’.
* Voir la I/igiqM ti' Aristote, Inuluile en français pour la premicre fois, 4vol. in-8 I8r>0-lsi4; pn^facc, p. xxxi, Lvm, etc. — De la Logique d' Arü^ tote. mémoire couronne par l'instilut. 2 vol. in>8, 18Ô8.
* Voir HstaU sur les fondements de nos connaissances et sur lescarac* tères de la critique philosophique, *2 vol. in*8, JH51 ; t. II, p. 7I>, etc.
* Voir sur cette question les ouvrages He W. Haniilton. — M. 'VaHdlnjjton, F.ssais de logique, 1857 ; De la melhode d/ductive, 1852. — M. de Strada, Kssai d'un uUimum organum, l. I, p. 24-55. — Snisset, Revue des Deux Mondes, septembre 1855. — a Pourquoi, dit U. Fi*aNck, un plirnoméne que nous avons observé une fois dans certaines circonstnnros, nou< pnrait-il devoir se reproduire encore dans des circonstances seinblaldcs? C’est que nous crovons à l'identité de la nature de.s rlioses; c’est que nous t-ommes convaincus que la même substance conserve toujours les mêmes atliibuls. Pourquoi les qualités que nous avons remarquées dans un être, soniinos-iious tentés de les rechercher dans plusieurs dont nous nu;rnienlernns pro[»ortionnellement le nombre? Parce qu'une loi irré.sstibic de notre esprit nous force à supposer une nature universelle dont participent tontes les existences particulières ; que sous les apparent es diverses qui ri.i]i{>ent nos sens, nous sommes obliiiés d'admettre un principe eK^entielIcnient un et invariable: ainsi l’unité et ridenlité, ou plutôt la notion de l’élre qui les renferme
102 MÉTHODE rilILOSOPlIIQUE
Sans aucun doule nous sommes des premiers à rendre hommage aux savants ouvrages du R. P. Gratry et deM. Apelt‘; mais, de même que nous ne saurions déprimer la raison jusqu'à rompre avec l’évidence comme critérium et à placer dans la foi la base de la perception et de l'induction*, de même nous ne saurions expliquer en dehors de la doctrine de l'identité logique aucune des opérations de la raison humaine. Si l’on afiirme que l'induction diffère précisément du syllogisme en ce qu'elle n'a pas de moyen*, non-seulement nous affirmons le contraire, mais nous le prouvons comme nous l’avons fait. Le syllogisme va du général au particulier, l’induction va du particulier au général ; mais l’un et l’autre ont un moyen pour opérer ce passage : dans l’induction ce moyen est sous-entendu, mais réel, et voilà pourquoi ceu.x qui ne sous-entendent que dans le discours et non dans l'esprit, regardent l’induction comme un syllogisme dissimulé, ou plutôt comme un syllogisme dont on aurait déplacé les prémisses. — Si l’on nous objecte qu’on ne passe pas, par voie d’identité et de déduction, du fini à l’inlini, du monde à Dieu, et que conséquemment nier le procédé de transcen-
toutes deux, tel est le principe de l’inducliou aussi bien que du raisonne* meut ddducüf. » De la certitude, rapport sur le Mémoire de M. Javai-)’^, professeur de philosophie nu college d’Alençon, p. 2i5-^i7.
Voir aussi sur cette «{ueslion (j. Whewcll. Ilisloire des sciences inductives, Ixindres, 1857, 5 vol.; traduilc en allemand par MUrow, Stuttgart, l8ÔU-l8i2. — John-Stuart Mill, .4 System of logic rationative and inductive, Londres. 5* édit. 1851.
* Le It. P. Gratry, Jjogique, Connaissant de l'âme. Connaissance de Dieu. — M. Apelt, dit 'ïheorie d;r Indiuiion, Lciplig, 185i.
* a La perception, comme le démontre Roycr-Coltard. après les Écos>ais, et comme on l'admet aujourd'hui, implique un acte de l'Ol »a/ure/, supérieur à tout raisonnement, et qu’aucun raisonnement ne peut ni ne doit vouloir remplacer, sous peine de di^lrnire la raison. Cet acte de loi atlinne l'dtrc. L'induction impliqtie un autre acte de FOI. la foi aux lois, b Le U. 1*. Gratry, Logique, Paris, 185.5, l. U, p. i9(>. Cf. p. 104.
® Le U. P. Gralry, Utgique, 1. 1, p. 70-77; l. II, p. 50.
DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX
dance, ce procédé qui n'a pour moyen que ses ailes, c'est affirmer l'athéisme* : nous répondons que les plus grands docteurs et les plus grands philosophes, les Thomas d'Aquin et les Aristote, ont démontré par voie syllogistique et rigoureusement déductive l'existence réelle de Dieu’, et que, loin d’étre accusés d’athéisme, ils ont été approuvés par le souverain l’ontifc dans l’Encyclique du 9 novembre 1846’. — Si l’on oppose que rejeter le procédé de transcendance dont il est question, c’est vouloir être et vivre comme Dieu, qui, étant « la vie, la vie même, la vie éternelle, se propose, et, si l’on peut le dire, se continue éternellement et se déduit éternellement* : » nous nous permettons de faire observer que ce n’est pas ici une question de morale, mais de logique stricte ; qu’il ne s’agit ni d’orgueil vis-à-vis de soi, ni de rébellion contre la vérité; et que, si la vie en tant que vie est la raison de la déduction, l’homme doit toujours procéder par voie d’identité et de déduction, parce qu’il est toujours vivant, toujours participant de Dieu, toujours son image, imparfaite il est vrai, mais réelle et réellement vivante, et cela par le fond de son essence.
Toutefois n’oublions pas que nous ne sommes encore qu’à l'époque des germes, que tout travaille et se forme, mais que rien n’est complètement formé : la doctrine du critérium, tout en étant exacte, n’a pas encore sa formule definitive; la doctrine de l'identité n’est qu'une vaste ébau-
* R. P. Gralry, I/tgique, 1. 1, p. 371^.
* C'e>t au$.«i sur le principe de causalité que Guillaume de Champeaux s’appuie pour dénioutrer rexistcncc et les attributs de Dieu. Voir le P' des Fragments int'dits : De essentia et de snOstantia Üei et de tritfns ejus pertonh.
* Voir la II* et la IV* proposition.
* U. P. Gralry, tjtgiquCt l- I| P-
104 MÉTHODE PIIILOSOPHIQI’E DE CIII.UUME DE CHAMPEAUX, che, attendant quelque main de génie qui l'achève dans l’ordre logique comme dans l’ordre physique ; les esprits sont un creuset où la dialectique s’élabore comme une chimie intellectuelle et se dégage des arguties que lui ont fait subir les grammairiens' ; l’art du raisonnement cherche à se transformer en science ; Aristote avec ses prédicaments apprend à distinguer et à classer les différents concepts de l’esprit, en attendant que Kant, cet homme qui a été appelé le plus grand philosophe des temps anciens et modernes, apparaisse avec ses catégories et ses formes.
Tel est l’état dans lequel se trouvait la question de la méthode philosophique sous Guillaume do Champeaux, Mais une méthode, quelle que soit sa valeur intrinsèque, n’est qu’un moyen pour arriver à la vérité et construire une doctrine. C’est poun|uoi, après avoir étudié la méthode philosophique de Guillaume de Champeaux, nous devons étudier son système.
• Cf. s. Anselme de Canlorbéry lui-mAmc. Elire du grammairien. Dons un chapilre il se demande si le grammairien etl une substance ou une quoliti', dans un autre, si quelque grammairien n'est pas homme.