‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 18 sur 83 · LE RÉALISME EN FACE DL NOMIHALISUE · texte numérisé non relu

LE RÉALISME EN FACE DL NOMIHALISUE

réinentie conceptualisme est une fuite et non pas un combat ; et encore est-ce une fuite malheureuse : car, en évitant le péril de matérialisme que renferme le nominalisme, il ne sait pas se soustraire au péril de scepticisme. Ne nie-t‘-il pas en effet la réalité du fondement objectif des concepts, et l'analofrie parfaite qui doit régler le monde des idées et le monde des choses? Un concept est purement subjectif ; si donc les universaux ne sont (jue des concepts, iis n'ont évidemment en eux-mêmes aucune réalité objective, et détachés ainsi du monde objectif, comment ne rentrent-ils pas dans le monde de la chimère? Kant lui-même, avec tout son génie, a-t-il su trouver le passage scientifique du subjectif à l’objectif et éviter le scepticisme? Nullement. Son conceptualisme peut être plus complet que celui d’Abélard et surtout plus analytique, mais il est tout aussi dénué de certitude. En vain a-t-il appelé la raison pratique au secours de la raison pure ; celle-ci, qui est la seule scientifique, était trop frappée d’impuissance pour pouvoir trouver sa guérison dans un remède dont elle suspectait la valeur ; ce n’est qu’un remède certain et reconnu comme tel, qui peut guérir une raison sceptique, et ce que la raison met par terre ne peut se relever que par la raison.

Il faut donc nécessairement admettre un certain réalisme. Quoi qu'en dise M. Ch. de Rémusat', c'est la conclusion à laquelle semble être arrivée la science moderne. Sans doute Hobbes, Berkeley et Hume ont professé le nominalisme pur, Locke et Leibnitz le nominalisme conceptualiste, toujours est-il qu’à ces noms on peut opposer d’autres noms et, ce qui est plus que des noms, des raisons.

Spinoza admettait le nominalisme qui ne porte que sur

' • La science moderne peut, en généi'al, être regardée comme numina— liste, a Abélard, t. II. p. 138-159.

ET Dl’ CONCEPTUALISME.

les images concises des sens, sur cette généralisation que Saissct flétrit du nom de bâtarde, ouvrage de l'imagination et du hasard, et <|ui ne représente que le dernier degré de confusion des choses*. Nais il enseignait qu’il est <■ absolument nécessaire de tirer toutes nos idées des choses physiques, c’est-à-dire des êtres réels, en allant suivant la série des causes d’un être réel à un autre être réel ’. » « Par la série des causes et des êtres réels je n’entends point, ditil, la série des choses particulières et changeantes, mais seulement la série des choses Axes et éternelles. D’uù il résulte que ces choses fixes et éternelles , quoique particulières, seront pour nous, à cause de leur présence dans tout l’univers et de l’étendue de leur puissance, comme des universaux, c’esl-à-dire comme les genres des définitions (les choses particulières, et comme les causes immédiates de toutes choses”. » Sans doute le spinozisme a dépassé de beaucoup le vrai réalisme, mais du moins a-t-il établi l’insuffisance du nominalisme et du conceptualisme et la nécessité du réalisme en général.

Il en est de même des doctrines de Schciling et de Hegel.

(Jfpthe, lui aussi, reprochait au nominalisme de construire a priori. Comment inventer, découvrir, connaître, si toute la réalité est dans le sujet, si l’objet n’est qu’une entité imaginaire, s’il n’existe pas a parte rei une loi inconnue qui réponde à la loi de l’esprit humain? C’est ainsi que raisonnait Goethe ; pour lui le génie consistait à découvrir cette loi cachée dans les profondeurs muettes des choses, dont il porte en lui la formule encore inaperçue. C’est ce qu’en Allemagne, ou a nommé le réalisme de Gœthe*.

' Soisscl, Œiure» de Spinoza, Introil. criliipio, l. t, p. 25.

* Spinoza, üe ta Béforme de l’entendement, l. tll, p 3.N".

= lind., t. lit, p. 358.

♦ Voir Im Philotophie de Gœthe, jwr M. Cnro. passim; l’arij. 1800.

12e LE RÉALISME EN LACE DE NOMINALISME

Si de l’Allemagne nous passons à la France, nous entendons un homme non moins illustre, M. Cousin, déclarer l’école réaliste « dépositaire de tant de vérités toujours anciennes et toujours nouvelles', » et jeter au milieu des débats ces paroles si simples et si décisives : « Il nous est impossible de ne pas croire avec le sens commun et le vulgaire, qu’il v a en effet un genre très-réel, appelé le genre humain, composé de mille et mille individus, tous trèsdilTcrenls entre eux, mais qui tous aussi ont quelque chose de commun. Or, ce quelque chose qui leur est commun à tous, au milieu de toutes les différences qui les séparent, ce quelque chose de commun ne peut pas être individuel aussi ; car tout ce (|ui est individuel et |iarticulicr est nécessairement dissemblable. Il faut donc bien que ce quelque chose de commun à tous les êtres humains, individuels et dissemblables, soit (pielquc chose d’universel et d’un, qui constitue ce qu’on appelle le genre humain. Ainsi le genre humain n’est pas un mot, ou bien il faut prétendre qu’il n'y a réellement rien de commun et d’identique dans tous les hommes, que la fraternilé etl’égalilé de la famille humaine sont de pures abstractions, et que la seule réalité étant l’individualité, la seule réalité est par conséquent la différence, c’est-à-dire l’inimitié et la guerre, sans autre droit que la force, sans autre devoir que l’intérêt, sans autre remède que la tyrannie ; tristes mais nécessaires conséquences que la logique et l’histoire imposent au nominalisme et à l’cmpiiisme, et qui soulèvent contre eux, avec le christianisme, le sens commun et la conscience du genre humain'. »

Saisset était du même avis, et avec sa raison religieuse

* M. Cousin, Fragments. Philosophie du mogen âge, |i. 193.

’ M. Coiifiii. iliid., i>. 117-118, iilil. 1833.

ET DE CONCEPTl ALISME

et |)arrois enthousiaste il s’exprimait ainsi : « Si l'on y prend garde, quels sont les philosophes et les théologiens qui ont laissé éclater pour le réalisme une incontestable sympathie? Ce sont Icsgénies essentielleinont spiritualistes et religieux, un Platon, un Plotin, un saint Augustin, un saint Anselme ; et de quel côté penchait, je le demande, celui qui a dit: Dieu n’est pas loin de chacnn de nous ; cest en lui que nous vivons, que nous nous mouvons, que nous existons^ L’apôtre qui écrivait ces hautes paroles ne s'inspirait-il pas lui-même de cette autre parole que l’Kcriture place dans la propre bouche de Dieu : Je suis celui qui est, eyo sum qui sum'^?... On élève contre la dialectiipie un éternel reproche; Aristote l'adressait à Platon, Gassendi le renouvelle contre Descartes, A rnauld contre Malehranche : Vous réalisez des abstractions. Juger ainsi la méthode platonicienne, c’est mal la comprendre, ou, pour mieux dire, c'est n’en voir que l'abus, c’est en méconnaître l'usaye et l’essence. Quoi ! chercher en toutes choses le simple, l'éternel, c’est courir après des abstractions vaincs ! Quoi I quitter le phénomène pour l'essence, l’individu pour sa loi, le temps j)our l’éternité, l’espace pour l'immensité, le contingent et le lini pour l’intini et le nécessaire, c’est quitter le corps |)Our s’attacher à l’ombre, la réalité pour la chimère! Quoil l’ordre, l’unité, la parfaite justice et la parhiitc vérité, ce sont là des êtres de fantaisie! Et l’infini même, l’Être des êtres, que serS-t-il alors, sinon la plus. stérile et la plus vide des abstractions? Étrange philosophie qui, par la crainte de l’abstraction, renonce aux êtres véritables et détruit les plus solides et les plus saintes réalités! Ces réserves faites, nous conviendrons que, si l'histoire de la philosophie consacre

> Em. SaUsel, Ettaù sur la philosophie el la religion an dix-neuviéme siieie, De la philosophie du clergé, p. 7U-7I.

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