I.E RÉALISME EN FACE DE NOMINALISME
)ft légilimité de la incthode platonicienne, elle en dévoile aussi les excès. J'en signalerai deux : la dialectique incline au panthéisme, et par une suite très-naturelle, elle incline aussi au mysticisme : en sorte que cette même méthode qui fait la force et l'honneur de la pensée humaine peut devenir la cause de ses plus funestes égarements. Misère, infirmité de l’homme! Otez-lui le sens de l’éternel et du divin, il rampe sur la terre, plus vil que les bêtes destinées à y vivre et à y périr; rendez-lui ce sens sublime, il s’enivre et court aux abîmes'.» Mais ce n’est là qu’un péril auquel on peut parfaitement résister, comme nous le verrons plus loin.
Du reste, comme l’a dit M. Ch. Jourdain, « lorsque nous voyons certains caractères s’étendre à des myriades d’individus et se perpétuer de siècle en siècle, tandis que les individus se succèdent et disparaissent, comment ne pas supposer derrière celte scène mouvante un ordre immuable que les existences particulières manifestent sans le constituer, qui se réfléchit dans fa nature sous la double forme des classes et des lois, qui correspond dansla penséede l'homme aux idées universelles, et dont l’exemplaire éternel subsiste dans l’entendement divin* ? » La véritable existence, même créée, n’cst-clle donc que dans ces êtres transitoires, dans ces individualités si frêles qu’un jour fait naître et qu’un jour fait mourir?
Qu’on ne s’illusionne pas I C’est le principe même de causalité qui est en question. Nous avons en nous certains concepts universels. Ces concepts sont des effets. Donc ils ont une cause qui leur est certainement proportionnée, s inon supérieure. Or, quelle est cette cause? n’est-elle que
‘ Em. Saiwci, ibid., de l'École d’Alexandrie, p. 100 cl 107.
* SI. Ch. Jourdain, l'hilotophie de sainl Thomas d'Aquin, l.II, p. 377.
ET DU CONCEPTUALISME
subjeclive, c’esl-n-dire, n'c.sl-elle que notre esprit? Cela n’est pas possible : car l'esprit, en acquérant ces concepts, SC perrectionne con.sidérablement ; or, un être quelconque se pcrfectionnc-t il de lui-même? Passe-t-il, par sa seule force, de la puissance à Pacte? Si notre esprit, pour s’élever à une idée individuelle, a besoin de s’appuyer sur une réalité objective proportionnée à cette idée, comment pourraitil s’élever par-dessus toutes les notions individuelles, jusqu’aux idées universelles, sans s’appuyer sur des réalités objectives qui leur soient proportionnées? Ne serait-ce pas alors admettre des effets sans cause suffisante? Oui , c’est une erreur profondément dangereuse de confondre avec des mots et des conceptions « des existences sans lesquelles les conceptions que nous nous en formons, et toute conception générale, et par conséquent le langage lui-méme, serait impossible; des existences dont la réalité détruite emporte avec elle celle de toutes nos sciences avec leurs classifications, et les réduit à des arrangements conventionnels dépourvus de vérité et indignes d’occuper un seul jour un homme sérieux. Ne voir partout que des conceptions abstraites empruntées aux données sensibles et réalisées par des mots, c’est la tendance du nominalisme et de l’école dont il est l’expression extrême, mais fidèle, à savoir, l'école empirique*. »
Mais ce n’est point assez d’affirmer le réalisme en général. Il faut encore le préciser et dire dans quelle mesure
• M. Cousin, FragmetUt, Philosophie du moyen âge, p. 108, édiu 1805.
LB liKALlSME EN FACE DU NOMINALISME
on doit olcndre ou restreindre la réalité objective des universaux.
Notre but n'est pas de résoudre’ cette diflicullé pour chacun des universaux en particulier. Ce serait un travail immense, pour ne pas dire impossible. Qui ne connaît, par exemple, les débats qui se sont agités sur la réalité objective du temps et de l'espace? Pour Kant, le temps cl l'espace ne sont que des formes do la sensibilité. Pour Aristote cl Leibnitz., ce ne sont (jne de simples rap|)orts des êtres. Pour Newton, Clarke, les Kcossais, Spinoza, ce sont des réalités absolues : cl dans (]uel sens ? pour Newton, l’espace pur est distinct des corps, non pas d’une distinction tout idéale, mais d’une distinction réelle, de telle sorte ipic, si on ôtait les corps et leurs mouvements, l'espace dememrerait pour Spinoza, les cor()s sont les modes de l'étendue inünie, de l'espace pur, de l'immensité divine’ , etc. etc. Nous ne voulons donc parler que des universaux en général. Kt encore le ferons-nous plutôt en historien critique qu’en philosophe novateur, (jnand les hommes les plus éminents, particulièrement M. de Hémusal’', n’osent pas prendre’à leur charge la solution d’une telle question, nous sentons |)arfailemcnt que c’est un devoir pour nous de ne livrer nos pensées qu’à titre d’essais.
Toutefois lions voulons être sérieux. Nous ne sommes
* « Deu.<.,. non est durnlio cl fpaliuni, sed durai cl adf*sl, ol oxislcndo M’nipcr et iibique, spatiiim cl diirationcm constiluit. > Cl. Ncwlon, !‘rin~ cipia, tfcUùl. gener, suh fint ui
* Œuvre» de Spinoza, trail. Saissel ; Lettre ù Oldenburg^ l. III. p. — Inti'od., 1. 1, p. .’)7 .
^ « Si Icÿ îiem’fs cl les rspitccs ou, pour mieux dire, les universaux existent auU'inl que les individus, il faut que ce ne soit p.-ts comme les individu*; il faut que ce suit d’un mode trcxisicncc particulier que nous n’avons encore ni d(^fini ni deviné; mais alors quel mode d'exlsUmcc ? La solution de la qucMitm n'est pas ù notre charge, s Abdlard, par M. de Iténiuiat, 1. Il, 1. 1. p. 5il .
ET DU CONCEPTUALISME
plus à cc temps où Aristote, se (Icinaiidant si les genres et les espèces sont des substances, répondait: Oui, ce sont des substances, mais des substances secondes. Cc qui veut dire, en langage clair, qu'ils n'en sont pas: car les sub- .< tances secondes ne sont que des attributs ainsi appelés parce qu'ils sont aftirmésdes substances premières, c’est-àdire, des substances vraies; les substances secondes raanifcstenl les substances vraies, mais elles ne sont pas ellesinémcs de vraies substances. El dès lors la réponse d'Aristote n'est qu’un jeu de mots. Or, nous ne sommes plus au temps des jeux de mots • assez longtemps ils ont régné en pbilosophie et par suite dans une certaine Ibéologie. Mieux vaut avouer sou ignorance que favoriser l'erreur, parce que l’ignorance n’est que la privation de la vérité, tandis que l'erreur est son ennemie.
Il y a trois espèces de réalisme : le réalisme ante rem, le réalisme in re, le réalisme post rem.
Le réalisme ante rem, celui qui précède la chose, c’est le réalisme idéaliste, parce que l'universel alors ne saurait être qu'idéal ou typique. Ce réalisme peut se formuler en deux systèmes : le système de Platon , dans lequel on estime les universaux ouïes types comme des réalités, qui, d'après un grand nombre de platoniciens', sont réellement distinctes de l'intellect divin ; le système de saint Thomas < qui regarde les types des êtres, non pas comme des entités distinctes de l'intellect divin, mais comme l’essence même de Dieu, en tantqu'cllc peut être communiquée dans tel ou tel degré.
Le réalisme post rem n’est pas autre chose que le con-
* Telle lui, (I rtprts M. Ilauréau [ouvr. Cité, l. I, |>. 20ri), l’opinion de Jean Scol cl même de (îerbert, loeali>iml l'uii cl I aulre liurs do U siubbUnce dî> \iac lea ctcrncls exemplaires des choses.