I.E nÉM.ISME EN FACE DU NOSINAUSME
nérnle, universulle, pour signifier ce qui se ilit de tous, et non pas d’une manière individuelle, n'est pas un être réel? Or, dire que l’universel n’est réel que dans l’individuel et ajouter ensuite que l'individuel n’a de réel que lui-raêmo, n’est-ce pas enlever à d’universel toute réalité vraie ? Aristote, après avoir ariirmé que runivcrsel, ne pouvant être une substance proprement dite, ne saurait avoir qu’une réalité modale, délruitréellementrobjeclivilé de cette réalité modale, et ne l’allirine que dans les mots ; car, d’après l’explication qu'il en donne, cette réalité modale de l’universel se dit d’un sujet qui n’a rien de réel que lui-même. Peut-on être plus explicite? M. llauréau lui-même, qui cependant ne partage pas comme nous l'insuffisance de l’explication d'Aristote, est obligé d’avouer <]u’ « en résumé, l’universel en soi d'Aristote est subjectif » Et alors, comment passer logiquement du subjectif à l’objectif? comment éviter logiquement le scepticisme ?
Tel était l’état de la question, lorsque parut Guillaume de Champeaux. Sans doute, depuis .Aristote, le réalisme avait occupé les es|irits; peut-être mémo les avait-il fait progresser, mais sans progresser lui-même; il s’était fait admettre, mais ne s’était point fait expliquer ; nous le voyons traverser les siècles comme un sphinx dont on reconnaît l’existence, mais dont on ignore le mystère. Les intelligences les plus aptes à la métaphysique nous parlent de lui, mais sans chercher à le dévoiler. La théorie de saint Denis l’Aréopagite lui-même sur les idées archétypes le range de droit parmi les réalistes ; et, de fait, ceux que l’histoire représente comme ayant le plus scrupuleusement étudié ses écrits devinrent les adversaires ardents du iiomiiiidisme : mais, ajoute son savant traducteur, quel degré d'influence • SI. Ilaurcaii, oiivr. ctU, 1. 1, p. 0!),
F.T mi CONCEPTUALISME.
exercèrent en ce point les iloclrines de l'Aréopagitc, c’est ce (ju’il n’est pas possible de fixer avec précision. II est permis senlenient d’affirmer ipi’il contril)na sans aucun doute à susciler et à enlrelenir ces l'ccondes luîtes de la pensée humaine *. Scot Érigène, le tradiictenr de saint Denis l’.Vréopagite et son di.sciple en plusieurs points, accepta nalureilenient le réalisme, mais sans le préciser beaucoup. Demi d'Auxerre fut pins affirmatif. Manégold et Anselme de Laon renseignèrent l’un et l’autre plutôt en récapitulant, le premier au point de vue philosophique, le second an point de vue théologique, tout ce qu'on en avait dit jusqu’alors, qu’en cherchant à l'envisager sous un 'aspect nouveau. Saint Anselme de Canlorhéry et le B. üdon de Cambrai devancèrent de beaucoup leurs prédécesseurs. Saint Anselme, en effet, en concluant dans sa théodicée de l'idée de l’infini à la réalité de l’infini, a fait un raisonnement essentiellement réaliste. C'est en vain ipi’on objecte que la conclusion de ce raisonnement s’appuie sur la nature de l’infini plutôt que sur sa simple idée : car cette nature même de l’infini, si on la considère au moment où saint Anselme en fait la base de son raisonnement, n’est qu'une nature tout iiléale, et conclure de cette nature tout idéale à une nature toute réelle, c’est faire acte de réalisme, sinon exagéré, du moins fort avancé. Toutefois saint Anselme, tout en ayant l'esprit réaliste, n’a nulle part formulé le réalisme proprement dit’. « 11 n’a point traité explicitement cette question, dit M. de Rémusat,
* M. Uarboy, Introduclion aux Œuvres de saint Denis f Arifopagite, p. I il).
* r.,inti'i, Hisloire universelle, l. X. p. 195.
* Cr. S. Aiisclm., De t'ideTrinilalis, c. ii; Deconceplu virginali, c. i, ii, jiiii.— M. Cousin, l'ragnicnls, l‘liilosupliie du moijen âge, p. 10*2-109. — M. Ebaghs, Du Ddalisnie en philosophie et en Iht’ologie, p. 208-270, 280.
lôC I.E RÉALISME ES FACE DU NOMINALISME
et il ne faut pas lui donner un rôle important dans ce grand débat » M. Cousin est du même avis : « Saint Anselme, dit-il, est réaliste presque sans le savoir et sans le vouloir*. » Quant au B. Odon de Cambrai, il fut ardent et avancé, comme nous le verrons bientôt dans la question du monopsychisme ; mais il ne fut pas complet, et, meme dans le point de vue qu’il accepta, il prit à peine le temps de s’énoncer et ne fit aucun essai sérieux d'explication profonde*. C'est Guillaume de Champeaux qui donna au réalisme toute son extension, cl le plaça sur ses plus vastes bases. Si saint Anselme fut réaliste presque sans le savoir et sans le vouloir, « Guillaume, dit M. Cousin, le fut, le sachant cl le voulant, et c’est sans doute pour cela que les historiens de la philosophie le consiilcrent comme le fondateur de l’école réaliste*. »
Frappé sans doute des lacunes de l’explication d’Aristote, Guillaume de Champeaux, voulant les éviter à tout prix, se jeta tout d’abord dans l'cxtréme opposé. Aristote avait dit que l’individuel estia substance première, c’csl-àdirc l'essence, et que l'universel n’esl qu’une substance seconde, c’est-à-dire un attribut ou un accident logique de celte essence. Guillaume de Champeaux, au contraire, affirma que runiverscl est le fond essentiel des choses, lan-
• Saml Anselme de CantorbJry, jiar M. Ch. de Rémufai, 11* partie, c. iii, p. A!«5.
’ M. Cousin, oiwr. cité, p. lOU.
* Cf. R. Odoiiis Caincr. episc., de Pccciilo oriijiniili, I. Il, j-7, 11-U. 17, 20. — M. Uba};h$, omit, cili', p. 270.
‘ M. Cousin, OMIT, cif/, p. 109.
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ET ne CONCErTUALISÜE.
(lis que rindividualilc n’en est qu’un accident. Pour Aristote, Socrate et Platon étaient des substances premières, l’humanité une substance seconde : pour Guillaume de Champeaux, l’humanité était une chose essentiellement une, mais susceptible d’être déterminée par certaines formes accidentelles qui constituaient Socrate, Platon et les autres individus de l'espèce humaine
Abélard, en effet, nous a conservé deux textes qui témoignent de cette doctrine. I.c premier se trouve dans V Histoire de ses malheitrs, le second dans son Traité des genres et des espèces. Les voici l’un et l'autre. « Je retournai vers lui, nous dit-il, pour étudier la rhétorique, et entre autres sujets de controverses, je m’attachai à combattre et même à détruire par des preuves sans réplique sa doctrine primitive sur les universaux. Il professait qu’une matière, identique par essence, est tout entière et simultanément dans les cires individuels qu’elle produit; la différence entre ces individus n'était donc pas dans leur essence, mais dans la variété de leurs accidents*. » Et dans son Traité des genres et des espèces i\ ajoute, en parlant de la meme école : n II y en a qui admettent des essences universelles et croient que ces essences se retrouvent inlcgra- Icment et essonticllcment dans chacun des individus*. » Comment expliquer cette doctrine?
* M. Ch. Jounlain, ouvr. cité, t. I, j>. 12.
* c Tum ego ad euni revenus ut ab ipso rheloricam audircm; inter cxlcra dispulalionum no&lranini conamina, anUquam ejus de universalibus sententiam p.itcnlUsinii?i arvumenlationum disputationilms ipsum commuUire, imo destrucre compuli. Erat autem in ea seolentia do commuaitate universa)ium7\ ut eamdem essenlialitcr rem lotam simul singuiis suis inessc adstrueret in- i dividuis; quorum quitlèm nuMn esset în c^sonlia dlversiUs, »ed sola mulli- j tudine accidentium varietas. b .MwI., //«/. catamitaium, p. 5-t».
^ « Alii vero qunsdam essentias universales lingunt quas in aingulis imiividuis lolas es^cntijliler c&»e eredunl. » Ouvr. d'Abélanl, p.
Ms de Sl-Germain, fol. A2 recto, c. ti, 42 verso, c. i.
1*S I.E RftM.ISMB EN FACE DF NOAIINALISME
Aliélard l'essaye, et voici en quels termes : a L’humanité est une espèce, une chose esscntielleinent une, qui ne possède pas en elle-même, mais à laquelle advieiment certaines formes (|ui font Socrate, dette chose, tout en restant la même cssenliellemenl, reçoit de la meme manière d’autres formes »|ui font Platon et les autres individus de l’espèce homme ; et à part les formes qui s’appliquent à cette matière pour faire Socrate, il n’y a rien dans Socrate qui ne soit le même en même temps dans Platon, mais sous les formes de Platon, d’est ainsi que ces philosophes entendent le rapport des espèces aux individus, et des espèces aux genres. » Puis, expliquant de nouveau sa manière de comprendre, il ajoute sous forme d'objection et de réfutation : « S il en est ainsi, comment pourra-t-on nier que Socrate ne soit dans le même temps à Rome et à Athènes'.' Kn effet, là où est Socrate, là est aussi 1 homme universel, qui a dans toute sa quantité revêtu la forme de la socratité; car tout ce que prend l’universel, il le prend en toute sa quantité. Si donc l’universel qui est tout entier affecté de la socratité est à Rome dans le môme temps tout entier dans Platon, il est impossible qu'en même temps et au même lieu ne se trouve pas la socratité qui contenait cette essence tout entière'. »
« dette réponse d’Abélard, dit M. Roussclot, serait excellente, si elle était méritée; mais elle tombe à faux, elle répond à une chimère; et certes, la préoccupation d'Abélard était grande, on s’il comprenait bien toute la doctrine de son ancien maître, comme je le crois, il devait avoir nu puissant motif de la renverser, puisqu’il allait jusqu’à lui prêter un sens (pi’ellc n’a pas... Dans celle doctrine supposée de Giiillanme de dhampeaux, il y a une contradiction
' Ouïr. iiu’diU (t’.Abi'lanl, [i, Tilô; Ms. ite Sl-liLTmain, fol. 42 verso, c. i.
ET Dlî COSCEPTrAUSME.
si évidente, ou plulùt un non-sens si complet, que, si elle était réellement la sienne, le bon sens en eût fait justice dès le premier jour de son apparition, et que Guillaume serait tombé avec plus de honte encore que l'écolàtrc qui le remplaça et qui vit son auditoire l’abaiidonneri Le sens commun est de tous les temps, et il ne faut pas supposer à un homme tel que Guillaume de Champeaux des absurdités cl des non-seus aussi frappants . si cela était, Abélard ne lui aurait pas fait riionncur de le combattre » Certes ce témoisnage n’est pas suspect.
En quoi doue s’est trompé Abélard?
Sou premier tort, c’est d’avoir raisonné sur le mol tnta comme il eût raisonné sur le mol omni.v. Pour Guillaume de Champeaux la substance, considérée non dans le corps, mais en elle-même, était une force simple et indivisible; en sorte que dans tous les individus d’uneespèce, la substance de celte espèce se trouvait entière ; et c’était un langage impropre «le dire que la substance commune à une espèce se trouvait eu partie dans chacun des individus de celle espèce : elle y était entière, mais non pas toute, non omnis sed tota. Odon de Cambrai formule parfaitement celte doctrine dans son deuxième livre sur le péché oriijinel : « On appelle un entier, dit-il, l’enscinhle des parties, et un /o«( l’ensemble des individus. Un universel est un tout, un composé est un entier. Un tout réunit des individus, un entier rassemble des parties. Or, une espèce ne rassemble pas des parties, mais elle réunit des individus. ,Vu.<si le composé ne se renconlre-t-il(|ue dans des individus, de manière qu'on appelle ceux-ci des êtres entiers : au contraire tous le» universaux sont de nature simple et non composée, quoique plusieurs
' U. Rouoelot, ouvr. cih', 1. 1, p. 258-260.