I.E RÉALISME EN FACE DD NOMINALISME
d’enlre eux soient parfois appelés composés par similitude, par exemple, quand on dit que l’espèce est composée des différences et du genre, par comparaison avec la matière et la forme <. » Donc, de ce que la chose réellement une, qui est une èssence universelle, est déjà contenue entièrement, tola, dans un des individus qu’elle supporte, il n'en résulte ni qu’elle soit absorbée par cet individu de manière à ne se retrouver dans aucun autre, ni par i onséquent que Ions les autres soient cet individu. Donc, l’essence humaine peut se trouver entière (tola) dans Socrate, sans que toute (omjiis) l’essence humaine soit en lui, c’est-à-dire que l’humanité est entièrement dans Socrate, mais que Socrate n’est pas pour cela toute l’humanité. De même que l’àme, par cela même qu’elle est simple, est entière dans le corps entier et entière dans chacune des parties du corps, sans que pour cela chacune des parties du corps soit tout le corps; de même l’universel qui, étant en lui-même d'une nature simple, peut être sous ce rapport comparé à rùmc, est entièrement dans chacun des individus, sans que pour cela ces individus soient tous confondus entre eux dans la même individualité ou dans la même partie de l’espace.
M. Cousin reproche à Abélard une seconde erreur. « Peut-être, dit-il, cet argument ii’est-il point aussi irrésistible (juc le croit Abélard, et un esprit raisonnable pourrait y faire plus d’une réponse solide. Toute la force de cet argument repose sur la confusion, dans Socrate, du genre et
* « Quill distnt (oUim cl omne? Nam (oltim pro partihus dicilur; omnis vero pro indivrduis. Rt univcr^nlibus convenit omne, coinpositis vero lotum; nain omne colligit individua, lotum partes congregitt. Specios aiitem non parles congregat, sed individua colligit. Kl coniposilum in solis individuis iavenitur, ul dicnntur luU; universniia vero oiniiia simplicis cl incontposiltc suai naturæ, qii.imvis quandoquu complurimi dicantur aliqua simililudine, lit specit^, ex dilferenliis cl gcnerc, ad simiiitudincm iiialeriæ cl formæ. » n. Odonis Cuincr. de Pi'ccuto ohgifialiy 1. H, 13.
ET ÜU CONCEPTUALISME.
lit
de l'individu, de l’homme universel et de l’homme parti culier, de l’humanité et de Socrate. Mai.s cette confusion, c’est Abélard qui l'impose gratuitement à l'école réaliste, dont le principe au contraire est la distinction en chaque chose d'un élément général et d’un élément particulier. Ici, les deux extrémités également fausses sont ces deux hypothèses : ou la distinction de l’élément général cl de l'élément particulier portée jusqu’à leur séparation, ou leurnonséparation portée jusqu’à l'abolition de leur différence ; et la vérité est que ces deux éléments sont à la fois essentiellement distincts et inséparablement unis. Toute réalité est double : le lien de celte dualité est l’organisation, et son résultat la vie. Abélard sup|>ose toujours qu’un universel, pour parler ce langage, ne peut prendre une forme sans la retenir constamment dans toute sa quantité ; « quic(|uid res universalis suscipit, tota suî quantitate rctinel » , proposition très-équivoque qui implique que, quand le genre humanité a pris la forme de Socrate et qu’il vient à prendre une autre forme, celle de Platon, il garde la première, ce qui est absurde ; et qu’une substance ne peut prendre successivement plusieurs formes et rester identiquement la niêtne, ce quipourUmt est incontestable. Prenons l’exemple le plus évident et le plus voisin de nous, à savoir, nousmêmes. Ce moi identique et un que nous sommes, est essentiellement tout entier dans chacune de ses manifestations. C’est essentiellement et intégralement le même moi qui raisonne, qui se ressouvient, qui veut, qui pense, etc. Le sens commun le dit et la conscience l’atteste*; le moi ne cliange ni ne s'altère, ne diminue ni ne s’agrandit dans la diversité et la mobilité de ses manifestations ; nulle d'elles
• 1* Bcric, 1. 1, leç. ux-ixn, elc., et pauim.
LE RÉALISME EN FACE DU NOMINALISME ne l'épuise et n’esi absolument adéquate à son essence ; il ne prend aucune forme pour la ^'arder à toujours et dans tout son développement ; car il est essentiellement distinct de chacun de ses actes, même de chacune de ses facultés, quoiqu’il n’en soit |ias séparé. Le genre humain soutient le même rapport avec les individus qui le composent; ils ne le constituent pas : c’est lui au contraire qui les constitue. L’humanité est essentiellement tout entière cl en même temps dans chacun de nous, comme nous sommes essentiellement, intégralement et simultanément dans nos différents actes et nos dilTérentes facultés. L’humanité n’existe que dans les individus et par les individus; mais, en retour, les individus n’existent, ne se ressemblent et ne forment un genre que par l'unité de l'humanité, qui est en chacun d’eux. Voici donc la réponse que nous ferions au problème de Porphyre, zÎTïf sv •/wfiïri (y^vy;)?! iv vsî; aî:0r,- Tsïç : distincts, oui; séparés, non; séparables, peut-être ; mais alors nous sortons des limites de ce monde et de la réalité actuelle. Dans le véritable réalisme, le genre n’absorbe pas plus l’individu (pie l'individu n’absorbe le genre; il n’y a donc pas de contradiction à prétendre que le même genre est à la fois tout entier dans deux individus qui demeurent l'un à Athènes et l'autre à Rome ; car deux individus qui participent du même genre, de la meme essence, ne forment pas pour cela un seul et même individu; et par conséquent il ne faut pas dire que cet individu existe en deux lieux à la fois, quand les deux individus sont loin l’un de l’aulrc. S’il y a en effet du ridicule à supposer que Socrate soit eu môme temps en deux lieux différents, c’est Abélard qui tombe dans ce ridicule, puisqu’il confond dans Socrate l’espèce et l’individu. Ou si, en se moquant de l'homme universel, il n'admet dans l’individu que l'individu
ET DU CONCEPTUALISME
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mémo, alors il loiiibe dans un bien autre ridicule, celui de faire des individus qui n‘a|)partiendraient à aucune espèce, et, par exemple, un Socrate et un Tlaton (]iii, comme individus, étant absolument differents, et habitant d’ailleurs des lieux différents, n’auraient rien d'identique entre eux, et seulement quelques ressemblances qui se perdent sons mille différences. Nous lui demanderons si c’est bien là l’iiunianitc, si, à ces traits, legenre humain se reconnaît, et si l’adversaire de Guillaume de Champeaux n’a j)as à son tour contre lui l’argument du ridicule et le sens commun de l’espèce humaine'. »
Bref, admettre qu’il existe dans chaque chose un élément » général et un élément particulier ; par conséquent, que dans chaque individu il y a, outre l’élément i)roj)re à cet individu, un élément commun à tous qui s’appelle Vespèce ; pareillement, (|ue dans chaque espèce il y a, outre l’élénicnt propre à cette espèce, un élément commun à toutes qui s’appelle le ijeiire ; pareillement encore, que dans chaque genre il y a, outre l’élément propre à ce genre, un élément commun à tous qui .s’appelle \c règne; et enlin, que dans chaque règne il y a, outre un élément propre à ce règne, un élément commun à tous qui s’appelle la matière première ; admettre tpie cette matière première, ce substratum unique et ultime, est le fond commun de tous les êtres matériels ; que par leur participation à ce fond commun tous les êtres matériels sont identiques dans leur essence, laquelle est tout entière dans chacun d’eux; par conséquent que l’iiniverscl se trouve, essentiellement et identiquement, à la fois soit dans tout le règne et dans chacun des genres du règne, soit dans tout le genre et dans chacune des espèces du genre,
* M. (^ouoln, Fragnu’nls, l'hiloiophie ilu moyeu âge, cilil. 1855, — ïoirûdit. 1805, p. 1.55-157.
1» LE riÉALISME EN FACE DD NOMINALISME, ETC.
soit dans toute l’espèce et dans chacun des individus de l'espèce, comme Tàme qui ne cesse pas d’être une, tout en étant, essentiellement et identiquement, à la fois dans tout le corps et dans chacune des parties du corps. Telle fut la première explication que Guillaume de Champeaux donna de son réalisme.