‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 23 sur 83 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE RÉALISME ET LES SCIENCES MODERNES

I. IHilité d’uDC »ynlhèM. Guillaume de Champeaux et Odon de Cambrai. Cauchy .à Turin. — La physique au douzième siècle. — l.'unité de la matière et la riiuUiplicilè des corps. — L'alnmisiiie et le dynamisme. — La Mennais, M. rahbè Moi^no, Isidore Geo^roy >^aiut>llilaire, M. Laugel, H. Lillrè, M. J.imia, M. A. Kaury, M. Chcvreul. — II. Le réalisme dan» les deux rêfines organiques. — La question de Vnpfce. — M. Flourcns et M. t'baghs. — 111. Opinion de Guillaume de Chtimpcaux. — Erreur de M. Henri Martin. — IV. Ut fixité rormellc et 1.1 rèductihilité matérielle dans les genres et les espèces. — N. Rourens, Iluchez, Linné, Hacon, Buiïon, GeofTroy Saint-Hilaire, Isidore Geofrmy Saint- Hilaire, Dtiiisin cl Wlfctwn nainrellf, M. Naville. M. Radaii, M. Chevreul. — V. La fixité formelle et la réducUbiliié matérielle dans les deux règnes organique» et dans le règne inorganique. — Isidore GeofTroy Sainl-IIilaire, M. A. Maury, M. Cl. Bernard, M. P. Janet. M. Chevreul, Gœtbe. — L’avenir.

Le point de vue métaphynique , dans la question du réalisme, est fort grave. Toutefois il en est un autre beaucoup plus conforme à la situation actuelle des esprits, c’est le point de vue physique, le côte par icejuel le râalismc louche aux sciences naturelles.

Il est manifeste que les sciences naturelles tiennent la première place dans les intelligences. Peu d'Iiommcs s'occupent de philosophie pure; plusieurs commencent à réfléchir sur la critique religieuse ; mais lu grande majorité des

LE RÉALISME

savunls SC livre à l’étude des sciences positives. Toutefois, les plus éminents d’entre ceux-ci sont loin d’être satisfaits. Fatigués des détails, ils aspirent à se reposer dans l’cnsemlde; descendus par des analyses minutieuses à dos particularités sans nombre, ils ont besoin de remonter par la syntbése à des horizons plus étendus et à des découvertes plus générales; les fails qui les ont toîit d’abord absorbés n’ont fait qu'exciter en eux le désir des lois. En un mot, ce qui tourmcntcactuellement les meilleurs esprits, c’est moins ce (ju’on appelle la science physique, la scicncecbimiquc, la science botanique, la science zoologi(|ue, que la philosophie de toutes les sciences. Ne dirait-on pas, en voyant ces quatre sciences, des sœurs qui, après s’élre séparées et avoir parcouru, chacune selon ses forces, le domaine qui lui est échu, éprouvent le besoin de se revoir, de revenir, au moins pour un instant, au foyer qui les avait autrefois réunies, de se raconter mutuellement les découvertes faites dans leurs courses respectives, et de se préparer ainsi dans l’esprit humain, avec les lumières partielles de chacune, une lumière plus éclatante, qui leur donne de nouvelles forces et leur permette de marcher à de nouvelles analyses et à de nouvelles découvertes? Sans doute le douzième siècle manque de précision dans ses définitions, autant que le dix-neuvième manque de certitude dans beaucoup de scs conclusions, et les sciences positives sont encore Irop imparfaites pour pouvoir tenter d'établir leur philosopbic d une manière définitive. Néanmoins, à en croire les bruits qui se font entendre dans le monde scientifique, le temps d’un premier essai est arrivé. Nous n’avons pas la prétention de commencer cet essai, nous voudrions seulement travailler à en faciliter le commencement, en étudiant à la fois le douzième et le dix-neuvième siècle; car il y a dans

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ces (leux sièclc.s des Iciulances qui s’Iiamioniseiit d’une manière si singulière, des similitudes tellement frappantes que, plus on éludie les sciences modernes, plus on se' prend d’admiralion pour ce |ihilosoplie dont tant de savants ignoreiil même le, nom, et qui a su, malgié le demi-jour auquel ses yeux étaient forcément condamnés au douzième siècle, scruter, par ses spéculations encore plus que par ses expériences, le fond des choses et en faire jaillir des idées immenses.

M. Chevreul, dans sou Histoire des connaissances chimiques, a senti l'importance que les progrès des sciences modernes donnaient à la question des universaux, et il lui a fait l’honneur de lui accorder un chapitre. Toutefois, il ne l'a qu’effleurée, et sa pensée, au lieu de creuser un sujet pourtant si digne de l'occuper, n’a fait que glisser sur lui.

Il y a vingt ans, un célèbre professeur de 1 université de Louvain, M. thaghs, publiait scs études sur le Problème ontologique des universaux. Mais, depuis 1845, la tendance des sciences s’est précisée davantage; de nouveaux témoignages , tombés de haut, sont venus s’ajouter aux témoignages anciens. l’eut-clre ne serait-il pas inutile de recueillir les uns et les autres, et d’essayer, en les synthétisant, d’éclairer d’une lumière peut-être nouvelle, la question qui nous occupe; non pas que nous voulions ex-, poser ici un système de réalisme tel que l'état actuel des sciences permettrait de le concevoir, non, mais pour le t ;

moment, nous voulons sinqdemcnt dire comment le réalisme était compris au commencement du douzième siècle, notamment par Guillaume de Champeaux, et, sans chercher ni à le condamner ni à l’approuver, chercher cependant si, tel qu’il était alors, il est encore digne d'être pris en considération par les savants et les philosophes de nos jours.

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Le réalisme, tel qu’il était professé à l’école de Notre- Dame au commencement du douzième siècle, était grand et capable de charmer les esprits synthétiques ; car il tendait, dans cette lutte fameuse de l'un et du multiple, qui tourmentait déjà l’esprit des Ioniens et des Ëléates sur la place publique d’Athènes et qui fait encore le tourment du nôtre, il tendait, dis-je, à restreindre la multiplicité au profit de l'unité, et par conséquent à agrandir le monde créé ; car simplifier, c’est agrandir. Ce système, en effet, en rapprochant de l’unité, ne rapproche-t-il pas de Dieu, la suprême unité, et en rapprochant de Dieu, ne rapproche-t-il pas de la vérité? Plus une chose est une, jilus elle est vraie. C’est ainsi que raisonnaient les philosophes du moyen âge. Ils commençaient, la plupart du moins, par s’appuyer sur les créatures, et de là ils s’élevaient jusqu’au créateur; mais, à peine ces hauteurs étaient-elles atteintes qu’ils s’y établissaient et ne savaient plus juger les créatures qu’à travers l’idée du créateur. Ainsi, disaient-ils, en Dieu il y a à la fois unité de substance et multiplicité de personnes ; donc le monde qui est une expression et une participation de Dieu, qui doit le contenir comme l’effet contient la cause, doit, lui aussi, reproduire en lui-méme, dans une certaine mesure , l’unité de la substance et la multiplicité des individus et des personnes. Pourquoi n’y aurait-il pas une substance ad mira, c’est-à-dire une force spirituelle qui reproduirait, comme image, la vie intime de Dieu, et par conséquent serait à la fois une dans son essence et multiple dans ses personnes? Pareillement, j)Ourquoi n’y aurait-il pas une substance ad extra, c’est-à-dire une force matérielle qui reproduirait, non plus comme image, mais seulement comme vestige, l’action extérieure de Dieu, et serait à ce titre une dans son essence et multiple dans scs individus?

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Sans aucun doute ce raisonneincnt hardi a été fait. Guillaume de Champeaux a certainement affirmé l'identité matérielle des corps. Quant à l’unité substantielle des âmes, rien de ce qui reste de scs écrits ne nous indique qu’il fait affirmée. Mais elle est enseignée avec une précision parfaite dans les écrits du B. Odon de Cambrai, cette âme mystique et sévère dont nous avons déjà parlé et qui était si pleine d’aspirations ardentes vers l’unité. Or, Odon de Cambrai est compté par plusieurs historiens jiarmi les disciples de Guillaume de Champeaux, et, de fait, l’un et l’autre ont pu se rencontrer a Compiègne où ils sont allés étudier BOUS Boscelin; et Guillannic de Champeaux, qui meme à Compiègne s’est prononcé contre Boscelin, a pu, dès cette époque, et avant d’avoir donné aucun enseignement à Paris, gagner Odon de Cambrai à la cause du réalisme. Il est donc très-probable que l’opinion d'Odon de Cambrai a pour premier auteur Guillaume de Champeaux, d’autant plus que, si Guillaume de Champeaux eût scindé le réalisme en deux parties pour admettre la première et rejeter la seconde , qui paraît être aussi logique que la première, il n’eût évidemment pas été regardé comme le chef des réalistes.

Le réalisme est donc un système immense, qui a des ramilications soit dans les sciences naturelles, soit en psychologie, soit en théologie. Essayons de parcourir ces trois nouveaux théâtres où la pensée de Guillaume de Champeaux et d'Odon de Cambrai nous emporte forcément. Entrons-y avec un sentiment d’admiration et de modestie. D’une part, en effet, comment ne pas admirer des philosophes dont la pensée, après six siècles de travaux gigantesques et de découvertes étonnantes, est encore si neuve, si originale, et je dirais presque, à considérer la timidité

LE RÉALISME

(Je nos esprits abaissés, si imprudente ! Nous, les penseurs libres du dix-nenvième siècle, ne sommes-nous pas en arrière de ce système, cl ne faut- il pas encore une marche de plusicui's siècles pour qu’il n’apparaisse plus trop avancé à nos yeux? ((C’est une histoire (jui est encore à faire, disait Bûchez en 1858, que celle de l’application du système des universaux à l’application des cires naturels. Ce serait un travail aussi intéressant sous le rapport philosophique que sous le rapport scientifique; mais ce serait aussi une eeuvre longue et étendue, trop importante et trop considérable pour qu’il nous soit venu même à la pensée d’en tenter ici une ébauche*. » Et d'autre part, comment ne pas sentir l'effroi en face de mystères aussi profonds? Cauchy lui-même, cet homme qui a été appelé le plus grand mathématicien de la France et du monde, ne disait-il pas dans les leçons, malheureusement encore inédites*, qu'il a données à Turin en 1855 : « Si d’un côté nous aimons à contempler l’étendue et la sublimité des connaissances que l’homme acquiert par ses travaux, de l’antre nous sommes loin de prétendre qu’il puissejamaisici bas pénétrer la nature intime des êtres et découvrir clairement les secrets ressorts qui les font mouvoir. Connaître à fond l’essence même des choses et ce qui constitue chacun des objets créés, c’eslun privilège tout divin dont jouit nécessairement l'Ëtre souverainement parfait, et auquel peuvent participer dans un degré plus ou moins éminent non-seulement les esprits célestes, mais aussi l'homme lui-même, lorsqu’un jour il lui sera donné de se plonger dans la source de la lumière et de voir en Dieu toute vérité. .Mais sur la terre

• Traité complet de philotophie, t. I, p. '128-529.

^ Qu'il nous soit permis de remcicicr publiquement ici M. l’abbu Moigno de U bonté avec laquelle il a daigné nous prêter cc manuscrit cl nous «■clairer de sa science personnelle.

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tout ce que l'homme peut apercevoir dans ces objets qui l’entourent, tout ce qu'il peut découvrir des êtres spirituels ou corporels, tout ce que ses sens et son intelligence lui en révèlent, se borne à quelques-unes des facultés, à quelquesunes des propriétés dont ces êtres ont été doués par le créateur »

Et d’abord, il est certain que le réalisme a joué un grand rôle dans les sciences physique et chimique. C’est à lui évidemment qu’il faut rattacher l’opinion célèbre de la matière première. Dans le cours du treizième siècle, cette opinion prit un caractère métaphysique tellement accusé, qu’il fut permis de se demander sérieusement si la matière première était une réalité matérielle, ou si elle n’était pas plutôt la limite inévitable des choses et l’cnscmblc des conditions (|uien déterminent la possibilité. Mais au douzième siècle , cette question était avant tout une question de physique. Ce n’est, en effet, qu’en 1 209 qu’un concile de Paris condamna les livres d’Aristote sur la philosophie naturelle, c’est-à-dire sa Physique, ainsi que les quatorze complices d’Amaury de Bène, dont dix subirent le supplice du bûcher et quatre la prison perpétuelle’. Auparavant nulle terreur n’avait encore gagné les esprits. Adélard de Dalh pouvait en paix voyager en France, en Espagne, en Égypte, en Arabie, en Grèce, et traduire de l'arabe plusieurs ouvrages importants de mathematiques et d’astronomie*. De sou côté, Bernard de Chartres composait un ouvrage sur

* Kitr.iit de l.i II* leçon, sur la Uecherclie de la véiili danslei sciencei phi/tlqtifs et matUematiques.

* Voir le conlinnaleur do lo Chronique de lioberl d'Auxerre, npud Launoium. De varia Arielot. forluua. — lligord., ad ann. 1209. — Du Boulajr, llhl. univertil. Durit., t. 111

^ Il tradui.sit entre autres ourrnges, les Éléments d'Euclide, dont on ne connaUsait pas encore l’original grec, et composa les Quetlioilt ualurellet, publiées en 1472, in-4.

LE RÉALISME

la philosophie physique, divisé en deux parties intitulées : Meyacosmus et Microcosmus; la première traite du monde en général, et la seconde de l'homme, qui est le monde en abrégé. Guillaume de Conches surtout, dans les deux volumes in-folio qui ont pour titre : La grande philosophie des natures, passait en revue toutes les connaissances physiques et chimiques de son temps*. Toutefois nous ignorons les détails précis à travers lesquels le douzième siècle conduisit la discussion de cette grande question. Quoiqu'il ne mérite pas le dédain qu’ont affecté envers lui plusieurs savants, particulièrement Isidore Geoffroy Saint-Hilaire’, il est certain qu’au lieu des dénnitioiis nettement formulées qu’on désire, on ne trouve que des affirmations générales, des propositions qui ont l’air d'ètre claires et qui, en définitive, ne sont que vagues, en un mot, des tendances confuses plutôt que des thèses arrêtées. Essayons néanmoins de reconstituer le système qui nous occupe avec les rares débris qui nous en restent.

Le treizième siècle a fortement douté de la réalité matérielle de la matière première. Cependant, il est certain que les écoles d’alors regardaient universellement

* Incipiunt xixv capitula in iibro qui dicilur Secuuda PInlosophia ma^’istr Willermi de Com'his : De liomine, de spermole, quare pucri non coeiinl, de mitrice, de steriliutc, de meniitrub, du flomaco, de vcaica, de sompno, de sonipniis, de capile, qualiler capilli cre^ciint, qunrc leiinnæ cl pucri carent barba, quare quidam homo caivcscil qtiidarr non, quare capilli HuiU cani, de ccrchro, de cellulis capilis, de oculia, de visu, de imagine 'speculi, quare quædam animalia nocte vident die veru non, de nuditii, quoinmio sibilus formatur, de ecbo, de odore, quomodo fiat gustus, de tactu, de voluntario motu, etc.

Incipiunt X capitula in Iibro qui dicitur Tertia Philoiophia niagistri ^Vil- Icnni de Conebia : De constilulione mundi, de umbru quA' videtur in niedio lunaris corporis, de pluviis, de area CΆ, de nivc et grandiiie, de fulmine et tonitruo..., de herbis terne et crescenlibus, etc.

* Histoire tialureUe Qétuhrale des règnes organiques, t. II, i2* partie,

KT LES SCIESCES MODERNES

celle matière première comme le substratum de toutes les matières secondes. Celte opinion si universellement admise, déjà c.vprimcc par Bernard de Chartres dans son Megacosmus si peu de temps après Guillaume de Champeaux, et du reste si profondément conforme à la doctrine réaliste, a dCl être enseignée cl répandue dans les écoles par Guillaume de Champeaux lui-meme. Donc, alors même que nous n’aurions aucuns documents directs, nous pourrions le regarder comme partisan de l unilé de matière. Mais Abélard nous le certilie expressément; « Il professait, dit-il, qu'une matière, identique par essence, est tout entière et simultanément dans les êtres individuels qu’elle produit, » en sorte que les individus sont matériellement réductibles à leur espèce, les espèces à leur genre, les genres à leur règne, et les règnes à cette matière première qui est le fond essentiellement identique de tous les êtres matériels, l’universel des universaux, c’est-à-dire l’universel irréductible des règnes, des genres et des espèces.

Or, une telle doctrine a-t-elle de la valeur, et Guillaume de Champeaux, en l’enseignant, a-t-il bien mérité de la science ? On eût pu en douter à celte époque exagérée, où, ne .sachant pas distinguer entre les abus de la scolastique et la scolastique elle-même, on la renversa sous prétexte de remédier à ses imperfections. Les réactions philosophiques commencent toujours par obscurcir ce qu’elles veulent éclaircir, et ce n’est qu’après s’élre dépouillées de leur violence qu’elles nous permettent de voir la vérité. A la fin du dix-septième siècle, un grand chimiste, Le Fèvre, outre les cinq éléments dans lesquels il décomposa teus les corps, admit un esprit universel, dont il plai.a, on ne sait trop pourquoi, le principe dans les

LE RÉALISME

astres , mais auquel il attribua presque tous les eiïets observés dans les minéraux, les plantes et les animaux'. N’était-ce pas là un retour manifeste, quoique éloigné encore, à la doctrine de Guillaume de Champeaux? Quelques années plus tard, Newton n’a-t-il pas, lui aussi, incliné d’une manière frappante vers cette doctrine? Newton, en effet, après avoir assigné l’attraclion universelle comme cause à tous ces mouvements que nul avant lui n’avait pu pénétrer’, ne clieiche-t-il pas, à la fin de son livre des Principes % à assigner une cause à l'altraetion elle-même, qui n'est à ses jeux qu’un fait? Ne laisse-t-il pas entrevoir dans le lointain un fluide subtil qui traverserait les corps solides, ou s’accumulerait dans leur intérieur, et dont l’intervention pourrait expliquer plusieurs propriétés physiques des corps: la cohésion, l'impénétrabilité, les affinités chimiques, les attractions et les répulsions électriques ou magnétiques, la pesanteur, les attractions des corps célestes, et même plusieurs effets physiologiques du genre de ceux que l'on a parfois attribués à un fluide nerveux ? Ur, ce fluide universel, cet éther présent partout et produisant partout la plupart des phénomènes nliribués aux corps, n'a-t-il pas une grande affinité avec celte force, partout identique dans son essence, que Guillaume de Champeaux regardait comme la matière même des corps?

Mais c’est surtout au dix-neuvième siècle que la doctrine de Guillaume de Champeaux devait acquérir une valeur scientifique considérable. Née d’un raisonnement a priori, elle eut le rare bonheur de trouver une confirma-

• Voir PUUoaophie chimique, par M. Dumas, p. 57.

* Tels étaient 1rs mouvements et les perlurUalions des pUiièlcs, b marche des cuiiièlcs, la figure de la terre, les marées des océans, la précessioii des étjuinuie>, le déplacement des nœuds de la lune, etc., etc.

^ Voir aussi la lin do son Optique,

KT LES SCIENCES MODERNES

lion dans l'expcTiencc cl l’observation. Voici de quelle manière et dans quelle mesure.

Deux théories se disputent l’explication de l’essence de la matière : la théorie atomique et 1a théorie dynamique.

Dans la théorie atomique, les corps sont composés de particules, les particules de molécules, et les molécules d’atomes. Les atomes renferment donc tout le mystère qu’on cherche à pénétrer. Or, les atomes sont de petites masses étendues et sans vides, formées de parties simplement virtuelles ou possibles, mais non de parties actuelles Ces atomes ont des propriétés qui en sont distinctes, quoique inséparables ; mais ils sont séparés entre eux par un espace intermédiaire ; et quoique inertes par euxinémes, ils se meuvent en vertu des forces d’attraction auxquelles ils sont soumis*.

Cette théorie, regardée comme impossible par plusieurs savants, perd tous les jours du terrain dans les esprits les mieux faits et les plus compétents. C’est la théorie dynamique qui triomphe. Or, dans la théorie, dynamique, les atomes ne sont plus une quantité de matière essentiellement inerte et enveloppée d’une atmosphère de forces ; ce sont des éléments simples et sans étendue, appelés monades : ces monades sont on nombre immense, mais fini, dans tous les corps ; elles ne sont douées ni d’intelligence ni de volonté, mais elles possèdent une activité purement externe, en ce sens qu’elles constituent de véritables centres d’attraction exercée en raison inverse du carré de la dis-

* Voir lo Cogmos, l. Il, n® du 13 mors 1833, p. 572. Cf. l'élude de M.Moigno sur U Philogophie chimique, publiée à U suite de la leçon de M. Hormann sur la Force de combinamn deg atomes, p. 02 el 0.3, Paris, 1866.

* Voir le Mémoire de H. F'iraday sur la lunduclibilibi électrique cl la mature de la matière, Philosophkal magaiine, lévrier 18U.

■ LE HÉUISME

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tance. En un mot, les forces ne sont pas la propriété de la . matière, c’est la matière qui est la propriété des forces. La théorie dynamique explique tout avec des forces qui agissent et des lois suivant lesquelles les forces agissent. La force, c'est ce qui est en premier lieu, c’est l'absolu créé, le principe efficient de toutes les opérations, le substratum de tous les phénomènes, en un mol la substance'. La loi, c'est sinon la volonté essentielle de Dieu, du moins sa volilion ad extra, réglant les opérations des forces et les combinaisons formées par ces opérations. L’opération, produite par la force suivant la loi, c’est l’expression et l'évolution de la force et en même temps la manifestation de la loi ; elle est ce qu’il y a de relatif dans la substance, comme la substance est ce qu'il y a d’absolu en elle : en sorte que la force se confond avec la substance, comme la loi est une volition divine, et l'opération un fait. Celle théorie, qui n’est pas autre que la doctrine de Leibnitz corrigée par Uoscowilcb, est admise par Cauchy, Faraday et plusieurs autres savants. M. Ubaghs la regarde comme la seule vraie’. M. Moigno la déclare non-seulement beaucoup plus probable que la théorie atomique, mais entièrement certaine*.

* Nous employons ici le mol êubslauce dans son sens le plus général, celui qu’il a en tout ordre de choses, indépendamment des sens plus stricts qui lui sont lionné.s soit dans l'ordre matériel, suit dans l’ordre spirituel. On a distingué la substance première et la substance seconde. Dans le règne qui nous occupe actuellement, c'est-à-dire dans le règne inorganique, la siibsUince première, c'est la matière première avant toute combinaison; et la substance seconde, c'est la matière première, non plus dans son premier état, mais dans l'état où elle se trouve après s'élrc combinée selon les lois auxquelles elle est soumise. Lors donc qu'un prend 1a substance par opposition à la matière, on parle de U substance seconde, parce que la matière simplement dite c'est la matière première; au contraire, lorsqu’on prend la subaUnco par opposition au corps, on parle de h substance première ou de |j matière proprement dite, parce que le corps est le résultat des combinaisons de la matière première ^ous l'action des luis

* l>u Dynamisme, pa»sim.

^ a II semble, au premier abord, qu’un agrégat d'élémeols simples salis-

ET LES SCIEN’CES MODERNES

Cette théorie est-elle opposée aux deux bases du système de Guillaume de Champeaux, à savoir, l’unité de la matière et la multiplicité des corps? Loin de là, elle les favorise. Il y a en effet dans la théorie dynamique deux vérités fondamentales ; la simplicité de la matière et la production de l’opération par la force et la loi réunies. Or, d’une part, la simplicité de la matière, loin de répugner à son unité, ne la favorise-t-elle pas? Evidemment. Et Guillaume de Champeaux conciliait parfaitement l'une et l'autre : il admettait non-seulement l’unité de la matière, mais encore sa simplicité *. D’autre part, si les opérations ne sont pas seulement produites par la force, mais aussi par la loi, ne suffit-il pas, pour produire des opérations diverses et conséquemment des corps divers, qu’il y ait des lois diverses? Il est manifeste qu’une force unique dans

fait beaucoup moins bien aux conditions d’étendue, d'impénétrabilité, d'inertie, etc... Mais il y a suffisamment étendue li où U y a distance, et il y a distance là où il y a plusieurs atomes simples doués de forces attractives, actuclIeniCDt et mkessairement séparés Ica uns des autres. Il y a impénétrabilité sulTisanle là uù l'on ne peut pas admettre que des atomes simples soient amenés à une distance de plus en plus petite, sans que le rapprochement fasse naître une répulsion de plus en plus grande qui les empêche de SC compénétrer, quelle que soit la force qui les presse l'un contre l'autre. Il y a enfin suffisamment inertie là où des atomes sont doués simplement de forces altractÎTes, résolubles, si l’on veut, en impulsion communiquée par le premier moteur. Nous acceptons en conséquence, non-sculcment comme beaucoup plus probable, mais comme entièrement certaine, la doctrine de Boscowitcli. • Cosmos, Physique moléculaire, art., t. II, p. 573-r»74. — Voir aussi, parmi les mathématiciens, M. de Saint-Venant [Mémoire sur la question de savoir s'il existe des masses conlinucs, et sur la nature probable des dernières particules des corps; Paris, 1844, in*8, p. *i0]; cl (Uirmi les philosuplies, iJu^nld-Slovait. Jnincs Mackintosh, Maine de Üiran [Biograph. univers., art. Leibniu). Cousin [Fragm. phit., pref. de la !'• édit.; t. 1, p. 7o), Damiron [Essai sur fhistoire de la philosophie au dix-neuvicme siècle, art. Cou>in).

^ a lias autem tantum quæ simplices siint, Ha;;islri nostri, inquii .\bslardus, lenlentia spéciales appellabal niluras, co videlicet quod sint uiiæ natiiraliter quæ partibus carent; quæ vero ex bis suiit coiiq»ositiu, coiiiposiu individus dicebat. » Ouvr, inédits d Abélard, p. 179, 180.

LE RÉALISME

^ son essence, si elle est soumise à des lois multiples et di-

verses, peut et doit produire des operations multiples et diverses ; et, les opérations étant multiples et diverses, il n’v a plus aucune difficulté pour concevoir la multiplicité et la diversité des corps. Sans doute, au moyen âge on donnait du principe d'individuation et de spécification des explications tres-différentes ; la forme, par la vertu de laquelle on déterminait communément la matière, n’avait dans la plupart des esprits qu’une notion peu précise. Quoi qu'il en soit, il est certain que la matière et la forme étaient les deux éléments essentiellement constitutifs de chaque individu minéral ; que les séparer eût été retrancher cet individu du rang des choses (res) ; que les unir était au contraire les placer au rang de ce que nous appelons aujourd’hui les substances ou les corps. Et comme aucun docteur du moyen âge n’a nié la part des lois physiques et chimiques dans la détermination de la matière par la forme, c’est à-dire dans ce que nous appelons la formation des éléments et leurs combinaisons chimiques, peut-élrc n’y aurait-il pas, comme nous essayerons de le démontrer plus loin, une différence aussi considérable (pi’on pourrait le croire tout d’abord, entre la théorie dynamique et la théorie soutenue par Guillaume de Champeaux sur le mode de détermination des corps.

Mais la science nous fournit des preuves plus directes.

D'abord, relativement à l’unité de la matière, ce sont des témoignages et des faits. Tout le monde connaît ce que la Mennais a écrit à ce sujet, en 1846, dans un livre qui, sans être exact en chacun de ses mots, a cependant eu la gloire d’étonner par sa science Arago lui-meme*. On con-

' Voir Esqiiiste d'une philosophif, 2' («ri., I. X, di. ti ; l, IV, p. 100-111, — p. 250 : t Tout ülru, en ce qui le coniütuc physiquement, n'est que de

ET I.ES SCIENCES MODERNES

naît également les Faits con.slatés par M. l'abbé Moigno, dans le Cosmos de 1855*. Bornons-nous à des témoignages plus récents. En 185G, Isidore Geoffroy Saint- Hilaire disait : « Ces prétendus fluides impondérables que les chimistes ont fait si longtemps figurer sur leurs listes, comme autant de corps simples, l’électricité, la chaleur, la lumière, ne nous apparaissent plus que comme des phénomènes résultant des modifications d'une seule substance, subtile, impondérable, éthére'e, qui pénètre tous les corps comme elle les enveloppe tous’. » D’autre part, en 18G4, M. Laugel écrivait, dans la Revue des Deux Mondes : « Il est permis aujourd'hui de considérer tous les phénomènes physiques comme les manifestations varices de l'énergie dynamique répandue dans le monde entier. Cette grande, cette merveilleuse conception donne je ne sais quelle unité puissante au drame universel... Nous sommes arrivés à transformer les forces les unes dans les autres, ou pour mieux dire, à reconnaître qu’une seule force est capable de produire tous les genres de mouvements connus... L'idée de la transformation mutuelle des forces naturelles est une idée toute moderne, avec laquelle bien peu d’esprits sont encore familiers’. » Enfin, M. Littré, tout en étant plus

Ttlher condensé. » — El p. 259 : « Lorsqu'en décomposant les véjçéUux cl les animaux chex lesquels a cessé l'actioii de la vie, la ebimie parvient à en réduire les principes constituants a un petit nombre de corps simples, elle procède dans un ordre inverse de celui selon lequel procède la nature. Avec (les éléments inorganiques préexistants, celle-ci crée des êtres organisés ; rcllc-là, par un travail directement contraire, détruit les êtres organisés, pour retrouver, en leur premier état, le.< éléments inorganiques. Continué dans le même sens, cl, s’il était possible, jusqu'à son dernier terme, ce travail d analyse cliimique, ramenant la création a son point de déport, offrirait, tous les corps ayant disparu, pour ré.suUat final l’éllicr pur. a

* Voir Cosmos, t. Il, p, 57H-579, 580-582.

* Histoire naturelle générale des règnes organiques, l. Il, 1” partie, p. 52-55.

* Livraison du 15 février 18ü4, p. 942, 945, 048.

IGO

LE RÉALISME

indécis, n’est nullement hostile à cette doctrine. Il dit, en parlant du moyen âge et de ses recherches en alchimie : c( Guidé par une hypothèse que rien ne dit être fausse, mais que rien ne dit être vraie, à savoir que les différentes substances ne sont que des modifications d’une meme matière, il chercha la transmutation des métaux et créa pour la chimie une ébauche semblable à celle que l'antiquité avait créée pour la biologie'. »

Quant à la production des corps multiples et divers avec une substance unique, capable de combinaisons diverses, suivant des lois diverses, elle est appuyée sur des données scientifiques aussi probables, pour ne pas dire aussi certaines, que l’unité de la matière.

C’est l’avis de M. Faraday* et de M. l’abbé Moigno^. Du reste, voici des faits que raconte l'illustre professeur de physique à la Faculté des sciences de Paris, M. .laniin lui-même : n Pendant que l’atmosphère fournit le charbon aux feuilles, les rameaux y amènent l’eau qui a été puisée dans le sol, et il est naturel de penser que ces deux corps, en se rencontrant, vont se combiner mutuellement; ils se combinent en effet, et dans des proportions très-variables : citons quelques exemples. Si 12 molécules de charbon se réunissent avec 10 molécules d’eau, elles peuvent donner naissance soit à la cellulose, qui constitue à la fois les vaisseaux ( t tout le squelette de la plante, soit à la fécule que tout le inonde connaît, soit enfin à la dextrine qui est soluble et

* firrue (les deiix Mondes, livraison du 15 scplcmbrc 1861.

* \o\t Philosophknl Magaüne, févripr 1841.

* « En ili^ciiianl d’aulres ordres de |du'nomèi»es, les phénomcnes des üoinliinaisous chimiques, par exemple, alors que l’aclion s'exerce non plus sur les monade^ dviiamiqucs clémenlaire.s ou les centres de forces isoles, mais sur les molécules ou les agrégats de monades combinées de manière à donner naissance aux diverses substances particulières , simples ou composées; nous aurions constaté... a etc. Cosmos, ibid., p. 380.

ET LES SCIENCES MODERNES. ICI

donton a fait quelquefois des sirops; mais, suivant les circonstances et les organes, la proportion des deux corps peut changer, et avec elle les produits chimiques qui prennent naissance. Ainsi, 12 molécules de charbon combinées à 14 molécules d'eau constituent le glucose ou sucre de raisin, qui remplit les grappes mûres, et si de ce glucose on retranchait deux molécules d’eau, c’est le sucre de canne ou de betterave qui se formerait. En résumé, par des procédés qui nous sont inconnus, l'eau et le charbon, se rencontrant dans les feuilles des végétaux, s’unissent chimiquement et produisent une multitude inlinie de composés, différents suivant les lieux, les organes, la nature, l’àge et les conditions extérieures du végétal . »

M. Alfred Maury, traitant, en 1865, des progrès de la chimie organique, s’exprimait ainsi ; « Un premier fait qui frappe, c’est la variété infinie de composés résultant de la combinaison de trois ou quatre éléments. En augmentant ou en diminuant la condensation de l’un ou de plusieurs d’entre eux, on arrive à obtenir des matières de nature et de propriétés très-différentes. Puisqu’une différence de condensation dans les molécules détermine des qualités et des caractères différents, comme sont les caractères et les qualités des corps qui nous servent à les distinguer, on est naturellement conduit à se demander si la condensation de la matière ne serait pas la cause principale de l'essence diverse des substances. C'est une bien ancienne idée que celle de l’Iioméomérie, qui envisage tous les corps comme composés de petits éléments semblables ù l’ensemble. La doctrine atomistique, qui fut celle de Démocrite et de Leucippc dans l’antiquité, concevait tous les êtres comme formés |iar un certain nombre d'atomes ou d’éléments simples,

' Itevue des Deux Mondes, n* du 15 scplenibru 1804, |i. 488.

LE HKALISNE

indivisibles, indestruclibics, duiil les assemblages variés consliteent tous les êtres vivants et animés, de la mènie manière que les lettres de l'alpbabet peuvent former, par leurs associations, les mots les plus divers. Cette doctrine, développée par Épicurc, et (|ui n'était citez les pliilosopbes anciens, étrangers à l’expérimentation, qu'une pure spéculation, SC présente maintenant à notre esprit comme la consé(}ucncc possible d’une science bien plus |tositive et bien plus avancée. La multiplicité des composés dus à l’association d’élémeiiLs gazeux, comme l’oxygène, riiydrogène, l'azote, suggère la pensée que la diversité des corps pourrait n’être qu’apparente, et que ces corps simples, que nous prenons pour les éléments de la matière, ne sont que des produits diversement condensés d’une matière unique. La ebimie a dû et doit encore prendre les faits tels qu’ils nous apparais-ent ; elle doit dire, avec Itcrzelius, que les corps simples sont des êtres distincts, indépendants les uns des autres, dont les molécules n'ont rien de commun, smon la fixité, l’immutabilité, l’éternité. Dans ce cas, il y aurait autant de matières distinctes qu’il y a d’éléments chimiques ; mais, devançant les progrès de la science, ne peut-on pas supposer que les molécules des divers corps simples sont nées de la condensation d’une matière unique, telle que l’hydrogène, par exemple? Des quantités semblables de cette matière pourraient, par des arrangements différents, constituer des éléments ou radicaux du même poids, mais doués de propriétés distinctes... Disons-le tout de suite, cett'^ unité de la matière séduit singulièrement l'esprit, et les nombreux corps composés qui, dans les matières provenant des animaux cl des végétaux, ont les alliages, les propriétés générales, la pliysionomie des corps simples, donnent une extrême probabilité à l'Iiypolhèse que les corps

ET LES SCIENCES MODERNES

simples ne sont eux-mùmcs que des corps composés d’éléments identiques, mais inégalement groupés ou associés, Le phénomène du dimorphisme, qui nous montre des densités, des coeflicients de dilution, des propriétés optiques et certaines propriétés chimiques différentes dans un même corps, suivant qu'il affecte une forme cristalline ou une autre, peut être encore cité à l’appui de l'hypothèse ici indiquée. La valeur de cette hypothèse ressort avec non moins d'évidence du fait de Visomerie observé dans les deux règnes. Jadis, on admettait comme un axiome que l’identité de composition impliquait l’identité des propriétés. Depuis qu’on a constaté que des corps de même composition possèdent des propriétés différentes, les idées qu'on se faisait sur la matière sont singulièrement modifiées'. » — Enfin, pour fortifier toutes ces autorités en les couronnant, qu’il me soit permis d'invoquer celle de M. Clievreul, et de renvoyer le lecteur à son récent ouvrage, l'Histoire des connaissances chimiques''^ ainsi qu’au remarquable travail de M. Edgar Saveney sur la Physique moderne et les idées nouvelles touchant l'unité des phénomènes naturels^.

Donc Guillaume de (lhampeau.x, dans l'application qu'il U faite du réalisme aux êtres inorganiques, a pressenti ce que la science, six siècles après lui, devait, sinon démontrer, du moins rendre très-probable. Sans doute il n’avait, pour s’appuyer, ijue très-peu de preuves expérimentales; mais

* Iteviiâ des Deux Mondes, !•' scpitiiibrc i8ü5, p. ICK) et suit.

i'aris, 1860; l. I, p. 37-58, 03, 70.

^ lievuc des Deux Mondes, 1*' cL 13 novcmlii'C 1800, 13 décembre 1860.

lui

LC ItÉALISUE

il’esl-cc rien que d’avoir osé regarder en face une question alors si ténébreuse, de l'avoir scrutée avec la seule force de son génie, et d'y avoir répondu avec une hardiesse et une exactitude qui glorifieraient encore les grands hommes de nos jours'.' Cependant ce n’était là qu'une première application. Guillaume de Champeaux a étendu sa conclusion jusqu’aux êtres organiiiues soit du règne végétal soit du règne animal.

Or, ici encore a-t-il été grand? D'après M. Ubaghs, les naturalistes les plus distingués, parmi lesquels il faut remarquer au premier rang M. Flourens', conviennent <|uc le réalisme s'étend atout le règne animal et végétal’. Nous sommes arrivés, dans la thèse des universaux, a la partie qui traite des genres et des espèces. Si dans les sciences qui ont pour objet les êtres inorganiques on emploie les termes (jenre et espèce, cet emploi est tout à fait artificiel ; ils n’ont une signification rigoureusement exacte que lorsqu'ils s’appli(|uent aux êtres organiques. La question est donc celle-ci ; les es|)cces, les genres et les règnes sont-ils des réalités ou de pures conceptions de notre esprit? Si ce sont des réalités, quels sont les rapports qui régnent entre ces réalités et les individus? c'est-à-dire, dans quels rapports se trouvent : 1“ les individus vis -à-vis des espèces ; 2” les espèces vis-à-vis des genres ; 5° les genres vis-à-vis des règnes? Enfin, les règnes sont-ils eux-mêmes réductibles à l’unité de matière?

Certes de tels problèmes sont plus que suffisants pour faire trembler l’esprit qui cherche à les résoudre. C’est le cas ou jamais d'avouer avec Sénèque : Ctim malevia difficili conlendo ; mais est-ce le cas d'ajouter avec lui ; Vinci

' De la longi'viU humaine, elc., 2' |«rlic, III. g 1-5. ‘

' M Ubagli», du RMUme en théologie et en philotophie, p. 51U

KT LES SCIEN’CES MODEIlNES. laS

nolens? « La question par excellence fondamentale, disait Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, c’est la question de l’espèce, et de sa solution dépend, directement ou indirectement, celle de tous les autres grands problèmes de l’hisloirc naturelle organique... Aussi, ajoutait-il, n’est-il pas un seul problème, en histoire naturelle, dont la solution ait été plus souvent, plus laborieusement cherchée. Depuis un siècle surtout, de Linné et de Buffon à Lamarck, à Cuvier, à Geoffroy Saint-Hilaire et à leurs disciples actuels, c’est une chaîne continue d’efforts toujours renouvelés ; si bien (pie nous pourrions à peine citer une seule année qui n’ait eu, sinon son succès, du moins sa tentative de succès*. » Pour mettre de l’ordre dans notre réponse, examinons d’abord s’il faut admettre dans les règnes, les genres elles espèces, un certain réalisme; nous étudierons ensuite la nature et l’étendue de ce réalisme.

Au siècle dernier, la plupart des philosophes pensaient qu’il n’y a dans la nature que des individus : en conséquence, selon eux, les mots de genre et d'espèce n’exprimaient rien autre chose qu’une généralisation plus ou moins heureuse, enfantée par notre esprit, et ne représentaient rien d’existant en dehors de notre propre pensée *. Cependant Buffon était d’un avis tout opposé : il voulait qu’il n’y eût de vrai que les espèces. Linné voulait que les genres le fussent également. Iæ premier, en effet, n’admit pas d’autre division dans son Histoire naturelle que celle des espèces*, le second admit on outre celle des genres inférieurs,

' Hiiloire nalurellf générale des régnes organiques, t. U, 2” partie, p. 201, 271, 50*^. — Voir tout le cliapilro VI.

* Voir Dictionn. fvcyclop. de D. Dupiney de Vorepierre, Pari?, 1801; iirt. Genre.

^ c Un individu, a-l-41 dit, n'est rien dins l'univers; cent individus, mille, ne sont encore rien; les espèces sont les seuls êtres de la nature. »

I,E nËALISHE

iri6

moyens, supérieurs, se bornant seulement à créer quelques noms spéciaux en place de ces mots ftenres, moyens et supérieurs*. Aujourd'hui l’opinion concoptualistc du dix-huitième siècle est loin d’avoir disparu’. Toutefois, ce qui fait .sa force, c’est plutôt la difficulté de définir et de préciser la réalité des espèces et des genresque la facililé d’établir leur non-réalité. Mais ce procédé n’est pas logique. Aussi, Cuvier, <le Candolle, de Iflainville, M. Flourens, et plusieurs autres savants, se sont-ils prononcés pour la réalité des espèces et des genres. Pour eux, les individus ne sont point les seules réalités naturelles. Par delà l’individu se trouve l’espèce, et par delà l’espèce le genre, lesquels ne sont pas moins réels que l'individu, bien qu’ils ne se circonscrivent pas, comme celui-ci, dans l'espace et dans le temps, de manière à tomber sous nos veux. On peut même dire de l'espèce qu’elle est l’unité organique par excellence, et qu’elle a plus de. réalité vraie que rindividu, car elle est indéfectible’. M. Ubaghs, lui aussi, est réaliste : « Nous avons constaté, dit-il en résumant son travail sur le Problème ontologique des universaux, deux lois de la nature : la fécondité continue et la fixité de l’espèce, et ces deux lois ressortent d’un meme principe, elles ont la même cause : la vie ou la force génératrice, permanente, transmise, propagée et communiquée à tous les individus de l’espèce. L’espèce est donc réelle; elle n’existe pas, il est vrai, indépendamment ni en dehors des individus, mais son existence est aussi réelle et aussi objective que celle de ces derniers. Et

• Voir Diicliri, Trait/ compte! de philosophie, I, I, p. 532.

* C'e^t aiiiM qao M. André Sanson ^u<Jlient o que 1 CA|>oce (loint une rraliU: objective, mais bien une réilil»'* abslmilc ^eul^'mcnl. » ProposUioHK xitr la cnraclMstiqiie de i'rspècc et de ta race; voir lex Mondex, par U. l’abbt' lloigno. n" du 50 aoiM IHOO, loolechnie, p. 717.

5 Dirtiomi. tucyclop., Vorcpicnv, nri. Genre.

ET LES SCIENCES MODERNES

ce n'est pas sans raison jque le grand naturaliste Ruiïon a dit : « Un individu n'est rien dans l’univers ; cent indivi- « dus, mille, ne sont encore rien : les espèces sont les seuls « êtres delà nature^. »

« Suivant M. Flourens, l’espèce est comme une chaîne dont les individus sont les anneaux qui viennent et sortent les uns des antres. Il vaut mieux dire, pour énoncer plutôt un exemple qu'une comparaison, que l’espece est comme une vigne dont tous les Sarments viennent et sortent du même arbre et vivent de la même vie, lesquels, sépares ensuite et constituant désormais des ceps ou de nouveaux individus de vigne, continuent de vivre de cette même vie et conservent la même force productive, mais individualisée et multipliée, et également niultiplicablc dans les ceps qui naîtront à jamais de chacun d’eux.

« En effet, l'espèce n’existe pas en dehors des individus; mais dans les individus qui renferment l’espèce il faut distinguer deux choses également réelles : les éléments qui sont exclusivement propres à chacun d’eux et un élément qui leur est commun à tous. Les premiers de ces éléments sont principalement caractéristiques et constitutifs des individus en tant qu’individus, le second est caractéristique et constitutif de l’espèce ; celui-ci est la substance, le substratum des propriétés individuelles, les autres sont les propriétés distinctes et incommunicables; par l'un tous les individus sont consubstantiels, par les autres ils sont contrairement opposés entre eux.

* Duiïon ne nie nullement la réalité de^ individus, il veut seulement donner plus d’importance ù l'élément spécilif|uc qu'à réléinenl individuel. C'ot en ce seni que H. Flourens a dit : « Les individus périMciil, mais U vie ne périt pan... Si je con^dère les individus, je ne vuia que destruction et roproiliitiion Micfcfsivcs; si je considère l'espèce, je ne vois que continuité et |)crp6tuiié. t De la lotigévit^ hunutinet p. 100-170.

lOK

LE RÉALISME

« Ce qui prouve pcremploireinent que celte substance, loice, vie, principe de vie, ou fil coiilitm delà vie, coinmc rappelle M. Flourens, peu importe le nom, est rcellenient eomuume, et non pas seulement semblable dans tous les individus de l’espèee, c’est qu'elle est engendrée, c'est-àdire ([u’elle émane par voie de ^'éneration des parents aux descendants. Si elle était a'éée pour chaque individu, ou si elle était la suite d’une génération spontanée, je ne trouverais pas de base à un raisonnement décisif pour prouver autre ebose que la ressemblance ; mais là où il y a génération nu émanation, il y a consubstantialité ou identité de substance entre ce qui émane et ce dont il émane.

« Cependant il ne faut pas s’y méprendre ; si la vie ou la force productrice est identique dans tous les descendants avec celle de leurs parents, elle n'est pas moins multiple et multipliée; ellcs’e.st individualisée ou est devenue individuelle dans chacun d'eux, bile est identique, parce qu’elle est émanée; elle est individuelle, parce que, projiagée par les individus, elle s'est uni dans chacun d eux des propriétés distinctives et incommunicables, qui lui sont exclusivement propres ; elle a, dans chacun d'eux un modm suhxislendi incommufiicabilis par lequel ils se distinguent tous les uns des autres comme individus'. »

Toutefois, M. IJbagbs n'admet pas la réalité des genres: « A parler strictement, dit-il, les espèces seules sont des universaux réels. Lés genres ne sont pas des universaux réels, ils ne possèdent d’autre universel que celui des espèces, car ils ne renferment que des espèces, qui se ressemblent et (|u’on peut regarder comme plus ou moins pareulées, il est vrai, mais qui n’ont rien de réel qui leur soit

‘ M. Ubaghs, ouvr. filé, p. 103-10.').

&T LES SCIENCES MODERNES

commun*. » La seule raison qu’il en donne, c'est que les êtres produits par le croisement de deux espèces différentes ne peuvent produire ensemble qu’un petit nombre de générations, et que, si on les unit avec l’une ou l'autre des espèces desquelles ils proviennent, au bout de quatre générations le type primitif repar.;U*. Or, est-ce là une raison décisive'/ .De ce que deux individus appartenant à deux espèces parentées ne jouissent que d'une fécondité trèsbornée, suit-il rigoureusement que le genre de ces deux cs|)èce.s ne soit qu'une ebirnère dépourvue de toute réalité? Nullement, D'abord, si ces espèces .sont parentées, elles ont évidemment quelque chose de commun ; la proximité par parenté n’est pas une ressemblance purement accidentelle. Ensuite ces deux individus n’agissent entre eux que par génération ; or la génération tend essentiellement à individualiser l'espèce, et nullement à la généraliser; il n’y a donc rien d’étonnant si les individus qui en résultent, loin de redescendre au genre, se maintiennent à peine dans l'espèce. La génération tend au complexe ; elle ne saurait donc révéler le simple. Le genre ne peut s'obtenir que par une décomposition ; or la génération est au contraire une composition, un mouvement vers l'individuel et le complexe. Il est donc impossible de rien conclure des faits allégués ; ils constatent la réalité et la fixité de l’espèce, mais ils ne démontrent rien contre la réalité du genre. — Du reste, un des grands principes de la philosophie, c’est (|ue la multiplicité sort de l'unité ; par conséquent, lorsque je redescends des effets à la cause, je ne dois m’arrêter qu’à l’unité, cause de toute multiplicité. Poun|uoi les individus ont-ils un fond commun, identique dans tous, qui s’appelle

• H. Lbaplis, ouvr cite, p. 100.

* Ibid .f.m.

LE RÉALISME

l’espèce? Parce que la mulliplicité doit reposer sur l'unité. Mais les espèces sont multiples à leur tour. Pourquoi donc ne reposeraient-elles pas, elles aussi, sur un fond commun réel? Or ce fond commun et identique des espèces, c’est le genre. D’où il suit que le genre est une réalité. Donc, de l’aveu de tous, les individus sont des réalités ; de l'aveu des principaux maîtres de la sciencecontemporaine,lesespèces, les genres et conséquemment les règnes sont des réalités. Mais dans quelle mesure et de quelle manière? Qu’est-ce que |)ossède l’individu en dehors de l'espèce, l'espèce en dehors du genre, le genre en dehors du règne? Est-ce l’individu qui produit l’espèce, ou l’espèce qui produit l’individu ? Est-ce l’espèce qui produit le genre, ou le genre qui produit l’espèce? Pareillement, est-ce le genre qui produit le règne où le règne qui produit le genre? Et le principe de ces productions, quel est-il? En un mot, si lesespèces, les genres et les règnes sont des réalités, quelles sont ces réalités?

Avouons, avant tout, que les sciences sont actuellement incapables de répondre à ces questions avec clarté et certitude. .Malgré les progrès incontestables de la chimie organique et de la biologie soit végétale soit animale, tout ce que l’on peut se permettre se réduit à des conjectures plus ou moins probables. La vie en effet est étudiée dans une suite (j’actes appelés f onctions. Chaque fonction s’accomplit dans un appareil qui se compose d'un ensemble de parties appelées oryanes. Un organe est formé d’un système de lissas. Un tissu est formé d'organismes élémentaires. Enfin un organisme élémentaire se compose d'un ou de plusieurs principes immédiats ou espèces chimiques d'origine organi(|ue'. Or, la science actuellement peut-elle rendre un

' Cf. M. CliCTrciil, ouvr. ciU, p. llR-111).

ET LES SCIENCES MODEnNES.

compte exact et definitif sur les fonctions, les appareils, les organes, les tissus, les organismes élémentaires et les principes immédiats? Qui dira en outre d’une manière péremptoire ce qu’est un individu, ce qu’est une espèce, ce qu’est un genre? Sans doute Linné reconnaissait autant d’espèces qu’il y avait eu de formes diverses créées mais qu’est-ce que ces formes? Si Buffon voyait une espece là où il trouvait «une ressemblance parfaite et des différences trop petites pour être distinguées ; » si Adanson définissait l’espèce « tous les individus semblables par succession constante ; » si de Candolle appelle espèce en botanique « ta collection de tous les individus qui se ressemblent plus entre eux qu’ils ne ressemblent à d’autres’ : >• qu’cst-«e ipie cette ressemblance, et quels en sont les degrés nécessaires? Et encore, qui définira en i|uoi consiste précisément l’essence de la matière organique? LaMennais disait en 1846; « On ne l’a jamais définie, que nous sachions. Elle ne se compose point de corps actuellement organisés, puisque c’est par elle qu'on essaye d’expliquer l’organisation. Or, si elle en est, en une mesure quelconque, la cause, la raison, c’est donc quelque chose d’antérieur à elle. Mais quoi? Un assemblage de corpuscules vivants ? Si la vie qu’en ce cas on leur attribuerait, n’est pas la vie universelle qui anime indistincicment la création entière, ces corpuscules seraient des êtres doués précisément de ce qui ne se conçoit que par l’organisation, de ce qui la caractérise rigoureusement, radicalement. Est-ce simplement des matériaux nécessaires à la formation des corps organisé.;? Ce seront des corps inorganiques, sous ce rapport parfaitement sem-

* a Spccies loi numcrnmus quoi divcr8æ formœ in principio siinl crcaiffi. » Funtiam, bot.y .\p!ior. 155, p, 18 de IV-diiion originale, Amsterdam, 175ü.

* Voir Duebez. ouvr. cité. t. ï, p. 550-552.

LE RÉALISME

lilabics à tous ics autres corps du même ordre. Ces iriatériaiix, en effet, ces corps élémentaires physiquement nécessaires à la formation des êtres vivants, la science les détermine, elle les connaît, les nomme : ce sont l’hydrogène, l’oxygène, l’azole, le carbone, etc., tous corps inorganiques, suivant la stricte acception du mot. Qu'est-ce donc, encore une fois, que la matière organique'? » Or, depuis 1846, a-t-on tranché la question ? — Et la vie ellemême, qu’est-elle? Quel est le naturaliste qui en* ait saisi l'essence? « De toutes les définitions delà vie, disait récemment M. Claude Bernard, celle qui est à la fois la moins compromettante et la plus vraie est celle qui a été donnée par V Encyclopédie : « La vie est le contraire de la mort. » Cette définition est d’une clarté naïve, et cependant nous ne pourrons jamais rien dire de mieux, parce que nous ne saurons jamais ce qu’est la vie en elle-même’.» 11 faut donc renoncer à donner aux questions posées une réponse décisive, et nous contenter d’une réponse probable, conforme aux tendances actuelles de la science.

Eliminons d’abord une idée fiui.ssc, dans laquelle sont tombés plusieurs cs|U’its distingués, mais systématiques. Guillaume de Champeaux, en étendant le réalisme au monde organique, a voulu y introduire une unité considérable, mais qui ne détruisît pas la multiplicité. Pour lui, la réalité n’était point ennemie de la réalité ; il croyait pouvoir affirmer les réalités universelles sans nier pour cela les réa-

* Èitqimse dune philnsopliie, 2* partie, I. XII, cli. ix; t. IV, p. ill-il2.

* Hevue deK Deux Mondes. 1*' aotU i8fi5. j». Ciri.

ET l,ES SCIENCES MODERNES.

litûs individuelles ; et son esprit restait fidèle à lui-incnie, sans nullement se contredire, lorsqu'il jiosait dans l'unité du règne la multiplicité générique, dans l'unité du genre la multiplicité spécifique , et dans l'unité de l’espèce la multiplicité individuelle. C'est donc une erreur profonde de croire qu'en afOrmant l’unité de la matière, il ait nié du même coup toute multiplicité, et qu’en posant à la base des choses matérielles un universel réel, il ait détruit la réalité des univcrsau.x échelonnés entre lui et les individus, c’est-à-dire la réalité des règnes, des genres et des espèces, lesquels sont en effet les trois degrés intermédiaires entre la matière première et les individus.

Il est vrai que Guillaume de Champeaux estime l’unité au-dessus de la multiplicité, et qu’il fait passer l'universel qui est plus général avant celui qui l’est moins, la matière première avant le règne, le règne avant le genre, et le genre avant l’esiiècc. Il est vrai encore qu'en faisant dériver la multiplicité del'unité et l’universel moins général de l’universel plus général, il relègue au rang inférieur ce qui est plus particulier. Mais reléguer une chose au rang inférieur, est-ce la bannir? ne l’affirmer qu’en second lieu, estcc la nier? Du reste, si j’interroge les sciences spéculatives, que vois-je ? En mathématiques l'unité engendre le nombre; en géométrie le simple engendre le composé, et l'inétendu l’étendu, en métaphysique 1 instant engendre le temps; en théodicée l'infini précède et produit le fini. Pourquoi donc dans les sciences naturelles l’universel, qui est plus un, plus simple et en même temps plus vaste, n’cngendrerait-il pas le particulier, qui est moins un, moins simple et moins vaste? Le (jenve n’est-il pas ainsi appelé parce qu’il engendre l’espèce? et pourquoi n’en serait-il pas de même des universaux qui sont plus généraux relu-

LE ItÉAUSMK

liveincnt à ceux qui le soiil moins? Sans doule, dans l’ordre de la connaissance, on va du particulier au général, mais n'est-ce pas le contraire dans l'ordre de la l'éalité? « Le monde est une œuvre pensée... Tout ce qui vit sous nos yeux semble une variation d'un thème éternel. L’animal apparaît comme l'ébauche plus ou moins parfaite d'une forme asservie à une idée, et non-seulement l'animal, mais l'cspccc, mais la famille, mais l'ordre... L’animal est un portrait du type idéal, (jue nous nommons l’espèce'. » Et dès lors, Guillaume de Champeaux ne fait-il pas preuve d’une philosophie profonde, lorsqu’il enseigne que c’est le règne qui réalise le genre et non pas 1e genre qui réalise le règne, que c'est le genre qui réalise l'espèce et non pas l’espèce qui réalise le genre, et pareillement que c’est l'espèce qui réalise l’individu et non pas l'individu qui réalise l’espèce ? ^’’est-il pas appuyé en cela par tous les philosophes qui, comme Goudin, expliquant la formation des êtres vivants, les font émerger peu à peu d’une substance d’abord informe*?

(( üe toutes les choses que Dieu a crées, dit Guillaume de Champeaux dans le premier de ses Fragments inédits, la raison et l’autorité nous certifient que les unes sont des matières et les autres des formes. i> Donc Guillaume de Champeaux affirme la réalité des formes, c’est-à-dire des principes de détermination, autant que la réalité de la matière*.

* M. A. Laugei.

* « Sic in gcncralionc vivcntitim, geniliira priimim non est tibi inrorniis liuiiior, in qiio nihil vidclur similc gcnersnli. Dcindc ex co paulatim sesc evolvunt accidenlia, doncc genitum guiieranii biinillimum evadat. Quod sanc iiUcliigi ncquit, iii>i quateiius gcnerai» illud ipsum principium subslanlialc, quo constat et vivil, inateric indidit, ex quo in ea hæ novæ proprieUtes paiilatim et urdinc einergunt. • A Guiidin, Philosophia juxta D. Thomas (ioffinota. l'Iiysica, p. 1, disp, i, q. 1, art. 6.

- Cf. Fragment Üe easenUa et de aubstantia Üei, etc. : « Rerum

ET LES SCIENCES MODERNES. 175

Parcourons la hiérarchie de ces formes.

ü'ahord, quant aux trois formes qui émergent immédiatement du sein de la matière première et qui constituent les trois règnes, il est certain qu’elles étaient connues et admises au commencement du douzième siècle: car le livre d’Aristote sur idme, qui n’élait pas étranger aux philosophes d’alors, distingue très-bien les êtres inanimés et les êtres animés, -à tIx/x vm -j. et parmi

les êtres animés ceux (|ui le sont do la vie végétative, et ceux qui le sont de la vie sensitive. Or rien ne prouve, soit dans ses écrits soit dans I histoire, que Guillaume de Champeaux ait attaqué la ré.dilé des trois règnes de la nature.

Et si nous passons des formes les plus générales aux formes les plus particulières, nous cooptons qu’il n’était pas moins affirmatif sur la réalité des formes individuelles. M. Henri .Martin est d'un avis contraire ; a Les réalistes, a-t-il dit, n’admettaient de réalité que dans ce qu’ils nommaient les universaux, c'est-à-dire dans les idées générales et les êtres collectifs... Abélard défendait contre Guillaume la réalité de l’existence individuelle '. » Mais où sont les preuves historiques d une telle assertion '! Bernard de Chartres lui-même, qui certainement est, dans son style du moins, d’un platonisme plus accusé que Guillaume do Champeaux, ne prononce pas une seule parole contre lu réalité de l'existence individuelle. Comment donc faire peser sur Guillaume d» Champeaux une accusation dont Bernard de Chartres lui-méine est innocent? Le seul motif de cette accusation est une induction dont tloscelin est la

.umniuni i|u.is creavit Deus allas esso maleri.is, alias esse furnias, non soluni ralio, sed ctiam auclorilas confirmât. Sed tum neque mtileriam tint forma, nequf formam tiiie materia in rerum aelu e$»e eogiiuuimiu, » etc.

* Hiitaire de France, t. III, p. 403- 105.

LE RÉALISME

base : Itoscelin niait les universaux et n’affirmait que les individus; or, Guillaume de Champeaux s’est déclaré formellement l’adversaire de Roscelin ; donc, a-t-on dit, Guillaume de Champeaux a affirmé les universaux et nié les individus. Rien n'est plus faux qu’un tel raisonnement. Ne pouvait-on pas combattre Roscelin dans ce qu’il avait de faux, sans le combattre pour cela dans ce qu’il avait de vrai? Ne pouvait-on pas soutenir contre lui la réalité des universaux, sans nier contre lui la réalité des individus ? Guillaume de Champeaux a su faire cette distinction, et, de l'aveu même d’Abélard, il a affirmé la réalité des individus: « ... Siugnlis mis inesse individuis. » Du reste, M. Rousselet, qui n’est pas suspect sur ce sujet, le dit positivement : « Le caractère du vrai réalisme scolastique est : 1° de réaliser des abstractions, des qualités, des conceptions; 2° de nier l'existence des individus. Or, Guillaume de Champeaux n’est pas tombé dans la première de ces erreurs, et j'ajoute qu’il n’est pas plus coupable de la seconde que de la première. Abélard lui-même ne l’en accuse pas ; l’eùt-il fait, il se serait trompé ; mais je répète qu’il ne l'a pas fait*. » Il ne nie, dit-il, « que la réalité des accidents. » Cette dernière assertion de M. Rousselotne nous semble pas fondée elle-même, et la preuve est facile à en donner. Car, d'après Abélard, Guillaume de Champeaux fait dériver les accidents de la pluralité des individus,

« Solamultitudine accidenlium varielas. n^i donc, comme .M. Rousselot l'avoue, Guillaume de Champeaux admet la réalité des individus, à plus forte raison admet-il la réalité des accidents. Sans doute, s'il fallait admettre comme un principe cette proposition qui existait dans les esprits bien,

' M. Itoussulut, Etudes sur la philosophie dans le moyeu âge, l. I, l>. 2ÜÜ-2Ü7.

ET LES SCIENCES MODERNES

avant que la Mennais l’eût formulée, à savoir : « Rien ne serait s’il n’était substantiellement, » il est clair que Guillaume nierait les accidents ; mais pourquoi la réalité ne serait-elle que substantielle ? si la substance est substantiellement, l'absolu absolument, pourquoi l’accident ne serait-il pas, lui aussi, mais accidentellement, et le relatif relativement? Que Guillaume de Champeaux n’ait pas dit avec évidence comment le relatif sort de l’absolu, l’accident de la substance, l’individuel de l’universel, cela est certain : car qii’estrce que ces formes informantes ad faciendum Socratem, qui, même en ce temps-là, étaient l’objet de tant d’opinions contradictoires’ ? En quoi consiste cette information? Le treizième siècle lui-même, qui s’est livré à tant de débats et qui a prononcé tant de mots sur le principe d’individuation, a-t-il donné une seule solution définitive? Aristote a-t-il été clair dans sa définition du relatif? Et de nos jours, quel est le philosophe qui pourrait dire un dernier mot en pareille matière? Il n’y a donc rien d’étonnant si Guillaume de Champeaux alaissc cette partie de son système dans le mystère. Mais si le mystère empêche l’évidence, il n’empêche jias la certitude.

Entre les règnes et les individus il y a les genres et les

* c De formis dirersi diversa iventiunt. Alit enim Tolunt oennes forma» osse esaentias, aHi nullaa, alii denique quasdam casentias esse confirmaol, quasdam non... » Manuscrit du mon*. SainUMichel, édité par M. Cousin.

* i* « Üp6i ri ri rotavra Ô7ct uvrst arttp t77h, «Tvat

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<{iiæcumque hoc ipsum quod sunl aliorum osse dicüutur, vd quoinodo librt aliter ad altud ; 2* smu ad aUguid quibus Im)c ipsum cs»e est ad aliquid quodam modo sc hal^cre » (Trad. Boêt., m Prxd., 155 et ICU).— « On appelle relatives les choses qui sont dites, quelle.» qu’elles soient, les choses d’autres choses, ou qui sc rapportciil à une autre chose, de quelque façon différente que ce soit ; 2® les relatifs sont les choses dont Texistence sc confond avec leurs rapports quelconques à une autre chose a (Trad. de M. Barthélemy Saint-Hilaire, 1. 1, Catéq.^ c. vu, p. 81 et 9i].

l.t KÈALISHE

espccL’s. Or, {'lâcc à un texte d’Abélard, l’opinion de Guillaume de Champeaux nous est ici parfaitement connue. L'espece était, selon lui, constituée par le genre et la différence : le genre était comme un fond identique à lui-meme dans toutes les especes; dans ce fond des différences surgissaient, et les modifications, causées par ces düTérenccs à ce fond identique, déterminaient les espèces'. Quant aux genres, il raisonnait de 1a même maniéré ; nous devons le conclure de l'unité qui pénètre tout son système et de l’association qu’on a toujours faite, même au douzième siècle, entre les genres et les e.spèces. De même que l’espèce n’était qu’un genre modifié, ainsi le genre n’était qu’un règne modifié, dans l’espèce le substratum des différences était le genre, dans le genre ce substratum était le règne ; en un mot ce que les individus étaient au sein de l’espèce, les espèces l’étaient au sein du genre, et les genres l’étaient au sein du règne : « Et hoc intelligunt, dit Abélard, de sinijulis spedebus ad individm et de generibus ad species. » D'où il résulte deux choses, à savoir ; la fixité formelle des genres et des espèces et leur léductibilité matérielle. Par leur matière, en effet, les genres et les espèces sont susceptibles de recevoir mille et mille formes et conséquemmcntd’ctre déterminés avec une grande variété ;

• « ... Quœ quidem senlonlia W. Magislro noslro prævalcpc visa est. Vo» Icbal eniiii, memini, tantani altiisionem in vocihiis fîeri ut, cutn iiomcit diflorcnliæ in divisionc generîs pro spccie poncrctur, non sumptum esscl A dÜTercntia, 9cd substantiviini speciei nomcii ponerclur. Alloquini subjecti in nccidcnlio divisio dici potest secundum ipsiiis scntcnliam, qui difTcrcnlias pcncri j»cr accidens inesse volebnl. l’cp nomen ilaquc dincrontic specicm ipsam volebal accipcrc ; unde Porphyrius, cum de difTcrcntiis ageret (Porpliyr. tfOffOff.f p. 381)i : « Per eas, inquil, gênera in species dividinius. » Cr. pétri Abclardi Dialectica, l*ars Y*, Hl). Divixioftum et (kfinilionunu édit. Cousin, p. 445. — Dans l’argumcntuin, M. Cousip dit : Willelmi sentenlia oppngnatur, qua gênera cl species, non tantum vocabula, sed res ipsas esse volcbat, quam Abelardus CTertcrc conatur.

ET LES SCIENCES MODEKNES

mais par leurs formes les uns et les autres sont fixes à telle ou telle détermination. Cette détermination par cela seul qu’elle n’est qu'elle-même , est évidemment incapable , comme telle, d’être une autre. Et c’est dans le sens de cette irréductibilité d'une forme à une autre forme, d’un type à un autre type, que les espèces, les genres et les règnes sont fixes, mais non dans le sens d'une impossibilité de revenir à Ictir fond commun et de subir alors une nouvelle transformation.

Or la science contemporaine répugne-t-elle à cette doctrine? Nullement; elle tend même à la favoriser.

D’abord elle ne la combat pas. Quoique la notion de l’espèce soit en dernière analyse fort mystérieuse, cependant deux opinions semblent seules probables à ce sujet. Au dix-huitième siècle, on faisait surtout consister l’espèce dans l’invariabilité perpétuelle du type; aujourd’hui, c’est surtout dans la fécondité continue. Or quelle opposition y a-t-il entre ces deux opinions et la théorie de Guillaume de Champeaux ? Si nous voulons raisonner d’après l'invariabilité du type, ne voyons-nous pas, d'une part, que le type spécifique, comme le type génériijue, peut-être parfaitement invariable en lui-même, et, d’autre part, que la matière générique qui sert de substratum immédiat aux différences spécifiques peut être parfaitement une et identique, tout en étant susceptible d'être différenciée de mille manières? Si, au contraire, nous voulons raisonner d’après l’opinion de la fécondité continue, ne voyons-nous pas qu'eiilie les êtres générateurs et les êtres engendrés, quelque caractérisée que soit leur individualité, il doit se trouver, par la force même de la génération, une identité de matière qui n’est pas accidentelle, mais continue comme la fécondité clic-même?

I,E RÉALISME

Mais ne pourrail-on pas établir un accord plus parfait entre les aperçus du douzième siècle et les données du dixneuvième, en entrant dans des détails plus précis et en cherchant à concilier, par voie d’éclectisme, les arguments divers qui ont cours dans le monde scientifique, soit en faveur de la fixité formelle des espèces, soit en faveur de leur rcductibililé matérielle?

D’abord, la fixité des espèces est un fait que les penseurs profonds et les observateurs consciencieux ont constaté. « Dans les déformations variées que peuvent éprouver les êtres organisés, disait M. Serres, jamais ils ne dépassent es limites de leur classe pour revêtir les formes de la classe supérieure : jamais un poisson ne s’élèvera aux formes encéphaliques d’un reptile. Celui-ci n’atteindra jamais les oiseaux, un oiseau les mammifères. Un monstre pourra se répéter..., mais toujours il restera étroitement circonscrit dans les limites de sa classe*. » M. Flourens n’est pas moins explicite’. Pour la fixité des espèces, dit M. Ubaghs résumant M. Flourens, les faits surabondent... On allègue trois causes qui pourraient amener la mutabilité de l’espèce : 1" le développement insensible des êtres organisés; 2“ les révolutions du globe; 3“ le croisement des espèces. Mais aucune de ces causes n’a jamais produit un changement d’espèce : 1* la première ne fait pas varier l’espèce ; 2“ la seconde peut étendre des espèces, mais n’en change

• Hecherche» d'anatomie tranteendante ixr lu lois de l'organogénie appliquées à l’anatomie pathologique, par M. Serres, p. K5 et 80.

’ Cours de physiologie, leçon; Lougéoité, p. 130-101.

ET LES SCIENCES MODERNES. 181

aucune; 3° jamais le croisement des espèces n’a donne d’espèce intermédiaire’. »

Cependant, à côté de ces faits, il en est un qui confondait l’imagination de Bûchez. Quoique les classes, c’est-àdire les genres supérieurs, soient séparées entre elles par un abîme, quoiqu'il n’y ait pas le moindre rapport de structure entre un reptile et un oiseau, entre un oiseau et un mammifère, cependant, dit-il, tout mammifère, dans le sein de sa mère, a été successivement, complètement ou incomplètement, poisson, reptile ou oiseau *; et il en concluait « qu’il y avait quelque chose de profondément sérieux dans ces querelles du moyen âge, où la philosophie du dix-huitième siècle n’a voulu voir que la singularité des mots et la bizarrerie du langage’. » Du reste, c’est une idée à la fois plus ancienne et plus récente que Bûchez. Linné, selon M. de Qiiatrefages, n'a pas seulement douté de la lixité de l'espèce, il l’a niée; il a été jusqu'à regarder l’espèce U comme infiniment variable, » jusqu'à ne voir dans « toutes les espèces d'un même genre que des variétés d'une espèce principale appartenant à ce genre*, a

Bacon, lui aussi, n'a-t-il pas admis comme « un principe incontestable que les plantes dégénèrent quelquefois jusqu’au point de sc convertir en plantes d'une autre espèce, » et n'a-t-il pas essayé en 1655 de donner des règles à l’art d’opérer ces conversions’? Buffon, après avoir changé d’opinion, s’est prononcé, il est vrai, pour l’invariabilité do

' Du ProbUiiie mtoloijique de» uniuertaux et de la véritable tigniftcation du réalisme, p«r G. C. Dhiglis, 2* idil. Louvain, 18(51, p. 101-102.

* Traité complet de philosophie. 1. 1, p. r>57-558.

* Ibid., p. r>üO.

* Qunlrcfages, Cours d'anthropologie, ptililic dans le journal la Science. par M. Delaborde, 185(5. — Cf. Isidore Geoffroy Sainl-Ililairc, Hisl. nalur. générale, elc., t. II, 2* par(ie, p. 580.

* Cf. Isidore Geoffroy Saint-ililaire, ouvr. cité, p. 585-384.

lÆ RËAUSHE

l'espècc, mais sculomcnt dans ses (rails principaux'. liSmarck va beaucoup plus loin que BufTon, car il ne se contente pas, comme lui, de la variabilité limitée, il soutient encore la variabilité illimitée’. Quant à GeolTroy Saint-Hilaire, le rival de Cuvier, on sait qu’il ne voyait dans les espèces que « les diverses générations d'un même type’, » et combien il inclinait, .sans nullement partager toutes les idées de Lamarck, à ne voir, depuis les infusoires, point dedépart delà nature, jusqu’aux inammifèreset à l’homme, dernier terme de ses efforts, qu’une vie une, quoique toujours progressive et ascendante ; « de sorte que le règne animal tout entier ne lui apparaissait plus que comme un seul être qui, en voie de formation, s’arrête dans son développement, ici plus tôt, là plus tard, et détermine ainsi, en chaque temps de ses interruptions, les caractères distinctifs des classes, des familles, des genres et des espèces*. » C’était tellement là le résumé de son esprit, que pour déposer sur sa tombe un dernier éloge, M. Dumas disait dans le même sens que M. Serres : « Celte unité de composition, cette unité de type qui sert de base pour classer tous les faits de l’anatomie comparée, la science des végétaux s’en est emparée et a su l’entourer des démonstrations les plus convaincantes. Elle pénètre maintenant dans les sciences chimiques et y prépare peut-être une révolution dans les idées »

Isidore Geoffroy Saint-Hilaire ne fut pas moins convaincu

' Butron, voir «es ouvrages do 1705 à 1778. — Isidore Geoffroy Sainlllilaire, ibid., p. 5'.)0-591 .

s /*«/., p. M)i-Hl.

* Ibid., p. 412-121 . — Vie, travaux et doctrine de Geoffroy Sainl-llilaire, p. 541 cl suiv.

* Extrait du discours prononcé aux ob.scqucs de Geoffroy Saint-Hilaire, p.ir il. Serres.

* Voir Gazette mi'dicate, 2' série, l. Xlt, p. 110.

ET LES SCIENCES MODERNES

que son père de la mutabilité des especes et des genres. Sa grande Histoire naturelle (jénérale des règnes organiques se termine en effet par une Conclusion générale de la variabilité Imitée du tij])e, où on lit ces paroles : « Les caractères des êtres organisés ne sont fixes qu’autant que les circonstances extérieures restent les mêmes : si elles changent, et selon le sens et le degré des changements qu'elles subissent, l'organisation se modifie, et il se produit de nouveaux caractères dont la valeur peut être spécifique et plus que, spécifique. Qu'est-ce donc que le principe, si longtemps affirmé, de la fixité du type, de l'immutabilité de l’espèce? Nous disions au commencement de ce livre ; ••

Ce prétendu principe n’est qu'une hypothèse ; nous sommes maintenant en droit d'ajouter : Cette hypothèse est erronée. Et c’est en vain qu’on voudrait recourir, pour la maintenir dans la science, .à ces réserves, à ces concessions, dont Cuvier et ses disciples ont fini par reconnaître la nécessité ; s’il est faux que l’espèce soit immuable, qu’elle ne se modifie en aucune façon, il n'est pas vrai non plus que les modifications qu'elle subit n’aillent jamais au delà des caractères accessoires et superficiels. Si ceux-ci sont seuls atteints dans le plus grand nombre des cas, les variations portent aussi, dans d’autres, sur les organes profonds et sur les caractères considérés par tous les naturalistes comme spécifiques ou même comme génériques*. »

Deux ans avant la mort d’Isidore Geoffroy Saint-Uilaire, ^ . un livre parut en Angleterre et produisit dans le monde savant une émotion qui, sans être aussi vive qu’à son origine, est loin d’avoir disparu*. D’après M. Naville lui-même, en

' L. Il, ch. XX, l. III, p. M7-51H. — L. Il, ch. vi, t. II, p. 451-438.

* Ch. Darwin, On lhe origin of speciei bg means of natural teleclivn.

LE RÉALISME

«ffet, les découvertes de M. Darwin laisseront une trace ... • assez profonde dans l’histoire de la science'. Sans doute sa

llicoric est loin d’être à l’abri de toute objection, et en France elle compte peut-être encore, à l’heure qu’il est, plus d’adversaires que de partisans ; mais, dit M. Radau, elle semble résoudre un si grand nombre de problèmes, coordonner tant de faits et lever d’un seul coup tant de difficultés en portant la lumière dans les coins les plus obscurs de la science, qu’il n’est point aisé de se soustraire à la séduction qu’elle exerce sur l’esprit. Voici le raisonnement sur lequel M. Darwin appuie ses déductions: Les organes et les instincts sont variables jusqu’à un certain point. Or, grâce à la concurrence vitale, toute variation favorable devra se perpétuer, tandis que les déviations nuisibles seront éliminées. Les variations les plus légères, pourvu qu'elles soient avantageuses à l’individu dans lequel elles SC produisent, en le favorisant par ra[iport à ses congénères, contribuent à sa conservation et se transmettent par héritage à sa postérité ; celles au contraire qui diminuent la résistance vitale de l’individu bâteront sa destruction et disparaîtront le plus souvent avec lui. C’est là ce que M. Darwin appelle le principe de Vélection naturelle. On sait à quels ré'sultats étonnants les éleveurs cl les jardiniers arrivent par une élection méthodique qui a pour but de fixer les déviations utiles, en accumulant avec soin toutes les variations accidentelles qui se produisent dans le sens voulu. L’élection naturelle, selon M. Darwin , produit des effets incomparablement plus grands, et de modifications en modifications fait naître d’abord les variétés, puis les espèces, qui ne sont au fond que des variétés bien tranchées dont

* M. Ernesl Naville, te Père ci'lesie, Paris, ISCi, IV' discours : la Kolure, p. 170.

ET LES SCIENCES HODERNES

les liens intermédiaires se sont perdus. Ce procédé naturel a donc pour conséquence finale un perfectionnement graduel par lequel toute forme vivante devient de mieux en mieux appropriée à scs conditions d'existence. Les formes de transition qui ne répondent à ces exigences que d'une manière imparfaite sont bientôt sacrifiées. On en retrouve quelques-unes dans ce vaste cimetière que nous appelons les couches géologiques, et chaque jour les fouilles qui sont exécutées dans les terrains anciens nous font connaître quelque chaînon perdu de l’immense série des êtres organisés'. D’après M. Naville, M. Darwin avait même émis l'Iiypothèse que non-seulement tous les animaux, mais tous les animaux et tous les végétaux, pourraient provenir d’un même type primitif, d’une même cellule vivante. Il n’y aurait eu au commencement qu’une seule espèce, organisation élémentaire et très-peu définie, dont tout ce qui vit serait descendu p.^ voie de génération régulière’.

Or, ce système de l’illustre naturaliste anglais peut être envisagé soit au point de vue philosophique et religieux, soit au point de vue purement scientifique. — Si l’on définit la loi « la série des faits telle qu’elle nous est connue, » en excluant l’idée de cause ; si l’on entend que les êtres organisés se sont formés sans plan, sans direction, par la simple action des agents matériels et le résultat de modifications fortuites d’abord et lentement accumulées; que cette action, fortifiée par la longueur du temps et la diversité des circonstances, explique parfaitement, à elle seule, la diversité des développements, et qn’il n’est nul besoin de recourir à l’intelligence et à l’action d’une cause première ; il est manifeste qu’on affirme du même coup le ma-

' neime des Deux Mondes, t" juillet 186C, p. 215-21 1.

* M. Erneit Naville, ouvr. dlr, p. 179-180, 182-185.

18C LE RÉALISME

térialismc et l’athéisme. Mais si l’on admet l’interTcntion de la puissance et de la sagesse de Dieu soit parles lois soit autrement; si l'on sc home à dire que les plantes et les animaux sont descendus par voie de génération régulière de cellules vivantes primitivement semblables; que la matière du globe, à un moment donné, s’est rapprochée pour former ces cellules: peut-être pourra-t-on se tromper et heurter certains principes des sciences physique, chimique et biologique ; mais nie-t-on pour cela l’existence de l'âme humaine et sa spiritualité? AHirme-t-on que l'homme n’est (dus qu’un singe perfectionné, et Dieu une hypothèse superflue ? Attaque-t-on vraiment soit la psychologie soit la théodicée? Jusqu’à démonstration du contraire, pas plus que Guillaume de Champeaux, nous ne saurions le croire. Mais ce système ne blesse-t-il pas les données des sciences naturelles? Plusieurs savants semblent le prétendre, tels .sont : M. Robert Owen, M. Agas.siz', peut-être même M. Piclct’. Néanmoins voici ce qu’en écrivait .M. Radau, au moisde juillet 186G : «Est-il vrai, dit-il, comme le suppose M. Darwin, que les variations accidentellement avantageuses, après avoir assuré la conservation do l’individu où elles se sont produites, se transmettent ensuite de préférence par voie d’héritage, et se fixent à la longue de manière à déterminer les variétés et les espèces? U élection naturelle, qui a pour résultat la divergence des caractères, suffitelle pour expliquer les différences aussi profondes que celles qui séparent les espèces, c’est-à-dire les groupes dont les individus ne peuvent pas sc féconder d’une manière continue par croisement? Les espèces connues ne

' Voir Ullri’t sur les États-Unis d Amérique, par M, Ferri Pisani, p. 400, lotlrc du 25 «eplembre 1801.

* Voir Archives des sciences de la Bibliothèque universelle, mars 18C0.

ET LES SCIENCES MODERNES. 181

sont-elles réellement que des chaînes •'éolofïiques isolées par la destruction des intermédiaires? Toute séduisante qu'elle soit par sa simplicité, cette théorie du renouvellement des formes et de la filiation des espèces est loin de s’appuyer sur des faits ineontestahles. Klle gagne en probabilité, à mesure que l'élude des couches terrestres fait découvrir des liens plus intimes entre les êtres d'époques consécutives; mais il reste d'immenses lacunes à combler: il n'est que trop vrai (jue les documents géologiques sont encore insuffisants pour démontrer d’une manière positive que les espèces que nous connaissons sont descendue.s les unes des autres par d’insensibles dégradations. D'un autre côté, il reste à prouver que le progrès organique général tel que le conçoit M. Darwin, comme une conséquence nécessaire de l’élection naturelle, est un lait réel, et que les modifications successives d’une espèce ont toujours lieu dans le sens d'un perfectionnement, d'une plus grande force ou d’une plus grande beauté. L’examen des bassins géologiques les mieux étudiés ne semble pas confirmer cette liypolhèse dans sa généralité, et la persistance des types inférieurs lui est, jusqu’.i un certain point contraire. M. Darwin lui-même ne se dissimule pas la gravité des objections. Il est po.ssiblc que l’avenir les fasse disparaître une à une en comblant les vides qui existent encore dans nos cnnnais.sances paléontologiques, et en éclaircissant les conditions qui influent sur la mutabilité des types*. »

-M. Chcvreul lui-même, sans aller aussi loin, n’ose cependant pas se prononcer pour la fixité absolue de l’espèce. 11 s’arrête à ce qui lui paraît la limite actuelle des faits, et ne veut donner qu’une solution provisoire, parce qu’il suppose que la doctrine de l’avenir pourrait n’ètre pas * Itenie des Deux Uomles, 1" juillet 180(1, p. 221.

188 LE RËALISHE

d’accord avec la doctrine de l’immutabilité radicale. Ce n’est, dit-il, que dam les circmstances actuelles que l’essence de l’espèce est fixe*. — Et M. Godron n’esl-il pas de son avis, lorsqu’il affirme que l’espèce n’est immuable que « depuis l’origine de la période géologique actuelle ‘? »

En résumé, la fixité des espèces est un fait controversé parmi les naturalistes, ou du moins un fait que les uns admettent dans un sens, les autres dans un autre.

On a dit que des embryons d’espèces diverses, à une certaine épo(|ue de leur vie, ont une même forme. On en n conclu qu'ils sont les mêmes et que si plus tard les uns deviennent des animaux d’une organisation supérieure à celle des autres, c’est par la raison que ceux-ci ont subi un arrêt de développement ; par conséquent, que l’embryon de l'homme est le seul qui parvienne n son complet développement, après avoir été successivement embryon de rayonné, embryon d’articulé, embryon de mollusque, embryon de vertébré*. Cette opinion est certainement fausse, car elle ne lait consister la multiplicité des espèces que dans la variété des degrés d’avortement, ce qui ne saurait être admis.

Mais ne peut-on pas admettre que les genres et les espèces, tout en étant réellement multiples, tout en ayant des formes variées et fixes comme formes, ont cependant un fond commun, réellement identique? Les faits allégués par les naturalistes ne semblent-ils pas nous en convaincre? Or cette opinion, originale et conciliatrice, à qui la devonsnous? Sans doute, à nos travaux et à nos découvertes. Mais

* M. CheTreul, ouvr. cité, I- I, p. 105. — Voir »ussi les Méinoim de la Société royale et centrale d'agriculture, 1K46, p. 287.

* Dr l'rtpfce et dei races.

* Voir M. Clierreul, ouvr. cité, 1. 1, p. 180-187.

ET LES SCIENCES MODEnNES.

ne la devons-nous pas aussi à cet homme qui, il y a sept siècles, presque sans ressource pour vaincre la nature, sans instruments pour l’interro"er, mais avec son seul génie, la devina plutôt qu’il ne la vit, l'enseigna avec hardiesse dans les écoles, qui s’en émurent, et sut la défendre envers et contre le génie d’Abélard lui-même? Le temps, qui épargne si peu, a détruit les écrits qui contenaient les détails de son système. Nous ne possédons que sa conclusion. Mais n’estce pas assez pour assurer sa gloire et légitimer notre admiration ?

Toutefois Guillaume de Champeaux est allé encore plus loin. Quand on descend l’échelle des êtres, et qu'après avoir passé des individus aux espèces, des espèces aux genres et des genres aux règnes, on arrive en présence du fondement de tous, la matière première, l’esprit est saisi d’un tourment qu’aucune des régions traversées ne lui avait fait connaître. Plus on descend dans la profondeur, plus on descend dans le mystère, et c'est alors que se produisent dans l’intelligence ces agitations douloureuses que le vulgaire ne soupçonne même pas, ces questions ardentes, entassées, qu’aucune réponse claire ne vient satisfaire. Tel est, entre tous les autres, le problème de la matière première, surtout si on l’envisage dans ses rapports avec le règne végétal et le règne animal. Quoi ! cette matière (jui sert de base et d'essence première au règne inorganique, pourrait-elle être aussi la base et l’essence première du règne organique. A part les différences formelles et typi-

LK RËALISNt

qucs, y a-t-il identité radicale entre les mouvements mécaniques, les mouvements orÿ;aniques ou automatiques, et les mouvements autonomiques? Le règne végétal et le règne animal, tout en étant deux règnes par leurs formes respectives, ii'onl-ils qu’un fond matériel identique? La nature matérielle n’cst-clle qu’une lorce ad extra partout homogène, qui, en sc combinant avec clle-mémc suivant des lois diverses, produit là des phénomènes purement physiques et chimiques, ici des phénomènes végétatifs, plus loin des phénomènes sensitifs? En un mot, ces êtres inanimés et CCS autres êtres que nous appelons vivants sans savoir ce qu’est la vie, ne sont-ils au fond qu’une force identique en elle-même, que des formes et des lois diverses ont modiliée diversement, de manière à lui faire produire, là des mouvements qui ne trahissent qu'une simple activité minérale, ici des mouvements qui révèlent la végétation et la sensation ?

Abélard ne dit rien d’explicite sur cette partie de la question des universaux; et rien dans les ouvrages qui nous sont restés de Guillaume de Champeaux, ni dans ses Seutences ni dans ses Fragments inédits, ne nous explique les développements de sa pensée sur ce point difficile. Mais sa pensée elle-même nous est implicitement révélée par le fond de son système, qui est tout entier dans ce mot déjà cité d’Abélard : « Eamdem essentialiter rem lotam simtil siwjnlis suis iiiesse individiiis. » De même que les espèces sont comme des individus pour le genre et les genres pour le règne, de même les règnes pour runiverscl qui leur sert de fondement. Il faut donc admettre dans les trois règnes, aussi bien que dans les genres et dans les espèces, un universel commun à chacun et partout identique. Or, si l’universcl commun aux espèces est le genre, si l'universel

ET LES SCIENCES MODERNES

commun aux genres est le règne, il est manifeste que l'universel commun aux règnes ne peut être que la matière première. En sorte que la doctrine dcGuillaunie de Cliarapeaux sur les règnes peut se résumer, comme sa doctrine sur les genres et sur les espèces, en deux idées : leur distinction formelle et leur identité matérielle.

Cette doctrine concorde-t-elle avec les tendances de la science moderne ? Distinguons, pour plus de clarté, le règne inorganique et le règne organique, et dans le règne organique, le règne végétal et le règne animal.

D’ahord, il est certain que les deux règnes organiques sont réellement distincts par les types qui président à leur détermination. L'animal, en effet, est un être organisé qui a une certaine conscience do lui ; il y a en lui de la spontanéité, de la sensibilité, de l'instinct. Le végétal en est complètement privé. C’est en vain que Linné se plaît à raconter avec une poésie gracieuse les amores, sponsalia et nupliæ plantarum', il n’y a dans les plantes aucune sensibilité véritable ; entre elles et les animaux les formes sont analogues, mais nullement identiques, a Jamais, disait BulTon, l’on n'a vu le végétal produire un animal’. » En 1840, la Mennais écrivait : « Au plus bas degré du règne animal, alors même que l'organisation présente une complication moindre de beaucoup que celle qu'on observe chez les végétaux supérieurs, un principe nouveau apparaît, la réelle spontanéité, obscure sans doute à son origine, mais dont le développement, à mesure qu’a lieu l'évolution des formes animées, l’accompagne constamment, se caractérisant de plus en plus dans l’innombrable variété des phénomènes d'action, de

' Cf. AmænUate» academi/'x.

’ Buffon, Uitloire naturelle, l. II, p. 201; édit. 1749.

LE ItÉALlSHE

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hcnsibilité et d'instinct'. » Isidore Geoffroy Saint-Hilaire lui-mùme l'avoue. « La plante simule souvent le mouvement animal, elle ne le possède jamais... Il n'y a pas seulement dans la nature un règne organique, mais dans l’empire organique deux règnes au moins, deux divisions fondamentalement distinctes. Nous ne voyons pas en réalité le règne animal passergraduellemcnt, et par nuances insensibles, au règne végétal ; et il est du moins vrai de dire, partout où les faits sont suffisamment connus, que la limite de l'un et de l'autre peut être déterminée, soit par l'observation seule, soit, dans les cas les plus difficiles, par l’observation, l’ex- |)ériencc et le raisonnement... Très-généralement niée depuis un siècle et plus, si bien qu’on eût pu la croire définitivement rejetée de la science, cette distinction des deux grandes espèces organiques ressort, au contraire, des travaux les plus récents et les plus approfondis sur l’organisation intime des animaux et des végétaux »

Pareillement, la distinction des règnes organiques et du règne inorganique n’est pas moins certaine. Qu’on me permette de citer encore Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, un des hommes les plus compétents et les moins suspects sur ce sujet, a II y a, dit-il, une opposition tranchée, et non une simple différence, entre les êtres organisés et les corps inorganiques\ » Mais depuis 1856, il s’est produit d’autres

* Esquhne, etc., 1. IV, p. 555.

• lliitloire naturelle générale, de., l. II, I" pniiic. p. 150, 160, 164-166. — rarnii le» auteur», proque tous allemands, auxquels est dû ce retour de la science i une idée autrefois dominante, et depuis si souvent condumuée. je citerai M. Siebold qui a réuni ses vues dans une dissertation sis/ciale ; De fînibus inter regnum aaimale et regetabile constiluetiiis, Erlang. 1811, et dans son savant Utirbuch der eergleichenden Anatomie, publié en commun avec M. Stamiiiis, Berlin, t. I, 1816, traduction française sous le titre de Souvetm manuel d'anatomie comparée, par MU. Lacordairc et Spring, Paris, 1819 et 1850.

^ Uùtoire uatureUe générale, etc., t. II, p. 58.

ET LES SCIENCES MODERNES

Icmoignages que leur valeur nous oblige à résumer : « Devons-nous nous flatter, dit M. Alfred Maury, de pouvoir un jour non-seulement refaire artificiellement toutes les matières organiques, reproduire à volonté les conditions dans lesquelles naîtra la végctalion ou la vie? Je ne le pense pas. La physiologie et la chimie sont deux domaines bien autrement distincts que ne l’étaient, il y a un siècle, la chimie organique et la chimie minérale. Nulle part la plante même la plus élémentaire, l'animal le plus bas placé dans l’échelle zoologiquc, ne sont nés du concours d’affinités chimiques, de la combinaison de simples matières organiques et inorganiques... Il y a donc dans la formation d’un être vivant, d’un végétal nouveau, autre chose que du mouvement mécanique, de l’aflTmité, autre chose que des agents purement physiques'. » — M. Claude Bernard n’est pas moins explicite : « Je serais d’accord avec les vitalistes, dit-il, s’ils voulaient simplement reconnaître que les êtres vivants présentent des phénomènes qui ne se trouvent pas dans la nature brute, et qui par conséquent leur sont spéciaux. J’admets en effet que les manifestations vitales ne sauraient être expliquées par les seuls phénomènes physico-chimiques de la matière brute*. » — Et M. Paul Janet, résumant la pensée deM. Claude Bernard, s’exprime ainsi : a Quant à la réduction possible ultérieure de tous les phénomènes vitaux aux phénomènes physico-chimiques, je me contenterai de rappeler que, suivant M. Claude Bernard, les forces physiques et chimiques ne sont que les conditiotts des phénomènes vitaux, mais qu’elles ne les constituent, pas essentiellement. La nutrition ne s’opère dans un animal

* netue des Deux Mondes, t" septembre 1865, p. 202.

* Voir Introduction i la mddedne expérimentale, par II. Qaude Bernard ; Paris, 1865.

LE RÉALISME

qu'avec accoin|)agncmeiU de pliénomènes physiques et chimiques, mais elle n'est pas dans son essence un phénomène de ce genre. Si l'on convient de cette loi, que dans la nature l’inferieur est la condition du supérieur, on ne s’étonnera pas de voir la vie liée à dos conditions mécaniques sans se réduire à un pur mécanisme, de môme que la pensée est liée à des faits ])hysiologiqucs et organiques sans être en elle-même et dans son essence un fait organique et physiologique. Au reste, M. Claude Bernard lui-môme signale le fait caractéristique qui sépare d’une manière absolue les corps vivants des corps bruts, et il n'hesite pas à employer l’expression si discréditée de force vitale. « Ce qui est essentiellement du domaine de la vie, dit-il, ce qui n’appartient ni à la chimie, ni à la pliysique, ni à rien autre chose, c'est l’idée directrice de l'évolution vitale. Dans tout germe vivant, il y a une idée créatrice qui se développe et SC manifeste par l’urganisation. Pendant toute sa durée l'ètrc vivant reste sous riinjiression de celte mémo force i'»ta!e créatrice, cl la mort arrive lorsqu’elle ne peut plus se réaliser. Tout dérive de l'idée qui seule dirige et crée ; ces moyens de manifestation physicu-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature, et restent confondus péle-môle comme les lettres dcl’Rlphabet dans une botte où celte force va les chercher pour exprimer les pensées ou les' mécanismes les plus divers. Celte remarquable page, où l'auteur développe à sa façon le principe que les philosophes appellent principe des causes finales, prouve qu’il y a dans les êtres vivants au moins une force initiale qui ne se réduit pas aux forces physi(|ues et chimiques, et rien jusqu’ici ne porte à croire qu’elle s’y réduira jamais. Quelle que soit d'ailleurs la solution que la science puisse donner plus lard au problème de la vie, n’oublions pas qu’elle ne peut com-

ET LES SCIENCES MODEIINES

promettre en rien l'existence du principe immatériel que nous appelons l’ànic pensante, car, si la vie se distingue des forces brutes par des caractères différents, Tâme |)cnsantesedislingucde la matière par des caractères opposés', v

Une preuve plus récente encore nous est donnée par M. Clievreul.

Un a affirmé qne les êtres vivants ont été formés, comme les cristaux de sel marin dans l’eau de mer des marais salants que frappent les rayons du soleil. — Mais, dit .M. Clievreul, les formes régulières que prennent lesespèces chimiques par la cristallisation n’ont rien de comparable avec les êtres vivants, quelque admirable que soit d’ailleurs la symétrie des cristaux ; ceux-ci sont le résultat de l’équilibre le plus stable de leurs molécules, quant aux circonstances où elles s’agrègent, tandis que l’être vivant, au lieu d’un solide géométrique à facettes planes, affecte généralement des formes plus ou moins arrondies, composées de solides et de liquides, dans l’intérieur desquels tout est en mouvement : des molécules y pénétrent du dehors, pendant que d’autres molécules en sortent. La vie n'existe qu’à cette condition ; le mouvement est donc inhérent à l’étre vivant, comme la stabilité au cristal, et, dans l’étre vivant où la matière cristallise, ‘la maladie existe. — Du reste, si les plantes et les animaux sont des produits spontanés, jiourquoi ne voit- on par les animaux sortir, aujourd’hui comme autrefois, du sein des eaux douces ou salées? C’est, dit-on, que, dans l’àge du monde où la vie apparut sur la terre, la nature jouissait d’une puissance qu’elle a perdue. Mais, répond très-bien M. Chevreul, si je me représente sans difficulté des époques pù les forces de la matière, au

• JI. P.iul Jâiicl, la exfk’rimeniale el la pliyiioloj/ie dei

beux Mondes, 15 avol 1800, p. ltôl-05‘2).

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