‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 31 sur 83 · LEUR FONDATION ET I.EÜR ESPRIT. Ï · texte numérisé non relu

LEUR FONDATION ET I.EÜR ESPRIT. Ï

(|uclque remarquables qu'ils soient, ils le cèdent à l’esprit admirable qui les lui fit obtenir.

Cet esprit, à son origine du moins, était avant tout un esprit de conciliation. Quoique logique, Guillaume de Champeaux n'était nullement extrême ; et ses conséquences étaient comme ses principes, jamais timides, mais toujours modérées. Cette disposition à s’affirmer sans nier autrui, à réclamer ses droits sans blesser ceux de personne, fut comme la sève qui alimenta sa congrégation. C’est ainsi que, il'unc part, son amour pour sa jiropre liberté et pour celle de scs frères lui fit obtenir du roi Louis VI que l’abbé de Saint-Victor serait élu et présenté à l'évéquc de Paris pour la consécration sans l'approbation royale* ; el que, d'autre part, son respect pour l’autorité, soit religieuse soit civile, le maintint toujours dans ses devoirs de sincère humilité et de fidèle obéissance.

Lorsqu’il n’était encore qu'archidiacre, il était déjà au premier rang dans l’estime du roi *. Cependant sous cette estime île Philippe 1", Guillaume ne faiblit pas un instant. En effet, lorsque Pascal II approuva l’élection que le clergé de Paris avait faite de Galon pour le siège épiscopal de cette ville, rendu vacant par la mort de Foulques (H04), Guillaume et tout le clergé, sans se laisser intimider par la persistance avec laquelle Philippe I” avait, de 1101 à

* Voir les lettres pstentes données à ce «ujet ii Chilons-sur-Marne, en

* < Ciim essrt srcliiirMconiis Tereque apiid re);eiii primus, > Pir. Ct. Rrc. i/e* Am/., t. XIV, p. 279.

•2«j I/ÉCOLE ET E'AnBAYE DE SAIiNT-VICTOD.

.I.1Û4, éloigaé (ialon du siège de Tteauvais, écri virent à Pascal II afin de le remercier d'avoir approuvé pour le siège de Paris un évê(|iie aussi rceommandafile. El le dévouement de Guillaume à Galon no cessa jamais : les auteurs de la Gallia chrisliniiiti rapporlonl sous la date de H 07 uii liocuineiit, qui lémuigiio de la confiance que Galon avait dans le jugement et le caractère de Guillaume, et do l’inti- 'mitéà laquelle il l’avait admis dans le gouvernement de son diocèse *. Du reste, c’est lui qu’il choisit entre tous les membres de son clergé pour se faire représenter au concile de Troyes tenu en 1107 et présidé par le pape. En 1 108, lorsque (iuillaume renoïK'a à son archidiaconé. Galon lui continua son affection et étendit ses faveurs sur l’abbaye tout entière. Enfin, plus tard, Galon vint le voir jusqu’à Cbàlons, puisqu’un trouve sa signature dans une des pièces du concile tenu en cette ville le 12 juillet IH5

* Ce (lévouemenl de l’abbaye de Saint-Victor à l’évéque de ‘Paris et de l’évêque de Paris à l'abbaye de Saint-Victor

ficrsévéra sous les successeurs de Galon. Girbert (1117- 1124) lui fit de grandes largesses Étienne I" de Senlis (1124-1 142) eut pour elle une affection et une vénération singulières qui toutefois lui étaient rendues ; ou .'^ait comment le B. Thomas fut tué entre ses bras à cause du

* (X l)i(iluinn (|iiu ejcclis moiiiaÜbiis ecole^ium Sancti Eiipi nioiuicliis “ialpnMbiis rtineivlil. aimo 1107 : a ... Ego igitnr Gnlo, f)pi pratin Parwonim «‘pÎM'npuit. ot (rnillHimic niTbiilinromiit. (anltim M'amlnlum. imilnin |>rstem ininhiK* ferentei,.,. inranita et iiu'orrigibilo!^ |>crsonfl»> pro lurpitiMliiiP vitii.' a prætlicto tnonastiM’io W/mmaWmux, » ric.

^ 1 Nomen cjtix ropt^riliir in synodiris itmcilii Catalumeiisis litteri^ tb' t'unlrovorsia VeiUslinus intrr S. ()iiin(ini monaclios agilaU. > iiall. chriRt.^ !. VII, coi. 57.

^ a Milita Viclorînæ tlomui Itonaiargihis ei^t. » CûH. Chrisi. t. YIl, (h)I. 50.

* col. 00: «0!» singiilnrcm ipio Viclorinis prosoquebatur nmomn

largitns eig est capilulis quorum itilcreral n^scntientihus.i» ÜUt. (te Parie, DD. Fclihien cl Ix>bini'au, I, 155. ^

LEDR KÛNOATION ET LEUR ESPRIT.

dcvouoincnt qu’il lui portait. Cette abbaye fut aussi trcsliée avec le clergé de Paris, notamment avec le doyen et les chanoines de la cathédrale, tellement que ceux-ci lui donnèrent en 1122 une ferme avec vingt- six arpens de terre, du côté de Chevilly et d'Orly, au-des.sus de Choisy, « avec diines, champarls et toutes les autres dépendances » Kii H4Î), lorsqu’on voulut réformer l’abbaye de Sainte-Geneviève, c’est à l’abbaye de Saint-Victor qu'on s’adressa, et celle-ci y envoya treize de ses religieux.

Ce n’est pas seulement envers l’évêque de Paris que l'abbaye de Saint-Victor sut allier la liberté et l’obéissance, c’est encore envers le roi. Autant Guillaume de Champeaux avait clé l’ami de Philippe I", autant il l’était do Louis VI. Lorsque Guillaume eut quitté Paris, les religieux de l’abbaye conservèrent à Louis VI l’amitié que leur père leur avait appris à lui rendre. C’était une amitié qui ne les enchaînait pas, et qui élait trop pleine de leur propre dignité et de leur indépendance pour cire capable d’une ilalterie ou d’une servilité. En 1127, en effet, lorsque l’évèque Etienne mit à leur propos l’interdit sur les terres du roi, ils ne désapprouvèrent luillenicnt sa conduite, mais lui restèrent lidèlemenl atlacbés.

Telle fut l’attitude de respect cl de liberté que Guillaume de Chanipeanx sut donner à sa communauté dans ses rapports avec l’autorité religieuse et l’autorité civile.

Mais ce n’est là qu’une vue extérieure. Si l’on veut découvrir complètement l’esprit d’une société et de son fondateur, c’est surtout dans l’intérieur de cette société qu’il faut pénétrer. L’extérieur, quand il n’est pas un masque, ii’cst qu’un miroir incomplet. Or, lorsqu’on réfléchit sur la règle de la congrégation de Saint-Victor, » Hi»t. de Paru, t. I, 147.

S4H I.’ÉCOl.E ET I-'AnCAYE DE SAINT-VICTOK.

sur le caractère des hommes qui y occupèrent le premier rang, sur les ouvrages qui y furent composes, on découvre bientôt qu'à côté de la piété qui est de règle le fond coni> mun do toutes les congrégations religieuses , il y avait, dans la congrégation de Saint-Victor un élément scientifique et littéraire qui était comme son cachet distinctif.

Guillaume de Champeaux était un professeur, et ses compagnons des étudiants. S’il renonça à l’enseignement, il ne renonça jamais à l’étude. El encore sa résolution de garder le silence ne dura-t-elle pas longtemps. Ses disciples, sentant tout le vide où les plongeait sa retraite, le supplièrent de reprendre ses cours. Son ami, Hildehcrt, évêque du Mans , s’émut <à son tour de le voir se retirer du mouvement intellectuel qui agitait si vivement les esprits à Paris, et qu’il avait jusqu’alors dirigé avec lant de profondeur et d’éclat; dans le but de le ramener à l’enseignement, il lui écrivit une lettre pieuse et délicate comme lui-même, que nous voulons nous donner le plaisir de traduire :

« lie changement que vous venez d’opérer dans votre manière de vivre réjouit mon âme et la fait tressaillir. J’en rends grâce à Dieu, car c’est de sa bonté que vous est venue cette résolution d’être enfin philosophe. Jusqu’ici vous ne l’étiez pas, puisque de toute la science philo.sophique que vous avez acquise, vous n’aviez pas encore fait jaillir cette pureté exquise qui en découle maintenant sur toutes vos actions, comme le miel découle de son rayon. C’est ainsi que, renonçant aux dignités ecclésiastiques, vous avez mieux aimé vivre humble et caché dans la maison de Dieu qu’habiter sous la tcnie des pécheurs. C’est ainsi que le luxe ambitieux ne vous inspire qu’une haine impitoyal le; que vous renoncez à faire de l’enseignement un moyen de trafic, et que vous estimez comme une grande richesse

lei;r fondation et leur esprit. -m

la piclé quand elle est Jointe à ce qui suffît. Enfin, c'est ainsi que, vous renfermant tout entier dans l’intérieur di s vertus, vous ne délibérez plus avec la nature sur la direction de votre vie, et que vous êtes moins attentif à ce que peut la chair qu’à ce que veut l'esprit. C’est là la vraie philosophie. Oui, vivre ainsi, c'est déjà commencer à vivre avec le e.ici, c’est prendre le chemin qui y mène le plus brièvement. Vous y arriverez facilement, si vous y marchez libre de toute entrave. Or, l'àme est à elle-même un fardeau tant qu'elle n’a pas cessé et d’espérer et de craindre : car celui-là n'a pas encore la vie heureuse, qui se tourmente du délai apporté à scs espérances ou qui se laisse déchirer par la crainte des déceptions. Pourquoi Diogène n’a-t-il redouté la puissance de personne? Parce qu’il n’a espéré les faveurs de personne. Cet homme, dans son tonneau, sut s’affranchir des liens de l'espérance comme des liens de la crainte ; et c'est pourquoi il vécut riche et heureux dans sa pauvreté. Or, ce que ce païen, ce cynique, avait en horreur, ne faut-il pas qu'un docteur chrétien l’abhorre d’aubnt plus que sa vie, enracinée dans la foi, fructiHe davantage. Ce sont là des pièges pour les mœurs et des retards pour la vertu. Au contraire, une parole savante, un extérieur humble, une règle religieuse sévère, tout en restant vraie, sont les mari|ues auxquelles on reconnaît le chrétien qui veut être religieux. Vous .serez donc parfait religieux et parfait philosophe, si vous u’esperez et ne craignez plus rien : car c’est là le signe de la véritable force d'âme, et du complet mépris du monde.

« Le bruit court que i|uelques-uns vous ont persuadé de cesser complètement vos cours. A ce propos, voici mon sentiment. Celui i|ui ne se rend pas utile à autrui i|uand il

25<t l-'ÉCOt-E ET L’ADn.VYE DE SAINT-VICTOR,

le peut, profite sans profit : car, c’est verlii que de fournir la matière de la vertu, même à celui qui doit mal on user. Kn outre, ne vous êtes-vous pas engagé à observer ce conseil évangélique qu’un jeune homme apprit un jour du Christ lui-inéme : Va, vends tout ce que lu possèdes, donnele aux pauvres et viens à ma suite? C’est donc un holocauste que vous avez à oITrir à Dieu, et non un sacrilice. Vous savez, en effet, la différence que saint Grégoire met entre l’iin et l’autre : « Dans le sacrifice, on n'offre qu’une partie de la victime; dans l'holocauste, la victime tout entière. » Kt un peu plus loin: « Lorsque quelqu’un, dit-il, voue au Dieu tout-puissant quelque chose de son bien, il fait un sacrifice; mais, lorsqu’il lui voue tout ce qu’il possède, tout ce sur quoi portent sa vie et son cœur, il oITre un holocauste. » Offrez-vous donc tout entier au Seigneur votre Dieu, puisque vous vous êtes voué tout entier à lui: autrement, vous commettez un larcin dans l'holocauslc que vous avez promis. Enfin, quelle utilité y a-t-il dans une sagesse cachée et dans un trésor enfoui? L’or ne hrille-t-il pas mieux lorsqu’on le répand que lorsqu'on le renferme? Si les pierres précieuses ne sont pas exposées aux regards, qu’ont-clles qui les distingue du Inf le plus grossier? De même, la science (pion répand s’accroît; et, au contraire, dédaignant le maître avare qui refuse de la manifester, elle lui échappe et périt. N'interrompez donc pas le cours de votre doctrine, mais, suivant le conseil de Salomon, a que vos sources s’échappent au dehors, et i|iie les places publiques soient arrosées de vos flots', n Guillaume de Champeaux, entraîné du reste par le he- .soin qu’il avait de ne pas lais.ser ignorées des autns les vé-

* Ven. llîMelKTli Epist., lili. I, cp. i : Ad WÜIeliimm de Om-

|MdiÎK,

f.F.UH FONDATION ET LEUR ESPRIT. ‘>M

filés qu’il percevait lui-méme, céda à la prière de ses disciples cl d’Hildebcrl. Il ouvrit à Saint-Victor une école publique, que dont Félibicii et doiu bobineau appellent mie académie *, qui eut la gloire de surpasser l’école de Notre- Dame ellc-mcme, et qui cul, en cllet, pour succéder à Guillaume de Champeaux, des muiires tels i|ue le B. Thomas, Hugues, N’aulère, Hicbard, Gautier, Geoffroy, Anselme, Jean de Beims, Tliéobald et plusieurs autres, non moins célèbres de leur temps*. La nouvelle de la réapparition de Guillaume de Champeaux réjouit les étudiants. Il leur tardait de revoir sans tilrc, avec une robe de serge blanche et des cheveux rasés*, cet homme qu’ils avaient vu, quehjues mois auparavant, premier archidiacre de Paris et écolâlre de Notre-Dame. Il leur lardait surtout de l’entendre après les discussions si vives qu’il avait eues avec Abélard et dans lesquelles il avait semblé succomber. Qu’allait-il dire? quelles nouvelles opinions allait-il émettre? quel caractère donnerait-il à son nouvel enseignement? sur quelles bases assoirait-il sa nouvelle école? Mille conjectures devaient, sans aucun doute, circuler du quartier de Notre-Dame .au quartier de Sainte-Geneviève, en réponse à ces questions. El l’attitude d’Abélard, quelle seraitelle? Et les disciples qui avaient suivi Guillaume de Champeaux dans la solitude, ces hommes qii'llélyol appelle « des personnages d’une singulière piété et d’une grande érudition', » quelle part allaient-ils prendre dans les nouvelles disputes? C’était plus qu’il n’en fallait, surtout si l’on ajoute que l’enseignement devait se donner gratin et emmt

^ llitt. de la ville de Paris, 1. 1, p. ir>l.

* Voir Tliouloiifc, Antiquilates reg. nbbat . S. Tk/wm siel>. 7.

* Voir lU'Iynl, ouvr. cilt^f p. Ijm, sur h* r<t«Uinic chanoines ivgnli«T<

tic Sainl-Viclor. .. .

* llélyot, oHvr. ciltf, p. UO. j .

i.V2 l.'ÈCOLE ET l.’AnBAYE DE SVINT-VICTOB

Dei, pour attirer ù Saint-Victor la grande majorité des étudiants de Paris.

Le caractère que Guillaume de Champeaux donna à l'école de Saint-Viclor fut un caractère d’universalisme qu'elle ne perdit jamais, mais dans lequel dominait la théologie soit dogmatique, soit morale, soit mystique. Il commença lui-même par enseigner la rhétorique et la philosophie comme à Notre-Dame, et surtout la théologie'. Pendant qu'IIugues étudiait cette dernière science avec un talent et une activité qui devaient biontêt le placer au premier rang, Garnier composait un livre de médecine, et Simon Chèvre d’Or (capra aurea), plusieurs pièces de poésie, entre autres une Iliade en vers élegiaques, en attendant que Santeuil parût à son tour. Aussi, disent dom l'élihien et dom Lobineau, en parlant des religieux de Saint-Victor, « ils ne regardaient pas l'élude des lettres comme un obstacle à la sainteté et aux devoirs de leur étal ; ils étaient persuadés, au contraire, que la science, quand elle est solide, est un des moyens les plus propres pour soutenir la régularité des cloîtres : c'est pourquoi ils tirent profession d étudier, et même d'enseigner, dès l’origine du leur établissement : et leur école devint une des plus fameuses de toute la chrélienté*. » Et pendant qu'ils se dévouaient ain^i à la recherche et à la communication de la vérité, d’autre part ils célébraient avec une grande exactitude l'oftlce divin aux différentes heures du jour et de la nuit, travaillaient des mains et gardaient un silence, qui, en leur faisant oublier les choses créées, élevait leur in'.elligencc cl leur cœur vers Celui qui est dans une mesure infinie la vérité, la beauté et la bouté.

' Voir Diilioii, llitl. de Varii, l. I. )>. 79.". — Villoforr, Vie de S. Heruard, p. 42.

' Hiit. de Parii. i. I, p. 14S.

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