‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 34 sur 83 · SO · texte numérisé non relu

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en substituant scs débats à nos débuts, scs appréciations à nos appréciations, nous permettra de mieux saisir l’état dé la question et de mieux discerner les limites, maintenant trop confuses, qui séparent ce qui n'est qu’une opinion de ce qui est un dogme. Ce qui nous tient éloignés de la solution que nous cherchons, c’est, .si je ne me (rompe, l’exclusivisme de nos idées et de nos passions. « Il est des esprits, disait Saisset, qui ne peuvent voir qu'un seul côté des choses. Pénétrants, vigoureux, logiciens, mais exclusifs, CCS esprits excèdent sans cesse et poussent tout aux dernières limites. Aussi ce n’est point à ces sortes d’intelligences, si fortes qu’elles puissent être, qu’appartiennent la vraie gloire et la solide et durable influence. Leur rôle, sans doute, n’est pas inutile; car tout sert aux desseins de Dieu, et les égarements mêmes de la raison sont pour elle une lc<;on et un progrès. Mais c’est à d’autres esprits que le genre humain donne sa confiance: je parle de ces amples et sobres génies, plus occupés de s’entendre avec leurs semblables que de suivre leurs propres vues, et qui tiennent bien moins à pousser un principe exclusif à .ses conséquences extrêmes qu’à voir à la fois tous les principes dans leur liaison et leur barmonic'. » Sans aucun doute, le dix-neuvième siècle possède de ces génies conciliateurs; mais la plupart d’entre eux ont une prudence trop peu oublieuse d’eux-mèmes, ou trop distraite des grands intérêts de r Église et de l’Iiumanité, pour que la vérité puisse compter sur eux. «Ilien ne raccourcit plus les grands hommes, a dit quelque part Montesquieu, que leur attention à de certains procédés personnels. » P’aisons donc de l'histoire qui, sans être complètement ancienne, ne com-

' Éiii. Sabsci, Essais sur la philosophie et la religion au dic-neiieit^nte siècle, Pari» ISLj, préface, p. xii-ixii.

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promettra cependant perjonnc : nous n’aiirons pas les inconvénients des personnalités trop rapprochées, et nous aurons les avantages de l'evactitudc la plus impartiale. Celte substitution du douzième siècle au dix-neuvième, ou plutôt cet effacement du dix-neuvième derrière le douzième, est d’autant plus facile que ce qui sc passait alors n'était que l'essai de ce qui se passe aujourd'hui et la préparation de ce qui doit avoir lieu plus lard. Du reste Pie IX n’a-l-il pas enseigné que « la méthode et les principes d'après les- (|uels les anciens'docteurs scolastiques ont cultivé la théologie, conviennent aux nécessités de notre temps et au progrès des sciences*? »

Mais avant d’entrer dans les débats du douzième siècle, il importe souverainement, pour en mieux comprendre toute l’étendue et toute la valeur, de résumer dans un coup d œil rétrospectif les différentes phases qu’a traversées celte grande question de la méthode théologique, de même que, pour juger parfaitement de la force ol de la vitalité d'une tige, on cherche à descendre jusqu'à ses racines et à mesurer leur profondeur.

Il ne faut pas s'étonner si la foi est immuable en ellemême, et la théologie essentiellement progressive*. Kn effet, la foi est la parole de Dieu, et nul homme ne saurait la changer. La théologie, au contraire, est une science : c’est l’élévation de la raison jusqu’à la fui et l’explication de la foi par la raison*. La théologie prouve le fait de la ré-

* Lettre encyclique du 21 dtcembre 18ti4, XIIp profiobtlion condamnée ; <T Mclliodua et principia quibiis antiqni doctorcs scliolastici thcologiam cxco* lucrunt, (ein]>orum no^trorum nece^snlibus scicutiarumque progrcs.<ui minime congruunl. B Cr, Kpisl. nd archiop. Ft isiiig., Tuas hhenter, 21 ilec.,1863.

* a Fides in natura sua ac prinripio ronuali spretata esM.ntinliler a scientin lislinguilur. » Perrone, Tract, de locis (heolog., De analogia rationis et fldei

* 4 Entre la foi et la philosophie, l'ÉgUsc a placé quelque chose qui n*est

AVANT l,E DOUZIÈME SIÈCI.E

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vélatiuli; elle coiislale (|iielies s<ont lc!« vùiilés qiii .soiil rcellenu'nt conleinies dans le (lé|i6t de la révélation ; puis, clic cxpli(|uc ces vérités, d’une part en démontrant qu’elles ne répugnent pas à la raison, d’autre part en dévoilant de quelle manière elles lui sont conformes. Or, cette explication SC fait par les analogies qui existent si liarmonieuseincnt entre la nature et la. grèce; et comme ces analogies se découvrent dans une mesure toujours grandi.'^sante selon le progrès des sciences naturelles et philosophiques, il en résulte que la théologie, elle aussi, doit nécessairementprogresser. De l.i toutes ces jihascs qu’elle traversa et qui donnent tant d’intérêt à son histoire.

Celles qui précèdent le douzième siècle peuvent sc résumer en deux grandes périodes, dont la première sc termine glorieusement avec saint Augustin, et la secondccommcnce à la suite des invasions des barbares.

La |)rcmière période comprend trois phases: celle ilc l’exposition, celle de l’explication pastorale, et entin celle de l’explication philoso])hique. Ces trois phases ne sont dans l’ordre du temps nullement exclusives l'une de l’autre, et ne sc distinguent que par leur côté dominant. — Ce qui domine au temps des apôtres, c’est l’exposition de la foi ; effectivement la première obligation de leur ministère était de faire connaître, soit aux .luils, soit aux païens, le dogme et la morale de Jésus-Christ. Cependant ceux d’entre eux qui .sentaient davantage les exigences de la raison ne sc bornaient pas à une simple exposition. C’est ainsi que les Actes nous montrent saint Paul discutantdiaiecliquemcnt

nbsoiuinciit ni l’une ni i'nutrc, ({ni pnrti<i{>e de louiez le» deux, et qu’on appelle Üicx)logic. La théologie e$t pur sa nntiire utu' chose rationnelle, encore qu'elle ne soit pas (?xcltisivcmcnt rationnelle ; en elle viennent se rencontrer cl sc développer les deux esprits qui subMstent dans l'homme et dans TÉgUse; toute théologie est une certaine alliance de la raison et de la foi » M Ch. de Réinusat, Abélard, t. H, p. 300.

LA Méthode: thêologique

les choses du royaume de Dieu’. — A celle première phase succéda celle de l’explicalion pastorale : car il était naturel, la foi étant connue et acceptée, qu'on en fil dans les assemblées chrétiennes une application immédiate et directe à la vie pratique. Tel fut le but que se proposèrent l’auteur de l'épilre à Diognète, Hermasdans son beau livre du Pasteur, le papcsainlCIément dans sa Lettre aux Corinthiens, enfin les prêtres cl les évêques dans leurs traités de morale et dans leurs homélies. Les commentaires sur les saintes Ecritures furent simultanément des expositions de la foi et des applications de la foi à la vie morale. Les maîtres qui excellèrent dans cette phase furent saint Jean Chrysostome’, et avec lui saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Jérôme et saint Ambroise. — Mais bientôt des ennemis se levèrent, soit au dehors, soit au dedans, contre ces expositions etees applicalions. C’est pourquoi après celte deuxième phase qu’on pourrait appeler la phase exégétique et pastorale, s’ouvrit la phase apologétique. Ce fut sans contredit la plus considérable. Commencée sous les gnostiques, elle se continua surtout dans saint Justin, saint Irénée, Clément d’Alexandrie, Tcrtullien, Origène, saint Cyprien, Miniitius Félix, .Arnobe et Laclancc. Tous s’appliquèrent à mettre en évidence l’aveuglement des Juifs, les absurdités et les abominations de l’idolâtrie, les contradictions sans lin des sectaires et la révoltante iniquité des persécuteurs’. Cepen-

* i aùro7; iizà râv ypzf&v, Sixvoiyuv /al T:xcaTt9i,utvo{... s

/le/.. XVII, 2. — Cf. 0., XIX, 8.

^ « Nous n’avons pas ciivoy6s pour nous lancer dans la joute des disputes, mais pour soumettre les esprits à la foi. Nous n'avons |MS la mission d'cx|>o6cr nos propres pensc^cs, mais nous transmettons aux lioiiitoes te d«‘|)ôt des vérités qiir* Dieu a révélées. liCs apijlres ont annoncé simplement In parole de Dieu, ils n’y ont rien ajouté de leur esprit propre, et nous devons faire comme eux. » S. Joaii. Chrysost., iu Epist. ad Rom. ^ 11, b.

^ Voir H. Martinet, ËiuiU sur la méthode d* enseignement théologique, l’aris, 1850, p. 17.

AVANT LB DOUZIÈME SIÈCLE, 293

dant il faut bien distinguer entre l’apologétique oratoire et l’apologétique philosophique: dans celle-là ce fut tantôt l’éloquence rude, indignée , exclusive, et parfois inexacte de Tcrtullien*, tantôt l'éloquence correcte et froide de l’avocat Minutius Félix, tantôt enfin l’éloquence plus douce et plus poétique du rhéteur Arnobe etdc son disciple Lactance : dans l’apologétique philosophique, au contraire, on remarqua entre tous Clément d’Alexandrie par sa profondeur, et ürigène par son immensité. Toutefois ces deux génies euxmêmes se contentèrent très-souveat, pour répondre aux ennemis de la foi, d’en appciler aux miracles et aux faits plutôt qu’aux raisonnements, comme si dans ces siècles de luttes perpétuelles on n'eût eu que le temps de s’affirmer et de se défendre avec les armes les plus aisées et les plus pratiques.

Aussi, sous ce point de vue, rien n'esUil encore parfaitement net. On cherche, on tâtonne ; on admet bien la philosophie, mais on ne sait trop à quelle niesuse s’arrêter. M. deRémusat raconte ainsi cette indécision : « Lespremiers Pères écrivent, dit-il ; ils sont donc à quelque degré des lettrés ; leur éducation, si modeste qu’on la suppose, a laissé dans leur esprit des idées et des expressions originaires de la science des gentils. L’enseignement apostolique ne peut prendre une forme tant soit peu littéraire sans qu’aussitôt les souvenirs de la Grèce s’y viennent unir. Une religion, dès qu’elle se traite dans les livres, ressemble fort à un système de philosophie. Elle prend nécessairement l’esprit humain comme elle le trouve, la langue telle qu'elle est faite, la science au point où elle en est venue. Tous les

* «Nous n’avons besoin tl'aiicuiio science après le Cbrisl, ni d'aucune preuve après rÊvangilc ; celui qui croit ne désire rien de plus ; rignoranca est bonne, en général, .dln que l’on n’apprenne pas à coniiailrc ce qui est ioconvenant. » Tertullien.

Pères sont donc plus ou moins pliilosoplies, meme ceux qui n'en ont aucune envie; mais quelques-uns mettent du prix à l’élre et font expressément à la j)hilosophie une place rians la religion. Ce n'est pas encore la philosophie scolastique, ni même la philoso|)hic péripalétieienne ; ce qui domine, c’est l’esprit et quelquefois le langage de Platon. Le disciple de Socrate se retrouve dans ces disciples du Christ, et quelques lambeaux de la pourpre athénienne restent attachés, comme des ornements oubliés, à la rohe de lin sans tache des catéchumènes; non que le dogme chrétien, comme un l'a prétendu, soit tout platonique, mais le dogme emprutite à l’Académie des idées de détail, des métaphores, des hypothèses, des explications théorétiques, dont l’Écriture n’olTre aucune trace, et qui sont la part de la raison pure dans l’œuvre de la foi. Aristote contribue pour peu de chose à ces développements additionnels delà science apostolique : de loin en loin, quelques termes d’école, quel- ((ues formes dialectiques, inséparables de toute di.scussion, viennent seulement attester que l’étude, ou du moins une teinture de sa logique était une condition nécessaire de la culture de l'esprit. Dés lors cependant la philosophie n’intervient pas dans la religion sans rencontrer de résistance, elle excite des ombrages, des scrupules, des censures; tous les Pères s’en servent, mais aucun ne s’y (ie d'une manière absolue, et si les uns la recherchent et l’aimcnl, les autres la fuient ou la re|>oussent. Beaucoup se déclarent résolùincnt contre elle et la proscrivent avec sévérité ; d’autres, aprèsravoircélébrée, recommandent de ne la suivrequ’avec prudence*. »

Clément d’.Alexandrie lui-méme a plus que des lacunes, non-seulement dans son système, mais aussi dans sa mé- ' ,M. UrmusAt, AbtUard, l. Il, 150-1M ; I8t5,

AVANT LE DOUZIÈME SIÈCLE

Ihode. — Sans doute, d’une part, il glorifie singulièrement la raison et lui accorde une place considérable, soit dans le dogme, soit dans la morale. Il s’élève en effet, nous dit un de ses savants historiens, M. l'abbé Cognai, conlro celle méthode expéditive de défendre le christianisme, (pii, sous |irétexte (pie l'Évangile contient toute vérité, rejette et méprise, sans meme rc.vaminer, toute doctrine qui se produit en dehors de l’Église*. .Maiséconlons-le lui-niénie: « On n’a pas le droit, dit-il, de condamner ce qu’on ignore. Nier n’est pas réfuter, et la seule réfutation sérieuse est celle (pii se fonde sur l’examen et montre l’erreur par la vérité*... L’Écriture enseigne que la vertu consiste non pas simplement à faire ce qui est bien, mais à le faire avec intention et d une manière raisonnable’. Bien plus, l'intentiori seule, pourvu qu’elle soit pure et sincère, devra être ré|)ulée pour l’acte vertueux lui-même, quoiqu’elle n’obtienne pas son effet extérieur *. 11 suit de ces principes que le gnostique faisant toutes ses actions conformément à la droite raison, remplit par là même toutes les conditions de la vraie vertu’... Ce n’est pas lasimple foi, mais la foi unie a la science, qui sait adopter la vérité et se préserver de l’erreur. Connaître est plus que croire. La foi est la connaissance .succincte des vérités nécessaires à savoir ; la gnose au contraire est la démonstration sûre et ferme du contenu de notre foi, fondée sur la foi par la doctrine de Jésus-Christ, et s’élevant jusqu’à une connaissance immuable et jusqu’à une notion scientifique*. Ce n’est pas la foi,

' M. l’abb<; Cognât, Cli'ment d’Alexandrie, sa doctrine et sa polémique, |>. 481 ; Paris, 1859.

• Ibidem.

* Stromal., VI, 14, p. V96.

* Ibid., IV, 6, P 580-581.

‘ Ibid., VI, 14. p. 798.

• Ibid., VII, 10, p. 865.

Î90 I.A MÉTHODE THÉOLOGIOUE

nuis la Foi unie n la science, qui sait discerner la vraie de la fausse doctrine*. La foi consiste en ce qu'on adopte les mêmes croyances; avoir la même doctrine, les mêmes idées, est le propre de la gnose. Les fidèles sont ceux qui croient simplement à la letli c des divines Écritures dont l’autorité est au-dessus de toute démonstration, sans cliercher à on approfondir le sens intérieur cl caché ; les gnostiqiies sont ceux qui vont plus avant et connaissent la vérité tout entière*. » — Et cependant, tout en condamnant la foi aveugle et oisive, tout en réclamant une foi scientifique, il tombe dans le fidéisme, a Les premiers principes, dit-il, les principes indémontrables doivent être admis de foi. La foi juge en dernier ressort de la science cllc-mémc. .Vnticipalion de la pensée elle est présupposée pour cberclier,

pour discuter, pour prouver et surtout pour apprendre*. » Et ailleurs ; « Le seul fondement de la connaissance de la vérité, ainsi que d'une vie solidement vertueuse conforme à cette vérité, c’est la foi‘. «jQu'y a-t-il de jdus clair et de jilus formel*'? Mais aussi qu’y a-t-il de plus faux? car si les premiers principes sont indémontrables, c’est qu’ils sont évidents, et l’on ne saurait en conclure, comme l'a fait Clément Alexandrie, que leur critérium est la foi.

Origene adopta la mclliode de son maître. Comme lui, il loua la science et la pliilusopliic ; mais comme lui aussi, dit un de ses critiques, il admit, en développant sa pensée,

' stromal., I, 6, p. 336.

* Wirf., VU, 16, p. 891.

> Ihid.. II, 1, p. 435-437.

* Psedagogi I, 6, p. 112-114.

* C’esl donc en vain que M. Copnal a essaye de juslilicr de fidéisme Clément d'Alcundric. cl les définilions d'Epicuie et d'ArisloU- sur la foi comme commencement de la cuunaissaiicc nous )>araissent tout i fait insullisantes pour légitimer cet essai.

AVANT LE DOUZIÈME SIÈCLE

« que la révélation précède la philosophie et (|uc la philosophie suppose la révélation » Cependant celte solution ne sembla pas toujours le satisfaire, et dans sa réponse à Ceisc il accorda qu'en thèse, c’est-à-dire en considérant les choses dans leur essence, il faudrait recourir à l'examen; mais qn'en hypothèse, c’est-à-dire en considérant l’ignorance de la masse des hommes de son temps, il fallait s'en tenir à raulorilé. Celse, en effet, avait tourné en ridicule la conduite des chrétiens, « lesquels, disait-il, ne voulant ni écouler vos raisons ni vous en donner de ce qu’ils croient, SC contentent de vous dire: N'examinez point, croyez seulement, votre foi vous sauvera, et tiennent pour maxime que la sagesse du monde est un mal. » Or voici, d'après Leibnitz, ce qu'Origène lui répondit : a S'il était possible que tous les hommes, négligeant les affaires delà vie, s’altn.liassent à l’étude et à la méditation, il ne faudrait point chercher d'autre voie pour leur faire recevoir la religion chrétienne. Car, pour ne rien dire qui offense personne (il insinue que la religion païenne est absurde, mais ilnelc veut pas dire expressément), on n'y trouvera pas moins d'exactitude qu’ailleurs,soitdaiis la discussion desesdogmes, sait dans l’éclaircissement des expressions énigmatiques de ses prophètes, soit dans l'explication des paraboles de scs évangiles, et d’une inlinité d'autres choses arrivées ou ordonnées symbuliquement. Mais puisque ni les nécessités de la vie, ni les inlirmilés des hommes ne permellcntqu’à un petit nombre de personnes de s’appliquer à l’étude, i|uel moyen pouvait-on trouver plus capable de proGter à tout le reste du monde, que celui que Jésus-Christ a voulu qu’on employât pour la conversion des peuples’? »

‘ M. l’jbli.’’ E. Joly, Élude sur Origène, i>. 7ô; voir p. A7. Dijon, 1809.

* Liv. I, ch. II.

29ft LA HÊTIIODE THÉOLOGIQUE

Mais, vers la fin du quatrième siècle, parut un homme dont le génie devait faire de toute cette période un résumé admirable. Augustin, en effet, reproduisit dans ses ouvrages les trois caractères qu'avait pris la théologie dans les trois phases que nous venons d'esquisser : il exposa, il appliqua ce qu'il avait exposé, et il expliqua ce qu’il avait exposé et appliqué. D'abord, il exposa la foi dans scs traités dogmatiques. Ensuite, il en fit l'application morale dans sesser- ' nions, ses homélies et ses commentaires. Enfin, il résuma l’apologétique dans ce sublime ouvrage qui est la somme théologique de tout ce qui précède et qui se nomme la Cité de Dieu.

Toutefois, si saint Augustin fut un génie universel, il fut aussi un génie mobile. Enthousiaste dans scs pensées comme dans scs sentiments, il ne sut pas toujours, même dans les questions les plus froides, se maintenir dans une fixité irréprochable. Trop souvent son esprit se ressentit de l’impétuosité de son cœur. Sans doute ce rayonnement de son cœur sur son intelligence donna à sa parole une grâce séduisante, un charme que quatorze siècles n’ont point diminué et qui maintenant encore nous la fait aimer pardessus toutes les autres. Mais si sa parole s’est embellie sous celle inllueiice du cœur, peut-être sa pensée s’y estelle voilée. Un ne sourit pas sans dissimuler les traits ordinaires de son visage, et rien ne doit nous étonner si saint Augustin n'a pas su être à la fois gracieux et précis, clair cl ardent. Ses rétractations nous sont une preuve des extrémités entre lesquelles ses opinions se sont agitées. Or, l’inquiétude indécise qui ressort souvent de ses réponses quand on les compare d’une époque de sa vie à une autre, ne SC manifeste pas moins dans sa méthode que dans son système.

AVANT LE DOUZIÈME SIÈCLE

II est certain que saint Augustin a toujours eu la raison en estime et qu'il a toujours recherché la science. C’est lui qui a écrit ces belles paroles : « La foi n’est point aveugle, inr.is elle a des yeux en quelque sorte, par lesquels elle voit la vérité des choses qu’elle croit, bien qu’elle sache très-certainement (|u’elle ne les comprend pas encore'.... Il n’est pas douteux que nous soyons inclinés <à la science par un double poids, par le poids de l’autorité et par le poids de la raison. Or, je suis très-décidé à ne me séparer en aucun cas de l’autorité du Christ; car je n'en trouve pas de plus puissante. Mais je n'en veux pas moins pénétrer scs enseignements comme par la pointe de la raison. Car telle est présentement ma disposition d’àmc que je désire impatiemment arriver au vrai, non-seulement

par la croyance, mais aussi par la science’ Loin

de nous d’embrasser la foi pour ne point recevoir de raison ou pour n'en point rechercher Il faut regarder comme coupables de négligence ceux qui, après avoir été affermis dans la foi, ne s’inquiètent plus de comprendre ce qu'ils croient, et nous ne devons pas tellement nous on rapporter à l'autorité, même la plus respectable, que nous n'ayons plus aucun souci de la recherche de la vérité ‘. Se pourrait-il que Dieu haïsse en nous ce par quoi nous l’emportons sur les autres animaux Quiconque néglige -son intelligence ou la dégrade est averti par ce mol ilu Prophète: Ne vous rendez pas semblable an cheval et au mulet qui sont dépourvus d'intelligence ®. »

* s. Augusl. EpUI. eXX ad Content., u. 8.

• CoHir. Acadeinicos, lib. III, c. x«.

* Epitt. eXX ad Content., n. 3.

• De lib. arbit., lib. II, c. ii, n. 25.

* Cpitt. eXX ad Content., n. 2 d sdj.

• Enarr. in Ptalm. xuiu.

IA MÉTHODE TIIÉOLOGIODE

Mais si saint Augustin a toujours voulu concilier la foi et la raison, comment l’a-t-il fait? Dans le temple de la théologie, quelle place a-t-il donnée à la raison et quelle place à la foi? A-t-il subordonné celle-là à celle-ci, et qu’a-t-il entendu par cette subordination?

Tantôt il exige que la raison commence et soit juge: « Il nous est permis, dit-il, de nous faire exhiber les lettres de créance de celte ambassade divine et de les parcourir dans tout leur contenu; puis, lorsque la lumière de la vérité nous aura pénétrés, il faudra nous soumettre*; » de telle sorte que M. Amédéc Thierry a pu dire avec justesse a qu'Auguslin partait de la philosophie pour démontrer la religion. » Tantôt, au contraire, il accuse d’orgueil celui qui dirait : Je veux voir d’abord et croire ensuite’; il proclame que le vrai rapport de la foi à la science, c’est que a la foi commence la connaissance, précède la science, et en est une condition, car le Prophète a dit : Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas’. »

Là, il veut qu’on scrute les vérités révélées, qu’on entre dans leur mystère, qu’on les discute, et déclare qu’il est honteux de croire qui que ce soit sans raison*. Ici, au contraire, il déclare que l'intelligence est la récompense de la foi ‘, et refuse le titre de chrétien à celui qui ne veut croire au Christ que sur des preuves indubitables Là, il

• s. Auausl. De Uor. eccles., c. vii, n. 12.

• » Nonne su|)crl)u» inveniris, cum dicis : Primo vidc»m, et sic credam? » In Pialm. XXXIX.

* De Triiiil., lih. IX, c. i. — Tract. XXXVI in Joann., n. 7.

* a Quid impedit tandem perscrulari atque disculcre pia cl scdula investi- (tationc, > clc. De ulililale credendi, lib. I. n. 18. — c Si cnim lurpe c?l aine ralionc cuiquam credere, n etc. Ibid,, n. 51.

' < Intclicclus mcrcca est fldei. Ei^'O noli quærere inlelligcre uteredas, sed credere ut inlelligns. » In Joann. Evang. Tract. XXIX, c. vi.

° • Si aulem Chrisloeliam crcilcndum negant, nisi indubitata ratio retblila fuerit, Cliristiani non sunt. > De util cred., lib. I, n. 32.

AVANT LE DOUZIÈME SIÈCLE

abaisse l'autorité devant la raison : « Une double voie, dit-il, nous conduit nécessairement à la science : l’autorité et la raison. L'autorité est la première dans le temps, la raison est la première en importance. C’est pourquoi, encore que l'autorité semble préférable pour la multitude inhabile, et la raison pour les esprits ciiltirés, néanmoins , comme aucun homme ne devient instruit qui n'ait commencé par ne pas l’ètrc, il n’y a que l’autorité qui puisse ouvrir la porte de la science à ceux qui sont désireux d’en pénétrer les secrets*. » Plus loin, il abaisse la raison devant l’autorité, et semble approuver le mot de son maître, saint Ambroise ; « Vouloir convaincre sa raison c’est renier sa foi*. »

Donc, même sous saint Augustin, le problème do la méthode tbéologique n’a pas encore de solution arrêtée. Lui-même, malgré son génie, flotte indécis entre les deux courants qui reni|)ortent tour à tour. Tantôt il semble se prononcer pour une philosophie qui emlirassé le christianisme, tantôfpônFun christianisme qui accepte la philosophie. C'est sans doute cette indécision qui a rendu M. Nourrisson si sévère envers lui : « Ces variations dans l’idée qu’il s’est faite de la philosophie, tiennent, dit cet éminent critique, aux point-; de vue successifs d’après lesquels il a envisagé les rapports de la raison et de la foi. Il s'en faut, en effet, (ju’il se soit montré constant dans

* l)€ Ordine, lib. II, c. ix. — c Sola c»t audorltas, que commovet stuitos ut ad sapirntiam feslinent.» De HlUU. cred., lib. I, n. 54.

* « Si ralione ronvincor. fideni nbnuo. a S. Ainhros. — S. Au|ruft. Sup. Jean, hom. XXVll: t Audial consilium qui dicil ; Nondum inlcllcxi. Yidil ulique Chrislus hoc proi'undum non omnct> intclluduros, et in ronsoquenti dédit con^ilium : Inlcliigcrc vis, crede; Dominus enim per PropheUm dicil; ^i^î cmlidcrilis, non intclligcU.s.. Si non inlcllcxisti, inquam, crede ; inleilectus cnim merccs est lidei. Itoli erço quærcrc inlcliigorc nt credas, sed crede ut intelligas, quia, oisi cretlcnies, non intelligetis. »

Ô0'2 LA HÉTHOnE TIIÉOLOGIQEE

la (lélcrminalion des ces rappoits S'il icsle hors de conleslc qu'il a philosophé , puisque nul homme apparemment n'a etc plus avide du vrai, d'un autre côte on est obligé de reconnaître que sa |)hilosophie a toujours été une philosophie d’emprunt, une doctrine d'autorité, et non point un original et libre système, quelque effort (ju’il ait fait pour embrasser la sagesse en elle-même et

|)our elle-même * Il est trop clair qu’au quatrième ou

au cinquième siècle de notre ère, un néophyte, un pasteur des Âmes, ne pouvait se faire de la philosophie l'idée pure qu’en avait conçue les anciens, et que d’après eux en ont conçue les modernes. Il est trop clair (|u’au quatrième ou au cinquième siècle de notre ère, saint Augustin ne pouvait même être un saint Anselme, beaucoup moins un Abélard. Car il ne s’agissait point, pour lors, de pondérer les droits de la foi et de la raison. Il s’agissait, an fond, d’étre païen ou d’étre chrétien*. »

Après saint Augustin vinrent les barbares, et avec eux les ténèbres. Ces ténèbres furent longtemps épaisses. Pour les dissiper, il fallut recommencer les expositions de la foi, les applications morales et les explications philosophiques. Nous avons déjà étudié ce mouvement des écoles et des systèmes en France pendant cette seconde période*, et,

■ M. Nourrisson, ta Pbilotophie de saint Augustin, Paris, 1865; t. II, p. 283.

* Ibid,, I, I, p, 61 .

5 tbid., t. II, p. 287.

* Liv. I, cil. I", les Écoles et les systimes en France avant Guillaume de Champeaux.

AVANT LE DOUZIÈME SIÈCLE

sans anulysri' les progrès IciUeinent simultanés du la méthode théologii|uc, nous les avons cependant fait pressentir.

Ce n’csl qu'au neuvième siècle que l'on commenta à mettre une distinction nette entre lu système et la méthode, à faire des efforts pour préciser celle-ci, en apportant plus de soin dans l'appréciation de l'autorité et de la raison, en comparant leur valeur respective, et en cherchant à établir les droits et les devoirs de l'une et de l’autre. Scot Lrigènc^ en elfel, est le premier qui entreprit cette tâche diflicile. Son génie hardi était fait pour y travailler ; mais il était trop impatient et trop prématuré pour y réussir. Là où il aurait pu, avec une modération plus vraie, une pensée plus réfléchie et une analyse moins vague, élever un édilice superbe, il ne traça que les grandes lignes d’une ébauche, laissant à ses successeurs le soin de tout achever et souvent les mettant en péril de se ruiner eux-mêmes. C’est ainsi que dans son livre sur la Prédestination, au lieu de définir les limites de la philosophie et de la religion, il semble les confondre en identifiant leur essence. « Comme tout moyen d’atteindre à une pieuse et parfaite doctrine, en recherchant avec ardeur et découvrant sûrement la raison de toutes choses, réside dans cette science et cette discipline que les Grecs appellent philosophie, nous croyons nécessaire, dit-il, de parler en peu de mots de ses divisions et classifications. On croit et l’on enseigne, comme dit .saint Augustin, que la philosophie, c’est-à-dire l'amour de la sagesse, n’est point autre que la religion; et, ce qui le prouve, c’est que nous ne recevons pas en commun les sacrements avec ceux dont nous n’approuvons pas la doctrine. Qu’est-ce donc que traiter de la philosophie, sinon exposer les règles de la vraie religion, par laquelle on cher-

7M U MÉTHODE TIIÉOI.OCIOHE

clic raliomu-llcincnl cl l'on ailorc IninihlcineHl Dieu, cause première et souveraine de toutes choses? De là suit que la vraie philosophie est la vraie religion, et, réciproquement, que la vraie religion est la vraie philosophie*. » Sans aucun doute, celle dernière parole est sublime, et par conséquent vraie. Mais, si elle est ravissante à contempler sur les hauteurs où elle nous transporte, est-elle aussi ravissante au fond de la vallée, dans le contact pratique et journalier de l’une et de l’autre?

Dans son livre de la Division de la nature, l’embarras est encore plus inextricable. D’une part, il enseigne la nécessite de la foi pour arriver à l'intelligence’ ; et, d'autre part, il ouvre à la raison un champ tellement vaste, qu’on pourrait se demander s’il y a encore pour la foi une place vraiment digne d’elle. Là, il semble subordonner complcleiuent la philosophie à la religion; ici, au contraire, il parait établir la raison interprète et juge do la foi en dernier ressort. Voici ses propres paroles : « C’est par Pétude des paroles de l'Écriture qu’il faut nécessairement commencer toute recherche de la vérité’ ; mais, n’oublions pas qu'il n’y a pas d’autorité qui puisse prévaloir contre la raison*; car, si la sainte Écriture possède la vérité, il ne faut pas croire qu elle la proclame expliciteincnl ; elle s’accommode à notre faiblesse, elle parle par images, par comparaisons ; elle détourne souvent le sens dos mots. C’est pourquoi il ne faut pas craindre de déclarer hautement la vérité révélée par la raison, fût-ce

’ De Diviiitt pnedcslinalione, rec. île Mauguin [Velerum ttucloriiale, clc.), i. I, I-. 111.

’ Voir J. Scot Erigéne, i>.ir M. Sainl-Ucné Taillandier, p. 205.

* J. Scol Erigéne, de Divisione iiaturx, lili. I, 00, p. 69, 70. — Lib. II, p. 10.7.

♦ Ibid., lib. I, 60 p. 69.

AVANT LE DOOZIÈME SIÈCLE, contre l’apparente autorité de l'Ëcriturc ; oui, dût-on paraître accablé sous les flèches qu'elle nous lance de toutes parts, dût-on renoncer à persuader les simples et voir les sages eux-mêmes frémir d’épouvante, il faut croire à la raison et ne point trembler'...

a La nature* et le temps ont été créés ensemble, mais l'autorité ne date point de l’origine du temps et de la nature. C’est la raison qui est née au commencement des choses, avec le temps et In nature. La raison elle-même le démontre. L’autorité est dérivée de la raison, nullement la ' raison de l’autorité. Toute autorité que la raison ne con- \ firme pas est sans valeur ; tandis que la raison, invinciblement appuyée sur sa propre force, n’a besoin de la confirmation d'aucune autorité. L’autorité légitime n’est pas autre chose que la vérité découverte parla raison et trans- . mise par les saints Pères pour l’utilité des générations pos- -, téricures*. .le ne suis pas tellement épouvanté de l’autorité, | je ne redoute pas tellement la furie des esprits peu intelli- i gents, que j’hésite à proclamer hautement les choses que démêle clairement et démontre avec certitude la raison. C'est surtout en parlant aux simples qu’il convient de se fonder sur le témoignage des Pères ; mais, dans les hautes questions, qu’on ne doit traiter qu’entre philosophes, comme il n’y a rien pour eux de plus doux à entendre ([ue la vérité, rien de plus attrayant à poursuivre, rien de plus beau à contempler quand ils l'ont atteinte, ils ne craignent ni l'autorité de l'Écriture, ni les attaques des esprits vulgaires ; mais, tout ce que la pensée leur démontre invinci-

' Ibid. — Voir M. S«int-Rcné Taitlandicr, 2* partie, ch. i, p. 89-t)0.

* Il appelle nature l'univers, l’cnfcnibic Jes choses créées.

• De Uivisione naturx, lib. I, 71, p. 73, 74.

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506 l,A MÉTHODE THÉOLOGIQDE

lilement, ils l’aflirnient sans liûsilcr et comme à visage découvert*. »

Telle fut la méthode de Scot Erigènc; méthode singulière, qui attire les louanges sur les lèvres lorsqu'on se dispose à la blâmer, et qui arrache le hlàmc quand on voudrait la louer. Elle fascine plus qu'elle n’éclaire, et elle enthousiasme plus qu elle ne convainc. Elle a des détails qui ravissent et des principes qui répugnent. Ces principes, en effet, se réduisent à deux : la foi avant la raison et U raison au-dessus de la foi. Or, accoupler de tels principes, n’est-ce pas unir une espèce de lidéismc ’ avec une espèce de rationalisme? N'cst-ce pas faire jouer à la raison un rôle essentiellement paradoxal? Car, si la raison a besoin d’être précédée des lumières de la foi pour agir elle-même, comment n’en dépend-elle pas? Et, si elle en dépend, de quel droit la soumet-elle à son propre jugement?

Quoi qu’il en soit, cette méthode fut accueillie au neuvième et au dixième siècle, et peut-être faut-il la rendre responsable de toutes ces discussions extrêmes, de ces pensées sans mesure, et de ces erreurs théologiques qui sont restées attachées aux noms célèbres des Gottschalk, des Ratramne et des Paschase Radhert. Toutefois elle sembla subir, au commencement du onzième siècle, une modifi-

* De Div. nat., lib. I, C9, p. 72, 75 — VoirM. Saint-René Taillandier, ouvr. cité, 2* partir, rli. i, p.

* San* donU', il l’agit ici, comme dan* le* déitats postérieurs, de la foi surnaturelle. Mais la foi surnaturelle n'ccliap|K* pas, parce qu’elle est surnaturelle, aux conditions t'sscnlielle» de toute foi : loin de là, elle les implique. P.ir conséquent, faire txunmencer le mouvemenl intclleduel. soit scienlilique, s«iit philosophique, par la fui surnaturelle, cVst h>mlK!r dans une sorte de lidéisme réel. De mémo, le mot rationniiême a deux sens : strictement considéré, il signilie la négation de la lumière Miniaturelle et raninnalion de la st'ule lumière de U raison; moins strictement considéré, il signifie Texagératiüii des forces de la raison. Et c’est dans ce dernier sens que nous le prenons ici, car Scot Erigèno n'a jamais nié les vérités de Tordre sumalurci.

AVANT I.F, DOUZIÈME SIÈCI.E, ÔO"

cation importante. Lérenger repoussa le principe par lequel elle était conduite au fidéisme et conserva celui qui déclarait la raison supérieure à la foi. « Nul homme, ditil, à moins qu'il ne soit stupidement aveugle, ne niera que dans la recherche de la vérité, il iie vaille incomparablement mieux suivre .sa raison, car la raison donne l’évidence des choses. Quand une âme vit dans les hauteurs, elle a recours en tonies choses à la dialectique, parcç que recourir à elle, c’est recourir .à la raison ; celui qui s’en abstient, abdique son honneur, car c’est parsa raison qu’il est à l’image de Dieu, et il se rend de jour en jour incapable de restaurer cette image'. »

Cependant, soit à cause des jiérils de cette méthode, soit à cause de l’ignorance profonde dans laquelle se trouvait la masse des esprits, une autre méthode s’était formée dans le sens contraire. Au lieu de glorifier la raison, on avait cherché à l’abaisser le plus possible devant la foi. Au lieu d’expliquer les textes de la sainte Écriture par les donnée? des sciences et de la philo.sophie, on avait eu recours aux textes des anciens Pères. Cette manière d’agir avait créé une méthode dans laquelle l’Éeriture et la tradition suffisaient complètement, et dans laquelle la raison, lorsqu’on lui faisait l’honneur de l’admettre, ne venait évidemment qu’en second lieu, soit pour l’ordre de temps, soit pour l’ordre de dignité. Cette méthode, à son tour, avait créé une théologie ennemie de la discussion et de la critique,

* De Sacra corna, edit. VÎMchcr. Berolini, iS3i, p. 100 : « Balionc ftgerc tn perceplione verilalis incomp.'iraliiilm' siiperiiis esse, <|uia in cvidenli res esl, sine veconliæ cæcilnlc niillus nei;averit. Uaximi plane cordis est per omnia ad dinlrcticam confugere, quia confugerc ail eani ad rationcni est confugere; quo qui non cont'iigit, cum sccundiiin ralionem sit facliis ad iniagineni Doi, suuni honorem relinquit nec potesl renovari de die in diem ad irnaginem Dei. » — Cf. Rilter, Geschichte fier chrisitchen Philoeophie., drilter Tlicil, p. 308-510; Hamburg, 1844.

508 LA HÉTIIODE THÉOLOGIQUE AVANT LE DOUZtÈHE SIÈCLE.

mais toute affirmative et appelée pour ce motif théologie positive.

Le mouvement intellectuel qui se produisit au milieu et à la fin du onzième siècle ne pouvait qu’amener un choc entre ces deux méthodes. Si la méthode de Scot Ërigène et de Bérenger était trop avancée, la méthode de la théologie positive n’était-elle pas trop arriérée? Et, dès lors, n’était-il pas nécessaire d’engager des débats? Oui, ail était naturel que les esprits dirigeassent leurs premières investigations vers le fondement du nouvel ordre de choses, pour en reconnaître la solidité et y puiser les éléments de progrès ultérieur. Il était naturel qu’on demandât à la théologie un enseignement moins élémentaire, plus développé, plus profond, qui rendit raison de ce qu’on avait cru et fait jusqu'alors en vertu de la seule autorité de l’Église*. »

C’est l’histoire de ce choc et de ces débats qu’il nous faut maintenant étudier.

' M. l’abbû Martinet, Élude tur la méthode detueignemetU théologique p. 37; Paris, 1850.

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