CHAPITRE IV
dAbATS SDB la méthode TUÉÜLOGIQUE AO DOOZIÉME SIÈCLE
I. Premier débat. — Négation de la foi : manichéi!»nie et panthéisme. — Négation de la science: obscurantisme, Comiflcius. — Accord de 1a raison et de la foi.—
11. Deuxième débat. — Métluxle posilire: Fideâ qHgreMS «a/W/eefaiN. — L'École du
Bec. — L'École de Laon. — Méthode réactionnaire : Inietlectuê gumrent /Utem. — •
Opposition de S. Bernard. — 111. Force et faiblesse de» deux m^hodes. — Témoi>
gOiiges moderne^: Pie IX. le B. P. Matignon, M. Labouiaye, M. deCa»»an-Flo;rac.
— IV. TroÎMénie métltodo; conciliation. — Guillaume de Champeaux et ses disciples. — Hugues et Hichard de Saint-Victor. — V. Troisième débat. — Deux espèces de subordination. — La célèbre formule Ratio ancilla /Idei. — Lil»éralisme du docteur Clemens et de M. Nicolas. — Bèponse au docteur Newman, à M. Schérer et à Saisset. — Conclusion.
La raison et la foi chrétienne peuvent prendre une attitude hostile ou une attitude amie.
La première attitude, quand elle est poussée jusqu’à la négation de l’une des deux parties, 'produit la philosophie sans le christianisme ou le christianisme sans la philosophie.
Ce double excès, que Pascal signalait ainsi : « Exclure la raison, n’admettre que la raison, » s'est vu dans tous les siècles chrétiens, parce qu’il n’est aucun siècle chrétien qui n’ait été témoin des exagérations les plus opposées. Le douzième siècle nous en donne un exemple frappant. —
310 DÉDATS SUR I.A MÉTHORE TIIÈOLOGIOUE
D'une part, le manichéisme au commencement de ce siècle, et le pantlicismc à la fin, livrèrent au christianisme une guerre souvent sanglante. Dans le camp du manichéisme, quatre chefs se distinguèrent entre tous : Tanquelme‘ et Clément’ dans les provinces septentrionales de la France, Pierre de Bruys en Provence, et Henri dans le Maine’. Dans le camp du panthéisme on remarqua surtout Amauryde BèncctDaviil Dinant. Mais tous, ceux-là par leurs superstitions et leurs horribles impuretés, ceux-ci parleurs rêveries insensées, ne faisaient que renverser la raison qu’ils prétendaient défendre et rendre victorieuse la foi qu’ils voulaient détruire. — D’un autre côté, un parti, qu’on pourrait appeler une secte, et contre lequel s’élevèrent successivement Abélard, Gilbert de la Porée, Pierre Lombard et Guillaume de Couches, cherchait à étouffer sous le ridicule l’amour des arts et de la science. C’étaient les obscutantistes d’alors. Ou les appelait cornificiens, à cause du 1 pseudonyme de Cornificius que .lean de Salisbury infligea à son chef. Le satirique évêque de Chartres le dépeint ainsi : « Si la charité chrétienne ne me le défendait pas, je parlerais de Cornificius, de son ventre si épais et de son esprit qui ne l’est pas moins, de ses paroles imprudentes, de scs mains rapaces, de son geste inconséquent, de scs mœurs fétides ([ui empoisonnent tout ce qui l'entoure ; je peindrais son libertinage obscène, la laideur de son corps, la turpitude de sa vie, la sale réputation dont il jouit. Cornificius ronfle chaque jourà midi, il s’empifre quotidiennement jusqu’à se mettre dans un état qui ne serait pas con-
' Kpisl. Traject. ad Fried. epitcop- Colon.
• CI'. Güib. Noïii;. de l'tl. tua, lib. III, c. ïviii.
* Aet. epiteop. Cenom. — Cf. lliMeb. Episl. 7, lib, III ; epist. 23 el 24, lib. II. — HUtoire de l'Églhe gallicane, t. VIII, p. 195.
An DOÜZIÈME SIÈCI.E.
venable même pour le pourceau d’Épiciire*. » Les corniliciens traitaient les savants de bœufs d' Abraham et d’ànesses de Balaam. La vraie philosophie, suivant eux, c'était de ne rien savoir et de très-mal parler. « Curnificius, dit un historien, donnait à Paris des leçons d'ignorance et de mauvais style. Il parlait beaucoup pour prouver qu'il ne fallait rien savoir, il pérorait à tort et à travers, et, si on lui faisait une observation, il répondait par une grossièreté et se mettait à rire. Quoique champion de l'ignorance, il ne pouvait se dispenser de traiter certaines questions; celles-ci entie autres fixaient son attention: Le porc que l’on mène à la foire est-il conduit par la corde ou par l'homme qui lient cette corde? Lorsqu’on achète une chape, achèle-t-on aussi le chaperon? Comme dans le discours il employait très-souvent des particules négatives, on se demandait quelquefois si jiar hasard il ne se serait pas contredit; afin de décider la question, il comptait avec des fèves les particules négatives, pour savoir si elles étaient en nombre pair ou impair; d'où il tirait la conclusion qu'il avait affirmé ou nié. » Dans celte école d'ignorance, celui qui criait le plus haut avait raison, cl le sujet habituel des leçons était de vomir des grossièretés contre tous ceux qui passaient pour s'adonner à l’étude.
Telles étaient les formes éhontées qu'affectaient alors les ennemis de la foi et les ennemis de la raison.
Tout ce qu’il y eut de sensé et de sérieusement chrétien condamna les uns et les autres. Alors comme aujourd’hui, les grands esprits comprirent que a la foi est une transfiguration et non pas une dégradation de l'intelligence, une victoire et non une pusillanimité, un libre mouvement dans
' Joann. Salisb., Metalogic., lib. I.
512 DÉBATS SDK LA MÉTHODE THÉOLOGIQIJE
*la vérité immuable'. » Et, comme l'a remarqué fort spirituellement un philosophe anglais de nos jours, M. Spencer, cette prétendue lutte de la science et de la foi ressemble à la lutte de ces deux chevaliers, qui se battaient pour la couleur d'un bouclier que chacun d’eux n’avait jamais vu que d’un côlé.
Toutelois on employa contre ces deux erreurs des genres de réfutation fort différents. Les manichéens et les panthéistes semblaient être tellement en dehors des principes de la saine raison, qu’on prit rarement la peine de les réfuter par la logique ; à ceux qui persistaient à se dire chrétiens, on proposait diverses épreuves’; à ceux qui rompaient complètement avec la foi, on infligeait la plupart du temps la peine du bûcher’. Quant aux cornificiens, on leur répondait en cultivant davantage la raison, qu’ils méprisaient, et la science, qu’ils essayaient de rendre ridicule. En vain leur nombre s’accrut-il et prit-il vers la (In du siècle un air de mysticisme; toujours il y eut dans l’Église des théologiens qui s’élevèrent en faveur de la raison au nom même de la foi.
Puisse cette leçon arriver jusqu’à nous! car, pour les hommes du dix-neuvième siècle plus encore que pour ceux du douzième, la religion elle-même ne saurait ni se défendre ni progresser sans la raison. On l’a dit; a liien de plus absurde que de se figurer l’âme humaine divisée en deux moitiés, dont l’une a pour propriété exclusive de croire, l’autre de penser et de comprendre, sans qu’il existe entre elles aucun lien nécessaire. C’est notre esprit tout entier
* H. Darboy, Iiilrod. aux OEuvret de mini Denys l’Ardopagile.f. 94.
’ Voir le r&it de l’épreuve de l’eau exorcisée à laquelle fut soumis Clément, dans GuÜK'rt de Sogent, de Vil. tua, lit). III, c. xviii.
’ Voir ce qui se passa à Beauvais après le concile du 1 114 ; Guib., de Vil tua, loc. cil.
AU DOUZIÈME SIÈCLE
qui croit; c’est lui tout entier qui pense, et il fait l'un et l’autre en même temps. Aussi est-il impossible qu’il ne cherche pas à mettre d’accord ses croyances avec son Intel, ligence, c’est-à-dire ce qui lui est enseigne par les autres avec ce qu’il com;oit par lui-meme. Une croyance' que l’intelligence ne s’est pas assimilée ressemble à un dépOt cacheté, que l’on peut garder toute sa vie sans en être plus riche*.»
Un autre esprit, non moins observateur que M. Franck, l’a remarqué : « La foi qui ne raisonne pas et qui dédaigne la philosophie est une foi mal assise et (|ui court plus d’un danger. Vienne le flot des passions, viennent les déceptions de la vie, la santé détruite, la fortune renversée, les espérances confondues, la mort autour de nous; vienne le doute, compagnon ordinaire de l’âge mûr, il faut un sou. tien où se retenir |pendant l’orage, et c’est un pauvre chrétien que celui qui, en perdant la foi de son enfance, perd Dieu du même coup. C’est ce que sentaient Bossuet et Fénelon ; ils étaient assez chrétiens pour n'avoir pas peur de regarder leur croyance en face, assez philosophes pour voir dans l’Évangile la plus haute et la plus saine des philosophies, la seule où l’amour et la raison s’unissent pour mener à Dieu*. »
Du reste, l’Évangile ne condamne-t-il pas l’ouvrier inerte qui n’a pas fait valoir le talent confié ’l Or la raison n’est-cllc pas un talent divin? Oui, celui qui méprise la raison méprise l'Auteur de la raison, et quiconque la néglige la méprise. D’autre pari, qu’est-ce que la saine philosophie, sinon le dictamen de la raison? et dès lors pourquoi
* M. A. Franck, Üt ta Certitude^ Inlrod., p, iixvi.
* M. E(l. Laboiiliiye, Études morales et politiques; De la Pertonuolite ditine, Paris, 1866, p. 64-55.
314 DÉBATS SUR I,A MÉTHODE THÉOLOf.IQUE
SC (léner de la philosophie? Pourquoi oul>lier que c’est elle qui a amené à la foi nos premiers docteurs ? Clément d’Alexandrie s'est-il trompé, quand il a dit « que la philosophie fut pour les Grecs ce qu’avaient été pour les Juifs la loi et les prophètes, et qu’elle prépara les peuples à entendre la prédication de l’Évangile? u Non! la raison n’est point un piège, ni l’évidence une illusion ; et Descartes disait vrai quand il s’écriait : « Ce serait donc une espèce d’impiété d’appréhender que les vérités découvertes en philosophie fussent contraires à celles de la foi »
Que penser d’un homme à qui l’on demande compte de sa foi et qui répond ; Moi, je ne raisonne point, mais je veux croire? « Ce langage, dit Bourdaloue, peut être bon ; mais dans un sens assez ordinaire il marque peu de foi et même une secrète disposition à l’incrédulité; car, qu’est-ce à dire, je ne raisonne point? Si ce prétendu chrétien savait bien ladessus déméler les véritables sentiments de son cœur, ou s’il les voulait nettement déclarer, il reconnaîtrait que souvent cela signilie : Je ne raisonne point, parce que, si je raisonnais, ma raison même m’opposerait des difficultés qui me détourneraient absolument de croire. Or, penser de la sorte et être ainsi disposé, c’est manquer de foi; car la foi, je dis la foi chrétienne, n’est point un jmr acquiescement à croire, ni une simple soumission de l’esprit, mais un acquiescement et une soumission raisonnables, et si cette soumission et cet acquiescement n’étaient pas raisonnables, ce ne serait plus une vertu. Mais comment sera-ce un acquiescement et une soumission raisonnables, si la raison n’y a point de jiart? Rationabile obsequiuin vestrim*. »
' OEutiret de Detcarte», l. III, lettre LXXXIII.
* Bourdaloue, Penties de la foi, et det vicee qui lui sont oppoêft.
AU DOUZIÈME SIÈCLE
Le simple bon sens n'indique-t-il pas qu'attaquer raisonnablement la raison serait un cercle vicieux, si.c’ctnit chose possible, puisqu’il faudrait de In philosophie même pour prouver qu'il ne faut pas de philosophie'. Renoncera la raison pour écouter la foi, ne serait-ce pas, comme disait la reine Christine, se crever les yeux pour voir clair?
■ Nous ne saurions mieux terminer ces réflexions qu’en rappelant l’éloge que Pie IX a fait de la philosophie dans un bref à l’archevêque de Munich : « La vraie et saine philosophie a sa place qui est très-élevée. Il lui appartient de faire une recherche diligente de la vérité ; de cultiver avec soin et rectitude, d’éclairer la raison humaine qui, bien qu’obscurcie par la faute du premier homme, n’a cependant en aucune façon été éteinte; de percevoir, de comprendre, de mettre en lumière ce qui est l’objet de sa connaissance ; de découvrir une foule de vérités, d’en démontrer un plus grand nombre que la foi propose également à notre croyance, par exemple ; l’existence de Dieu, sa nature, ses attributs, et de faire cotte démonstration par dos arguments tirés de scs propres principes; de justifier ces vérités, de les défendre, et, par là, de préparer la voie à une adhésion plus droite dans la foi à ces dogmes et même à ceux qui sont plus cachés et que la foi seule peut d’abord percevoir, de telle sorte que ceux-là aussi soient en quelque manière compris par la raison. » C'est donc avec justesse que, dans son encyclique du 9 novembre 1810, Pie IX a enseigné la proposition suivante: « La méthode dont se sont servis saint Thomas, saint Ronaventure et, après eux, les autres scolastiques, ne conduit |ias au rationalisme et n’a nullement été cause que dans les écoles modernes la phi-
* Clemenl. Stromat.y VI, in fin.
lo.sophie soit tombée dans le naturalisme et le pan* théisme*. »
Cette méthode, en effet, consiste dans la conciliation de la raison et de la foi. Cependant elle implique une difticuU té, à savoir: Est-ce la raison ou la foi qui commence? Est-ce la philosophie qui doit être chrétienne ou le christianisme qui doit être philosophique? Est-ce l’intelligence qui cher-’ che la foi, intelleclus quærens fidem, ou bien la foi qui cherche l’intelligence, fîdes quærens intellectuml Tel est le deuxième débat qui s’est livré sur la méthode théologique au commencement du douzième siècle et même dès la lin du onzième.
Toute idée spécieuse a des partisans. Il ne faut donc pas s’étonner si les deux hypothèses dont nous venons de parler donnèrent naissance à deux écoles fort distinctes l’une de l’autre. Dans l’une on voulait la science par la religion ; dans l’autre, la religion par la science. Celle-là accordait la religion avec la philosophie ; celle-ci la philosophie avec la religion. Les théologiens de la première école étaient désignés par le nom de praclici, parce qu'ils s’adonnaient surtout à la propogation de la foi et à la prédication ; ceux de la seconde étaient nommés llieoretici, parce qu’ils se livraient davantage aux recherches spéculatives et aux controverses dogmatiques’. Plus tard ces dénominations
* a IV. Mctlioilus qua usi suni D. Tbunias, 1). Donavcnlura et atii post i|>sos schulastici, non ad rationaliMiiuin ducit, neque causa fuit cur apud scliolas ho<ii<?rnas philosopliia in nnturaliümum et pantlicismimi împingeret... »
* Voir M. Ch. de Réniuïtot, Abélard, t. II, p. 168.
AU DOUZIÈME SIÈCLE
furent remplacées par d’autres, dont la précision plus grande indique évidemment une précision plus grande aussi, soit dans le mouvement des esprits', soit dans la détermination des méthodes. I.es practici s’appelèrent friWici : c’étaient les partisans de l’ancienne discipline, c’est-à-dire ceu.x qui se bornaient simplement à lire les saintes Écritures et à les développer par des gloses et des commentaires. Les theorelici, au contraire, furent appelés sentenliarii : c’étaient les partisans de la nouvelle méthode, c’està-dire ceux qui travaillaient à disposer la matière thénlogique par chapitres et par articles, et construisaient avec l’art de la dialectique ces encyclopédies connues sous le nom de Sommes *
L’école dans laquelle on lisait et expliquait les ouvrages choisis des Pères sur les principaux dogmes, et dont la méthode avait son point de départ dans la foi et son terme dans la raison, suivant cette formule : fides qiimreiis intelleclum^ était représentée par Laniranc, saint Anselme de Cantorbéry, An.selmede Laon, llildebert du Mans, Odonde Cambrai, Guitmond d’Aversa, Gauthier de Mortagne, Guillaume de Saint-Thierry et saint Bernard.
Quoique l’école du Bec semble avoir été la première, parmi les écoles de France, qui ait cherché à coordonner et à systématiser les notions, jusque-là trop éparses, de la théologie, cependant cette systématisation ne se fit, sous Lanfranc et même sons saint Anselme, qu’avec une timidité sans élan qui, il est vrai, valut à la vérité théologique d’étre exacte, mais qui l'empêcha d’être radieuse. La peur d’être infidèle à ce qui avait été dit, mettait les esprits les plus capables dans l'incapacité de découvrir ce qui ne l’a-
* Voir la Bulle de Grégoire IX, adres»'c en 1228 à l’Université de Paris; Du Boulay, Uitt. unit), Paris., t. III, p. C57.
vail pas clé encoi c. (Jiiand celle iiiclliode élail heureuse, elle cclaireissail ce qui élail, mais elle laissait dans l’obscurité ce qui devait être plus lard. Elle n'y songeait même pas. Toute son occupation élaitde compter son trésor, mais non de l’augmenter. Elle mettait du jour sur tout, mais sans rien mettre au jour. Avec elle, le passé s’embellissait, mais l'avenir restait enfoui. La raison y était comme un soleil qui n’avait pas d’autre rôle que de se lever sur les régions déjà parcourues, alin de les caresser de ses rayons et de nous donner de leurs paysages une perspective toujours ancienne et toujours charmante; maissur toutes ces régions inconnues qui s’étendaient à l’extrémité opposée et qui devaient être les champs de l'avenir, soleil impuissant et inutile, elle restait couchée. El celui qui eût eu la pensée de l’exciter et de la lancer dans ces espaces mystérieux, n’eùl été qu'un téméraire, peut-être même un profane.
Tel est l’esprit dans lequel s’opéra ce grand mouvement que l’histoire de la théologie signale dans l'école du Bec à la lin du onzième siècle. C’est, en effet, au nom seul de l’autorité et de la foi que Lanfranc combattit Bérenger, et essaya de réfuter les objections que celui-ci ne soutenait cependant qu’au nom seul de sa raison. « Le juste, disaitil, croit et ne s’épuise pas en recherches inutiles pour s’élever à la compréhension des mystères qui ilépassenl toute compréhension*. » — Saint Anselme fut plus profond que Lanfranc, mais grâce à son génie et non à sa méthode. « Né avec le génie de la médilalion, dit M. Cou.‘in, dans un autre siècle il eût été peut-être un grand métaphysicien ; au onzième siècle, il concentra toutes ses forces sur la théologie, et avec un esprit naturellement vigoureux cl élevé, il arriva à cette philosophie chrétienne qui lui a
' De tacra Coeiia, c. *ii.
AU DOUZIÈME SIÈCLE
dicté k Moiiolo(iium,\e Proslogium elle Dialogus de verilate. Sa méthode, car il en a unc‘, est de partir des dogmes consacrés, et sans s’écarter jamais de ces dogmes, en les prenant tels que les donne l’autorité, mais en les fécondant |tar une réllexion profonde, de s’élever, pour ainsi dire, des ténèbres visibles de la foi à la pure lumière de la philosophie’. n 11 voulait que l’on cherchât à rendre scienliliquc sa croyance, et il condamnait, comme une négligence coupable, l'inertie de la r^^ison. Mais, selon lui, l’activité de la raison ne devait venir qu’en second lieu, et le premier acte de la vie chrétienne, sinon de la vie humaine, devait êtie un acte de foi. Le titre seul de son Proslogium seu fides quærens intellectum nous en est une preuve évidente, qu’il rend, du reste, plus évidente encore par l’explication suivante: «Je ne cherche pas à savoir pour croire, mais je crois pour savoir ; oui, je crois, parce que si je ne croyais pas, je ne saurais pas*. »
Lorsque .saint Anselme quitta l’école du lîec, cette école |)erdit sa prééminence et la céda :« l’école de Laon. Cette dernière école devait sa gloire à Anselme de Laon et à son frère. Anselme enseignait la théologie ; son frère, les scien-
* Sur saint Ant^îline, V. //w/. général delà Phil., 2* série, t. Il, leçon 9*
* M. Cousin. Fragments, Philosophie du moyen âge, p. 100-101.
* S. Anselm., Proslog., c i. « Neque rnini «}ucro iiitcliigorc ut cre<lain; sed credo ul intelliguin. >ain et lioc crotlo, quia nisi crodidero, non iiilelligam. » — Cf. De Fide Trinit., c. ii : « Qui non crediderit, non experielur ; cl qui cxjvrtus non fuerit, non intclligct. » — Toiilefois, dans le Monologtum seu exemplum medilandi de raliinie fidei, iiiorntloguc ou motlèle de la manière dont un peut arriver ralionncllenicnl à la foi, saint .Anstdiiic sc montre plus libéral. Il suppose, par une fiction hardie, un homme ignorant qui cherche In vérité avec les seules forces de sa rai>on; il n’y est pas en possession de In vérité, mais il la cherche j»ar le cbeniin do U raison. Dans le Proslogium, seu fides qua^rens intellectum, .Mlocution, ou la foi qui lente de SC comprcmlre, il est, au conlraire, en possession de la vérité et il essaye de s’en rendre complet Voir Cousin, Hist. gen.de la philosophie, "• tklii.» 1867, p. 22Ô.
520 IIÈBATS Si:n LA MÉTHODE TIIÈOLOGIQUE
ces préparatoires à la théologie. Or, .\nselme suivait absolument la même méthode que l’école du Bec: a Sa théologie n’était proprement qu’une exposition simple et solide de la sainte Écriture appuyée de l’autorité des saints Pères, qu’il étudia toute sa vie*. » Son enseignement était exact; il avait de plus cette évidence indirecte que l’affirmation des docteurs produit dans les intelligences soumises; mais il manquait à peu près complètement de cette évidence directe qui est la lumière intriitsèque des choses. Quand il devait parler, il se mettait peu en peine de penser et déraisonner en lui-même sur le fond des sujets qu’il allait traiter; il se contentait d’écouter les bruits de la tradition et d’en être l’écho le moins infidèle possible. Toute l’ambition de son esprit s’arrêtait là. C’était un homme qui voyait beaucoup moins par les yeux que par les oreilles, et son érudition patrologique était telle, que les esprits les plus sérieux oubliaient de trouver ridicule une pareille organisation. Tous ses contemporains, en effet, à part Abélard, n’ont fait entendre, soit à Paris de 1076 à 1089, soit surtout à Laon de 1089 à 1117, que des éloges autour de son nom.
A côté de ces deux écoles célèbres se remarquaient des individualités que l’histoire n’a point oubliées. — C’était Guitmond qui, devenu archevêque d’Aversa, après avoir été élève de Lanfranc, écrivait « qu’il ne faut pas savoir d’abord afin de croire ensuite ; mais qu’il faut croire d’abord afin.de savoir ensuite; car le prophète Isaïe n’a pas dit : Si vous ne savez pas, vous ne croirez pas; mais au contraire : Si vous ne croyez pas, vous ne saurez pas*. » —
' Hitl. lilf. de la France, t. p. 170.
* a Non cnim inlelligcndum prius est ul posUnodum credas, .<cd prius crodendum utpostmodum intelligas. Nec proplieU Esaias (Vil, 9) dixil: Nisi inlcllexcrilis, non crodolis; s4h1 : Nisi cmlidcritL% non inlelligelis. » DeCorp. et soug.f dans Max. Diblioth., i, XVllI, p. 445-44(3.
AU DOUZIÈME SIÈCLE
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Celait llildebert du Mans, ce théologien qui, tout en avouant que croire est moins que savoir*, et tout en excitant ses amis au développement de la science par les études spéculatives, s’arrêtait cependant lui-même à l’exposition des vérités chrétiennes suivant la méthode positive, et qui, si Abélard l’eût pris à partie dans ses jours de colère intellectuelle, eût été accusé par lui d’avoir un esprit peu chercheur quoique recherché, une raison timide dans une volonté brave, une foi presque routinière quoique inébranlable, un sens pratique qui, sans élre esclave de la tradition, tenait cependant pour suspect ce qui n’élait pas traditionnel et qui n'élait décoré du nom de bon sens que parce qu’on était convenu d'appeler bon ce qui était commun. — C était encore Odon de Cambrai, dont les élans théologiques, aussi vifs peut-être que ses élans mystiques, étaient toutefois absorbés par l'application qu’il faisait du réalisme à la psychologie, mais qui restait aussi en arrière dans la question delà méthode théologique qu’il était en avant dans la question du système réaliste. — En tin, à ces évêques se joignirent plus lard, comme défenseurs de la méthode appelée positive, Gauthier deMortagne, Guillaume de Saint- Thierry et saint Bernard.
Cependant, du sein de la tradition s’échappa peu à peu je ne sais quel soulïlc libéral qui excitait la raison, comme pour lui donner une plus grande conscience d’elle-raême et favoriser son autonomie sous la direction de la foi. Le pape saint Grégoire, dont Guillaume de Champeaux avait résumé la Morale et popularisé la doctrine, n’avail-il pas dit : « Les sages du monde doivent être enseignés autrement que les es|>rits faibles : ce qui convertit ceux-là la plu-
* Voit- son Tract théologie., c. i. — Cf. D. Ccillicr, outir, cité, l. XIV,
3W DÉBATS Sl’H LA MÉTHODE TIlÉOl.OGIQUE
part du temps, ce sont les arguments de la raison, et ce qui touche davantage ceux-ci, ce sont les exemples'?» N'avait-il pas gémi hautement de ce que a presque personne ne cherchait à savoir ce qu’il croyait'? » N’avail-il pas écrit que, « dans toutes les causes, et surtout dans les causes de Dieu, nous devons nous cnchaincr les hommes plutôt par la raison que par la force'? » Le pape Nicolas n'avait-il pas écrit aux Bulgares que « ceux qui refusent d’accepter le hicn du christianisme doivent être convaincus et amenés à la vraie foi plutôt par les avertissements, les exhortations et la raison, que par la force'? » Isidore, lui aussi, n’avait-il pas enseigné, au deuxieme livre de scs Sentences, « que la foi ne s'extorque nullement par la force, mais qu’elle se persuade par la raison et les exemples, et qu’elle ne saurait persévérer là où elle a été exigée avec violence : car l'esprit humain est semblable à ces jeunes arbres dont on a déprimé violemment le sommet et qui, à peine débarrassés de leurs liens, reprennent aussitôt leur première direction et leur premier élan*? »
Tous ces textes et beaucoup d’autres, qui étaient restés jusque-là sinon enfouis, du moins séparés les uns des au-
* Grc};orius. in Pastorali, c. xxx : < Aliter ndmoiicndi funl fapientos hujus ^u.euii, (iltpic aliter liebete.'i ; illos pleruinquc rnlioiiis argunienU, istns nonnuntjuam inclina exempln cmivcrluiii. >
* In Moralinm lib. XIX : a Pa ne nulliis quærit sciro quod ircilidcril. •
^ Epist., lib. IV, imiii’t. XII, episl. 43 ad llunifaciuiii : a Nu5 licet iti
(timiihus causitt, in bits lamen præciptic qux Dci suiit, ralionc inagis ^tringere lioininos quain |K>lcÿtaIe le-linainus. »
* ?iicolau9 |vipn ad ConsUia Duigarorum, c. xii : c üc bis qui chrisliaiiilalis bunum 5u<ciperc mniunt. nihil aliiul scriborc ]X)s^nnius. riisi ad fidom recLim nioniti5 et exhorlatioiiibus et ralionc eos jtolius quant vi convincalis. »
* hidorus, Seuteutiarum lib. II, c. ii : « Fides nequaqimm vi oxtorqu<Hur, acd ralione alquc exeniplis suatb tur ; quihiif autcni eiigitur violenter, perscvcrarc in cis non p >lc^t : cxeinplo, ut ait quidam, novellæ arbori» cujus si quis cacuinen violenter depresserit, dciiuo cum laxatur, in id quod Tuerai cuiifestiui revertilur. »
AU DOUZIEME SIÈCLE
ôiô
1res, finirent par ?e grouper et centupler leur force au point de créer une école, « Il y a, dit M. Saint-René Taillandier, une autre idée bien frappante chez tous les maîtres de la scolastique, c'est la confiance dans les forces de la pensée humaine. Comme ces pieux docteurs voyaient dans l'esprit de l’homme l’empreinte môme de la pensée divine, on n’avait pas encore déclaré que cette image de Dieu était si tristement douée, et si impuissante à découvrir la vérité. Ce mauvais scepticisme théologique, né au dix-septième siècle dans la grande âme déchirée de Pascal, et qui a été renouvelé de nos jours, moins, l'originalité et l’éclat, par une école pusillanime, ce scepticisme n’appartient pas à ces vieux âges, et les descendants de Jean Scot ne l’ont pas connu plus que lui '. » A la fin du onzième siècle, c'est Roscelin qui personnifia celte tendance ; mais, comme les essais son rarement exacts, surtout lorsqu'ils sont faits avec enthousiasme et par esprit de système, il ne faut pas s’étonner si Roscelin la compromit et se compromit lui-méme. Abélard, quoique plus poêle que Roscelin, avait cependant un esprit philosophique moins ardent. Aussi sut-il se modérer dans le système qu’il enseigna. Mais autant son système philosophique fut modéré, autant sa méthode théologique fut excessive. De même que la vieille école soutenait dans toute sa rigueur la formule qui lui servait de hase : fides quærens iiitellectum ; de même il soutint, sans aucune restriction, la formule opposée : intellectus quærens fidem*.
U Abélard, dit M. Cousin, entra d’un pas ferme dans la route frayée par Roscelin, et ce qui n’avait été jusqu'alors
* M. Sninl-Ilené Taillanclii'i-, Jean Scot F.rigène, p. 20j-‘20C.
* Voir surtout son tntroductio ad lheologiam, les cinq livres île sa Tbeologia cliritlUma et le SU et non.
qu'une tentative incertaine, il l'érigea en un principe général ; il en fit une méthode. Partout, dans ses ouvrages imprimés, il proclame l’introduction de la philosophie dans le domaine de la foi. Mais on ne démontre que ce qui est ou parait douteux, et |>our convertir les dogmes en démonstrations, il faut d’abord en faire des problèmes, et il faut poser ces problèmes avec le pour et le contre, avec des solutions contraires tirées d'autorités presque égales, avant d’établir soi-même la véritable solution. C’est ce qu’ Abclard a fait dans un ouvrage original et bardi qui représente et résume toute sa méthode théologique. Cet ouvrage est le fameux Sic et non, le Oui et le non...
R Le dialecticien Abélard, en entrant dans la théologie, y transporta d'abord ses habitudes philosophiques.il conçut l’idée, très-simple en elle-même, mais très-féconde, d’établir, sur tous les points de quelque importance, le pour et le contre, à l’aide de passages des saintes Écritures et des saints Pères, qui semblent se combattre et dire le oui et le non, le Sic et non.
« Au premier coup d’œil, c'est donc ici une pure compilation d’autorités contraires ; mais, en réalité, c’est une construction de problèmes et d’antinomies théologiques puissamment établis, qui condamnent l’esprit à un doute salutaire, le prémunissent contre le danger de toute solution étroite ou précipitée, et le préparent à des solutions meilleures. Mais ces solutions ne sont pas même indiquées, cl elles ne devaient pas l’élre ; car Abélard eût fait alors un traité de théologie et non pas ce qu’d voulait faire, une préparation critique à la théologie. Et il ne faut point s’effrayer ici, avec Dachery, Durand et .Marfène, de l’apparence du scepticisme ; car ce scepticisme n’est que provisoire : Abélard se réservait de lever ensuite les contradictions qu’il
AU DOUZIÈME SIÈCLE