‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 39 sur 83 · QUATRE DÉFINITIONS · texte numérisé non relu

QUATRE DÉFINITIONS

mais encore le devoir d'examiner librement,, dans toute l’honnêteté et la dij^nité de sa raison, les titres de créance de celui qui enseigne. De même que dans l’ordre moral le catholicisme condamne celui qui, par une conscience invinciblement erronée, accomplit un acte qu’il réputé criminel et qui est bon en lui-même; ainsi, dans l’ordre dogmatique , il condamne également celui qui, par une raison invinciblement erronée, accepterait un dogme qu’il jugerait être faux : parce que lu première lui de la conscience est d’agir toujours selon son dictamen, comme la première loi de la raison est de ne jamais rien admettre contre ses principes.

Tel est le libre examen que les grands esprits du catholicisme ont toujours professé, et dont la méthode protestante n’est que la falsitication dissimulée, comme la licence est la falsification dissimulée de la liberté. Dans le catholicisme vrai, l’homme pense librement, parce qu’il tient sa pensée conforme à la règle, en dehors de ce désordre où l’on n’habite qu’à la condition d'étre esclave. Dans le protestantisme logique, qui va jusqu’où va son principe, l’homme ne pense pas librement, mais arbitrairement ; quand son imagination le domine et qu’il ne sait plus distinguer une pensée et une fantaisie, un principe et un caprice, nui n’est la pour l’empêcher d’ériger ses hypothèses en thèses et pour le ramener du monde des chimères et des rêves au monde de la réalité. Là, le libre examen est une méthode qui respecte à la fois la grandeur de Dieu et la grandeur de l'homme, en faisant monter vers l’un un hommage de conviction, et en faisant descendre sur l’autre une loi qui le laisse libre. Ici, c'est une méthode impie et humiliante ; impie, parce qu’elle expose la parole de Dieu à des interprétations contradictoires et mensongères ; hu-

miliaiile autant qu’orgueilleuse, parce qu’elle met la passion à la place de la raison, et qu’au lieu de laisser l'Iiorome se rafraîchir et se fortifier au souffle de la foi, elle le laisse se briser sous les vents déchaînés de l’imagination.

Ce ne sont pas les protestants que nous attaquons : ils peuvent être bons, quoique leur méthode soit mauvaise ; comme les catholiques peuvent être mauvais, quoique leur méthode soit excellente.

Donc, s’il y a un libre examen qu’il faut réprouver, il y en a un autre qu’il faut bénir et défendre ; et dans le sens que nous lui avons donné, nous applaudissons à ces paroles si exactes et si fermes de M. Janet :

« Non, dira-t-on, il ne s’agit pas de chercher ni de découvrir la vérité, elle est toute trouvée ; il ne s’agit que de la conserver cl de la transmettre... On ne peut trouver la vérité qu’en s'interdisant à soi-même et en interdisant aux autres un examen téméraire. La méthode de Descartes a égaré par son apparente innocence et sa spécieuse grandeur les plus fermes croyants du dix-septième siècle; nous ne pouvons plus nous y tromper aujourd’hui, et nous savons bien que le doute de Descartes aboutit infailliblement au doute de Voltaire.

« Ceux qui parlent ainsi croient sans doute défendre la cause de la vérité ; mais ils ne voient pas qu’ils lui portent de leur propre maintes coups les plus redoutables etlesplus profonds. Eh quoi ! ces vérités éternelles et inébranlables ne pourraient supporter l’examen sans périr, et celui qui les étudie librement etconsciencieusement serait fatalement conduit à en douter comme Voltaire, ou à les nier comme. Diderot! Quelle est celte vérité qui ne peut se sauver que dans le silence, le mystère et la servitude 1 Ne nous parlez pas des abus possibles de la liberté ; il est trop facile de ré-

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pondre par les abus de l’ignorance, de la superstition et du fanatisme. D’ailleurs n' est-ce pas se faire une idée bien singulière de la vérité que de se la représenter comme une chose qui passe de main en main et que l’on met sous clef pour que personne n’y touche?...

« Il est, dit-on, une limite où la pensée doit nécessairement s’arrêter : c'est lorsqu’elle rencontre la parole divine, l’autorité de la révélation. Là est le critérium qui nous permet de distinguer les vérités accessibles à l’examen des hommes et celles qui leur sont interdites et fermées, ce qui est abandonné aux disputes humaines et ce qui les surpasse. Le surnaturel est le domaine sacré où la parole humaine doit se taire et la pensée s’humilier. Cette objection n’atteint pas les principes que nous avons posés. Les vérités surnaturelles, nous dit-on, limitent la liberté de penser. Fort bien, mais à quelles conditions? A cette condition qu’elles soient de vraies vérités surnaturelles, car si elles n’en sont pas et que je soumette mon esprit à de soidisant vérités surnaturelles, je renonce par là même à la vérité et je tombe volontairement dans l’erreur. Telle est, par exemple, la situation de ceux qui croient à de fausses religions. Ils prennent pour vérité surnaturelle ce qui n’en est pas; leur foi n’est que superstition, leurs espérances ne .sont qu’illusions, leur culte n'est qu’idolàtrie. Or, s’il y a dans le monde, ce dont on ne peut douter, des croyances qui passent pour vérités surnaturelles sans l’être en réalité, comment puis-je savoir a priori lesquelles le sont véritablement et même s’il y en a de ce genre? Avant de soumcttic mon esprit à de telles vérités, il faut donc que je les examine préalablement, aûn de voir si elles ont bien le caractère qu’elles prétendent avoir. Un tel examen est nécessairement libre, car il ne pourrait être restreint qu’au

nom de certains principes surnaturels ; or ce sont de tels principes qu'il s’agit précisément de constater ; ils ne peuvent donc re-treindre la liberté de mon eiamen sans un manifeste cercle vicieux...

« Tout porte à croire que la société, après beaucoup d’épreuves passées ou futures, tend à se constituer de plus en plus sur le principe de la libre discussion. Les abus de ce principe se corrigeront par l’usage. A mesure que les lioiniucs SC serviront plus de leur raison, ils s’en serviront mieux. Les excès de la raison révoltée doivent éire plutôt mis à la charge de la servitude antérieure que de la liberté qui s'éveille. Les instruments et les outils dont se sert l'industrie humaine n’ont pas atteint du premier coup la perfection qu’ils ont aujourd’hui. Combien donc ne faudra-til pas de temps jusqu’à ce que cet instrument des instruments, j’entends la raison, soit assez cultivé et perfectionné pour être manié par tous les hommes ! Nous devons y travailler chacun pour notre part, non pas en imposant aux autres nos propres idées, mais en leur apprenant à se rendre compte des leurs. Tel est le grand rôle de la philosophie; elle est a vaut tout une méthode et une discipline*. »

* M. P. Janel, Revue des Deux Mondes, I" soptembre 1866, p. 4‘Z-i7, 49-50.

ClIAPITRi: VI

MtTHüDK MYSTIQUE DB GUILLAUME DE CHAMPEAUX A l'ëCOLB de SAINT-VICTOn

I. 1.J niV'^liquc. — Son principe hubjtH-Ur. — Son principe objectif. — II. Oausc^s du ntmivoment ruysllinio à celle époque. — Trois écoles; caraclérc sp»ki»l de chacjine. — Quatre périodes: — Le B. Kol>ert d’Arbrissrl, Marhode de Bennes, |{o>- « cliii. — Guillaume de Lhampeaux. — Saint Bctnard. — Ainaury de Itime el David de Dînant. — III. L'inslinct. le sentiment et la rai.<on.— L'école qui va du cœur À la télé. — L'école qui va de la ItHe au cœur. — Guillaume de Gliumpeaux à l'abbaye de Saint-Victor. — Hugues cl Hichard. — Béponse à N. Rousselot. — Le princii>c d'élection. — Intoléraiire envers les Juifs. — Tolérance de Guillaume de Ghampeaux. — Son esprit de loyauté.

Rappelons-nous que le douzième siècle n’esl, dans l’ordre intellectuel, ni un siècle de fruits, ni meme un siècle de fleurs, mais un siècle de germes. C'est une activité pleine il'clan, qui cherche, qui travaille, qui aspire. Pendant que les esprits discutent tout haut les griivcs questions de la méthode philosophique et de la méthode théologique, il se fait tout bas, dans les cœurs, une discussion que toute oreille attentive peut entendre et qui a pour objet la méthode mystique.

« Considéré dans son principe subjectif, dans l'âme humaine, le mysticisme est un soupir plein de regret et d'a-

MÉTHODE MYSTIOliE A I, 'ÉCOLE DE SAIM-VICTUR. nSTi mour que nous poussons vers les deux perdus, mais espérés. C’est le souvenir mélancolique (|ue l’homme emporia de l'Édcn et que Dieu daigne nous laisser dans l’exil pour ramener vers la patrie notre pensée et nos vœux. De là vient qu’en passant par cette blessure qui fut feite à notre cœur, toutes les joies terrestres se revêtent d’amertume et d’ennui, et que nous traversons la vie avec celte plénitude de douleur que nulle langue mortelle ne saurait exprimer. De là vient encore que, dans les grands spectacles de la nature qui nous élèvent au-dessus des réalités grossières, il y a comme une voix douce et triste qui nous entretient de Dieu, de la vanité du temps présent et d’un meilleur avenir. De là vient surtout que, parmi les fêles et les enseignements de la religion, parmi les pratiques sacramentelles que Jésus-Christ a instituées, il s’opère dans Tâme un renversement mystérieux par où sont réputées fausses et amères les choses du temps, et vérilahles et suaves celles de l’éternité. Mais celle révélation, lointain écho des hymnes du paradis, n’arrive (ju’à l’oreille des cœurs purs, et ceu.x-là ne l’entendent pas (|ui sont étourdis par le tumulte d’une journée impie et par les entraînements du crime, ou même par les frivolités d’une vie mondaine et distraite.

« Le principe objectif, la cause créatrice du sentiment mystique, c’est Dieu, qui le fait naître dans l’àme de l'homme d’un rayon de lumière et d’amour surnaturels, et qui, de la sorte, appelle et attire en son sein les créatures exposées aux sollicitations des sens et aux séductions delà terre. Partie d’une source si pure, celle grâce ne saurait tendre à égarer l’homme; peut-être même semblerait-il tout d'abord qu'ou ne dût pas tracer à ce fleuve un cours régulier ellixe ; car il n’y a rien de spontané, de noble et d’indépendant comme l’amour divin. Mais l’homme abuse

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souvcul (le sa liberté pour altérer et corrompre les meilleures choses. Bon comme tous les sentiments (jue Dieu met dans notre âme, le mysticisme peut être mal compris et mal appliqué. Vivant et énergique comme tout ce qui jaillit du cœnr, il peut dégénérer en exaltation délirante. , Arbre fécond, il faut le cultiver avec amour, mais aussi . avec intelligence, de pem- que sa sève divine no se perde en productions inutiles et funestes. On peut pousser le courage jusqu’à la fureur, la bonté jusqu’à la faiblesse et le sentiment mystique jusqu’aux erreurs de VÊvmigile éternel et aux folies théosophiques de Jacob Bœhme. Ce sentiment vague et indécis par lui-même a donc besoin d'étre disci|diné. Aussi, alin qu'il ne reste pas aux hommes du ^ bonne volonté l'occasion inévitable de s'égarer eux-ménies ou de séduire les autres, des principes sont consacrés et une doctrine existe par où la vérité se dislinguede l’erreur et la véritable dilection des mouvements d’un extravagant amour. Le mysticisme doit, par conséquent, être l’objet de la théologie qui règle les rapports de riiomme avec Dieu.

n Comme les autres sciences, la théologie mystique fut pratiquée avant d’étre réduite en système scientifique ; car tous étant destinés à rechercher et aimer Dieu, il faut qu’on puisse arriver là sans ces théories habiles que la foule ne comprend jamais bien. Par cette raison et parce que toutes choses sur la terre ont leurs périodes diverses d’accroissement et de décadence alternatifs, le mysticisme se développe, fleurit et fructifie, puis semble avoir ses hivers pour avoir de nouveaux printemps. De nombreuses et variées circonstances déterminent, accélèrent ou retardent la végétation de la céleste plante; mais il n’en est pas moins, à quelque siècle que ce soit, le grand arbre où l’àme reli-

A l/ÉCOLE DK SAIM-VICTOH.

gieusc, colombe allristée par l’éloigncmenl du bicn-aimé, vient chercher le repos et l’ombrage jusqu’au soir de la vie et se consoler des souffrances de son amour dans la douceur de scs plaintes »

C’est ainsi qu’un esprit éminent s’exprimait, il y a vingtdeux ans, sur le principe du mysticisme, et sur la nécessité d’en faire, non pas un sentiment plus ou moins vague, maisuneidée précise et profonde, souspcine de tomber avec lui dans les aberrations les plus funestes. Le douzième siècle, plus qu’aucun de ceux qui l’ont précédé, sentit cette nécessité et travailla sérieusement à donner une base régulière à l’enthousiasme religieux*. Il fut loin d’y réussir toujours, surtout dans sa seconde moitié ; mais du moins, à côté des hommes qui se laissèrent aller au gré de leurs élans désordonnés, y en eût-il d’autres qui firent de la sagesse la première des vertus. Pour apprécier ce travail avec exactitude, examinons auparavant les causes antérieures qui le provoquèrent, les conditions dans lesquelles il s’accomplit, et les diverses périodes qu’il traversa.

Trois causes concoururent <à développer le mysticisme au douzième siècle ; l'étude très-répandue des écrits de

* M. Darltoy. Introduction aux Œuvres de saint Denis l\ir/opafftle^ p. 159-161: l'aris, 1845.

* c Des que Scot Erifçcne ciiL fait connaîlrc les livres de S. Denis, le mysticisme, d’ailleurs naturel à rbomme, surtout sons le règne de la théologie, tendit à prendre un caractère arrêté et systématique. C'csl au douzième Mècle que ce travail fut poussé avec plus d’activité et qu’on s’occupa de rédiger un code complet du mysticisme. » M. Darboy, ouvr. cité, p. 163. — Cf. Cousin, Uist. de la phitasophiey 9* leçon. — De Gérandu, Hist. comporte, etc., IV, 26.

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saint Denis, la lecture assidue de l'Écriture sainte, et le guùt de la vie monastique.

Depuis longtemps , c’est-à-dire depuis le milieu du cinquième siècle, les ouvrages de saint Denis préoccupaient les esprits religieux*. Il y avait dans cette métaphysique que MM. de Salinis et de Scorbiac ont appelée « une émanation chrétienne de la philosophie orientale*, » un je ne sais quoi qui plaisait aux jeunes imaginations des premiers siècles du moyen âge et entretenait les ardeurs de leur amour passionné. C'est sans doute pour répondre à ce besoin qu’on avait de connaître davantage ces ouvrages, autant que pour agréer la prière de Charles le Chauve, que Scot Erigcne entreprit de les traduire du grec en latin. Toujours est-il que cette traduction en facilita l’usage ci que le moyen âge s’inspira réellement de leur esprit et de leur doctrine. Qu’on nous permette d’appuyer notre opinion sur celle de M. Darhoy: « C’est au nom de saint Denis, dit-il, que se rattache la longue chaîne des maîtres de la vie spirituelle. C’est de scs livres comme d’un ardent foyer, que jaillissent tous ces feux à la lueur desquels les chrétiens même du temps présent sont guidés par leurs chefs dans les sentiers de la perfection. 11 a laissé fortement empreinte la trace de son essor vers les réalités célestes; il a transmis aux hommes des âges postérieurs le secret de son instruction si profonde; il a, pour ainsi dire, armé l’œil de.s contemplatifs d’instruments délicats et puissants. Du haut de scs enscignemcnls, comme d’un observatoire élevé, ils ont pu mesurer l’étendue des deux spirituels et voir comment toutes les vérités, soleils intelligibles, gra-

‘ Voir les livres De la hiérarchie célette. De la hiérarchie eccléeiastique, Des noms divins, De la théologie mystique et les dix lettres qui y sout jointe».

’ Précis de l'histoire de ta philosophie, p. 300; Paris, 1841.

A L’ECOLE DE SAlNT-VlCTOlt. M7

vilent autour du soleil de la vérité suprême et iiicréée. Dans l’enivreraent des spectacles que leur avait préparés le maître initié par saint Paul aux secrets du monde supérieur, ils ont puisé l’inspiration mystique et le sublime délire de leur amour. C’est en descendant de ces régions, liclas! si |)cu explorées maintenant, et en se retrouvant dans l’exil de celte terre, que leur grande âme déchirée laissait échapper d’ardents soupirs et des gémissements inconsolables, cl le nom de la patrie, en tombant de leurs lèvres alors, était si doux à entendre, que le siècle lui-même inclinait l’oreille en passant pour ouïr la mélodie de ces cantiques »

D'autre part, on lisait beaucoup la sainte Écriture ; on la lisait peut-être d’autant plus dans certaines écoles que certaines autres semblaient la négliger davantage ; et surtout on la lisait dans le but de charmer son imagination et son cœur. Les esprits étant chrétiens, on se serait reproché de ne pas chercher plus loin que le sens naturel et littéral. Celte disposition, bonne en elle-même quand elle n’est pas exclusive, s’exagéra toujours de plus en plus. Bientôt, on en vinlà préférer l’ingénieux au vrai, à trouver plus important ce qui était plus recherché, à faire passer l’esprit avant l’intelligence, à destiner le sens littéral aux âmes vulgaires, et le sens caché, aux âmes d’élites ; au lieu de cueilliretde se nourrir simplement, on voulut distiller et savourer, se faire un nectar qu’on disait enivrant et qui le fut peut-être quelquefois. De là ces interprétations (juinlcssenciées qui remplirent dans la suite les ouvrages du moyen âge, qui engendrèrent le dégoût du naturel, qui rendirent la simplicité insipide, qui compromirent le bon goût, sinon même le bon sens, et préparèrent ces ‘ M. Üarboy, ouvr. ciU, p. 158, 1ÜS-1Ü5.

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réaclions lerriblesel ces vengeances de la raison auxquelles nous assistons maintenant. C'est surtout au monastère de Tuy, sous l’abbé Rupert, comme nous l'avons vu, que celte tendance se fil remaniuer et chercha à devenir systématique.

Enfin, la vie monastique, qui était en grande partie le résultat pratique de ces deux causes, devint cause à son tour. Ce besoin de réforme qui s'y faisait généralement sentir, ce vent enflammé qui soufflait deCluny etpius tard de Cileaux sur tonte la France, cette ardeur des Guillaume de Dijon, des Lanfranc et des Anselme du Bec, des Odon de Cambrai, excitèrent dans les âmes un grand élan vers les choses contemplatives, non pas seulement pour leur demander une jouissance passagère, mais pour les atteindre avec méthode et s’y fixer à jamais.

Si maintenant de l’étude des causes principales de cc mouvement mystique nous passons à l’étude de cc mouvement lui-même, nous pouvons discerner en lui trois tendances fort diverses. Ces trois tendances constituèrent bientôt trois écoles, et plus lard trois systèmes. La première était celle du B. Robert d'Arbrisscl, d’Odon de Cambrai, de l’abbé Rupert, et plus tard de saint Bernard ; la deuxième celle de Marbode de Rennes, d’Hildebert du Mans, de Guillaume de Champeaux et de ses premiers disciples, et plus tard de Pierre le Vénérable; la troisième enfin, celle de Roscelin, d’Abélard et de leurs adhérents. Ces trois écoles s’accordaient sur ce qui doit être le fond de la vie mystique et constitue l'essence même de la piété ; toutes admettaient d’une manière plus ou moins formulée la division fameuse en vie purgative, vie illuminative et vie unilive'. Mais ce i|ue tontes admettaient, chacune l'ex- ' tf. Rich. s. Vicl., Exterm. mali, elc.

A i;ÈCOI.E DE SAINT-VICTOR. ">89

pliquait à sa façon, parce que chacune sc plaçait à un point (le vue spécial. Dans la première dominait l’ardeur passionnée; dans la deuxième, la sagesse, c’est-à-dire une raison tendre et douce ; dans la troisième, une raison froide. Malgré celte froideur, cette troisième école était agitée, comme la première l’élail par son ardeur; la deuxième seule, celle qui tenait le milieu et sc plaçait au point de vue de la modération et de la conciliation, était calme et sereine. Dans la première. Dieu semblait vouloir absorber l' homme; dans la troisième, l’homme, au contraire, semblait vouloir empiéter sur Dieu ; dans la deuxième. Dieu et l’homme, équilibrés par le respect mutuel de leurs droits et de leurs devoirs, s'embrassaient sans se perdre l’un dans l’autre.

A entendre la première, la deuxième devait être coupable de faiblesse, sinon de lâcheté, et la troisième dVgoïsroe, sinon de trahison ; à entendre la deuxième, les deux autres étaient excessives; d’après la troisième, la deuxième manquait d'énergie, et la première, de ce sens juste qui sait résister meme h toutes ces tentations d’impruüciicc voilées sous de bonnes intentions, et qui n’oublie jamais qu’exagérer la vérité, même au prolit de la vertu, c’est nuire à l’une et à l’autre. La première, qui était plus empreinte de l’esprit oriental, régnait dans les ordres monastiques ; la deuxième, qui, sans nier la grandeur de la contemplation, comprenait davantage l'activité, dominait dans l'épiscopat cl dans le clergé séculier ; la troisième, qui touchait plus à la deuxième qu’à la première, parce qu’elle niait complètement le principe de la première, tandis qu’elle ne faisait qu’abuser du principe de la seconde, devait naturellement se recruter beaucoup plus dans le clergé séculier que dans les ordies monastiques.

r,» MÉTHODE MYSTIQUE DE GUIEUUME DE CHAMPEAUX

Tel était le caractère général île chacune de ces trois écoles. Plus on avance dans le cours du douzième siècle, plus il se détermine et prend du relief. Suivons-le à travers les quatre périodes qu’il semble avoir parcourues.

La première, qui est une période initiative, date encore du onzième siècle ; elle est marquée par le B. Robert d’Arbrissel, Marbode, évêque de Rennes, et le chanoine Roscelin. .4ucune vie, dit un savant historien, ne rappelle mieuxque celle de Robert d’Arbrissel cette pensée de l'Écriture, que les saints se sont faits insensés pour Jésus-Christ. Le savant et pieux Marbode ayant désavoué les actes dont Robert s’était fait l'auteur pendant qu’il était archiprétre, celui-ci se relira dans la forêt de Craon pour y mener la vie érémitique; il en sortit bientôt pour prêcher la pénitence et fonda ensuite le célèbre monastère de Fontevrault. C'est une idée toute mystique qui présida à cette fondation. Dans sa pensée les religieuses représentaient la sainte Vierge, et les religieux saint Jean l’Evangéliste ; or, comme saint Jean avait reçu de Jésus-Christ mourant sa sainte mère pour qu’il en prit soin, de même les religieux ne devaient se considérer que comme les serviteurs des religieuses. RobiTl poussa si loin cette idée qu’il voulut que toute sa congrégation reconnût pour chef une femme, l’abbesse de Fontevrault. Cette abbaye fut le chef d’ordre, et tous les monastères de la congrégation ne furent gouvernés que par des prieurs qui regardaient l’abbesse de Fontevrault comme leur supérieure. Des bruits calomnieux se répandirent contre Robert. Le cardinal Geoffroy de Vendôme sembla les accréditer*. L’évêque de Rennes, Marbode, écrivit

' Voir dans Sirmond, l’éditeur de scs œuvres (Sirmund. Op. vnr., l. lit), la il’ lettre du IV" livre

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