CHAPITRE PREMIER
LES ÉCOLES ET LES SYsTÉHES E!ï FRAHCE AVANT Gl'lLI.AtTKS DE CHAMPEAUX
J. Le» (leux (‘piH|ue« de la scotasiiijue FUmIo, Alcuin, Rhaban Maur. — Le» rroles (lu Palais, <ic Reims, de Chartres, do Tours, d’Auxerre, de Dijon, du Dec, etc. •— Le» écoles de Paris; Jiotre-Damc, Sainte-Geneviève, Sainl-^iermain de» Pré», Sainl-Germaiu rAuxerroi», le l*ettl-Pont, la lue du Fouare. — 11. Les sy>lémeK de philosophie rScol Érigène, CerU'rl. — 111. La théologie;» le> trois pha»«^ de son progrès,— le dogme et S'Utril Anselme;^ la morale et llildchert; — la jurisprudence cl Yves de Chartres;— la myst que : OJon de C.imbrai cl l'abbè Rupert. — IV, Retour à la philosophie; — la question de» Universaux — Résumé.
Avant d'entrer dans les divers chemins que nous devons parcourir, il importe de connaître le terrain sur lequel nous marchons, et les grands points de l'horizon qui doivent guider nos regards. Cherchons donc d’abord quel était l’état des éludes et de la pensée en France, dans les premières années du douzième siècle; et pour le découvrir avec exae* titude, voyons, jusque dans leur point de départ, les divers mouvements qui l’ont préparé.
La philosophie scolastique comprend deux époques trèsunies, mais très-distinctes. La première commence au huitième siècle avec le vénérable Bèdc, et finit avec le douzième siècle : c'est l'époque des germes et des liges. La se-
:>2 LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES EN FnANCE -
conde commence avec le treizième siècle, même avec Pierre Lombard, et (initen quelque sorte avec Gerson, au quinzième siècle : c'est l'époque des fleurs.
C’est donc la première époque qui doit nous occuper. Or, cette première époque se divise en deux périodes : l'une, qu’on pourrait appeler le temps des écoles-, l’autre, le temps des systèmes. Ce qui domine dans la première, c’est un enseignement d’où l’ordre n'est pas absent, mais qui n’a encore ni principes formulés avec précision, ni parties enchaînées avec méthode. Dans la seconde, les écoles subsistent toujours; mais la pensée n’y est plus à l’état d’enfance, elle commence à prendre plus complètement conscience d'clle-mcme, de manière à s’exprimer avec une exactitude prête à se défendre, elle cherche à se solidifier dans une lumière plus évidente, et à devenir doctrine. C’est à Jean Scot Érigène, c’est-à-dire vers 8r>0, que finit la première et que commence la seconde.
« Avant saint Anselme, dit M. Bouchitlé, les noms de Bède, d’Alcuin, de Rhaban Maur, du pape Sylvestre II (Gerbert), de Lanfranc même, rappellent plutôt un mouvement d'esprit, une activité qui pourra devenir féconde, que des doctrines arrêtées et une méthode digne de conflance'. »
Les Barbares, en effet, dans le commencement de leursinvasions, remplissaient tout de sang et de carnage, brûlaient les villes entières, massacraient les habitants, ou les emmenaient esclaves, et jetaient partout la terreur et la désolation. Aussi voyons-nous , meme encore au sixième siècle, les études pleinement négligées dans les Gaules. Le pape .Agathon , dans la lettre dont il chargea .ses légats pour le sixième concile, dit : « Nous ne les envoyons pas
‘ M, Btiucliitu-, U rationalume chrétien il la fln du onUème siècle Introt)., p. X.
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AVAM CUILLAl’ME DE CHAMPEAUX.
par la confiance que nous avons de leur savoir. Car com> ment pourrait-on trouver la science parfaite des Écritures chez des gens qui vivent au milieu des nations barbares, et gagnent à grand’ peine leur subsistance chaque jour par le travail corporel? Seulement nous gardons avec simplicité de cœur la foi que nos pères nous ont laissée*. » — Cependant Bède parut (672-755); et quoiqu’il ne fût ni un penseur original, ni un grand théologien, ni un philosophe profond, néanmoins ses écrits embrassaient toutes les connaissances qui avaient cours alors : théologie, philosophie, grammaire, histoire, physique, arithmétique, astronomie, rien ne lui était étranger; une telle science encyclopédique indique évidemment une grande vigueur d’intelligence, et ne pouvait pas ne pas produire d'heureux résultats sur les esprits soumis à son influence*. — L’année où expirait Bède, naissait Alcuin (755-804). « Esprit grave plutôt qu’élevé, actif plutôt que puissant, Alcuin supplée, comme Bède, à la supériorité de la pensée par son dévouement à la science. On sait quelle part il a prise à la restauration des lettres accomplie par Charlemagne, et que rien d'important ne s’y est fait sans lui*. » Toutefois ce ne fut jias un philosophe, mais un simple organisateur d'éléments <|ui n’avaient rien de sérieusement scientifique. Le temps d’.\lcuin, c’est ce temps des premières conquêtes intellectuelles où l’esprit cherche .à jouer avec la lumière plutôt qu’à trouver la vérité, à se charmer lui-même avec des combinaisons ingénieuses plutôt qu’à étudier avec exactitude. C’est ainsi qu’Âlcuin , se demandant un jour, en présence des royales intelligences qui l'écoutaient, ce que c’est que la
* Voir Fleury, Histoire ecch’siastiqiie, I. XI, n* 7.
* Voir >1. S.'iiiil-ltciié Taillandier, Scol Erigéne, t” partie, cli. i, p. 23.
* Ibid., p. 2t.
lES Kf.OLES ET I.ES SYSTÈMES EN FMANCE
langue, la vie, l'homine, répondait : a La langue? c’est le fouet de l'air... La vie? une jouissance pour les heureux, nne douleur pour les misérables, l’allentc de la mort.... L’homme? l’esclave de la mort, un voyageur passager, hôle dans sa demeure'. » — Rhaban Maur (770-8;i()), élève d’Alcuin, à Tours, n'eut aucune pensée originale; ce ne fut qu’un faiseur de gloses’. Dans son livre de Institutione clericonim, il explique le sens des sept arts libéraux, et se borne à résumer les connaissances liturgiques, pastorales, bibliques et liltéraircs, qu’on estimait alors nécessaires et suilisantes |iour le prêtre. .Mais de son temps, rien de frappant, ni même de précis ne se fait encore remarquer ; on t.^tonne sourdement dans l’ombre; on ht les traductions de Boëce, nolainnicnl son Introduction de Porphyre à VOrtjanon d’Aristote; on s’en sert comme d'un manuel dont on ne sait, la plupart du temps, ni que penser ni que dire ; en un mot, si la philosophie est loin d’être inconnue, elle est tout aussi loin d’être connue. Tels furent les principaux des maîtres qui remplirent cette période de formation. Cantù les caractérise d’un mot ; « Ces scolastiques, dit-il, créèrent des écoles, non des systèmes’. » Leur philosophie, en effet, n’était qu’une dialectique toute de formes et de catégories, véritable algèbre de la raison, employée à l'usage de la théologie, pour établir l’alliance entre la foi et la réalité objective des vérités révélées’.
' Œuvre! d’Alcuin, l. Il, p. 352. — H. Guizot, Hiiloire de la civUitaiioH en France, 7’éilil. Paris, 1852, l. Il, p. 190-104,
* M. Houssclul, Eludes sur la philosophie dans le moyen âge. Paris. 1840. 1. 1, p. 7G. — < niialmi Uaur ne fut guè'ie qu'un imitateur lidèle de son maître Alcuin, i M. Doucliillé, omit, cité, Introd., p. xvin. Voir Tenncmann. Manuel de l'histoire de la philosophie, t. I ; lliiner, Handbiich der Geschichle der Philosophie, t. II.
’ Cmiiù, Histoire universelle, t. X, p. 485.
‘ Ibid-, p. 484.
AVANT GIIIU-AI'ME DE CIUMPEAIX.
Quant aux écoles, on leur donnait Irols dénommations, suivant leur théâtre respectif. Il y avait les écoles palatines, qui se tenaient dans les résidences impériales : les écoles épiscopales, qui étaient ouvertes sous le patronage et la surveillance de l'évêque, soit dans sa cathédrale, soit même dans sa propre maison; c’est de là que vient l’inslitutinn, encore maintenue, du théologal diocésain : enfin les écoles claustrales, qui avaient lieu à la porte des cloîtres. — L’école du Palai.s, fondée par Charlemagne, et la première de toutes, était mobile avec la cour; elle se tenait tantôt à .Vix-la-Chapelle, tantôt à Paris, où elle se fixa définitivement. Scs premiers maîtres furent le rhéteur Pierre de Pise, Paul ^Varnef|■ied, diacre d’A(|uilée et habile hagiographe, l’Espagnol Claude, interprète de la sainte Ecriture, et surtout maître Alcuin de l'école d'York. C’est l’école du Palais qui fut le modèle et la mère de toutes les autres'. Dès 785, Charlemagne publia la fameuse constitution des écoles, Cunslitiilio de scholis per sinijnla episcopiu et mouasleria institiiendis, suivant la(inelle on devait ériger des établissements d'instruction publique dans les cathédrales et les abbayes qui n’en avaient pas encore. Ces établissements furent d'abord destinés unifjuement à l'éducation du clergé, mais ils s’ouvrirent bientôt aux laïques des classes élevées. Les conciles et les papes favorisèrent à l’envi avec les rois ce mouvement progressif des éludes. Ainsi, le concile d’Aix-la-Chapelle, en 8lti, ordonna que les chanoines fussent instruits dans toutes les branches de la science et que l’un d’eux, d’une doctrine cl d’une vertu supérieures, veillât sur les enfants (|ui fré(|uentaicnt l'école de la calhé-
* 9 Par les soins des docttMir$ tlu Palais, des t'coles furent comtiluéi's daii.^ les cl'dtre», dans les calUédrales, dans les résidences iin|>ciiaics. u M. liaitréau, De la Philosophie scolastique^ Paris. 1850. l. I, p. î>.
LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES EN FRANCE
drale. Le concile de Rome, en 823, donna cet ordre : O Que l’on apporterait une extrême diligence à établir auprès de chaque église épiscopale, dans les paroisses et ailleurs, des prol'esseurs et des maîtres qui enseigneraient assidûment les lettres, les arts libéraux et les dogmes divins. » En 826, Eugène II recommanda aussi dans un concile, aux évêques et aux curés, d’instituer des écoles où l'on instruisit gratuitement dans les sciences divines et humaines. De tous côtés les conciles répétèrent les mêmes recommandations. Celui de Valence, en 855, attribua à la longue interruption des études l’absence de foi et de doctrine dans les lieux saints ; celui de Kiersy-sur-Oise, en 858, exhorta Charles le Chauve à ressusciter l'instruction dans son palais'.
Tous ces effor's furent couronnés du succès qu’ils mérilaient. La Gaule brilla entre tous les autres pays de l'Euro|)e, par la supériorité de ses écoles*. C était, en effet, celle de Reims*, digne d’avoir eu un jour pour chefs Ilincmar, Gerbert lui-même (992) et saint Bruno; celle de Chartres, fondée par Fulbert, disciple de Gerbert, à Reims, et évêque de Chartres pendant vingt et un ans (de 1007 à 1028), avec un éclat tel qu'il mérita d’être regardé comme l’oracle de presque toute la France*; celle de Tours, d’où sortirent Amalarius de Trêves, Rhaban de Mayence, lletto, abbé de Fuldc, llaimon, évêque d'Halberstadt, Samuel de Worms et plusieurs autres écrivains remarquables de celte
' Cf. Capilul. ann. 8‘25, c. 5, apud Baluz, t. I, p. 430. — Coiicil. Paris. VI, ami. 8‘iO, lib. I, c. ÔO, apud Harduin, l. IV, p. 4316; tlansi, t. XIV, p. b58,si]q.
’ Sur les écoles, voir J. J. Ampère, Histoire lill&aire de la France avant le douzième siècle, l. III, ch. iiv cl xvii. — M. Maîire, les Ecoles épiscopales et monastiques de rOccidenl. Paris, 1806,1" partie.
* Voir Fleury, Hist. ecclésiast-, V* discours, n. 1.
* Histoire littéraire de la France, I. VII, p. 204 et p. 201 ; a II fui la plus grande lumière de l’Église gallicane en son temps, a — Même pendant son épiscopat, il continua d'enseigner les sciences, excepté toutefois la médecine.
AVANT GUILLAUME DE CHAMPEAUX
époque* ; celles d'Auxerre, d’Orléans, du Mans, de Poitiers, 'i d’Angers, si célèbres alors par les liommes éminents I qu’elles donnèrent à la religion et aux lettres; celle de Dijon, où le li. Guillaume sut unir dans un admirable esprit de liberté la science avec la vertu’; celle du Bec, où devaient bientôt paraître Lanfranc et surtout saint Anselme de Canlorbéry, cette grande lumière du onzième siècle. Toutefois, au-dessus de toutes les autres, se plaçaient d’cllesmème.s les écoles de Paris ; elles étaient pour la philosophie | et la théologie ce que celle de Bologne était pour la juris- i prudence, et cela, non-seulement à la fin du dixième siècle, mais même au milieu du onzième’. Peu après la '' fondation de la Palatine*, il y eut, en effet, à Paris, trois j écoles très-fréquentées : celle de la cathédrale, celle de I Sainte-Geneviève* et celle de Saint-Germain des Prés*. — a II n’y a pas très-longtemps, rapporte .M. Cli. de Rémusat, qu’une enceinte jadis habitée tout entière par les membres du chapitre, s'étendait depuis le parvis, et longeant au nord la nef de l’église, allait rejoindre le jardin de l’archevêché; elle s’appelait le cloître Notre-Dame’. » C’est là qu’étalïA l’école épiscopale. — Quant à celles de Sainte-Geneviève
* Voir Aliop, Hiêtoire wtiverseile de f Eglisêy 2* p<^riod«, !'• part., cli. iv.
* a Une autre école des plus florissantes était celle de saint Bénigne de Dijon, au même diocèse. Depuis que le B. Guillaume, qui en fut abbé jusqu a sa mort, en 1031, y eut établi la réforme de Cluny, la science y alla de pair arec la Tertu ; non-seulement on y instruisait, dans les arts libéraux et la théologie, les personnes qui y venaient embrasser la pénitence, il y avait encore une école publique ouverte à tous ceux qui s’y présentaient, de quelque condition qu’ils fussent, libres ou serfs, pauvres ou riches, a HUtoire littéraire de la France, l. VII, p. 35; Cf. Habill. Acta, t. YllI, p. 327, n. 14; Bolland. Acta SS., 1. 1, janv., p. GO.
* Voir Fleury, Hût. ecclésiast., I. LYIl, n. 33; I. LXVI, n*25.
* Voir M. Maître, ouvr. cité, 1'* partie, ch. iv, p. 52, etc.
* Hiitoire de cainte Geneviève et de tan Egtiie, Hs. de 1a biblioUièque
Sainte-Geneviève, p. 575. •
* HUtoire littéraire de la France, i. VI. p. 33.
M. de Rémusat, Abélard, t. I, p. 10. — Cf. Paris ancien et moderne,
ü8 LES ÉCOLES ET I.ES SYSTÈMES EN FIIASCE
et de Saint Germain des Prés, leurs noms mêmes indiquent leur position. Celle de Sainte-Geneviève so trouvait à l'abbaye du même nom, qui fut construite par Clovis I" et achevée en T)! I L’éjjlise et l’abbaye de Saint-Germain des Prés, qui portèrent d’abord le titre de Sainte-Croix et de Saint-Vincenl, furent construites, sous l’épiscopat de saint Germain, par la piété du roi Cbildeberl 1", après son retour de sa deuxième expédition d Espapiic*. Saint Droctovév, (pii en fut le premier abbé, donna à sa communauté une impulsion intellectuelle qui ne fut arrêtée que par les ravages des Normands en Stil et eu 8S5, et qui fut reprise ensuite avec une ardeur pleine de poésie*, il faut citer aussi Sainl-Germain l'Auxerrois, qui fut d’abord, lors de sa fondation par Cbildeberl, un monastère, puis une collégiale, que Cantù appelle une pépinière d'évêques*.
Le professeur le plus célèbre, à celte époque de formation diflicile ipie des guerres et des invasions interrom-
par de M.irlt's, l. I, ch. i, p. 51 , et cli. ii, p. 159. — Crévier, i/«/. de l'Üni~ wrsit^ de Paris, l. I, p. 'i73.
* Voir Histoire de la ville de Paris, par D. Michel Félil»ien' revue cl pultliée par I). Giiy^AlexiS' Lobiocau, b -néolictins de Sainl-Maur. Paris, 17*25,
* Celle exp^dilion eut lieu en 542. — La charte de Childel>»'rl est datée du 0 décembre 557, la -48* atinttc de son reçue. L’iVliî^ hil dédiée le 25 décembre 557 Saint Dr«clc»v**c mourut vers 580. — Voir la charte de saint Ger» main, évcqiic de Paris, où il concède plusieurs privilépcs à Pabltaye de Saint- Vincent, cil 5G9, XII des kal. de sept. — Voir la charte de Charles le Simple, où il donne rsibbaye de la Croix-Sainl-IiCuflroy à i'nbbayc de Saint-Germain des Prés, on 919, Il des ides de mara. — tiisfoirt' de la ville de Paris, I)D. Félibien ol bobineau, l. I, p. 27-50 ; l. ill, p. 15 /», 10 b, 31 Ù,
^ « Lorsque les faubourgs de Paris furent la proie des flammes, l’abbaye de Saint-Germain des Pn'*s fut transférée dans l'eiiceinle dos murailles (1005) et resta à la tête de plusieurs écoles coiili-W à la surveillance du poète Abbon, qui chanta ce siège mémorable.* Canlù, Histoire nnherselle, t. IX, p. 454-4r>,5.— Voir le concile qui s’y tint plut lard en 1120.— Voir M. Maître, eit^, p. MMil , 70-77 .
* Voir Histoire de la ville de Paris^ l. I, p. 50, 01, 125. — Histoire universelle, par Cantù, t IX, p. 455,
AVANT GUILUUME DE ClIAMfEAL'X.
paient trop souvent, fut Remi d’Auxerre : disciple de saint"^ Hoirie d'Auxerre, il triompha des ténèbres de son temps ‘ (89Ô-908). Appelé par Foulques, archevêque de Reims, | pour relever les éludes dans celte ville, il mérita l'honneur de voir l'archevêque lui-même assister à ses leçons. Après la mort de Foulques, il vint à Paris, ouvrit une école pu- I blique, enseigna les arts libéraux, les sciences et même la théologie', avec un succès tel qu’il fut comparé aux anciens Pères de Pliglisc’. Quoique ses ouvrages, même son commentaire sur les Psaumes et son commentaire sur les Fpîtres de saint Paul, que l’anonyme de Molk dit être immense, soient dominés i)ar le point de vue grammalical, cependant il y avait au milieu de toutes ces questions de mois un commencement de réalisme et comme un essai de philosophie sérieuse. Aussi, le quartier de Sainte-Geneviève, (|ui était le quartier des étudiants libres, devint-il hienlôt, sinon remarquable, du moins plein de vie et d’ardeur, au point d’étre appelé locutiUiis mvns. Peu à peu des écoles rivales se formèrent entre la Cité et Sainte-Gene-
‘ Nous .ivons de sainl liemi d’Aujerre (dusii'urs ouvrages m.niusri ils. Voir à la Riblioihéque iiii|>Arialc, ll•712, fol. 47-50 : tiicipil exposilio Hemiqii in prima fililione Donati grammntici urbis Home. — N" 1 1 10 du fonds de Sainl- Gi l'inain : Gloie sur le Salqrican île Martianus Capelta. — N- SU74 du fonds lin Iloi . Commenliim magistri Hemigii super lihrum Marliani C.apetle (te Supeiis ila curii et l'iiitologix et super Septem artes liberales ejiisilem. — Il composa aussi un Traité sur la musique, un Traité sur chaque fête des saints, de.s llométies. une E.rplicatioa du canon de ta niesie. une Glose sur T Ancien Testament, une Interprétation des mots hébraïques de ta liible, des Gommeutaires sur la Genèse cl sur les quatre aiitri* livres de Moïse, sur les l’saiimes, sur le Cantique des cantiques, sur les douze petits Propliètcs, sur les quatre Evangiles, sur les Ëpiires de saint I*aul et sur l'Apocalvpse. — On dit même qu'il étudia la médecine, l’anatomie, et particulièrement l’organisme de l’œil. — Cf. Mabill. ,4cf. Il, t. Vil, p. 180, n* 11 ; Histoire littéraire de la France, t. VI, p. 22, 99-122 ; MMss. de la bibliotla'ique Saint-Victor.
* Histoire littéraire de la France, t. VI, p. 101
LES ÉCOLES ET LES SYSTÈSES EK FIIANCE
viève, sur la pente septentrionale de la colline*. Puis Guillaume de Champeaux et Abélard apparurent. L’école de Saint-Victor se fonda avec un éclat qui la tint longtemps au premier rang. De nouvelles écoles surgirent encore. Godefroid de Saint-Victor, dans un manuscrit qui a pour titre Fous philosophiæ, en compte jusqu'à six*. Cantù cite avec éloge celle du Petit-Pont et celle de la rue du Fouare, près de Saint-Julien le Pauvre*. Ce mouvement <les écoles de Paris se prolongea même jusqu’à l'abbaye de Saint-Denis où était instruite la fleur de la noblesse du royaume*. L’instruction y fut d'abord très-primaire, mais plus tard , Suger, que Louis VI, son ancien condisciple, fit nommer abbé de l'abbaye, en 1 122, y porta l'enseignement sur des matières plus élevées.
Avec le temps, toutes ces écoles se développèrent, et au commencement du treizième siècle elles formèrent par leur réunion ce grand corps qui s’appela ['Université. C’est alors qu’elles brillèrent d’un éclat incomparable et s’attirèrent les louanges les plus pompeuses. Quand on voulait faire l'éloge d’un théologien, on disait : « Il semble qu’il ait passé sa vie à l'Université de Paris. » Elle était appelée la fontaine du savoir, V arbre de rie, le candélabre de la
* Voir Du Boulny, flist. univers. Paris., t. 1, p. 257-280; Pari-s 1005, 0 vol. in-fol.
* On lil danâ cc manuscrit, conacevé à la Bibliothèque impériale, les rimes suivantes :
Sex liabet catlii^dras per qua^ spcculaiilur El latenlem flumtnis fiimiutn perscrutantur. etc.
* Cantù, Histoire universelle, t. X, p. 405. — On lil «Ions V Histoire de la ville de Paris, 1. 1, p. 218 : « On croit que Tuglisc de Saint-Julien le Pauvre, dépcndniitc du prieure de Long-Pont, fut choisie pour partager avec celle de Notrc-Itaïue rhonneur des lettres et des sciences... On prétend qu(* rétude de la thculogie demeura à révéché. s Cl. Pasq., Recherche, 1. IX, ch. IX, X.
* Histoire de la ville de Paris, DD. Félibien et Lobineau, 1. 1, p. 151.
AYANT GUILLAUME DE CHAMPEAUX
maison dnSeigneur. C'était le rendez-vous général de l'élite de la chrétienté, et les dignitaires même de l’Église tenaient à honneur d'y professer. Tout ce qui fut produit de bien par aucun pays, disent les auteurs contemporains, les trésors des sciences, les richesses de la terre, tout ce qui procure des jouissances à l'esprit et au corps, doctrines de sagesse, ornement d'arts libéraux, élévation de sentiments, douceur de mœurs, tout se retrouve à Paris. L’Égypte, Athènes, et quelque cité que ce soit qui jamais ait fleuri par les sciences, cèdent la suprématie à celle-ci, en comparant les individus qui allaient chercher dans leur sein la science terrestre avec ceux qui demandent à Paris la science céleste'. On y vit, entre autres étudiants, Ale.xandro II, Grégoire VI, C'élestin 11, Léon IX, Étienne IX, Urbain II.
Mais avant qu'elle eût atteint cette gloire, avant qu elle eût reçu de Philippe-Auguste les privilèges d'université , avec l'exemption pour son chef de la juridiction royale, avant que les différends qui s’élevèrent entre elle et le chancelier de l'Église de Paris lui eussent valu de la part du légat pontifical, Robert de Courçon, ses premiers règlements, avant que cet éclat et cette organisation l’eussent constituée par la force de son mérite le type dos autres universités de France*, l'Université de Paris, comme toutes les autres écoles, dut passer de l'état purement scolaire à l'état vraiment scientifique et donner à ce qui n'était d'abord dans son esprit que de simples conceptions la solidité et
* Cf. Du Boulav, llùl. univ. Paris, t. II, p. 4SI. — Canlù, Ifisl. univ., l. IX, p. -4r45.
* Telle est, d’après AIzog [HUt. univ. de VEglise), la date de fondation dos principales universités en France. Paris, l‘2üÜ; — Toulon^, l‘i28 ; — Nontpellier, 1289; — Lyon, 1300; — Cnliors, 1332; — Avignon, f340; — Angers, 1304; — Aix, 1409; — Caen, 1433; — Bordeaux, 1411; — Valence, 1452; — ^antes, 1403 ; — Bourges, 1405,
LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES EN FCANCE
l’encliaînement du système. Ce passage , si important de l’enfance à la jeunesse, commença, comme je l'ai dit, dans la personne de Scot Érigène. Avant lui, en effet, on sc liornait à peu près au trivium et au quadrivium, c’est-àdire, d'une part à la grammaire, la dialeclirpie, la rhétorique, et d'autre pari, à l'aritlimétique, la géométrie, la musique et l’astronomie. On les appelait les sept arts lil)érauï, et ce nom était d’une exactitude pai laite, parce que toutes ces connaissances n'étaient qu'artistiques, et nullement scientiliqiies. La dialectique, qui était la partie centrale de la [)liilosopliic, pour ne pas dire la philosophie tout entière, n'était alors que l'art cxercilif dont parle .Aristote* ; ce ne fut que plus lard et peu à peu qu’elle agrandit son objet, qu’elle restreignit les questions de mots pour prendre davantage au sérieux les définitions des choses, (pi’ellc sut se diviser en logique mineure et en logique majeure, et qu'elle devint ce que Rhahan Maur appelait déjà au neuvième siècle discii>lina diseipliuarum, ce tpie Guillaume de Champeaux appela, au commencement du douzième siècle, la métaphysique, et ce que plus lard ou devait appeler la science même de la raison et la philosophie de l’es|)rit humain
Celle synthèse des écoles, pendant la première époque de la scolastique, nous a révélé l’étal des études plutôt que
* Topiq., c. Il, § 1 , sq.
’ Voir M. ('.II. <lc Uûinii$.it, AMard, I. H, t. I, p. 502. — M. llaiiivKU, oiivr. cite, t. I, p. 52. — Kleun-, llitl. eecÜsiast , lit* cl V- discours.
Digii'^ed bv C.ooglc
AVANT GL'IUArME DE CHAMPEAUX.
l’ct.")! des esprits ; nous y avons vu l'extérieur de la pensée beaucoup plus que la pensée elle-même, et sous la forme arti$ti(]ue de renseifçnement nous avons à peine saisi la vérité enseignée. Pour combler celte lacune et pour connaître la véritable situation intellectuelle de la France au commencement du douzième siècle, faisons la svntbèse des systèmes et suivons leur marcbc progressive sur les différents terrains qu'ils ont traversés.
Les écoles sont le chaos des systèmes, comme les systèmes ne sont souvent que le chaos de la doctrine. Dans les écoles, on étudie séparément les propositions qui se présentent à l’esprit; dans les systèmes, on les unit de manière à les coordonner. Là, ce ne sont que des membres plus ou moins formés; ici, c’est un corps plus ou moins vivant. Plus encore que la lumière physique, la lumière intellectuelle doit, pour nous alteindre, se briser et se réfracler à travers des milieux dont le nombre nous elfrayerait, si nous pouvions les compter.
Quand on veut connaître la vérité, non plus seulement par voie indirecte, mais encore par voie directe, on a deux difficultés à résoudre : l’une, tirée de l'objet que l'on cherche à pénétrer; l’autre beaucoup plus importante, tirée du moyen par lequel on pourra pénétrer cet objet. Vaincre la première, c'est poser la science; vaincre la seconde, c’est poser la méthode de la science. De là deux séries d’efforts chez tous les hommes que nous allons rencontrer.
Ce qui frappe tout d'abord dans le mouvement doctrinal de l'époque que nous éludions, c’est que les esprits, tout en étant profondément religieux, construisent des systèmes philosophiques avant de construire des sjstènies tliéologiques. Les deux hommes, en effet, en qui se réfléchit le mieux la vie intellectuelle des penseurs au neuvième et au
44 LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES EN FRANCE
dixième siècle, sont Jean Scol Érigène et Gerberl. Or, qu'est-cc que les systèmes de ces liommcs, sinon des systèmes essentiellement philosophiques, où la théologie chrétienne, sans être absente, ne se trouve cependant qu’indirectement*? Tous deux, pris séparément, sont incomplets; mais pris ensemble, ils se complètent assez bien. Scot Erigène sans Gerbcrt, c’est la philosophie des cires suprasensibles; Gcrbert sans Scol Krigène, c’est la philosophie des choses matérielles ; réunis, ils représentent la philosophie dans son objet complet. Scot Érigène, tout en écrivant sur la Divixiondela nature, est un métaphysicien ; Gcrbert, tout en écrivant sur le Rationnel et le Raisonnable, est avant tout un philosophe mécanicien et physicien. Sous un autre point de vue, Scol Érigène est le représentant de la synthèse; Gerbert, celui de l’analyse. Avec le premier, on se trompe souvent et avec un éclat d'autant plus- dangereux qu’il rend l’erreur moins visible; avec le second, on est toujours incomplet, parce que, alors meme qu’on donne la vérité, on la donne sans beauté et sans grandeur; mais avec les deux on arrive à la vérité parfaite. Par conséquent, rien n’est plus logique et mieux enchaîné que l’apparition successive de ces deux systèmes philosophiques. Sans doute, il est regrettable que Gcrbert n’ait pas paru avant Scot Érigène; mais encore celle irrégularité est-elle un enseignement, puisqu’elle nous apprend que la théorie doit être contrôlée par l’expérience et que l'idéal véritable n’a de valeur qu’autant qu’il est conforme au réel.
^ Floras, prêtre de l'i^glise de Lyon, nous révèle parraîtement le caractère de Scot Érigène, en le dénonçant, pour det raitonnimentt purement humains et philosophiques, comme érudit et verse dans la science des écoles. CL Velerum auclorum qui IX' sieculo de prautestinatione et gralia teripseruni opéra et fragmenta, publié-s par le président Maiiguin, 2 vol. in-4", t. I, p. 585; Paris, 1650. — Le caractère de Gcrliert n'est pas moins {vident.
nirtitiToH
AVANT GUILLAUME DE CHAMPEAUX. 45
Mais ne nous arrêtons pas à ces aperçu^ généraux. La mémoire de Scol Erigène nous est arrivée si chargée à la fois d'éloges et d’accusations, que nous ne saurions trop mettre d'ordre dans l'examen critique de ses qualités et de ses défauts*.
Certainement, Scot Erigène a commis en théologie des erreurs très-graves. Sans être subjectivement hérétique, il a émis sur la prédestination, sur la grâce et sur l’eucharistie, des propositions objectivement bérétiques qui ont attiré sur son livre de la Prédestination la condamnation du concile de Valence, en 855, et celle du concile de Langres, en 859, et sur son livre de la Division de la nature, la condamnation d'Honorius III*. — Il avait le défaut, si grave en philosophie, de laisser l’imagination prendre le devant sur la raison. C’est ce défaut, en effet, qui lui lit tant dédaigner la dialectique’, qui l'inclina si souvent à des synthèses beaucoup trop prématurées, et lui lit exprimer des conséquences dont les principes avaient été à peine discutés dans son esprit. Sans avoir le dédain du raisonnement, il n'en avait pas assez l’usage; et tout en repoussant les systèmes
I cr. De divisione natune, Ils/st fiiptvuo^, publié i Oxford en 1G81.
— De pra^destinatione, publié eu 1650. — Scs ouvrages intitulés : De visione Dfi, De egressn et regressu animai ad Deum, De corpore et sanguine Domini, sont perdus. — Sur Scot Erigène, voir aussi Migne, Patrédo;/. t. CXXII, Paris, 1853; Peder HyorI, Jean Scot Erigène ou Origine d’une philosophie chrétienne et de sa destination sainte, Co|K?nhague, 18*23; Slaudcnmaycr, Jean Scot Erigène et la science de son temps, Francfort, 18*24; Jean Scot Erigène, par M. Saint-René Taillandier.
* D’après Alzog, Histoire de l'Eglise catholique, § *205, il n’ailnv’t dans Poucharistic o qu’un symbole pieux, une commémoration solennelle, p — Cf. Epist. Ascetini ad Bereng., apud.Mansi, t. XIX, p. 775 ; Joann. Scoti opéra, éd. Floss, p. 140-141. — On lit dans la savante Introduction aux OEuvres de saint Denis l’Aréopaglle, par M. Darboy, Paria, 1845, p. 146: a Que Scot Érigènc ait franchi, par quelques expressions du moins, les limites de l'orthodoxie... et qu'il faille en conséquence tenir scs œuvres pour suspectes, c’est ce t|ue nous ne songeons pas é contester, t
* M. lUuréau, ouvr. cité, l. i, p. 3*2.
LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES EN L RANCE
néo|)laloniciei|s il'Alexandrie, il en subissait trop l’influence. De là une grande infirmité de raison à côté d'une grande vigueur d’intelligence. Par l’inlelligence, il est souvent profond; par la raison, il est plus souvent superficiel, quoique toujours original. C’est ainsi que la fameuse division des êtres en quatre categories, par laquelle il ouvre son livre (le la Division de lu natin e\ n’est pas seulement obscure et discutable, mais encore inféconde. — Enfin, là même où il est dans le vrai et le sublime, il manque de précision; on dirait (jii’il se complaît dans le vague et qu'il préfère les simples aperçus, comme s’il devait trouver du vide et de la triste.ssc dans les vues face à face. Il admet le réalisme, mais un réalisme qui, tout en étant plus affirmatif que dans les temps qui suivirent la mort de Boëce (52 f), ne pressent pas toutes les graves questions (|u'il porte dans son sein’.
Tels sont, si je ne me trompe, les défauts de Scot Lrigène. Toutefois, comme l’a fort bien dit M. lie Gérando, « l’apparition d’un tel homme, à une telle épotiue, est, à tons égards, un phénomène extraordinaire; on croit rencontrer nn monument de l’art debout au niilicn des sables du désert’. » Si nous le jugeons d’après In place extérieure qu’il occiq>e dans le monde, nous ne trouvons en lui (|u’un chef de l’Ecole palatine sous Charles le Chauve; mais si nous le jugeons d’après sa vie intellectuelle, nous découvrons l’autenr du premier système philosuphii|ue (|ui ait
* a Yidetur niilii divisio naluræ por (junluor difTercnlias i|iialiior ^pecie.'i rccipero, qunrum prima est qtiæ créât et non crentur, f-ecunda qiia: crcTtur cl cn?at. tertia qiiæ creatur nec créât, quarta deniqiie qua: noqiic crealur ncque créât. • Ih' divis. uaturx. — Voir le l'.ipproclu'innil ciiiiciix qu« Canlù 'X, 18*)) fait de ce p.u>sa;'C avec la Karika, tl après CoIclHixike.
M. Sainl-Iteiic Tailbndior, Scot F.riijthic^ p.
^ M. tlo Gorando, ouvr. citét l. IV, p. 3j“».
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paru au moyen âge*. Avant lui, la philosophie n'esl qu’un mélange, pour ne pas dire un amalgame, de l'antiquité, du christianisme et de la barbarie : c'e^t lui qui essaye le premier de mettre de l’ordre dans cette confusion. AIzog, le comparant aux temps antérieurs, va jusqu'à dire i|u'il fut « le premier en Occident el le seitlpeiulaut trois siècles qui, outre-passant les limites de la logique el de la dialectique, posa les bases métaphysiques d'un système de |diilusophie sévèrement coordonné’. » Kt en effet, dans son livre (te la Division de lu nature, il étudie le monde. Dieu, les causes primordiales, le monde visible, l’homme, le retour de la création en Dieu et la vie future ; il cherche à définir la nature et l’essence des êtres, à pénétrer dans la notion meme de Vètre, à se faire du plan de Dieu dans la création une idée plus vasle (|u’cxacte. Suivant lui, l'essence suprême se communique par une suite de participations : d'abord elle se transmet aux causes primordiales qui sont les prototypes, et leur donne l’étre ; puis elle descend par ces mêmes causes sur Tuniversalité de leurs effets, passant des choses supérieures aux choses inférieures, jusiju'à ce (|ue tous ces êtres participés rentrent dans l’étre-principe par une déification qui, en |)crfectionnant tout, ne détruit rien. Un tel système, dans un homme du neuvième siècle, indique une puissance spéculative considérable. Ne voit-on pas, dans les horizons qu’il nous découvre, comme l'aube blanchissante des idées qui devaient surgir si énergiquement dix siècles plus tard? « Scot Krigène, dit un écrivain allemand, ne contient pas seulement les germes de la philo-
* Cantù, His(. univ., I. X, p. 485 : « Tous ces <coliistiquc9 (Alcuin, Rbaban ^
Maur, etc.) errèrent des écoles, non des syslènics; ce lut, au contraire, un aysléme et non une école c|iic l'onria Jean Scol. » '
• llùloirr de t'Égiise, § 203,
4« LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES ES FHANCE
sqphie actuelle, ce sont les mêmes principes très-clairement exprimes. Toute la philosophie de Schelling repose sur cette idée que, dans l'intuition intellectuelle, sans laquelle il n’y a point de connaissance, l’ohjectif et le subjectif s’identifient. Ce principe qui ne peut être prouvé, car il est le fondement de toute connaissance et de toute preuve, est la base et la clef de la science. La pensée, dit Hegel, est ce qu’il y a d'essentiel chez l’homme. Scot Érigène dit : Coijnitio intellectualis est essentia'. » « On ne peut méconnaître, en effet, ajoute M. Saint-René Taillandier, l'aptitude métaphysique de Jean Scot, et il est certain que sa pensée a des élans soudains qui le conduisent très-haut. Mais ne confondons pas les temps. Ces principes, que nous croyons reconnaître chez lui et que nous comparons avec une métaphysique toute moderne, il les devine plutôt qu’il ne les découvre; il les entrevoit vaguement et il y aspire plutôt qu’il ne les possède. En cherchant bien, je rencontre encore dans le de Divisione mturæ un passage qu’on pour- I rait rapprocher des principes de la philosophie hégélienne. Cette logique de l’infini sur laquelle Hegel fonde tout son système et qui consiste à trouver un terme supérieur dans lequel s’évanouissent les antithèses que pôse la pensée finie, il semble qu’il y en ait quelques traces dans Scot Érigène. L’ancienne logique, dit Hegel , ne convient qu'au monde fini. Elle oppose, par exemple, deux choses contradictoires : de ces deux choses il faut choisir l’une et rejeter l’autre. Mais dans le domaine de l’infini il n’est pas permis d'opposer et d’isoler deux conceptions de la pensée. Si vous mettez en face l’un de l’autre deux principes qui s’excluent, vous n’etes plus dans le domaine de l'absolu ; toute opposition, toute exclusion suppose nécessairement le * Vie iehre vom gSIllicheu F.benbilde in Menseben. Tübingen, IS50.
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monde des choses finies. Si vous opposez l’inllni au fini, et si vous les isolez l’un de l'autre, vous formez un inBni limité, c'est-à-dire un faux infini; et ce fini lui-même, si vous l’isolez aussi, vous lui donnez une existence indépendante, c’est-à-dire une existence nécessaire, et le voilà qui SC change en infini. Il ne faut donc pas isoler ces termes, il faut, au contraire, les unir inséparablement en les déduisant l'im de l'autre, et chercher leur conediation dans un terme supérieur. C’est là un principe sur lequel Hegel se fonde sans cesse, et qui lui a révélé toute une dialectique nouvelle. Scot Érigène soupçonne peut-être quelque chose d'assez semblable, lorsque, cherchant le nom qui convient à Dieu, il dit que ces noms : Éternité, Essence, etc., ne peuvent lui être donnés, parce qu’ils supposent un terme contraire, un terme opposé, et qu’il ne peut y avoir d’oppositions dans le domaine de l’absolu. S’appuyant sur cette idée, il remonte, comme Hegel, jusqu’au Rien, qui est l’être par excellence, l’être indéterminé, et c’est là encore une analogie avec la doctrine du philosophe de Berlin*. » Toutefois, une grave accusation pèse sur la doctrine de Scot Érigène. AIzog déclare qu’il nie la distinction entre Dieu et le monde ’. M. Haurèau dit expressément qu’il est « arrivé au panthéisme le plus sincère, le plus patent » M. Rousselol, tout en maintenant qu’il a défendu la liberté humaine, en fait un panthéiste formel *. M. Guizot est du mêmeavis, s’appuyant sur ce que Scot Érigène est un représentant de la philosophie alexandrine Ces autorités sont
' M. S»int-Rcn(’ Taillaiiilii'r, oiivr. cit^, p. 269-271 .
’ Histoire de l’Eglise, § 205.
’ Ouvrage eilé, l. 1, p. 117.
‘ Ouvrage ciU, l. I, p. 51-59.
* M. Guiiol, Histoire de la civilisation en France, t. Il, p. .590, 7* .•<lii. Palis, 1859.
LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES EN FnANCE
graves assurénienl ; mais sont-elles décisives sur ce sujet? Je me permets de ne pas le croire, et voici mes raisons :
Il est certain que du cinquième au treizième siècle il y a chez la plupart des Pères un style qui quelquefois ne sait pas rester purement mystique et s’entache de panthéisme, quoique leur idée et leur intention soient nettement chrétiennes. Cela tient aux manuscrits de l’école d’Alexandrie, qui étaient à peu près les seuls répandus alors. Saint Denis, par exemple, enseigne que c'est une violence d’amour qui a mis Dieu en extase, l’a fait comme sortir de lui-méme, etl’a comme versé dans la création ; ailleurs il dit expressément que « l’être de toutes choses est ce qui y reste de la divinité. » l’n esprit profond l’a remarqué : « Entre la forme dont saint Denis revêt ses explications du dogme catholique et la forme sous laquelle les alexandrins cachèrent queh|ucs vérités, beaucoup d'erreurs et une foule de choses inintelligibles, il se rencontre vraiment une similitude frappante. C’est ce que manifeste la confrontation du Livre des noms divins avec les Eniiéades de Plotin, et avec les Traités et Commentaires que nous a laissés Proclus ‘. » Scot Érigène qui a traduit du grec en latin les ouvrages de saint Denis, n’a pas su écarter de son style les alliages et les inexactitudes. Mais do ce que son style est panthéiste en quelques endroits, résulte-t-il que son idée, elle aussi, soit panthéiste? Nullement. Et en effet, que de fois Scot Erigène n’appcllet-il pas Dieu créateur et ne se sert-il pas du mot créatures pour désigner les choses qui sont en dehors de Dieu ! Lorsqu’il dit que Dieu seul est l’être, n’entend-il pas parler de l’être absolu, de l’être simpliciter? Lorsqu'il enseigne que les créatures ne sont pas par elles-mêmes des êtres, ne
• M. Uai'bny, Inli'oiliirlion aux Œuvres do taint Denis rAriop.n(îilo,
AVANT GIIUAI ME DE EIIAHI-EAUX. 51
vcul-il pas dire que ce qui fait qu’elles sont, c’est uniquement leur participation avec l’être sim|)leinent dit? Saint Bernard ne dit-il |>as, dans un style semblable : « Dieu est l’être de toutes choses, non que. toutes choses soient la même chose que lui, mais elles sont de lui, en lui et par lui : celui-là donc (jui a créé toutes choses est l'être même des choses qu’il a créées, mais il est de telle sorte l'être des êtres qu’il en est le principe et non la matière ‘ ? » Ne pourrait-on pas retrouver dans saint Thomas d’Aquin luimême des passaffos semblables à ceux-ci, sinon dans les mots, du moins dans l’idée : « Toutes les choses qu'on dit être sont des images de Dieu {theopliania’) .... Tout ce qu’on sent et comprend n’est antre chose (|u’une apparition do ce qn'on ne voit point, une manifestation de ce qui est caché, une voie ouverte vers l’intelligence de ce (|u’on ne comprend point, nu nom de ce qui est ineffable, un pas vers ce ipTon ne peut atteindre,... une forme de ce (|iii n’a point de forme *... Un ne peut rien concevoir dans la création, si ce n’est le Créateur, qui seul est vraiment. Rien, hors de lui, ne peut être qualiiié légitimement d’essentiel ; car toutes choses, venant de lui, ne sont rien de i)lus, en tant qu’elles sont, (jn’une certaine participation à l’étre do celui qui seul ne vient d’aucun autre et subsiste par lui-même *? u Du reste, .Mathieu de \\ estminster, chroniqueur anglais dn treizième siècle, n'a-t-il (las assuré qu’on avait dénaturé ses écrits ‘? .Malgré les attaques dont il fut Tohjel, les moines
* S. Bcrnruil. in Confie, IV.
* De (Hvixione naturn’. lib. III, c. iv.
^ Ihid., lib. II, c. n.
* Voir, sous la dal»* tie 887» [Uecueil de Manffithi. l I, p. 100) : a II f»ul l'excuser >ur ccrlnuis sujoU tiniis Ie5'|ucls il sVsl écarlé He |;i roule Ocs Lnlins, car il avait loujotirA les yeux lixt's >ur les Grec.< ; aussi .vî-il élé bdi’éti'liic |*nr (|ut'l<iues*uns. Cn certain Flonit a écrit cotilic lui... Il a conH.unné ie^ écrit> de Jean en fes (hfnafnrant . »
52 LES ÉCOLES ET LES SYSTÈMES EK FRANCE
de l'abbaye où il mourut ne l'ont-ils pas enterré à la gauche même de l’autel ?
Enfin, qu'il nous soit permis de fortifier noire opinion de CCS belles pages de M. Saint-René Taillandier : « Saint Grégoire de Nysse, saint Denis l'Aréopagito, Maxime le Confesseur, lui transmettent bien des idées d'Alexandrie, et il peut sembler que Jean Scot soit le dernier représentant de l’esprit néoplatonicien au sein de l’Église, loin d’être l’inaugurateur d’une époque nouvelle, de l’époque germanique. Mais non, il est beaueoiip moins mystique que Plotin et Proclus ; il est beaucoup moins alexandrin que Denis l'Aré*opagite, et, aux endroits même où il se rattache le plus à ces maîtres, il y a dans sa philosophie des principes chrétiens qui formenl une barrière entre sa doctrine et les leurs. Quand il parle de. l'union dernière avec Dieu, de la déification de I âme, il s’applique toujours, ce que néglige l’Aréopagile, à maintenir la permanence de la personne humaine au sein de l’âme divine qui la reçoit et l’embrasse. On a pu rcniarf)ucr les comparaisons qu’il emploie pour faire comprendre cette ineffable union, ces comparaisons du fer qui disparaît dans la flamme, ds l’air qui disparaît et pourtant subsiste toujours dans la lueur du soleil qui l'inonde. Quand il proclame l’éternité de la création, il prend le plus grand soin d'expliquer sa pensée, et, en faisant de la création un acte éternel de la divinité, il montre toujours Dieu antérieur an monde, en sorte que, si la création est éternelle, elle n’est cependant pas coéternelle au créateur. C’est ce que dira plus tard Bernard de Chartres. Lorsque, voulant expliquer cet acte de la création, Jean Scot divise Ja nature iDivisio iiaturæ) , c’est-à-dire l’étrc unique et universel, lorsque de cette division il fait sortir le monde, et que, dans son langage hardi, il parle de la procession des
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êtres hors de Dieu, il ne dit jamais que la création soit une émanation, il proclame le principe chrétien de la volontédivine ; il s’attache à ce principe, il le développe et arrive à celte conclusion, récemment renouvelée, que la volonté est le fond même de l’essence ; que, pour Dieu, être et vouloir, c'est une même chose. Dans cette volonté, enfin, il voit la bonté, l’amour ; car, si Dieu veut créer ce monde, c’est qu’il est bon, et, ajoute-t-il dans ses bizarres explications qu’il affectionne, bonus vient du mot grec fioû crier, appeler, et de xa/.îïv, parce que le créateur, dans sa bonté, appelle le monde du néant à l’existence, îià vb irivr» x.a/.£îv il; oisîav. Enfin, quand il montre ce Dieu, ce courant de l’être et de la vie, traversant toutes choses, animant, soutenant, enveloppant tout, il rappelle sans cesse que jamais il n’y a de confusion entre le Créateur cl la créature, et le panthéisme que repoussent scs intentions ne résulte pas non plus de sa doctrine. Il n’est donc pas alexandrin autant qu’il peut le paraître, et au lieu devoir dans son système la dernière tentative, la dernière apparition du panthéisme mystique d'Alexandrie, il serait plus vrai de dire que Jean Scot, ouvrant la scolastique, est nécessairement placé sur les limites de deux mondes, qu’il contient sans doute toute une part et une grande part des doctrines néoplatoniciennes, venues just|u’à lui à travers les écrivains de l'Église, mais qu’il s’en détache par des idées complètement chrétiennes, et qu’il est ainsi le véritable fondateur de la philosophie du moyen âge ‘. »
Bref, Scot Érigène a clos la philosophie alexandrine et inauguré la philosophie chrétienne Mais il ne devait pas être seul pour une tâche aussi glorieuse. Quarante-quatre
* Sc0l Engine, Ht* partie, cli. i, p. 190-193.
• im„ p. 483.
LES ÉCOI.ES ET LES SYSTÈMES EM FRAXCE
ans après sa mort (886-930), Dieu lit naitro un homme qui devait le compléter en pliilosophie et que nous avons déjà nommé, Gerbert. Autant Scot Érij;ène ressemblait à Platon, autant Gerbert ressemblait à Aristote, l.’un vivait dans l’abstrait, l'autre dans le concret. Si Gerbert composa un traité sur le Corps et le Saïuj du Seifjiieur, ce lut par accident ; de même, s’il écrivit sur la dialectique, ce fut moins pour approfondir cette science que pour faire plaisir à rempereiir Otion III '. Son esprit se reportait de lui-même aux sciences naturelles. Aristote ne lit que le fortitier dans son amour pour la vérité exacte. L'Espajïne, où l’avait conduit son amour pour l'étude, lui livra les trésors de la langue arabe. Comme .\1-Farabi ne mourut cpie vers 950, peut-être est-il permis de croire que Gerbert connut, sinon la personne, du moins les écrits de cet boinme qui forma Avicenne et cpii mérita par sa science d’être appelé le second instituteur de l’intelligence. Quoi (pi’il en soit, Gerbert acquit des connaissances prodigieuses pour son siècle. Parmi ses ouvrages’ on remarque son Traité sur la sphère, queTrithème appelle npulihrum et iiecessariiimoiius, » son Livre sur la géométrie, et les Tables, où il avait tracé les différentes combinaisons des chiffres. Il composait luimême des sphères, et on lui attribue rinvention de l’horloge à balancier. Plus grand (|ue Boêcc, il peut se tenir à côté d’Albert le Grand. On a dit de lui qu’il surpassa Ptolémée dans la science de l'astrolabe, Alexandre dans l’as-
* Voir le de Kationali et ratione uti, ilédiiÇ à l’cmperair OUoii III.
’ G. liirer tahUUtsimus de arilhmelica, — .ibaciit. — Ubellut midliplicalioniim. — de Ntimeronim divùimie, — Itilhmomachia [Combat des nombres),—Uber geumetrUe artis, — Traité sur ta composition de l'astrolabe, — Traité sur la manière de construire le cadran,— Traité sur la sphère, — de Rationati et ratione uti, — Opuscules, l,ellres et tHseours, publii» par DurlM‘5i)c en 163i>. cl tr.i(luilv du I.Tlin par L. Darse. Dioni, 1819.