‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 42 sur 83 · MÉTHODE MYSTIQUE DE GUILUUME DE CHAMPEAUX · texte numérisé non relu

MÉTHODE MYSTIQUE DE GUILUUME DE CHAMPEAUX

trois forces existent toujours simultanément dans l’homme, cependant elles ont chacune leur temps de prédominance. L’instinct, force aveugle et conséquemment imparfaite, prend l’homme à son entrée dans la vie et dirige ses mouve* ments jusqu’à cette époque où l’enfance devient la jeunesse et où les mouvements se transforment en actes. Alors, en effet, l’instinct se subordonne au sentiment. Le sentiment règne de la jeunesse à la maturité, et la maturité arrivée, il cède son sceptre à la raison. Le sentiment, c’est l’approche de la raison, ou même la raison inconsciente, comme la maturité est la raison en pleine possession d’elle-méme. — Dans l’instinct on n’est qu’enfant; dans le sentiment on est jeune homme ; par la raison on est homme. Le sentiment n’est pas aveugle comme l’instinct, mais il n’est pas encore éclairé comme la raison ; c’est un œil à demi fermé et à demi ouvert, qui rêve plutôt qu’il ne voit, qui s’imagine des chimères à plaisir et met sa joie à les poursuivre à travers le clair-obscur charmant qui favorise ses espérances et ses illusions. Le sentiment se joue capricieusement, tantôt avec des sourires joyeux, tantôt avec des larmes, tonjours avec des charmes naïfs, entre l’instinct et la raison. La raison ne joue pas, à peine court-elle, mais elle marche. Elle ne condamne pas le demi-jour, pas plus que le soleil ne condamne l’auiorc, mais ce qu’elle aime et ce qu’elle veut, c’est le grand jour. — L’instinct va et vient, mais sans chercher; il va pour aller : le sentiment cherche, mais il cherche ce qui plait : la raison cherche aussi, mais ce qui est, persuadée qu’elle ne trouvera le beau que dans le vrai, et le bien que dans le vrai et le beau.

Voilà pourquoi l’instinct ne se trompe jamais. Se tromper, en effet, c’est mal voir : ’or, l'instinct ne voit pas, il est

A L'ÉCOLE DE SAINT-VICTOR. . r.or)

aveugle. Se tromper, c'est mal chercher : or l'instinct ne cherche pas, il est nécessairement ce qu’il est.

Voilà pourquoi le sentiment, de (juclque cûté qu’il vienne, se trompe si souvent. D’ahord, il ne cherche pas l'exact, mais le charmant. Ensuite, il le cherche non dans ce qui est évident, mais dans ce qui n’est pas clair. Enfin, il le cherche, non avec des yeux qui veulent voir, mais avec des yeux qui ne désirent qu’entrevoir.

Voilà pourquoi, au contraire, la raison se trompe si peu, et, sans être infaillible, se trouve dans les meilleures conditions pour saisir la vérité.

Et cependant deux écoles se sont élevées pour définir la méthode suivant laquelle l’homme doit régler ses rapports moraux avec Dieu et avec les autres hommes. Toutes deux admettent le sentiment et la raison, mais à des titres différents. L’une s’appuie sur le sentiment, l’autre sur la raison. Celle-là commence par le cœur, celle-ci par la tête. La première veut avant tout la générosité; la seconde, avant tout, la sagesse. Là, on a pour devise que les grandes pensées viennent du cœur, et sans doute, les petites de la raison. Ici on répond que les grands enthousiasmes viennent du cœur, et les grandes pensées de la raison. Là, on a pour principe ce mol célèbre des anciens : « Le camr est la première chose qui vit et la dernière qui meurt, primum movens, ullhnum moi ieus. » Ici on ne se félicite pas moins que là de ce que le cœur donne le dernier signe de vie; mais on soutient avec les anciens philosophes qu’on n’aime que ce que l'on connaît, nil amuliim Jiisi prxcoi/ni- Itim; et avec les nouveaux physiologistes que l'organe du cœur n’est pas celui qui commence le mouvement de la vie. La première école n’a jamais donné d’elle- même une délinition précise : en théorie elle rend hommage à la

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