‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 43 sur 83 · MÉTHODE MYSTIQUE DE GIIILUAUHE DE CHAMPEAUX · texte numérisé non relu

MÉTHODE MYSTIQUE DE GIIILUAUHE DE CHAMPEAUX

raison; mais en pratique, elie la maltraite avec ce mot divin qu’elle profane en le dénaturant : sdenlia injlatf tu n'es qu’une orgueilleuse. La seconde abuse peut-être de ce qu’elle appelle son bon droit, en reprochant à la première ses trop fréquentes imprudences et en suspectant ses extases quotidiennes ; mais du moins elle se définit; elle déclare qu’il faut distinguer entre ces petits sentiments qui précèdent la raison et ne sont que des sensations dissimulées, et ces sentiments énergiques qui suivent la raison et qu’on appelle voûtions; elle tient que ce qui précède la raison n'est que transitoire comme la fleur avant le fruit, tandis que ce qui la suit est immortel ; elle enseigne que le cœur avant la raison est un cœur charnel et que la vertu qui en sort n'a du courage que lorsqu’elle est joyeuse, tandis que le cœur après la raison est un cœur spirituel et que sa vertu, sans être parfaite, e.st aussi peu égoïste qu’elle est peu affectée ; elle enseigne que la joie qui précède la raison peut être très-légitime et très-douce, mais qu’elle n'est qu’enfantine, qu’elle manque de ce sérieux et de cette noblesse dont l’homme arrivé à la maturité ne consent jamais à se départir, tandis que celle qui découle de la raison est vraiment digne de lui; enfin, elle déclare que la raison ne doit pas être comme une neige qui tombe sur le C(pur, mais comme un soleil qui l’éclaire et le fasse mûrir; que rester dans le sentiment c’est laisser sa vie dans l’inconscience somnolente de la pensée, tandis qu’entrer dans les régions de la raison, c’est élever sa vie et la mettre en possession de sa grandeur. En un mot, la première école charme la vie, mais la compromet; la seconde la rend plus sérieuse, plus sûre et plus noble, parce qu’en soumettant tout au contrôle de la raison, elle ne nivelle rien, mais élève tout. « Si vous donne/ au cœur la suprême autorité, dit un

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philosophe contemporain, comment digtingucrez-vous les bonnes et légitimes affections de la nature des inspirations malfaisantes d'un enthousiasme aveuglé et des superstitions misérables d’un enthousiasme ignorant? Le cri de la nature, dit-on, est irrésistible, et la raison elle-même n’a qu’à le suivre. Cependant, à quoi reconnaître ce cri de l’a nature qui a été si souvent invoqiié dans l’intérêt du crime et qui a servi tant de fois à la satisfaction des passions brutales? Donner au cœur le droit de juger entre le vrai et le fauï, le bien et le mal, c’est dire que le cœur est le juge du cœur, ce qui implique une sorte de pétition de principe. Ainsi, c’est toujours à la raison qu'il faut en appeler en dernier lieu'. »

Telles sont les deux écoles mystiques qui ont toujours été en face l’une de l’autre dans la question de la méthode. Nous les avons déjà signalées au onzième siècle, la première, dans le B. Robert d’Arbrissel et ses disciples, la seconde, dans Geoffroy de Vendôme, Marbode de Rennes, et Roscelin qui toutefois avait des tendances à la pratiquer d’une manière abusive. Nous les avons également retrouvées au douzième siècle et nous devons voir l’attitude que Guil- ' laume de Champeaux prit vis-à-vis d’elles à l’abbaye de Saint-Victor.

L’esprit de cette abbaye frappa singulièrement saint Bonaventure et c’est ainsi qu’il l’apprécia. « Toute la sainte Écriture, dit-il, nous enseigne trois choses : Jésus-Christ engendré de toute éternité au sein de Dieu et fait homme sur la terre, la règle que nous devons suivre dans la vie, et l’union de l'àme avec la divinité. Le premier point regarde la foi, le second la morale, et le troisième ce qui est la (in de l’une et de l’autre. Le premier doit occuper les doc- ‘ M. Janet, Revue âe» Deux Mondee, 1" septembre 1860, p. 41

3U8 MÉTHODE MYSTIQUE DE til'ILUl’ME DE CHAMPEAUX leurs, le second les prcdicaleiirs, le troisième les contemplatifs. Dans la première de ces études, c’est Augustin surtout qui est le véritable guide, dans la seconde c’est (Irégoire, et Denis dans la troisième. Augustin est suivi par Anselme, Grégoire par Bernard, et Richard a suivi Denis ; car Anselme s’occupe de doctrine, Bernard de prédication, et Richard de contemplation. Quant à Hugues il suit toutes ces éludes et tous ces maîtres*. » Assurément, le caractère attribué par saint Bonaventurc à chacun de ces grands hommes serait très-faux, s’il était pris dans un sens aljsolu et exclusif ; mais il est très-exact, s’il n’exprime que le côté dominant de chacun. On voit dans ce texte remarquable, qui à lui seul est comme une miniature des principales figures mystiques du douzième siècle, que l’abbaye de Saint- Victor n’était pas à la fin de ce siècle ce qu’elle était au commencement : car Richard est cité comme le chef des contemplatifs, tandis qu’ilugues tient une place à la fois chez les docteurs, chez les prédicateurs et chez les contemplatifs. Hugues, disciple immédiat de Guillaume de Champeaux, est encore complètement, comme le fidèle Gilduin, dans l’esprit de son maitre, cet esprit d’universalisme qui n'exclut rien dans le vrai et dans le bien, mais s'efforce de tout recueillir et de tout concilier, afin de voir le plus possible la vérité face à face, et non-seulement dans un profil (|ui ne la montre qu’à demi. Richard, sans avoir trahi cet esprit, ne l'a cependant plus dans toute sa franchise et sa perfection ; sa personne est encore dans l’école de Guillaume de Champeaux, mais ses yeux sont tournés vers l'autre ; il vit dans celle-là, mais il semble parfois aspirer à celle-ci ; en principe il tient toujours au passé, mais en fait il ne sait

■ s. Donavcntui . de Heduclione artium ad theologiam., op|i., t. VI, p. 3, edit. Mogunt. 1600.

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