A L’ÉCOLE DE SAINT-VICTOU. , 30Ü
pas se soustraire aux iiinuenccs exagérées du présent', Ilugues condamne la raison dans laquelle il n'y a pas lie cœur, mais il condamne également le cœur dans lequel il n’y a pas de raison' ; il aime saint Bernard, mais il ne craint pas de lui faire opposition et de le mettre en demeure de s'expliquer ; il félicite l 'âme avide de contemplations, mais il veut qu’elle suive dans scs élans une route régulière et déterminée, et, loin de mépriser l’ordre naturel, c'est par lui qu’il commence ; « Il faut commencer, dit-il, par contempler la création, les œuvres de Dieu ; c’est là le premier degré, l'initiation première : de ce premier degré on s’élève jusqu’au second et on contemple après l’ouvrage l'ouvrier, après la création le créateur’, u Richard, il est vrai, se concentre davantage dans la théologie mystique. Cependant ce n’est nullement pour établir la prédominance du sentiment sur la raison. Loin de là : car, s’il s’occupe tant du mysticisme, c’est pour en être le législateur, pour porter l’analyse psychologiquejusquedans les visions et les mouvements irréguliers de l’amour, en un mot pour faire du mysticisme une théorie scientifique, une véritable théologie'. Donc, s'il est possible que le système de Richard soit déjà différent du système d’Hugues, leur méthode est la même : ce ne sont plus les mêmes nuances, mais ce sont encore les mêmes couleurs ; ce ne sont plus les mêmes
' Voir «es principaux ouvrages : De area myiilica te. de cantemplatùme, lib. V. — De extermimtione mali et promolione boni, tract. III. — De stalu inlerioris hommit, tract. III. — De eruditione homiait, lib. III. — De XII Potriarchit (ou benjamin mitior). — De prxparatione animi ad conlentplatUmem, lib. I. — De gradibiu carilalis, tract. I. — De quatuor gradUm» violentai caritatu, tract. I. — De Trinitate, lib. VI, etc. Apud Vigne, Palrol. cars.
* a Siniul rationc eruditur sensus et auavitate deicctatur animus. «
' Ilug. a S. Vict., De modo dicendi et meditandi, apud Marten. et Durand,, Tltet. nov. anecd., l. V, p. 887-888.
* Voir So>l Érigine, par H. Saint-René Taillandier, p. 231-2112 et 22S
MO MÉTHO^Ë MYSTIQUE DE UUIULAUIIIE DE CHAMPEAUX goûts, mais ce sont les mêmes principes. C'est aussi la conclusion de M. Saint-René Taillandier : «Je crois, dit-il, distinguer deux familles très-reconnaissables parmi les mystiques du moyen .âge : les uns plus réguliers, plus prudents, plus méthodiques, fondent leur mysticisme sur l'étude psychologique, sur l'expérience, sur l’observation des phénomènes de Pâme ; leur plus grand représentant, celui qui a constitué scientiliquement leur théorie, c'est Richard de Saint-Victor... Leur caractère commun, c’est, au milieu des élans enthousiastes de leur pensée, un remarquable esprit de sagesse, et le désir de régler ces emportements sublimes qui semblent défier toute méthode. Le mAsticisme, né des ardeurs de l’amour divin, mène le plus souvent à la destruction de cet amour. (Jnand l'homme est allé se perdre en Dieu, c'en est fait, l'un dos deux termes a disparu, et l'amour est impossible. Ces penseurs, du moins, ont aperçu le danger, et on les voit s’appliquer, de plus en plus, à gouverner par la science les aspirations passionnées de leur .âme'. » Fleury n’est pas moins frappé du caractère studieux et scientifique que l'école de Saint-Victor a toujours su garder au douzième siècle ; « Les chanoines, ditil, y célébraient avec grande exactitude l’office divin, le jour et la nuit ; ils travaillaient de leurs mains, gardaient un grand silence, et ne laissaient pas d'étudier et d'enseigner*. »
Quant à Guillaume de Champeaux, comment vivait-il à Saint-Victor? Faul-il voir en lui, comme l’a fait M. Rousselet, une sorte de bouddhiste, « appliquant, coiniiic le peut un chrétien, |iar la contemplation et la solitude, la grande doctrine de l'unité mystique depuis si longtemps
* Scol Krigfne, p. 217 cl 219.
* Fleury, HiUoire eccUsmtique, XV, 176.