‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 45 sur 83 · A I,’ÉC0I,E DE SAINT-VICTOR · texte numérisé non relu

A I,’ÉC0I,E DE SAINT-VICTOR

professée dans l’Inde*? » Si nous interrogeons son ami Hildebert, il nous répond que, « de même qu’on exprime la douceur du rayon de miel, ainsi c’est de la science philosophique que Guillaume a acquise qu’il a fait découler la véritable méthode delà vie*. » Or, peut-on exiger un témoignage plus précis et plus formel? — Mais jugeons-le par lui-même.

Dans son Dialoijue, il expose ainsi, en parlant des anges, les trois degrés qu'il conçoit dans l’ascension de l’âme vers Dieu : « D’abord, connaître le créateur; ensuite, en vertu de cette connaissance, lui rendre un culte raisonnable ; enfin, en lui rendant ce culte, atteindre jusqu’à la charité parfaite*. » Dans le trente-deuxième de ses Frajmenfs inédits, loin d’abaisser et de comprimer la raison dans les actes de la vie mystique, il place dans la raison elle-même la contemplation de Dieu et des choses célestes, c’est-à-dire. Selon lui, l’acte le plus élevé delà vie mystique*.

Ce respect que Guillaume de Champeaux professe pour la raison humaine jusque dans ses rapports avec Dieu ne lui donne, vis-à-vis du prochain, rien de maussade ni de tyrannique. Au contraire, il est d’une extrême humilité et

■ M. Roussclol, ouvr. cilé, t. I. p. 2ôl.

* I Sicut c Tavo mcllis dulccdincni, aie ex ea (.'icquisiU pbiloaophorum sciciitia] benc apendi formulamexpreaaisU.a Voir Hildeh. F.pitl., lib. 1, ep. 1.

^ t .... Ralionis ordo poscebat ut auf;rlua, cui ralioiialem intelligenlia aenaum dc<lcrat, luum fartorem agnoteeret, et agnoscendo rationabititer coleret, et colendo ad perfeclam charilaleai perlingerel, quac nonquam cxcidil; qiiam duiii gradalim aaeendendo acquireret nunquam postea caderet, ai'd, qui.i hoc facere nobiit, corruit. s Diatog., apud Uigne, Patrol. ctirt., t. aXIIl, col, 1003.

* t Primua et aiimmus gradua rationu eal aoliua Dci csaentiam sublili intiiilu contcinplari. Mediiia eat ipaa cœleatia et spiritualia intendere. Pltimua gradua eat ipsam aninialitati condescendere ipaatnqne inatruere et docere iala terrena lationabiliter, et boneate diaponere. Et bic infiniua rationu auperior eat gradua senaualitatia. a Frogm. XXXII : De anima. — Cf. eliam De origine anima!, n. 3 ; «... ex ratioiuli apiritu Deum contemplarelur. >

»»2 MÉTHODE MYSTIQUE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX cathédrale. Adhetnar de Chabannais raconte qu'en 1018 d’une bienveillance parfaite. C'est ainsi qu’il refuse de faire aucune démarche pour porter le titre d’abbé à Saint- Victor, et qu’il abandonne cette gloire à Gilduin, son ami et son successeur ‘. De même, il songe avant tout aux droits individuels de ses religieux, et s’efforce de les sauvegarder, non-seulement en leur donnant la pleine libeité d’élire leur abbé, mais encore en obtenant du roi Louis VI qu’ils ne seront obligés d’attendre le consentement ni du roi ni d'autres personnes, mais qu’après avoir fait leur choix parmi les membres de leur communauté ou d’une autre maison de leur ordre, ils présenteront leur élu à l’évêque de Paris seulement, pour recevoir la bénédiction abbatiale’. M. Roussclot a donc commis une erreur manifeste, lorsque, partant de cette fausse idée que Guillaume de Champeaux et ses disciples ont enseigné dans leur système de réalisme une unité qui est la négation delà personnalité, il a écrit que « l’école philosophique de Saint-Victor est celle qui se montre, alors, la plus ouvertement hostile à la liberté’. « Comment, en elTet, Guillaume de Champeaux serait-il hostile à la liberté, lui qui, non content de maintenir la liberté individuelle, veut encore établir la liberté sociale, en fondant le gouvernement de son abbaye sur le principe d’élection ?

Mais son respect, sa bonté, sa largeur d’esprit et de cœur, ne se bornèrent pas à ses religieux, il les étendit jusqu'aux juifs. Et ici nous pouvons juger de l’esprit du tolérance et de douceur dont il était animé. Car le moyen

« Cf. Callia christ., l. Vil, col. 604.

* Voir J. Thouloute, AntiquitatCs regalis abbatise S. ViclorU, Stella 12; — Leltrea palenlea de Louis VI données i Chiions en 1113; — Bulla Paschalis II papic, col. MCXIV pontiricaUis XVI ; — Gêlt. christ., t. VII.

’ H. Roosselot, ouvr. cité, 1. 1, p. 350-307.

A L’ÉCOLE UE ^Al.^T-VICTOIl. <05

iige, ce leiiips (|iie l’on s’imagine souvent être la perfection idéale du christianisme, et qui, si cette iiction était vraie, aurait dû exercer une incomparable charité envers les personnes, surtout envers les égarés et les ennemis, le moyen âge, dis-je, a été plein de mépris, de haine et de cruauté, non-seulement envers le judaïsme, mais envers les juifs. Par beaucoup de chrétiens, sans doute bien intentionnés, mais fort mal inspirés, les juifs étaient traités comme des chiens. Au treizième siècle, le bon roi saint Louis, luiniéme, disait à Joinville : « Nul, si n’est grant clerc et théologien parfait, ne doit disputer aux juifz, mais doit l’omme lay, quand il oit mesdire de la foy chrestienne, desfendre la chose, non pas seulement de parolles, mais à bonne espée tranchant, et en frapper les mescréans et mesdisans à travers le corps tant qu elle y pourra entrer. » Au douzième siècle, Pierre le Vénérable, cette âme si douce, n'a pas su être juste envers eux. Il écrivait à Louis VII : « Si les Sarrasins, qui pourtant ont tant de points communs avec nous touchant la foi au Christ, méritent d’étre en abomination, combien plus devons-nous haïr les juifs, qui blasphèment et outragent par leurs moqueries le Christ et toute la foi chrétienne I » Il ne veut pas cependant qu'on les tue. « .Mais, dit-il, il faut les laisser, comme le fratricide Caïn, vivre dans une ignominie et des tortures d’autant plus grandes qu’on épargne leur vie. » Et il adjure le roi de leur ôter les richesses qu’ils ont acquises et de consacrer, malgré eux, au service de la sainte cause, l’argent qui leur sera justement ravi Mais le onzième siècle dépasse toute limite, a A Toulouse, dit un historien, il était établi que le dimanche de Pâques un chrétien donnerait un souillet à un juif placé à cet effet sous le porche de la ■ Pclri Clan. Epistot., lib. V, 30.

Wl MÉTHODE MYSTIQUE DE GUII.LAUME DE CHAMPEAUX

ic vicomte Aimeric de Rocliechouart étant venu faire ses pàques à Toulouse, le clergé toulousain, pour faire honneur à la piété d’Hugues, chapelain de ce seigneur, lui délégua l’ofllice de soufQeter le juif. Hugues, nous dit un malicieux auteur, s'en acquitta avec une telle dévotion qu’il fit sauter d’un coup de poing les yeux et la cervelle du patient. A Béziers, le dimanche des Rameaux, il était de coutume que l'évêque, du haut de la chaire, excitât le peuple à jeter des pierres aux juifs, et cette lapidation se prolongeait jusqu’à Pâques. L'histoire nous a transmis le récit des massacres dont les juifs furent les victimes au temps de la première croisade M09C). Des bandes de pèlerins égorgeaient sans pitié, de concert avec les populations chrétiennes, tous ceux de ces malheureux qu’elles rencontraient dans les villes et les bourgs par où elles passaient. Elles ensanglantèrent ainsi en particulier les villes de Cologne et de Mayence. A Trêves et à Worms, un grand nombre de juifs, à l'approche des croisés, tuèrent leurs enfants et s’entregorgèrent ou .SC précipitèrent dans la Moselle et dans le Rhin, pour aller, disaient-ils, chercher un refuge dans le sein d’Abraham contre la rage des chrétiens ; d’autres achetèrent au prix d’une conversion forcée la protection des évéques. Pendant ce temps on enfermait a Rouen dans une église, sans distinction d’âge ni de sexe, les juifs qui étaient dans la ville, et on massacrait tous ceux qui ne voulaient pas se laisser baptiser ‘. »

Or, au milieu de celte barbarie, Guillaume de Champeaux se souvint de l’esprit de .lésus-Chrisl. Il entretint avec eux des rapports de bienveillance, et se laissa même aller à une vivcaffeclion pour l’uii d eux, avec qui il engagea

• VoirGuibert. Nüvigcnlcns, De vila tua, I. Il, c. »

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