CHAPITRE PREMIER
CONSÉCRATIO!* ET COM M RNCRM EMT BE LA VIS éPiSCOFALE DE CDILLAUME DE CBAMFBAOX
*1. Élection de Ouillaiime de Thampeaux à lVvt^chi> de Chûlon«-sur>Mame. — A>M'mhlée royale el épinropale \ Châlon^ ; LeUre* plento» de L»uis VI en faveur de rabbaye de Saint-Virlor. — Raoul le Ycrd. — CoiiAérrotioii de Guillaume de Charo|>caux. — II. Iléforme du Chapitre de la ratliédrale. — Cour> piililir d'Évriture sainte et de théologie. — tNsputo entre Guillaume de Champoaut et rahlH* llu|M.‘rt. — Dieu et le mal. — Le siihjortiviMnc moral au douzi<^me sii^'le. — III. Fondation des prieurés de Courtisou et de Louvemont. — Autres acte» épiscopaux.— Concilrà de Reims et de UeauvaÎN — Le clergé normand et le célibat.
Sans aucun doute Guillaume de Champeaux devait éprouver de grandes délices dans la retraite qu’il s’était choisie, et pour laquelle il n’avait pas hésité à sacrifier son litre d’archidiacre de Paris. Son ardent amour de l’élude devait se déployer à l’aise dans cet asile silencieux qui le mettait à l'abri des distractions du monde, au milieu de CCS loisirs où sa pensée pouvait vivre avec elle-même et travailler sérieusement à la diffusion de lu lumière. Son âme religieuse devait d’autant plus savourer les joies tranquilles de celle solitude que tout ce qui l’y entourait lui parlait du ciel, tandis qu’à quelques pas de lui s’agitaient
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OONSECRATIOK ET COMMENCEMENT
les troubles et les passions de la terre; et dans les disciples qui venaient chaque jour écouter ses leçons, dans les amis qui avaient embrassé son genre de vie et sa direction, son cœur si plein de bonté devait trouver à la fuis une source pour SC remplir et une issue pour se déverser. 11 pouvait en outre se rendre le témoignage du bien qu’il faisait au dehors, soit .à l'église de Paris par le dévouement qu’il avait pour elle et pour son évéque, soit à la France par la sagesse des conseils qu'il donnait au roi. Aussi à l’offre trois fois répétée qu’on lui fit de l’épiscopat répondit-il trois fois par un refus. C’est un de ses contemporains qui nous l’assure, l’abbé Rupert, que nous verrons bientôt venir des bords du Rhin jusqu’à Châlons pour disputer avec lui sur la théologie '.
Cependant, à la quatrième fois, il se décida a ne plus opposer de refus.
A cette époque l’élection des évéques se faisait par le clergé et par le peuple *, et des efforts avaient été récemment renouvelés par les évéques de France et par le pape Pascal II pour en maintenir et en perfectionner la liberté
* .\pud Marten, t. IX, ampl. coll., p. 1023; — lîUt. Utt. de la Frome, l. X, p. 310.
* Sous U deuxième race, tes rois ou tes maires du palais s’emparèrent du droit de nommer les évéques, ù l’exclusion du clergé et du peuple. En 815 il fut rendu au clergé et au peuple, qui le conservèrent jusqu’en 1265. Alors la Pragmatique sanction de saint Louis et, en 1357, l'arrélé du dauphin Charles V, accordèrent au clergé des églises cathédrales le droit exclusif de nommer les évéques. Cet usage dura jusqu’en 1516, époque du concordat conclu entre le pape Léon X et François A partir de ce moment, l'évéque fut nommé par le roi et institué par le pape. Voir V Histoire de la ville de Chdlons-sur-Mame et de ses monuments par L. Barbat, 1. 1, p. 215.
^ En 1107, dans la dernière semaine de mai, aprC^s la solennité de l’Ascension, qui celte année avait eu lieu le 23 mai. sc tint un nombreux concile à Troyes sous In présidence du pape Pascal 11. L i lil^erté des élections qui a été (le tout temps )c voeu de la France, qui était alors U vive préoccu* fiation des esprits, fut la principale affaire du concile. Parmi un grand nombre de sages règlements réclamés par les circonstances, le Souverain
DE I.A VIE ÉPISCOPALE DE ClIILLALME DE CHAMPEAUX. 411
Or, le 20 mai 1115, la morl d’Hugues avait rendu vacant le siège de Châlons-sur-Marne. Hugues avait été très-aimé de son église. Un jour, à la suite de quelques diflicultés qu'il avait eues avec Albéric, seigneur de Moésiain en Perthois, il fut fait prisonnier. Aussitôt le peuple châlonnais s'arma pour lui reconquérir sa liberté. A cette nouvelle Albéric s’enfuit, emmenant l’évêque avec lui, dans un ebâleau qu’il avait près de Toul. Pibon, évêque de Toul, assembla immédiatement les seigneurs de son diocèse, et sur leur menace, Albéric relâcha Hugues et s'engagea meme ù lui donner toute satisfaction*. Cependant vers la fin de son épiscopat, Hugues avait laisse son esprit se ralentir au point d'en faire douter. Les Chàlonnais en furent humiliés, et, à peine eurent-ils déposé son corps sous la dalle de la cathédrale où sa londje avait été préparée, qu’ils songèrent à lui donner pour successeur le philosophe le plus célèbre et le plus pieu.x de. cette époque, Guillaume de Champeaux. Ils le choisirent en effet par une élection régulière, et Guillaume accepta.
Laissant le soin de sa communauté de Saint-Victor à son disciple Gilduin, il partit pour Châlons. Quelque temps après son arrivée, il se tint dans le palais de cette ville* une assemblée où se rencontrèrent le roi Louis VI, Raoul le Verd, archevêque de Reims, Lisiard, évêque de Soissoiis,
Ponlifc promuljruA une décisiuii conlornie aux décroîs de scs prédécesseurs, sur la libre élection des pasteurs, et sur la nécessité de réprimer les piésomplucux cnvaliisBcmenls des puissances séculières à l'égard des dignités ecclésiastiques. Voir Essai sur la fondation dt: l abbaye de Saini-Victor^ par II. Ilugonin, p. 0. — Voir aussi ce qui s'étail passé à la conférence de Chàlon^sur-Marne, tenue quelques jours aujuirarant et présidée par le pape lui-méme. Suger, l'f/a Ludovici Grossi. Dom Douquet, t. XII, p.
* Voir M. L. Barbai, ouvr. cite\ l. I, p.
* La charte donnée à cette occasion porte à la tin : a Aclum Catilanni in (>alalio pubhco, a etc.
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Yves de Chartres, Galon de Paris, Manassès de Meaux, Jean d’Orléans, Godefroy d'Amiens, Hunibaud d'Auxerre, Philippe de Troyes et Humbert de Senlis. C’est dans celle assemblée que Louis VI donna les lettres patentes qui forment la charte de fondation de l’abbaye de Saint-Victor de Paris, et qui nous révèlent, parmi les détails de la physionomie de cette abbaye, son caractère patriotique ' ; caractère qui, du reste, était commun <â presque tous les ordres religieux de ce temps-là, et qui, loin de se perdre, ne faisait que se confirmer sous l'approbation qui leur venait du pape et qui a été si justement appelée une coniirmàtion *.
C’est alors qu'eut lieu la consécration épiscopale de Guillaume de Champeaux sans aucune approbation préalable de la part du pape : l'approbation du métropolitain suiflsait alors, excepté dans le cas d 'ntic irrégularité dont la dispense fût réservée au pape. Comme la consécration épiscopale revenait de droit au métropolitain, même en présence du légat il est hors de doute que Guillaume de Champeaux reçut l’épiscopat des mains de son métropolitain Raoul le Verd, archevêque de Reims. Raoul le Verd
* On lit en ef(el ces paroles; c ... CunsuUu arcliicpiMCuporuiii et episcoporum et uptimatum regni nostri canonicos regularitor viventes ordinari volui, i|ui vidclicet tam pro nobis quam pro sainte regni nostri Del mtsericordiam implorarcnt .. »
* Li bulle de confinualion de l’abbaye de Saint-Victor fut donnée, à la prière du roi, par le pape Pascal 11, le 1*' décembre 1114. Gilduin, qui irétait que prieur devint alor» abbé. — C’est le témoignage de Pierre Garnier dans son Histoire des évêques de Chûlons-sur-Marne.
^ En effet, la charte que liOuis VI donna dans rassemblée de Châlnns en faveur de l'abbaye de Saint-Victor de Paris est signée de tous les évéques qui furent présents a celte nssembléc, excepté de Guillaume de Champeaux. Cette exception ne saurait être motivée que parce que Guillaume de Champeaux n'était pas encore consacré, et que, comme tel, il ne pouvait signer avec les évéques.
* C’est ainsi qu’Ébale, le successeur de Guillaume de Champeaux, fut sacré par Raoul le Verd, au concile de Soissons. en présence du légat Conon, évôque de Préneslc. — Cf. Natal. Alex., t. VI, p. 259, et t. VII.
DE LA VIE ÉPISCOPALE DE fiUILLM’JIE DE CHAMPEAUX. 413 avait été auparavant trésorier de l’église de Reims, et professeur dans cette même ville. Il a laissé dans l’Iiisluire la réputation d’un homme remarquable par s.i doctrine et par sa probité ‘ ; et Orderic Vital, après avoir loué ses goûts studieux, son érudition, son éloquence, l'appelle le père et l'instituteur des moines et des clercs, le défenseur des pauvres et de tous ses sujets’.
Mais le lieu où se fit celle ordination est resté fort douteux. Ordinairement l’évêque de Cbâlons était sacré à Reims ; et c’est même pour cette raison qu’il faisait sou entrée à Chàlons par la porte Saint-Jacques, où les autorités civiles et militaires allaient l’attoiidrc’. Cependant il nous semble plus probable que Guillaume de Champeaux ait été ordonné à Chàlons même. — Lorsque Mgr de Saidx-Tavanne, évêque-comte de Chàlons, vint à Vertus, le 22 mai 1726, Pierre Garnier, ce prêtre vénérable qui passa dans l’étude les quarante-trois années pendant lesquelles il fut curé de Fèrebrianges, lui fit hommage d'une Histoire des évêques de Châlons-sur-Marne qu’il avait composée d'après les documents conservés jusque-là Or, dans celte histoire si digne de foi à tous égards, on lit cette phrase : « Le roi Louis le Gros confirma rétablissement de Saint-Victor dans une assemblée de plusieurs évêques et seigneurs, tenue à
* GalL christ., t. IX, p. 80-81 : « losignis doctrinæ el probilatits rirum. » Cr. Hht. iitt. dt' la France, i. VII, p. 88, 90 et 9i.
* a RadiiUus co^nomento Vtridh, Remorum archiepiscopus, crudilione cl racuiidin inter paires prxcipuus studüsquc Iwnis nostro tempore laudabililer dedilus, pater et instilutor monachorum et clcriconim, pnlronus et defensor pauperum el omnium »ibi subjcclorum, poat multa laudabilia opéra in scncclulc Ixma dcfunctus est. a Ordciic YiUiI.
* Voir Histoire de la ville de Châlons-sur-Marne et de ses monuments, par L. Barbai, 1. 1, p. 195.
* Celle histoire manuscrite appartient à la Bibliothèque du Chapitre de la catliédrale de Châ(ons-sur*Marnc. — i'ierre Gamier mourut le 15 mai 1756. Il avait donc été nommé curé de Fèrebrianges en 1695.
CONSECltATION KT COMMKNCKMEM
Cliâlons à l'occasion du sacre de cet évêque jtar Raoul, ardievciiuc de Reims, Rysiard de Soissons, » etc. N’osl-ce pas dire que le sacre s'est fait à Chùlons même? car, si le sacre devait se faire à Reims, pourquoi faire venir à Cliâlons l'archevêque de Reims, les évêques de Soissons, de Chartres, de Paris, d’Orléans, de Meaux et de plusieurs autres villes également éloignées? — De plus, lorsqu’un évêque était élu, on profitait habituellement, pour l’ordonner, de la tenue d'un concile ou d’une réunion épiscopale. C’est ainsi (jue le successeur de Guillaume de Champeaux, Chale fut ordonné au concile qui se tint à Soissons en 1121 . 11 n’était nullement obligatoire do. faire l’ordination à l’église métropolitaine. Pourquoi dès lors aurait-on mis tous les évêques réunis à Chùlons dans la nécessité de se transporter jusqu’à Reims? — Enfin la Gallia cliristiaua qui rap|)orte les ordinations épiscopales faites à Reims par Raoul leVerd, particulièrement celle de Barthélemy, évêque do Laon, en 1115, ne mentionne pas plus celle de Guillaume de Cliam|>eaux que celle d'Ebalc'. Il parait donc plus probable que Guillaume de Champeaux ait été sacre à Chàlons.
« Il commença son hrillanf épiscopat par la réforme du Chapitre de la cathédrale et de son clergé *. »
Les chanoines de (ihàlons, à cette époque, menaient la vie de communauté et portaient même le nom de congré-
' t;r. T. IX, (1. 80-81.
‘ Jliatoire de la ville de ClUllom, par h. Barbai, 1. 1, p. 21(i.
Dt I.A VIE ÉI'ISCOPAI E DK GlILUDME DE CHAMPEAUX. Ilo
galion Cependant leur légularilé ii’étail pas exemple de toiil reproche ; des abus s’étaicnl glissés dans leur genre de vie. « Aussi, rapporte dom J. Françoi.«, l'un des principaux soins de ce grand homme fut-il de les réformer’. » El comme rien ne persuade et n’cnlrainc aillant que l'exemple, il no craignit pas de se faire semblable à eux, vécut en commun avec eux, leur montra qu’il était leur frère, afin qu'eux, à leur tour, lui montrassent davantage qu'ils étaient ses fils. Du rosie, ses goûts le portaient à la vie cénobilique, et il dut cire hçureux de retrouver à Chàlons, près des murs de sa vieille cathédrale, au milieu des grands arbres qui ombrageaient son évêché, une famille qui lui rappelûl cette autre famille qu'il avait laissée à Paris, près de la Cella velus, dans sa chère solitude de Saint- Victor. Que de fois, en regardant les eaux qui coulaient à scs pieds, ne dut-il pas songer qu’en s’éloignant de lui elles allaient baigner les murs de Saint-Victor I et que de fois aussi son cœur fraternel ne dut-il pas les charger pour eux de ses vœux cl de son amitié ! .Mais ce souvenir, loin de l’assombrir, le dédommageait doucement de la séparation ; sa conversation était enjouée, et même, à en croire l’évêque de Chartres, Jean de Salisbury, il se laissait aller jusqu’à l’hilarité’. Toutefois cette affabilité ne lui faisait rien perdre du respect (|ui lui était dû; car il avait une grande autorité sur ses chanoines’.
Pour les faire tous jouir des avantages de la \ie commune, il ne SC contenta pas de ne voir résider à Chàlons (|ue le grand archidiacre, mais il y manda aussi les ar-
* Voir YHitloire du dioa-te de Chdtom-tur-Marne, par Dom Jean Fran- ;ois, p. 2ÔU.
* Mt. cité, p. 237.
’ K ... Ullarit memoriœ Guiliclmua de Campellis, > clc. lib. lit, c. ix.
* Voir L. Barbai, ouvr. cité, p. 230.
œSSECRATIO.X ET COMMENCEMERT
cliiJiacrcb externes. Leur présence eut pour second résultat d'ajouter à la solennité du culte. Il leur assigna en cfTet les principales places aux quatre extrémités du chœur ; en sorte que chacun des quatre archidiacres était préposé comme doyen à l’une des quatre dizaines de chanoines qui composaient alors le clergé de la cathédrale Et dans les processions ils marchaient immédiatement devant l'évcque, et faisaient les fonctions de diacre et de sous-diacre quand il ofliciait pontiPicalement.
Cependant la source dans laquelle il alimentait sa charité, sa piété et son zèle pour le culte de Dieu, était toujours l’étude. Ici comme à Paris, il poursuivait la vérité par des recherches assidues et lui consacrait la meilleure part de sa vie. Lorsqu'il croyait l’avoir découverte, il ne pouvait se résigner à en être le possesseur égoïste. Aussi, soit par suite du besoin généreux qu'il éprouvait de lui faire un royaume dans l’esprit d’autrui, soit par la conviction dans laquelle il était que le clergé ne peut, même en temps defoi, soutenir sérieusement la religion que par la science, faisaitil lui-même là tout le clergéde la villeun cours public d’Ëcriture sainte et de théologie. 11 expliquait l’Écriture, dit l’ancien manuscrit de la cathédrale dont parle dom J. François, « avec autant de zèle et d’onction que de profondeur et d’éloquence*. » (Jiiant à la théologie, il l’enseignait avec une célébrité qui retentissait jusqu'au nord de la Belgique, qui faisait écrire à l’abbé Rupert scs deux livres De la volonté (le Dieu et De la toute-puissance de Dieu, le lirait lui-méme de son monastère et l’amenait jusqu’à Chàlons pour y dis-
* Dom J. Frnnçois rspportc que Hc t^on temps ils occupaient encore les memes places. Or, il naquit le 20 janvier 1722 et mourut le 22 avril 1791. Voir Hm HUtoire du diocèse de Chdions, p. 227, et l'ancien Ms. latin de In cathédrale auquel il renvoie, n. 7.
• N. 0. — Voir ouvr. cité, p. 227.