DE I.A VIE ÉPISCOPALE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX
|iuter. Voici, en cITcl, ce que raconte (loin Ceillier dans la vie de l’abbé Rupert.
Vers l’an 1116, Rupert étant à Sibour^f, apprit par un des écoliers de Guillaunie de Champeaux et d’Anselme de Laon, qu'ils enseignaient l'un et l'autre que Dieu veut ou permet qu’on fasse le mal, et que sa volonté a été qu’Adam désobéit à ses ordres; qu’en conséquence ces deux docteurs distinguaient d'une part une volonté qui approuve le mal et une volonté qui le permet, et, d’autre part, admettaient en Dieu, non la première, mais seulement la seconde. 11 écrivit contre eux le livre intitulé; « Delà volonté de Dieu, » dans lequel il attaque cette distinction par ce dilemme : ou la volonté (pii permet le mal est bonne, ou elle est mauvaise. Si elle est mauvaise, comment estelle opposée à la volonté qui approuve le mal ? Si elle est bonne, comment veut-elle le mal? Ce dilemme dans Rupert suppose que Guillaume et Anselme admettaient un genre de volonté du mal spéciCé de deux manières, c’està-dire que les différences divisives de ce genre étaient la volonté qui approuve le mal et la volonté qui le permet. Pour lui, il soutint, appuyé de l’autorité des Écritures, que la permission du mal, en Dieu, n’est autre chose que sa patience ; que Dieu n’a jamais permis le mal en le voulant, mais qu’il a fait voir sa ptience en supportant les mécliants. Le livre de Rupert choqua Guillaume et Anselme. Leurs disciples prirent parti contre lui, disant que c’était un ignorant, qui n’était jamais sorti du cloître et n’avait jamais vu d’aussi grands maîtres*. Anselme écrivit à lléribrand, abbé de Saint-Laurent, à Liège, de qui Rupert dépendait quoiqu’il fût alors à Sibourg, pour se plaindre de son livre. Il expliqua dans sa lettre en quel sens il
> MnbUI.,Iib. LXXII, Annal., n. l'iâ, 124.
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disait que Dieu veut le mal : selon lui, Dieu veut tout ce qui est, même ce qui renferme les choses mauvaises, sans toutefois approuver le mal comme lui étant agréable. L’abbé lléribraiid cita Rupert devant le doyen de Liège et plusieurs autres savants. Rupert défendit liii-méme sa cause en leur présence, lit voir qu’il n’avait composé son traité De la volonté de Dieu que pour réprimer les doctrines téméraires d’après lesquelles Dieu a voulu la prévarication d’Adam et veut encore que le mal se fasse. Et, comme ils craignaient qu’en disant que le mal se fait, quoique Dieu ne le voulût pas, il s’ensuivit que Dieu n'est pas tout-puissant, il ajouta qu'il ferait voir la fausseté de cette conséquence dans un ouvrage spécial. Ccl ouvrage est intitulé: n Delà toute-puissance de Dieu. » Rupert y prouve que le mal ne se fait pas par la volonté de Dieu et que Dieu n’en est pas moins tout-puissant. Il tire ses preuves de l’Ecriture et des Pères, surtout de saint Augustin, avec qui il dit : Que la volonté de Dieu étant que tous les hommes soient sauvés, il n’est pas douteux que les infidèles n’agissent contre sa volonté, lorsqu’ils ne croient pas à l'Évangile ; que trutefois la volonté de Dieu n'est pas vaincue par eux ; qu’ils se privent au contraire du souverain bien et se jettent dans des su|i |)liccs éternels, où ils éprouvent les cfl'cts de la toute-puis- ■sance de Celui dont ils ont méprisé les miséricordes ; ipi’ainsi la volonté de Dieu demeure invincible malgré les contrariétés îles méchants.
Cts débats .‘C passaient en 1110 et 1117. Mais Rupert, non content d’avoir combattu par écrit Guillaume de Champeaux et Anselme do Laon, lit, en 1118, un voyage en l'r.\nco |)our avoir riionneur de les coinbaltrc de vive voix. Il nous apprend lui-même qu’il fit ce voyage, monté sur unùne et accompagné d’un seul domestique. Comme il
DE LA VIE ÉPISCOrALE DE GUILLAUME DE CHAMPEAUX. 419 entrait à Laon, Anselme mourut; en sorte qu’il n’eut à disputer qu’avec Guillaume de Champeaux, ce qui se fit à Chàlons devant une nombreuse assemblée de maîtres et d’écoliers. Li dispute fut poussée avec chaleur de part et d’autre Mais Rupert ne dit pas de quel côté resta la victoire. Est-ce humilité? est-ce orgueil? 11 est permis de croire que dans son silence, ce dernier sentiment l’emportait sur le premier : car son opinion, forcée comme elle l’était, présentait peu de consistance philosophi(|ue. 11 s’agissait en effet de concilier la sainteté de Dieu avec sa toute-puissance. Or, en soutenant que Dieu n’a jamais voulu que le mal se fil, il sauvegardait parfaitement sa sainteté. Mais ne blessait-il pas sa toute-puissance? Rupert disait que les damnés, en se jetant dans les supplices éternels, é|)rouveraient les effets de la toute-puissance de Celui dont ils avaient méprisé les miséricordes. Mais u’était-ce pas là prendre la tangente cl changer le lieu de ladillicullé? Rien de plus juste, en effet, que la puissance de Dieu se manifeste dans la peine que sa justice décrète. Mais il ne s’agissait pas d’expliquer la cause efficiente de la peine; il fallait expliquer celle du mal. Le mal, disait Guillaume de Champeaux, n’est pas seulement un concept, mais un fait, attendu qu’il serait fort absurde que l'homme lût damné pour quelque chose de chimérique*. 11 faut donc que le mal ait une cause réelle. Or, Dieu a-t-il une part dans cette causalité. Si l’on répond négativement, que devient la
* Doni Gt'illicr, Uiitoire géuirale des ailleurs eccli'siastiques, l. XIV, di. XXIII, J). ‘2K1, ‘2K5-‘28ü.
* c hiciinl quidam peecatum nulltim piorsiis caoc csscnlinin. Alu nuloin dicuiit peecatum aliquitl esso. Mcc dico esse larpe secundum Doclium qui didt esse non tantum ea quæ verc cxislunl, sed cliam es qu« aninius üngil cl cuncipit esse, cliam si non sit, ul diimcra. Sed polius dtciint peecatum non tantum coiicipi, sed vere esse, ul albedo existit ; judicanlcs mulluui ainurduni esse bominein dampnari pro eo quod non essot. » Fragm., XX.
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loute-puissancc de Dieu ? Car voilà un effet réel à la causalité duquel Dieu est absolument étranger. Aussi Guillaume de Champeaux répondit-il affirmativement. Mais alors que devenait la sainteté de Dieu? Quoi! Dieu entrer dans la causalité du mal I Guillaume de Champeaux répondait par une distinction que le vingt-et-unicme de ses Fragments inédits nous a conservée : « Il faut savoir, dit- il, que le mal, soit dans le démon, soit dans l’homme, n'est ni la substance, ni la nature, mais seulement la volonté ; et encore ne fautil pas entendre ici la volonté en tant qu'elle est la nature : car cette faculté naturelle, cette liberté par laquelle l'esprit peut être incliné et à vouloir le bien et à vouloir le mal, est de la nature et de Dieu. Et Dieu a bien fait, en la donnant à l’homme pour qu'il pût mériter. Cette liberté de vouloir et de ne pas vouloir étant donnée, Dieu ajouta le précepte de vouloir ceci et de ne pas vouloir cela ; en sorte qu'il fût naturel et libre de vouloir et de ne pas vouloir. Mais que l'on veuille le mal et que l’on ne veuille pas le bien, cclan’cst ni de Dieu ni delà nature, mais du démon lui-méme ou de l'homme lui-meme. Et si Dieu permet le mal, ce n'est pas en tant que le mal est mal, mais en tant qu'il est bon et par conséquent juste. Il faut savoir en effet (et c'est ma dernière pro|)osition), que toute l'action est bonne, quelque caché que soit le jugement de Dieu en plusieurs choses, et que ce qui est mal, c’est la seule intention et la volonté qui est d'elle-méme ‘. » En un mot, si c’est Dieu qui a donné à
* <t Sciendum quotl nihilrmliim estTcliiidcmonoTclinlioniincnisi voluiiUs, non 5ubsUtUia, non natiirn, ncc omnimodo voluntns în quantum natuni. 111a cnirn natural» rnculla.<t et liberUs qua poluil inclinarc animum cl ad vclle bonum et ad vellc mnlum a nalura et a Deo Ci»l, qui Itone fecil duni cam illi (ledit ut |>05set mercri, et cliain propler daUmi lil>ertatcin voleodi cl nolcudi, preceptuni addidil, ut hoc velict, illud nollcl : hoc modo naluraie cl liberum fuit vellc cl nollc; sed hoc tcIIc cl iiialum, hoc nolle et bonum, non ex l)co vel c\ nalura, »cd ex scipso dcmonc vel hominc, cl hoc
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DE LA VIE ÉPISCOPALE DE f.UILLACME DE CIIAMPF.AVX «1 l’homme tous scs moyens d’action, Dieu n'est etranger à rien de ce que produit l'homme; et par conséquent sa toute-puissance est sauvegardée |>artoul, même dans ce que le mal a de réel. Mais s’il veut le mal, il ne le veut que dans ' ce qu’il a de bon, c’est-à-dire dans l'action elle-même et non ' dans l’intention qui vicie cette action ; et dès lors sa volonté conserve intacte toute sa sainteté. ^
La phrase par laquelle Guillaume de Champeaux termine ce Fragment mériterait à elle seule une longue étude. Bornons-nous ici à deux réflexions.
D'abord cette phrase contient une distinction manifeste entre l’objeclif et le subjectif : l’objectif, qui est l’action elle-même, aparté rei; le subjectif, qui est l’intention de la volonté. De plus, elle donne la place d’honneur au subjectif, parce que, comme l’exprimait le langage énergique de l’cpoquc, l’objectif n’est que le matériel, tandis que le subjectif est le formel. Les esprits versés dans l'étude de la morale sentiront, au simple exposé de ces principes, combien certains théologiens du.dix-neuvième siècle sont restés en arrière du douzième. Car, quoiqu’il soit faux de dire que de nos jours la casaistique ait tué la morale, cependant n’est-il pas vrai que, depuis quelques siècles et surtout depuis quelques années, un trop grand nombre d’hommes .semblent s'élre imposé la Lâche d’extérioriser la morale, de la faire sortir de ce sanctuaire intime, où, sur l’autel delà conscience personnelle, elle déviait accomplir le triple sacrilice de la foi, de l’espérance et de la charité, pour la conduire sous ce portail abaissé où elle ne produit plus que des vertus de parade ? N’est-il pas vrai que plusieurs
malum est. Qiiod et ipstini malum, quantum ad pcrmlttcndiim (per, Deum, c.sl boniim, quarc jusliim. Denique ctiam tola ejus aclio Loua, oimillo Di'i jiidiiio iii plurilius, juin iiilenti» et voliiiitas quæ ex se est, mata est. » Fragm. .V.ï/.
CONSÉCRATION ET COMMENCEMENT
s’éloignent de plus en plus de celte adoration en esprit et en vérité à laquelle Jésus-Christ a consacré et sa vie et sa mort ; qu'ils gonflent la lettre au détriment de l'esprit ; qu’ils relèguent à la seconde place la conscience, la liberté cl l’iiilenlion ; qu’ils oppriment les caractères sous les formules ; qu’ils amoindrissent singulièrement la valeur des actes de la volonté sous la masse exagérée des pratiques matérielles ; et qu’ils endorment l'énergie personnelle dans une vie de routine, qu’on dit être pour la plus grande gloire de Dieu, mais qui ne glorifie pas plus Dieu qu’elle ne glorifie l’homme?
Les moralistes du douzième siècle allaient encore plus ^ loin. Selon eux, le subjectif n’occupait pas seulement ’^le premier rang, il était encore une forme. Or, dans le sens scolastique, la forme était le principe spécifique; c’est elle qui constituait les êtres et les opérations dans leur espèce propre. D'où il résultait que les actes extérieurs n’étaient strictement élevés à l’ordre moral que par l’information de la volonté; que sans cette infurmalion ils étaient comme des matériaux indifférents par eux-mémes à devenir une maison sainte ou une maison profane; (|u’cn dehors de la volonté délibérée il pouvait y avoir des accidents et des défauls, mais qu’avec la volonté seule il y avait des vertus ou des crimes; par conséquent, que la bonté ou lu malice morale, le mérite ou le démérite, découlaientde l’intention, suivant que celte intention était conforme ou non avec la conscience. « L’action tout entière est bonne, disait Guil. laume de Champeaux ; ce qui est mal, c’est la seule intention et la volonté » Abélard était du meme avis : « Le péché, disait-il, ne consiste pas dans l’acte, mais dans rintciition qui est l’arbre d’où naissent le bien et le mal*. » De là ces ' Voir C. Canlù, llisloire universelle, 1. X, p. ilK).
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caractères intrépides, ce respect de soi-méme, cette noblesse de sentiments, cette délicatesse de conscience, cette loyauté d’amour, en un mot cette chevalerie qui a été la plus belle gloire du moyen âge, et qui n’a survécu que dans les âmes élevées et généreuses, où la conscience est restée maîtresse de la volonté, et la volonté, maîtresse de la vie.
Guillaume de Champeaux, après s’étre occupé de la réforme de ses chanoines et de l’instruction de son clergé, après s’ètre dévoué à cette double tâche jusqu'à mener luimême la vie de communauté et jusqu’à donner lui-même des leçons publiques, étendit, dès le commencement de son épiscopat, sa sollicitude pastorale sur son diocèse tout entier, et sut encore faire bénéficier de son dévouement la province ecclésiastique à laquelle il avait l’honneur d’appartenir.
C'est à IH5 que remonte le prieuré de Courtisou. Guillaume de Champeaux le fonda de concert avec Hugues I", comte de Champagne, autrement de Vitry et de Troyes, qui, avant de partir pour son premier voyage de Terre- Sainte en 1115, contribua en grande partie àsa dotation'.
Le prieuré deLouvemont fut fondé quelque temps après, et Hugues 1" fut aussi son bienfaiteur*.
Dès le commencement de 111 i, Guillaume de Champeaux confirma la possession de tous les biens de l’ahbayc de Saint-Pierre par une charte qui en spécifie le détail*.
* Voir (lom J. François, jl/ï. cité, lîv. III, p. 2i8. — Mémoires concernant révérhé et ta ville de Chàlons, par M. Fradet. Ms. de* arthives <lc 1 evtîchc de Châlons, t. I. — Mnrlot, liv. III, cli. xii.
* Doiii J. François, Ms. cité, ibid.
* Ibidem.
CONSÉCRATION ET COMMENCEMENT
Vers le même temps, il réconcilia les chanoines de sa cathédrale et ceux de Notre-Dame en Vaux. (îrêcc à son esprit de pacification, la cathédrale donna l'exemple et se départit généreusement de plusieurs de ses droits dans une transaction du 8 des calendes de juin 11 14‘.
Au mois d’août, il se rendit à Laon pour la dédicace de l’église Sainte Marie, qui était l'église cathédrale*.
Au mois de septembre, il assista au concile provincial de Reims, où Raoul et ses suffragants approuvèrent la donation faite par l'archidiacre Clarembauld de la terre de Lnstingdicm au monastère de Saint Rertin*.
Le (j décembre il as>ista également au concile de Beauvais, dans lequel, après avoirdisctilé la (jiiestion des investitures et excommunié l’empereur Henri V, on s’occupa des moyens efficaces de rétablir la disci|)linc, de réformer les mœurs, et particulièrement celles du clergé dé Normandie*. Guillaume se montra le plus ferme appui de Conon de l’réneste dans l’affaire de la réforme’, et en cela l’iiglisc de France tout entière lui doit de l’admiration et de la reconnaissance. 11 est certain que le clergé de Normandie vivait alors en opposition manifeste avec les lois disciplinaires de l’Kglise d’Occident. Soit à cause des empiètements, de la tyrannie cl de la débauche, auxquels s’étaient livrés visà-vis de lui Guillaume le Conquérant et ses fils, Guillaume le Roux et Henri I'*; soit à cause de rinlluencc (|u’exercait nécessairement sur lui ce clergé anglais, à qui un concile de Winchester, en 1070, sous l’épiscopal du pieux Lanfranc,
* Dom J. François, ibidem. — Cf. M. L, Darbal, ouvr. citi, p. 210.
* Gall. clirUl., t. IX, p. 877.
’ Cf. D. Harlrn., Thee. aneed-, 1. IV.
* cr. Labbo, l. XXVI. — Mabill., lib. I,X1X, Annal., n. 87, 02.
° Cf. M. Iliigonin, Estai sur la fomlation de f abbaye de Satnl-Viclor, page 0.