‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 58 sur 83 · DANS LA QUERELLE DES INVESTITURES. 4C · texte numérisé non relu

DANS LA QUERELLE DES INVESTITURES. 4C

attentat contre Dieu et la religion, et que l'Église serait esclave des princes si elle ne pouvait choisir un prélat sans les consulter, les députés s’indignèrent et se retirèrent en s’écriant : Ce n’est pas à Chàlons que la querelle doit se vider, c’est à Rome, et par l'épée. Le concile, loin de sc laisser intimider par de telles menaces, Frappa de suspense plusieurs évêques d’Allemagne, rétablit la liberté des élections et oontirma la condamnation des investitures*.

Plus tard, Guillaume de Champeaux assista à trois nouveaux conciles : celui de Beauvais, tenu le 6 décembre 1114, celui de Reims, tenu le 28 mars 1115, et celui de Chàlons, tenu le 12 juillet de la meme année*. Dans ces trois conciles, les évêques et le légat Conon confirmèrent l’excommunication, déjà lancée contre l’Empereur*. D’après les recherches d'un historien moderne, il assista aussi, comme député des Églises d’Allemagne, au commencementde 1119, à la diète que l’Empereur avait convoquée à Tribur, dans le but de calmer les évêques et les seigneurs soulevés contre lui par le légat Conon*. Ce choix que les Églises d’Allemagne avaient fait de sa personne pour éclairer l’Empereur, montre toute la réputation qu’il s’était acquise parmi elles.

* « Quiconque aura reçu rinvestiturc de quelque bi^néilce que ce soit •tera dt'posé avec son consécratcur. » Tel <st le premier des cinq canons nltribu^’s au concile par Mnnsi; v. Suppl., t. U, col 255. — Encycl. théol.,

conciles; Paris, 1847.

* Voir D. J. François, Ms. cité, 1. III, p. 228. — Oall. CAria/., t. IX. p. 877.

K cc concile de Chàlons il souscrivit d altonl à la lettre synodale du légal

Conon en faveur du monastère du Mont Sainl-Quentin, près de Péronne, contre celui de Saint-Vaa«t, touchant la terre de Boteneurt qu'ils $e disputaient ; ensuite, à la satisfaction faite )tar Mathilde, dame de Cauniac, à PÊglisc de Paris, au sujet de l'advocalie de la terre de Yiriac.

* Cf. Cobbe.CoHCl/., t. X, p. 802. — Hansi. t. II, col. 307. — Dom Ccillier, Hist. des auteurs sacrés, etc., Pari^, 18C3, I. XIV, p. 192. — Fleury, Ilist., Iiv. I.XVI, n. 29. — Receveur, Hist., t. V, p. 305.

* Voir M. P. Lnnin, otnr. cité, p. 79-80. — Fleury, flist. I. LXVII, n 1.

I10I.E DE GUILI.AUJIE DE CIIVMPEAIX

Toutefois, ce n’était pas encore là le rôle spécial auquel il était destiné. Le pape Gélasc venait de mourir à Cluny le 20 janvier de l’année 1119. L’abbé Ponce, alors toutpuissant, soit par suite de sa fuinille qui était l'une des plus opulentes de l'Auvergne et lui valait d’éiro le Tilleul do Pascal K, soit par suite de son titre d'abbé de Cluny, titre aloi-s célèbre entre tous, cl que Louis VII devait illustrer encore en déclarant Tabbaye de Cluny a le membre le plus noble de son royaume*, » l’abbé Ponce contribua singulièrement à faire éliie pape Tarclievèque de Vienne, sou ami et son protecteur, Calixte II’. Cali.xte II, qui voulait travailler à la réconciliation entre TÉglisc et l'État, et qui connaissait la ré[iutation de sagesse, de modération et de sainteté que s'était acquise Guillaume de Cliampcaux, envoya ce dernier avec Tabbé Ponce à Strasbourg, pour négocier avec TKmpereur. L'Empereur commença par leur demander conseil sur le moyen de faire sérieusement la paix .sans diminuer son auloiilé. Guillaume deCbampeaux lui répondit: «Prince, si vous voulez avoir une paix véritable, il faut que vous renonciez absolument à l'investiture des évéebés et des abbayes ; et, pour vous assurer que votre autorité n’en soulTrira aucun préjudice, sachez que, lorsque j’ai été élu évéqiic dans le royaume de France, je n'ai rien reçu de la main du roi, ni avant ni après mon ordination. Et cependant, en ce qui concerne les tributs, la milice et les autres droits qui appartiennent à l’État, je sors le roi aussi lidèlcmcnt que vous servent vos évêques, dont l'invostiture vousa valu toutes ces dissensions, et même la sentence d’analbème. » Alors le roi , levant les mains.

’ Voir llist. de t'abbane de C.Iuiih, |>ar M. I‘. I.orain; p. 77.

” Voir Pierre le Vétu'rttbie. par M. Diipiir.iv, 1” partie, cli. ii, p. ‘20. — Colivlo II riV«a jusqu’au 15 ititreuilirc 1124.

DANS LA QUF.nELLE DES INVESTlTUnES.

s’ôcria : « Qu’on me serve ainsi ! Je n'en tlemande pas davantage. — Donc, reprit l'évèquc, si vous voulez réellement renoncer aux investitures, restituer les biens de l’Kglise et de ceux (jni ont travaillé pour elle, assurer à tous une piTix franche et loyale, nous nous emploierons avec l’aide de Dieu à lerniiner ce différend. » L'Empereur, ayant pris conseil des siens, promit de le faire, s’il trouvait de la part du |iape fidélité cl justice, et si on lui rendait, à lui et aux siens, une vraie paix avec les terres qu’ils avaient perdues dans celle guerre. Guillaume en demanda quelque assurance, et l’Empereur lit serment |iar la foi chrétienne, entre les mains de l’évêque et de l’abbé, d’observer sans fraude ces articles. Après lui, l’évéquc de Lausanne, le comte palatin et les autres qui l’accompagnaient, tantclercs que laïques, firent le même serment. Avec cette assurance, l’évêque de Cliâlons et l’abbé deCluny retournèrent vers le jiape. C’était le 6 octobre. Calixle était à Paris pour s’entendre avec le roi au sujet du concile qui allait s’ouvrir .i Reims, n Plût à Dieu, dit-il aux négociateurs, que la chose fût déjà faite, et faite sans fraude*! » Puis, ayant pris conseil des évêques et des cardinaux, il renvoya à l’Empereur les mêmes députés, et avec eux l’évêque cardinal d’Oslic et le cardinal Grégoire. Ils avaient ordre de faire rédiger par écrit les promesses de l’Empereur et de les signer de part cl d’autre. Ils rencontrèrent l’Empereur enlreV crdun et Metz, et lui dirent que le pape le recevrait volontiers aux conditions convenues. L'Empereur en témoigna de la joie et jura de nouveau entre les mains des quatre députés ce i|u’il avait juré à Strasbourg, à savoir, que le vendredi 24 octobre, il exécuterait à Mouson, en présence du pape,

' Cr. Palrol., 1. CLXIII : lletsonit commenlarioliu. Hessnn ftail un des l'iorc.' <)ui astisUicul à toute celle négociation.

ROLE DE GUILLAimE DE CDAMPEAUX

la convention que l’on avait rédigée par écrit'. Les conditions de l’accord ayant été ainsi réglées etle jour de la conférence arrêté, les députés vinrent à Reims où le pape s’était déjà rendu pour tenir le concile.

Il s’ y trouva des évêques d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne, de France, de Bretagne, d'Angleterre* et de toutes les pro- ' vinces de l'Occident. On y compta quinze arclievêques, plus de deux cents évêques et un pareil nombre d’abbés*. Adalbcrt, archevêque de Mayence, y vint avec sept évêques et une escorte de cinq cents chevaliers; et sa venue, dit un historien, fit si grand plaisir au pape, qu’il envoya au-devant de lui Hugues, comIe de Troyes, avecd’autres troupes.

On y vil aussi Louis le Gros accompagné d’un grand nombre de seigneurs français. La comtesse de Poitiers, llildegarde, y parut également avec ses suivantes, pour se plaindre de ce que le comte Guillaume, son époux, l’avait abandonnée et avait pris à sa place Maubergeon , femme du vicomte de Châlcllcrault.

Quand le pape eut ouvert le concile, ce fut l’évêque d’Oslie (]iii exposa en latin à l’assemblée tout ce qui s’était passé, et Guillaume de Châlons qui donna les mêmes explications en français pour les laïques qui étaient présents*. Le 21 octobre, deuxième jour du concile, les évêques s’étant prononcés pour que le pape se rendit à l’entrevue que l’Empereur lui offrait à Mouson, Calixte partit et y arriva le 25.

Le vendredi 24, l’évêque d’Oslie, le cardinal Jean, Guillaume de Ghampeaux, l’êvéque de Viviers, et l’abbé de

* Voir la teneur de cette convention dans Lahl>c, t. X, p. 872.

* Ix* roi d’.\nglelcrre, tout en permott.nnl aux évoques et aux ahijcs «le so< États d aller i ce concile, leur avait dt'rendii de consentir à aucune nou> veauté contraire aux privilé^'c*» de son royaume.

^ Cl Qiiadrin^*enlæ vip^inti quatuor virpa*. » Ibid.

* Cf. Uaroniiis, ann. 1 119. — Mansi, 1.XM, — Fleury, //fjîr, liv. lAVIl , n 3 et r».

DANS LA Ol'ERELLE DES INVESTITI'HES.

Cliiny se dirigèrent vers le camp de l’Empereur. Introduils en sa présence, ils commençèrcnt par lire les deux écrits qui devaient servir de base au traité. L’Empereur se récria, et commença à soutenir qu’il n’avait rien promis de (ont cela. L’évéque de Cliàlons, animé du zèle de Dieu et armé du glaive de la parole, lui répondit avec vigueur: « Prince, si vous voulez désavouer cet écrit que nous tenons on mains, je suis prêt à jurer sur les reliques des saints ou sur l’Évan- '

gile que vous êtes tombé d’accord avec moi sur ces articles. » Comme le témoignage de plusieurs assistants venait .à l’appui de ces paroles, le prince sc vit contraint de reconnaître ce qu’il avait nié d’abord. Mais alors il sc rejeta sur ses conseillers qui lui avaient arraché une chose contraire à l'honneur de sa couronne. — « Vous nous trouverez toujours francs, reprit révé(|uc. Non, le pape n’en veut pas à riionncur de votre couronne, comme voua l’insinuent des artisans de désordre. Il engage au contraire tout le monde à vous servir dans la limite du droit. Si vous regardez comme un préjudice de ne plus vendre les évêchés, sachez, au contraire, qu’il y a prolit à abjurer ce quioffense Dieu. » Ce langage étant sans ré|)lique, l’Empereur Henri commença à parler plus doucement et demanda à rélléchir jusqu’au lendemain matin, alléguant (|u’il voulait en conférer avec ses barons. Sa conclusion fut qu’il voulait bien être absout, mais sans venir pieds-nus recevoir l’absolulioii. Le pape, en apprenant ces tergiversations, désespérait de la paix de l'Eglise et voulait partir sur-le-champ; mais afin d’éviter tout prétexte à l’Empereur, il déféra au conseil de sages amis on attendant encore, et lui renvoya, le samedi malin, l’évèquc de Châlons et l’abbé de Cluny pour savoir ce qu’il avait déterminé. Aux paroles pacifiques de l’évêque de (ihâlons l’Empereur répondit en s’einpor-

ROLE DE GL’ILLAL’ME DE CHAMPEAl'X

lanl, disant qu'il lui fallait un plus Ion;; dolai, qu'il voulait une diète générale, attendu qu’il ne pouvait pas renoncer aux investitures sans rasscntiincnt des princes de son empire. — «Ce sont toujours de nouvelles défaites, reprit l'évéquc, pour éluder vos promesses : dès lors nous n’avons plus rien à faire avec vous. » Il rompit ainsi et vintrapporter ce dénoùmcnt au pape, qui aussitôt quitta Mouson et revint à Reims terminer le concile'. C’était le dimanclie, 20 octobre, au matin.

Le mercredi suivant, la séance du concile fut agitée et dura jusqu’à la nuit. Il s’agissait de décrets à formuler contre la simonie, les investitures, l’incontinence des clercs, les usurpations des biens ecclésiastiques et la transmission des bénéfices par droit d’héritage. C’est surtout le décret contre les investitures qui futl’objetdcvivcs discussions. Il était conçu en termes généraux qui comprenaient toutes les églises et tous les biens ecclésiastiques ; en sorte qu’il semblait enlever aux seigneurs laïques les droits de patronage, les dîmes et les fiefs ccclésiasti(|ues qu’ils possédaient depuis longtemps. Leurs réclamations furent si unanimes et si opiniâtres, que le pape consentit à modifier les termes de ce canon, et à les restreindre à l'investiture des évccliés et des abbayes. Cet article ainsi modifié fut publié le lendemain avec les autres, aux applaudissements de tout le concile’. On renouvela aussi le décret souvent jiorté sur la Trêve de Dieu. Après un savant discours du B. Oldegaire, évêque de Barcelone, sur la dignité royale et sacerdotale, on apporta dans la salle delà séance quatre cent vingt-quatre cierges allumes qui furent distribués aux évêques et à tous

' llesfon. Comment: loc. cit.

’ « Xous (lôfeni)oiis nlRoluniunl île recevoit d’une main laïque l'inveslilure des l'i'écMs et di's ahbaiieg. » Ap. Udili. et Cos«arl., 1. X, p. Sli4.

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les abbés portant la crosse. Tous ces prélats, au signal convenu, se levèrent avec leurs cierges à la main, et on lut les noms tics personnes que le pa|>e voulait excommunier solennellement, et les premiers noms qui furent prononcés furent ceux de l’empereur Henri et de l'anti-pape Bourdin. Après quoi, le pape donna sa bénédiction aux assistants et le concile fut terminé*.

« Je n’ai pas pu, dit Orderic Vital en finissant son récit, raconter en détail tout ce qui s’y est passé. D’Iiabiles philosophes y traitèrent avec subtilité un grand nombre de i|uestions ecclésiastiques et fournirent à rassemblée, beaucoup de lumières. Girard d’Angouléme, Geoffroy de Chartres, llatton de Viviers et Guillaume de Châlons-sur-Marne furent les principaux orateurs. Ils jetèrent un éclata exciter l'envie des scolasti(iues les |)lus éloijueuts et des plus fervents amis de la philosophie’. »

C’estainsi que Guillaume de Champeaux se montra digne de la haute estime que la France entière, rAllemagne et le pape Calixle avaient de lui, qu'il défendit les droits de l'Église sans jamais empiéter sur ceux de l’État, cl qu’il apporta dans l’œuvre si difficile de leur conciliation celte s.agessc vigoureuse, dans laquelle l’intrépidité du caractère le dispute .i la prudence de l’esprit, cl (]ui, si elle ne donne pas toujours le succès aux efforts qu’elle dirige, du moins ne manque jamais de rendre digne de l'admiration des hommes celui qui sait lui rester fidèle, malgré tonies les voix qui sous le nom de la prudence conseillent la là cheté.

' Voir Encyclop. tlu'olog., Vicliottn. det concilet. — Fleury, lUil.,\. LXVII, n. 0 et 8. — Ueceveur, llitl., I. T, |>. 3ôt-âô(i.

• Onlcr. Vital., //«/., lib. XII.

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