‹ Guillaume de Champeaux et les écoles de Paris au XIIe siècle, S'apreès des documents inéditsChapitre 7 sur 83 · AVANT CUILLACME DE CHAMPEAUX · texte numérisé non relu

AVANT CUILLACME DE CHAMPEAUX

rare, en effet, nous dit Dom Ceillier, qu’il approfondisse le sens littéral de l’Écriture ; le mjstiqucet le moral étaient plus de son )<oût'. » — Mais le eceur est plus difficile :ï saisir et à réijlcr que l’esprit : l’esprit cherche naturellement l’enchaînement des idées, et trouve sa liberté dans la coordination des systèmes, tandis que le coeur ne croit trouver que l’asservissement dans les formules destinées à modérer ses ardeurs, .\ussi le progrès de la théologie mystique est-il beaucoup plus lent que celui de la théologie scolastique. Odon et Rupert n'ont fait que préparer la solution des difficultés; leurs écrits ne sont que des essais ; et ce n'est que dans Guillaume de Champeaux et l’ahhaye de Saint-Victor que nous trouverons des lignes plus accusées et plus Iran ches, des principes plus nets et mieux formulés, des germes féconds d'une piété qui, pour n’étre ni défectueuse ni excessive, n’en sera que plus vraie et plus délicate.

Or, pendant que la théologie se développait dans scs ditférentes branches, la philosophie, fatiguée de l’inaction dans laquelle elle était ensevelie depuis Scot elGerbert, se préparait à donner au monde un nouveau déploiement de ses forces. Ce qui devait être l'occasion de ce déploiement était une petite phrase, sur laquelle depuis plusieurs siècles on pensait tout bas et que personne jusqu'alors n'avait osé expliquer sérieusement tout haut '. Celte petite phrase est

' Dom Ceillier, ouïr. c/7/, l. XIV. cli. siiii. p. 28l-2‘J."i. — Voir Eleurv, I. LXVIII, n« 28.

* I.'écrit inliliili' Ratumuf super Porphyrum (V. Ns. de S»int-Cermain

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tirée d'un livre appelé Isagoge', que Porphyre avait composé pour servir d'introduction à l’étude d’Aristote et que Ituëce avait traduit et commenté. La voici :

« AiTiy.a T£pt vLsr. cîîmv, ts |xèv eîn ÿp£7n;xev sïtc

xa; £v jAîvi'.î (i'.Xa;; é-tvsia'.î xet-ai, eïxe xal Dç£TTr,x:Ta stdpxTi âsxtv ï; ii(ôp,aTa, xa't rixipsv ytop'.Tzi r, iv toï; a;îOr,TS;; xi't z£p‘t Ta0xa j5£îTô)Taripi;Ttjî:iAa'. /.Éy£;v [ixé’JxiTr,; tüir,; xf,? xoiaixT,ç TxpxYjjLixîii;, XI! i'/./.r,; ns’lïivs; î£op.£v>;; âlexiî'u);. »

« .Wox de geueribus et speciebus iUud guidem sive subsistant sive in snlis midis intellectibiis posita sint, sire subsistenlia corpoi alia sint an inrorporalia, et utrum separata a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa hxc consisteniia, dicere reatsabo : altissimim enim negotinm est hujnsmodi, et majoris egens inqnisitionis. »

« Je ne rechercherai point si les genres et les espèces existent par eux-mémes ou seulement dans l'intelligence, uiydans le cas où ils existeraient par eux-mémes, s' ils sont I corporels ou incorporels, ni s'ils existent séparés des objets sensibles ou dans ces objets et en faisant partie : ce problème est trop diflicile et demanderait des recherches plus étendues*. »

Les trois questions renfermées dans cette phrase si courte et si simple ont été la matière de ce fameux débat qui a rempli tant de siècles sous le nom d'L'niversaux. Cette question, a sur la(|uclle, dit Jean de Salisbury, le monde en travail a vieilli, pour laquelle il a été consumé plus de temps

Hes Tré». n'* 1510, à la Bibliolhèquc impt'riale, foi, K0>fol iOO) n'est qu’uue ^lusc qui rt5pê(e le texie <ous une autre forme, mais ne l'explique pas.

* üoptf-jpio-j Eiffcr/oy»}.

* Traduction de M. Cousin, Fragm., Phü, du moyen âg€; p. C8.

AVA>'T GUILLAUME DE CHAMPEAUX

que la maison de César n’en a usé à gagner et à régir l'empire du monde, pour laquelle il a été versé plus d’argent que n’en a possédé Crésus dans toute son opulence', » cette question, dis-je, a été jugée fort différeiiiment, indépendamment des trois grandes réponses qui y ont été faites. Quelques esprits, d’autant plus enclins à la moquerie iju ils sont moins aptes à la réflexion, l'ont traitée avec légèreté, comme s’il se fût agi d'une simple question de mots'. Mais les hommes sérieux sont d'un avis tout opposé. Cantù dit a qu’elle constitue le problème fondamental de la philosophie, problème qui varie selon le temps, mais qui reste inévitable*. » M. Rousselot enseigne qu'il y a « au fond de la querelle des universaux une question sérieuse, la question par excellence, la plus diflicile et sur laquelle pose toute philosophie*. » M. Cousin va jusqu'à dire que « c'est là le problème même de la philosophie*. Les expressions de ce problème, ajoute-t-il, varient suivant les diverses époques de la philosophie et de la civilisation. Les données en sont plus ou moins nettement posées, les conséquences en sont plus ou moins rigoureusement développées ; mais ce problème est toujours celui qui, à toutes les époques, tourmente et féconde l'esprit humain, et, par les diverses solutions qu’il soulève, engendre toutes les écoles. Il se teint en

' Meittloginu, Paris, 1010.

' C’est ainsi que, dans les Mémoire* de Trévoux ^novembre 1738), p.3337, le Père Merlin l'ail de la question des universaux « uncjouxlc fameuse od deux champions scolastiques se mesuraient avec appareil et se poussaient des bottes métaphysiques qui intéressaient tout ce qu'il y avait de savants et de plus honnêtes gens dans Paris. On s'aperçut à la lin, quoique bien tard, que c’était une pure question de mots, et les différenls partis eurent honte de se contredire en pensant de la même façon et de se battre étant d’acconl, s

’ Cantù, lliil. univers , t. X, p. iOO. •

* M. Rousselot, Elude* sur la philosophie du moyeu âge, t. Ili, p. 320. Voir aussi t. I, p. I.'i.

‘ M. Cousin, Fragm.. Philosophie du moyen âge, p. 70.

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quelque sorte de toutes les couleurs du temps où il se dcvelojipe ; mais |)artout il est le fond duquel partent et auquel aboutissent les recherches philosophiques. II a l’air de n’étre guère qu’un prohlèine de psychologie et de logique, et, en réalité, il domine toutes les parties de la philosophie, car il n’y a pas une seule question qui, dans son sein, ne contienne celle-ci : tout cela n’est il qu’une comhinaison do notre esprit, faite pour nous, à notre usage, ou tout cela a-t-il, en elîet,son fondement dans la nature des choses? » Paroles très-vraies qui ne sont que l’explication du mut de Porphyre: « AlUssimum negolium est luijusmodi. »

Le prohième des Universaux est grand, non-seulement parce qu’il « a concouru, comme l'a dit un penseur de ce siècle, à nous faire notre grande métaphysique moderne', » mais encore parce qu'il implique, outre des questions sur la substance matérielle et sur la substance spirituelle, qui sont restées dans l'oinhre malgré leur gravité, une question beaucoup plus grave encore, dont tous les débats qui ont rem[ili la philoso|)liie allemande en ce siècle ne sont que l’écho, à savoir, la question même diijiassage du subjectif à l'objectif; question aussi périlleuse qu’immense, et dont la solution repose dans ce point précis et diflicilcqui sépare le scepticisme et le panthéisme, et qui concilie par un procédé éclectique tout ce qu’il y a de vrai dans le nominalisme, dans le réalisme et dans le conceptualisme. On a reproché à l’école française de faire l’histoire de la philosophie plutùt en philosophe qu’en historien, et de juger les anciens avec une sévérité excessive, « leur demandant ce qui est de son teipps et non du leur, exigeant des réponses à des

' Parole» du R. P. Ilyadnliie à la SorbonnCi le 50 noTcnibre 18G5.

AV\NT GUILLAUÏE DE CHAMPEAUX

questions qu’ils n'ont point connues'. » Ce reproche est fondé. Néanmoins, nous croyons pouvoir, sans le mériter, soutenir que les faraudes discussions pliilosophiques de la lin du onzième siècle et du commencement du douzième ont touché à toutes les questions, encore si actuelles, que nous venons d’énumérer. Gantier de Saint-Victor nous le laisse suffisamment entrevoir, lor.squ’il s’écrie en face de ses contemporains, poussé lui-mcine par le mouvement qui les entraînait tous : « Que sommes-nous ? Quelles sont les choses dont nous nous trouvons entourés, nourris, soutenus? I.a nature de tontes choses est-elle une ombre vainc cl trompeuse* ? »

Tel est l'état des esprits en France à la fin du onzième siècle et au commencement du douzième. Les écoles |ialatines ont disparu, nu du moins celle de Paris, jiuisque nous voyons Philippe l" envoyer son fils, Louis VI, à l’école de Saint-Denis. Mais les écoles épiscopales, les écoles claustrales, aussi bien (|ue les écoles libres qui commencent à se fonder, sont en pleine vigueur. La |iliilosophie, emmaillottéc iiis(|uc-là dans la dialectique, cherche à profiter de la force que lui ont communiquée Scot Erigène et Gerbert et à devenir une science. La théologie est en pleine germination ; trop vivace |)onr se contenter de queb|ncs discussions sur des points isolés, elle aspire à produire des systèmes. Ihie sève abondante circule dans toute ses parties : la méüiphysique, la morale, la jurisprudence, la mystique, la science de rEcriturc sainte cherchent à développer leurs prineipes intrinsèques, à étendre leurs racines, à solidifier leur tronc, à devenir ce chêne vigoureux que le treizième

• M I’. Jancl. iUnloire 'le la philosophie et île ii'clectisme, Uevue des lieux Mondes, l’> janviir ISUli, p. ôOO.

* CI. Du Botiby, Hàl. univers. Paris., t. II p 501t.

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siècle a appelé la Somme de saint Thomas d’Aquin, ou plutôt à devenir ce cèdre sublime que Dieu destine aux générations rutiirca pour abriter leur pensée et la repo.ser dans la fraichenr de ses ombrages. Nous sommes donc à une époque de progrès réel. Reste à voir la part qu’y a prise Guillaume de Champeaux et le rôle important qu’il a joué soit dans la philosophie, soit dans la théologie dogmatique, soit dans la théologie mystique. Son action est cachée, mais magnifique ; à nous de la découvrir et de lui en rendre grâces.

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