‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 12 sur 33 · TABLETTES · texte numérisé non relu

TABLETTES

— iS féi'rîer: Ecrire à Lussan quil ne vienne pas demain dîner chez moi.

— 1 8 juillet : Ne pas oublier dépasser demain., pour la troisième fois , chez le marquis de Lussan !! Les deux points d'exclamation, qui terminaient cette note m'en ont fait deviner le vrai sens. Lussan vivait autrefois, c'est-à-dire il y a quatre mois , dans la plus grande intimité avec M. de Clénord , à la campagne duquel il passait une partie de l'année ; pendant l'hiver , il dînait habituellement chez Clénord trois fois par semaine. Aujourd'hui , M. le marquis de Lussan ne va plus chez ses amis ; il leur fait faire antichambre , et les oblige à revenir trois fois pour le rencontrer. Ce n'est pas qu'il soit plus riche '> mais il a repris son titre , il va à la cour , il dîne à la seconde table chez les princes; on lui suppose du crédit , et il prend des airs.

— Commarieux à Moulins. La meilleure histoire €le la révolution.

Il s'agit probablement d'une commission à faire : dans ce cas , à la place de Clénord , j'enverrais à M. de Commarieux la Table du Moniteur ; c'est la meilleure histoire de la révolution que nous ayons encore : ce qui prouve ,

d'un homme du monde.

comme dit mon ami A***, qu'on nû peut pas écrire l" histoire pendant qu'on la fait.

— L amour est le rei'enu de la beauté ( disait hier à table la belle , bonne et s[)irituelle comtesse de g***^, — Madame^ lui répondit quelqu'un, vous devez être bien riche , si tous vos débiteurs vous paient.

l54 DE LA PROPRIÉTÉ LITTÉRAIRE.

N<^ XIII. — 6 août 1814.

Quant mulla injusta ac praca fiunt moribus! Ter-, Heant., acte 4-

Combien de choses injustes sont aulorisëes par l'usage! ajoutons, et par les lois.

J'ai rencontré dans ma vie beaucoup de grands seigneurs qui pensaient , comme le ministre dont parle Figaro, que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des affaires ; ces messieurs affectaient pour les lettres le mépris que lé renard de la fable a pour les raisins : cependant il est bon d'observer que les mandarins illettrés qui m'ont fourni cette remarque mient presque tous de race financière. Un des ministres de Bonaparte ( par opposition directe avec un de ses collègues , * dans la personne duquel les

* Le comte Français de Nantes.

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gens de lettres ont perdu le protecteur le plus noble et le plus éclairé) répétait souvent à ses employés : Messieurs , sur-tout point de littéra^ fure ; je ne protège ni les arts , ni les sciences ; je ne fais pas le petit Colbert , je vous en pràiens ; et tout le monde en tombait d'accord avec lui. Monseigneur se croyait d'autant moins obligé de sui\Te les traces du protecteur des Racine et des Boileau , qu'il ne craignait pas, disaitil, qu'on lui reprochât, au tems oiî nous vivons , de laisser de pareils hommes dans l'oubli ; mais, en convenant du fait, peut-être aurait-on pu lui répondre que nos auteurs , à quelque distance qu'ils fussent de Racine et de Boileau, en étaient plus près encore que Son Excellence ne l'était du grand Colbert, ce qui maintenait toujours une sorte de proportion entre le protecteur et les protégés.

On peut calomnier les lettres ( c'est une petite consolation pour ceux qui ne sauraient ni les cultiver ni les sentir ); mais on est forcé de convenir , à leur louange, qu'elles ne sont pas ingrates. Sans remonter à Périclès et à Auguste, dont elles ont si généreusement payé les bienfaits , François I" , en échange de la protection

qu'il leur accorda , et sous le beau nom de Père des Lettres , n'en a-t-il pas obtenu de faire disparaître, aux yeux de la postérité, les taches nombreuses qui ternirent son règne? On se souvient que Léon X fit renaître et fleurir les beaux-arts ; on a oublié qu'il fut cause du schisme de Luther. Le premier de nos poètes , en ordre de date , obtint la faveur du meilleur de nos rois, et A oltaire , plus d'un siècle après , acquitta, envers Henri IV, la dette de Malherbe. C'est aux grands écrivains, et à l'auteur du Siècle de Louis XIF, que ce monarque doit peut-être la plus brillante partie de sa gloire; et la justice des gens de lettres a vengé la mémoire du Régent des crimes odieux dont la haine et la calomnie ont essayé de la flétrir. Les gens qui calculent, obligés d'abandonner aux gens qm pensent une sorte de considération à laquelle ceux-là ne pouvaient prétendre , imaginèrent assez plaisamment que , puisque les sots avaient de l'argent sans gloire , les beauxesprits devaient avoir de la gloire sans argent. Ce calcul , assez mathématiquement vrai , n'est pourtant pas moralement juste ; il n'y a guère qu'une trentaine d'années qu'on a commencé à

s'en apercevoir. Louis XVI ( car c'est à ce règne d'adorable et de pénible mémoire que la postérité remontera pour trouver en France la source de toute idée, de toute institution vraiment libérale ) ; Louis XVI , dis-je , est le premier de / nos législateurs qui ait admis en principe que la propriété d'un ouvrage littéraire devait survivre à son auteur.

Avant d'aborder plus directement la question, je crois devoir observer , en passant, qu'en lit- ^ térature le produit du travail est en raison inverse de son importance. S'il s'agissait d'en administrer la preuve en chiffres, je ne serais pas embarrassé de fournir un bordereau de recettes qui prouverait, par exemple, que les tragédies à' Œdipe chez Admète ^ des Vénitiens ou des Templiers^ ont rapporté beaucoup moins d'argent à leurs auteurs que les Ruines de Babylone , Monsieur Beaufils , ou Fanchon la Vielleuse.

Il est curieux de rappeler ce que dit Racine le fils , comme héritier de son père :

« Suivant l'état du bien énoncé au contrat » de mariage , il paraît que les pièces de théâtre » n'étaient pas alors fort lucratives pour les

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>» auteurs , et que le produit, soit des représen- » tations , soit de l'impression des tragédies » de mon père, ne lui a procuré que de quoi » vivre , payer ses dettes , acheter quelques i> meubles, dont le plus considérable était sa » bibliothèque, estimée i5oo liv. , et ménager » une somme de 6000 liv. , qn'il employa aux » frais de son mariage. »

Maintenant, rapprochons de cet inventaire , par un calcul approximatif, qu'on ne taxera pas d'exagération, le produit de ces mêmes ouvrages depuis la mort de leur illustre auteur , arrivée eu 1699 ; supposons qu'onn'ait joué ces pièces, au nombre de douze , que vingt-cinq fois par an, ce qui fait deux représentations par mois ; supposons , beaucoup moins généreusement encore , que la recette ne se soit jamais élevée audessus de 1200 fr. , dont le neuvième compose le droit d'auteur , il en résulte une somme de 38o,ooo fr. , dont les comédiens ont hérité au préjudice des descendans d'un grand homme , dont quelques-uns meurent peut-être de faim dans quelque coin du royaume.

Il ne tiendrait qu'à moi d'avancer comme un fait ce que je présente ici comme une simple

hypothèse, puisqu'il est de notoriété publique qu'en 1 786 les bienfaits de la reine ont arraché , pour un moment, à la plus affreuse indigence , une petite-fille de Racine , à laquelle les dames de l'abbaye de Maubuisson avaient charitablement accordé un asile. Personne n'ignore que sans les secours de Voltaire , la petite-nièce du grand Corneille serait morte de misère sur les lauriers de son oncle.

Chaque page de l'histoire des lettres présente l'homme de génie aux prises avec le malheur , souvent même avec le besoin , et lui laisse en perspective la triste certitude que le fruit de ses nobles veilles sera perdu pour ses enfans. Celui que Corneille appelait son maître, Rotrou, se vit obligé , pour recouvrer sa liberté , de céder aux comédiens , au prix de vingt pistoles , sa tragédie de Fenceslas. L'académicien Du Ryer , historiographe de France et secrétaire du roi, fut réduit , pour faire subsister sa famille , à se mettre aux gages du libraire Sommanville , qui lui payait ses ouvrages sur le pied d'un écu par feuille. Le savant professeur Xylander vendit , pour quelques boisseaux de froment , sa traduction de Dion Cassius. Cervantes acheva sa

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vie dans un grenier; etfle Camoëns mourut , littéralement, de faim dans la rue. Milton ne retira que dix livres sterling de son poëme du Paradis perdu; et l'abbé Delille vendit, en toute propriété, sa traduction àes Géorgiques pour vingt-cinq louis. La plupart des ouvrages que je viens de citer ont pu faire la fortune de dix libraires ; mais cette considération éloignée pouvait-elle influer sur la détermination des auteurs par rapport à leur famille , pour qui la propriété quMlsaliénaientàsi vil prix ne pouvait être envisagée comme un héritage ?

On a de la peine à deviner comment s'établit une si révoltante injustice , et dans la tête de qui entra, pour la première fois , l'idée de s'emparer , au mépris des galères, d'une propriété plus légitimement acquise qu'aucune autre , et d'en dépouiller , à son profit , les enfans du véritable possesseur.

Je ne sais quel homme d'état a dit , bêtement, qne les mots de propriété littéraire impliquaient contradiction. En quoi ce genre de propriété diffère-t-il des autres ? Pourquoi les productions de l'esprit sont-elles , en quelque sorte , hors de la protection légale .? Cela ne s'expliquerait

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|h pas , même en disant que les sots ont fait la loi ; car les sots entendent généralement trop bien leurs intérêts pour s'exclure de l'héritage matériel des gens d'esprit , auquel le hasard de la naissance peut leur donner des droits.

La loi du i*"^ janvier 1791 , qui assure aux auteurs la propriété de leurs ouvrages cinq ans après leur mort , était un premier pas vers la justice , parce qu'elle consacrait un principe ; celle du 19 juillet lygS, qui proroge ce droit à dix ans , n'est plus qu'une concession arbitraire. Pourquoi cinq ans ? pourquoi dix , vingt , ' trente , quarante? Pourquoi ce qui m'appartient légalement aujourd'hui ne m'appartiendra-t-il plus demain , dans un an , dans cent ans, jusqu'à ce que moi ou mes héritiers naturels nous en ayons aliéné la propriété ? Je sais qu'après avoir épuisé lessophismeset les impertinences, on répond à une question si simple et si pressante par une loi formelle , qu'il ne reste plus qu'à exécuter : il est fâcheux seulement que , depuis vingt ans , elle ne soit pas encore parvenue dans toutes les villes de France : voici y du moins , ce qui me porte à le croire.

j J'ai un cousin , auteur dramatique , dont

l62 DE LA PROPRIÉTÉ LITTERAIRE, l'existence et celle de quelques vieux pareils , dont il prend soin , reposent uniquement sur le produit de ses ouvrages; il est venu me communiquer , il y a quelques jours , la lettre suivante, qu'il venait de recevoir d'un de ses correspondans dans une des principales villes du royaume :

« Je vous renvoie , Monsieur , le mandat » de 1200 francs que vous avez tiré sur l'agent « des auteurs dans notre ville. Je me suis pré- »' sente chez ce dernier ; il m'a montré le bor- » dereau des sommes qui vous sont dues ; elles « excèdent de beaucoup le montant de votre » mandat ; mais depuis plus de six mois, M. le » directeur du théâtre s'est affranchi de toutes « rétributions pécuniaires envers les auteurs » dont il joue les pièces ; il assure qu'il y est » autorisé : c'est un fait que vous pourrez véri- " fier à Paris.

» Je vous salue , etc. »

Il résulte des informations ultérieures que mon cousin a prises , que non-seulement ce directeur refuse de remplir des engagemens fondés sur des lois , mais qu'il a trouvé un magistrat

assez complaisant pour légaliser ses prétentions. Les auteurs se sont avisés de croire que , lésés dans leurs droits, ils avaient au moins celui de retirer leurs ouvrages ; ils ont, en conséquence ( et en vertu de l'article de la loi du 1 3 janvier 1791 , qui défend de représenter aucun ouvrage d'auteur vivant sur aucun théâtre public de France sans le consentement formel et par écrit des auteurs) ; ils ont , dis-je , signifié au directeur la défense de faire représenter leur pièce : à quoi M. le directeur a répondu par un arrêté du préfet , qui l'autorisait à ne tenir aucun compte de celte mauvaise chicane de gens de lettres , et à continuer de disposer de leurs propriétés comme il le jugerait convenable à ses intérêts particuliers et aux plaisirs du public , que les auteurs sont faits pour amuser ( obligation , soit dit entre parenthèse, dont ils s'acquittent souvent assez mal ).

On conçoit qu'il existe , entre un édile qui apprécie tous les avantages de sa place , et un directeur de spectacle qui connaît toutes les ressources de la sienne, des rapports dont Tutilité ne se règle pas toujours sur l'importance ; mais pourquoi faut-il que les pauvres auteurs , qui

l64 I)E LA PROPRIÉTÉ LITTERAIRE, sont les agens indirects d'une pareille association , en soient aussi les victimes ? Pourquoi leur donner la préférence d'une injustice dont on ne se rendrait pas impunément coupable envers le moindre individu de la dernière classe de la société ? Et de quel droit , enfin , un magistrat leur refuse-t-il la protection que la loi leur accorde? Cette loi garantit à chacun sa propriété; elle ne fait acception de personne, et veille avec le même soin sur les chétives épargnes que l'homme de lettres a pris tant de peine à amasser , et sur le coffre-fort que le fermier-général a trouvé si facilement le moyen de remplir. Qu'est-il résulté de cet abus du pouvoir? Que la dette des auteurs s'est accrue , et que le directeur, y fût -il contraint aujourd'hui, se trouverait dans l'impossibilité d'y faire face. Resterait maintenant à examiner s'il existe une législation où les victimes de cette spoliation arbitraire ( encore qu'elle ne se soit exercée que sur des gens de lettres ) puissent être privées du droit de prendre à partie et de rendre responsable de leurs pertes le magistrat qui les a causées.

Pour terminer cet article comme je l'ai corn-

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mencé , par une réflexion générale , je dirai qu'il est tems enfin que la propriété littéraire soit reconnue dans toute son intégrité , et qu'elle trouve , dans une loi nouvelle , une garantie contre l'avidité des libraires, des comédiens et des entrepreneurs de spectacle.

Louis XIV a prodigué ses bienfaits aux gens de lettres ; Louis XY a déclaré insaisissables les productions de l'esprit ; Louis XVI a reconnu le principe de la propriété littéraire : sans doute il appartient à Louis XVIII d'achever l'ou^Tage de ses augustes prédécesseurs , et de faire cesser de monstrueux abus contre lesquels réclament également l'équité, la raison et la gloire nationale.

Des comédiens se vantaient dernièrement , dans un journal , d'avoir fait entrer , dans le mois dernier , 75,000 fr. dans leur caisse ; et le petit-ûls de Favart, qui fonda l'Opéra-Comique, et la veuve de Sédaine , et les enfans de Marmontel , qui l'enrichirent de tant de productions charmantes , n'ont pas la plus légère part à un héritage auquel ils ont d'imprescriptibles droits 1

Dans la classe des gens de lettres, les ma-

riages sont , comparativement , moins nombreux que dans aucune autre. Cette remarque , qui a souvent été faite , porte sur un fait exact , mais , avant d'y trouver un sujet de reproche , peut-être aurait-ou dû en rechercher la véritable cause. Elle est tout entière dans l'injustice des lois relatives à la propriété littéraire. Quels intérêts ont-ils à devenir époux et pères, ceux qui travaillent sans espoir de laisser à leurs veuves ou à leurs enfans l'héritage d'un bien qu'ils ont non -seulement acquis , mais créé; ceux que la législation place , relativement à la postérité , dans une condition pire que celle du plus pauvre artisan , puisque celui-ci peut du moins léguer à ses fils son industrie et son exemple ? Il viendra sans doute un tems où , pour prouver l'état de barbarie oii la France se trouvait à cette même époque oij nous croyons avoir atteint le dernier terme de la civilisation , on citera { en la ramenant à la plus simple expression ) cette loi bizarre qui condamne à mourir de faim la veuve et les enfans d'un homme de lettres , dix ans après la mort de leur père.

N° XIV. — i3 août 18 14.

C'est une folie d'employer son argent k acheter des regrets.

Fb^mcblih.

I C'est une maîtresse femme que M™* Moussinot , dont le mari , propriétaire de la maison que j'habite , est un des convives de nos soupers! femme de sens , d'esprit même, si l'on

! veut s'entendre sur ce mot , mais de tête surtout. Si le CieU'eût douée d'une humeur plus fa-

f cile , d'un ton moins bourgeois , d'un caractère moins impérieux, où la vanité ne trouvât pas aussi facilement accès , on pourrait la citer comme le modèle des bonnes ménagères. J'ai été long-tems à me faire à sa manière d'aimer son mari et i,t% enfans ; la petite pointe d'aigreur

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qui domine jusque dans ses sentimens les plus tendres est peut-être cause qu'on ne rend pas justice à toutes les bonnes qualités dont elle est pourvue.

On ferait, je crois, une jolie comëdie des scènes dont j'ai été témoin chez M. Moussinot, la semaine dernière , le jour et le lendemain de sa fête; ce petit tableau de mœurs doit trouver sa place dans la galerie de THermite de la Chaussée-d'Antin , que je me suis imposé la tâche de continuer.

Il y a de fondation deux grandes solennités dans la famille de mon propriétaire : la Sainte- Barbe , fête de madame , et la Saint-Dominique , fête de M. Moussinot ; ces jours-là sont les seuls pendant lesquels on déroge aux loissomptuaires qui régissent habituellement cette maison , où l'économie finirait par prendre le nom d'avarice , si de tems en tems la vanité n'y mettait bon ordre.

On rencontre dans presque toutes les maisons de Paris de ces gens qui se sont fait un métier 'îe leur infatigable complaisance ; l'utilité dont ils se font , les prévenances dont ils se piquent, les rendent également indispensables au mari , à la

femme et aux enfans. La maison de Moussinot a , comme une autre , son officieux en titre : c'est un ancien employé au contrôle général , vieux garçon qui vit de sa pension de retraite , et passe sa vie à se faire une occupation des affaires et des plaisirs des autres. Ses cinquante ans révolus ne lui ont rien fait perdre de sa gaîté ; personne ne s'entend mieux que M. Descourtils à faire les honneurs d'une table qui n'est pas la sienne ; il découpe les viandes avec beaucoup d'adresse , joue du violon autant qu'il en faut pour improviser un petit bal de famille , possède à fond tous les petits jeux innocens , et Ton est toujours sur de le trouver pour faire un quatrième au bosion , au i^•isk ou au reicrsi. Trop vieux pour être de quelque conséquence auprès des jeunes filles , assez jeune encore pour qu'on lui tienne compte de ses assiduités auprès des >'ieilles, bien reçu partout, consulté sur tout, il est l'ami , le conseil etToracle des maisons qu'il fréquente. Il n'hait pas encore trouvé l'occasion de déployer tout son savoir - faire auprès de M""® Moussinot ; la fête de son mari la lui fournit : il en rédigea le programme, et s'y proposa, pour but moral , d'opérer un raccommodement I. 8

lyo LA FETE ET LE LENDEMAIN.

entre plusieurs membres de la famille , brouillés avec le chef pour affaire d'intérêt ; chapitre sur lequel ce dernier n'entend pas raison. 11 avait donné congé à une de ses nièces qui lui devait deux termes de son loyer , et ïiecraignait pas de plaider avec son gendre , M. Bernard , tout procureur qu^^il est , sur rexéculion d'une des clauses du contrat de mariage.

M. Descourtils , chargé des préparatifs de la fête , ne pouvait s\ livrer en présence dé celui qu'elle avait pour objet ; et comme le secret est l'ame de ces joyeux complots , M""' Moussiuot avait forcé son mari de sortir avant midi pour aller diuer à quatre heures chez un <ie ses amis , lequel avait ordre de ne pas le laisser sortir avant qu'on vînt le chercher.

A peigne était-il au bas de l'escalier , que les ouvriers, sons la conduite de Descourtils , s'éiiiparèreail de son appartement ; tandis que les uns plaçaient les guirlandes de papier vert , suspendaient les ([uinquets et les girandoles , d'autres arrangeaient les banquettes et décrochaient les rideaux pour en faire une toile d'avant-scène et un manteau d'Arlequin dans la chaihbre à coucher de M. Moussinot , transformée , à la hâte.

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«n salle de spectacle. On ne peut se faire une idée de la promptitude avec laquelle le lit , le bureau , les cartons, tous les meubles de cette pièce furent transportés et entassés pêle-mêle dans une petite chambre obscure qui servait d'of- *fice. Le théâtre, formé de deux tables que le menuisier ajusta , fut placé dans Talcove , et quelques para vens , les uns en tapisserie , les autres en papier chinois , servirent de décorations.

On déraeubla le salon pour en faire une salle de bal , et l'orchestre , composé de deux musiciens du Cirque , fut établi , pour ménager Tcspace , dans l'embrasure d'une croisée ouverte.

C'est principalement dans la décoralion de la salle à manger que Descourtils donna l'essor à sa riante imagination : ce n'était que festons , que guirlandes , que chiffres enlacés. Au-dessus de la place que devait occuper le maître de la maison , une couronne de laurier et de roses , ingénieusement suspendue à la poulie dont on avait décroché la cage du serin , devait , à un signal donné , descendre perpendiculairement sur la tête de M. Moussinot.

11 était sept heures quand le local fut entièrement disposé ; les personnes invitées furent

exactes, contre Tordinaire; M. Bernard se pre'senta de fort bonne grâce , et , en homme qui sait vivre , il eut l'air d'oublier que le matin il avait obtenu un jugement contre son beau-père.

A huit heures précises, M. Moussinot, que Descourtils avait eu l'attenlion d'aller chercher, arriva, et témoigna d'abord une surprise mêlée d'humeur à la vue des lampions qui bordaient l'escalier.

Toute la compagnie, M'"^ Moussinot en tête, vint le recevoir dans l'antichambre , et lui présenter ses bouquets ; au même moment , les deux musiciens de l'orchestre exécutèrent l'inévitable quatuor de Lucile , et le cœur de M. Moussinot s'épanouit au milieu des embrassemens de sa famille.

Son humeur fut près de renaître quand il vit en quel état on avait mis son appartement ; mais les plaisirs se succédèrent avec tant de rapidité qu'ils ne lui laissèrent pas le tems de la réflexion. Son attendrissement alla jusqu'aux larmes , en écoutant une petite pièce en vaudevilles, à la fin de laquelle ses amis etsesenfans lui adressèrent ,. tour-à-tour , des couplets où Ton aurait pu contester la justesse et l'à-propos

LA FÊTE ET LE LENDEMAIN. i;3

des éloges , si le sentiment, en pareil cas, n'avait pas le privilège de la déraison. Descourtils était d'autant plus sûr de Teffet de sa petite pièce, qu'il en avait déjà fait usage dans vingt autres fêtes, et qu'au moyen des couplets à tiroir qu'il avait en réserve , elle s'appliquait également bien à tous les saints du calendrier.

Le bal suivit la comédie , et fut interrompu à dix heures pour le souper. La sensibilité de M. jVIoussinot y fut mise à la plus rude épreuve qu'elle eût encore soufferte. Quelle profusion ! chaque plat , chaque bouteille de vin , qu'il comptait des yeux sur la table , lui arrachait un soupir , que sa femme étouffait d'un regard. Une ronde , dont chaque couplet fut arrosé d'une bouteille de vin de Champagne , et à la fin de laquelle la couronne ( qui n'avait pas été calculée bien juste pour la tête du héros ) lui descendit sur le nez , termina le repas de la manière la plus satisfaisante.

Après le souper , la danse recommença , et , se serait prolongée fort avant dans la nuit, si tout-à-coup un locataire , en bonnet de nuit et enrobe-de-chambre d'indienne , ne se fût présenté dans la salle du bal , pour se plaindre du

vacarme que l'on faisait dans la maison à une heure indue , et menaçant de donner congé dès le lendemain : le procureur allait lui prouver qu'il n'y avait pas lieu à résiliation de bail ; M. Moussinot , Ae l'aveu de sa femme , trouva plus simple de borner là les plaisirs de la soirée , et de donner le signal de la retraite. Je sortis le dernier , et je m'amusai quelques momens de l'embarras du bon homme , qui ne pouvait retrouver ni son bonnet de nuit ni ses pantoufles , et qui , faute d'aide pour remonter son lit , fut obligé de coucher sur un canapé ; la faligue et le vin de Champagne le firent néanmoins prendre son parti d'assez bonne grâce ; je l'attendis ail lendemain.

En effet , dès sept heures la querelle était engagée entre les deux époux; et, chose extraordinaire , le mari , cette fois , criait presque aussi haut que sa femme. Je ne manquai pas de prétextes pour assister à ce petit démêlé , dont je connaissais déjà la cause , et dont j'étais bien bien aise d'étudier les résultats.

Quand j'arrivai , la servante ^ les yeux encore gros de sommeil , ramassait dans la salle à manger les débris des verres et des assiettes qui

avaient été cassés la veille. Moussinot, la figure enflammée, allait d'une chambre à rautre,elt{)ut ce qu'il voyait augmenfaitsacolève. Rien de plus lisible et de plus incohérent que ses discours : y, Yingtrdçux bouteilles vides; cela se conçoitil ?..... Allons , mes riiîeaus; déchirés !.. .. du calicot à cent dix sous l'aune ! — Et des trous dans la boiserie pour attacher leurs maudits qainquets ! Mes livres de comptes , mes cartons , oii les a-t-il fourrés , cet enragé Descourtils ? — ,\yez donc des attentions ! criait de sa chambre ^l""^ Moussinot. Qu'en dites-vous, M. Guillaume .'' Une femme n'est-elle pas heureuse d'avoir un pareil mari ? — Eh ! Madame , répondit Moussinot , pourquoi donc me disiezvous hier que j'étais le meilleur mari du monde ? — Parce que c'était votre fête. »

C'était votre fête : ces mots , que la maîtresse et la servante employaient alternativement , comme excuse , à tous les reproches que Moussinot pouvait faire ; cts> mots , dont je m'étais servi moi-même en entraat pour l'apaiser , lui faisaient faire , chaque fois qu'il les entendait , la plus singulière grimace que j'aie encore remarquée sur une figure humaine.

Cette première scène n'était que le prélude de celles qui devaient suivre ; bientôt les fournisseurs de la veille arrivèrent à la file , et chacun son mémoire à la main. Moussinot se récria sur le prix des articles : « C'était iotre fête , lui répondirent en chœur les ouvriers ; nous étions pressés par le tems , et Monsieur ne voudrait pas marchander notre zèle. » Il fallut payer les mémoires sans en rien rabattre.

Pour achever la comédie , M. Bernard, accompagné d'un huissier, vint signifier le jugement qu'il avait obtenu contre le meilleur des pères ; M""* Moussinot traita fort durement son gendre , et je rappelai à ce maître procureur tout ce qu'il avait dit et chanté, quelques heures auparavant , en Thonneur de son beau- père : «< Autre tems , autre soin , me répondit-il froidement : Hier ^ c'était sa fête. »

Quand M. Bernard fut parti , j'essayai de faire entendre raison à mon voisin , et même à ma voisine ; il convint qu'il devait savoir gré à sa femme et à ses amis de leurs intentions ; mais il persista fort raisonnablement à soutenir qu'on pouvait s'amuser à moins de frais ; que le désordre et la profusion n'étaient pas le plaisir , et

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qu'une véritable fêle de famille ne devait pas avoir de lendemain. M""^ Moussinot , de son côté , confessa qu'elle s'était laissé aller au désir de faire comme les autres ; qu'elle avait voulu qu'il fut question de sa petite fête , et qu'elle avait cette fois moins consulté ses sentimens que son amour-propre.

Les deux époux s'embrassèrent , en se promettant de se fêter , à l'avenir , avec moins d'ostentation; et je les quittai bien convaincu que si jamais la vanité a fait quelque beureux dans ce monde , cet heurcux-là n'était qu'un sot.

N° XV. — 20 août 18 14.

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