‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 27 sur 33 · LEQUEL DES DEUX A ÉTÉ LE PLUS SAGE · texte numérisé non relu

LEQUEL DES DEUX A ÉTÉ LE PLUS SAGE

t'ocat laher ultimus omnes.

ViKC. , Enéide.

Quand le péril est ciirème, chacun y Joil prendre parL

La révolution française a changé la face de l'Europe; elle a fait plus, peut-être , elle a dénaturé le caractère national. Le peuple le plus gai , le plus généreux , le plus imprévoyant de la terre , en est devenu , pendant un teras , le plus sombre , le plus vindicatif et le plus soupçonneux. Des hommes , habitans d'un même pays, citoyens de la même ville, membres de la même famille , se sont trouvés tout-à-coup étrangers les uns aux autres ; dissidence d'opinions, variation ou inflexibilité de principes,

LF.S DF.l X FREUES. Ôll

dllTérence de partis , adoption des moyens contraires , égoïsme raisonné , dévouement à la chose ou à la personne , telles ont été les causes du changement subit qui s'est opéré dans le caractère des Français de cette époque.

On peut concevoir les cruels résultats de ces fermcns de haine et de discorde au sein du tourbillon révolutionnaire où la France s'est vue emportée ; mais ce qu'on a peine à comprendre , c'est que vingt-cinq ans de cette fièvre terrible n'aient pas suffi pour en consumer le levain , et que chez tant de gens elle se manifeste encore , et toujours par les mêmes s\Tnptômes. J'avoue que je ne vois pas sans indignation qu'on cherche , par tous les moyens possibles, à éveiller des souvenirs qui remettent en présence les folies des uns et les injustices des autres ; qui rappellent les dénominations des partis et les cris de ralliement àes factions.

Le sentiment de la gloire nationale , l'amour du prince , désormais inséparable du respect des lois, tel est le port oiî nous devrions tous nous rejoindre et nous aider à rassembler nos débris : cependant , je n'entends encore parler,

3i2 LES DEUX FRÈRES.

comme autrefois , que d'émigrés , de royalistes , Ht jacobins ; on repasse avec complaisance. sur des traces qu'il faudrait effacer à tout prix. Henri IV savait très-bien que , plus de quinze ans après la destruction de la Ligue, il y avait encore des ligueurs à sa cour ; mais il se garda bien de les signaler ; il ne voulut pas même chercher à les connaître : en le voyant au Louvre , entre Mayenne et Grillon , on eût dit que ces deux hommes lui avaient rendu les mêmes services.

N'est-il pas affligeant de voir à quel genre de travail certaines personnes se condamnent ou se dévouent ? Ces professeurs en livrées s'occupent , avec une persévérance qu'il faudra bien finir par qualifier , à faire revivre parmi les Français l'esprit de parti qui commençait à s'éteindre. L'un d'eux m'a fait présent d'un ouvrage qu'il a exécuté dans cette louable intention ; il a eu soin d'y joindre une carte synoptique , où les regnicoles sont distribués d'abord H en deux classes, sous les noms génériques d'ÉiMiGRÉs et de patriotes : il divise les premiers en émigrés purs et simples , émigrés de 89 , émigrés de Vannée des princes , émigrés tardifs .

LES DErX FttÈRES. 3l3

émigrés suspects. Les autres forment deux espèces très-distinctes , les royalistes et les révolutionnaires ; d'où sont sortis , d'une part , les aristocrates , les Vendéens , les monarchiques , les modérés , etc. ; et , de l'autre , les républicains^ les jacobins., les feuillans ., les girondins., les montagnards ., et finalement les terroristes. Je demandai à cet homme de quelle utilité pouvait être cet arbre généalogique d'un nouveau genre. « C'est y me dit-il , l'instrument d'une mémoire artificielle que j'ai inventée pour qu'on ne perdit rien des fautes, des sottises, des erreurs et des crimes commis pendant la révolution. — Je vous répondrai , lui dis-je , comme ïhémislocle à son professeur de mnémonique : * Nous i'ous aurions bien plus d'obligation , si vous pouviez nous apprendre à oublier toutes ces choseslà. »

Tous les partis ont eu des torts ; tous ont , plus ou moins , besoin de pardon ou d'indulgence. Quelques individus ont suivi la ligne de leurs devoirs ; mais ceux-là mêmes ne sont pas exempts du reproche de n'admettre de prin-

* Gratius sibi illum essefacturum , si se oblivisci quan si meminisse docuisset. CiCER.

3l4 LES DEUX FRÈRES.

cipes que ceux qu'ils ont suivis , de ne trouver bonne que la conduite qu'ils ont tenue.

Deux frères, avec lesquels j'ai été intimement lié dans ma jeunesse, se sont rencontrés dernièrement chez moi , après une séparation de vingt-quatre ans. Cette première entrevue fut on ne peut plus touchante ; les liens de famille semblaient avoir été resserrés par l'absence, et leur réunion fut aussi douce que leur séparation avait été cruelle: huit jours ont suffi pour épuiser ces tendres sentimens. Aux témoignages de leur amitié a succédé le récit de leurs malheurs, l'examen de leur conduite réciproque , et le choc de leurs prétentions : l'un avait émigré , l'autre n'avait pas quitté la France ; de là des réflexions désobligeantes , des discussions vives, des reproches et de l'aigreur , qui pouvaient facilement devenir de l'antipalhie.

Ces deux frères m'ont pris pour arbitre de leur différend ; l'un et l'autre m'ont fait le récit de leurs aventures , et ont exigé que je décidasse leçiuel a été le plus sage. Avant de donner mes conclusions, je laisserai chacun exposer sa cause.

Charles et Auguste ( je ne les désignerai que

LES DEIX Fl\tRES. 3l5

par leurs noms de baptême ) sont issus d'une noble famille de Bretagne : l'aîné servait dans la marine , et le cadet venait d'acheter une compagnie de cavalerie à l'époque où le serment du jeu de Paume donna le signal de la révolution.

« Au premier indice { c'est Auguste , le plus jeune des deux frères , qui parle ) de Forage qui se formait autour du trône , prévoyant tous les malheurs qui devaient arriver, je n'attendis pas la quenouille que les femmes , vrais juges de l'honneur , envoyaient à tous les gentilshommes qui différaient à sortir de France : je partis avec quelques officiers du régiment oii je servais , et j'allai rejoindre ces nobles défenseurs de la monarchie , ces chevaliers français ralliés autour du drapeau blanc , qui ne flottait déjà plus qu'à Coblentz.

» Quel enthousiasme régnait parmi les émigrés ! Nul doute que , s'ils eussent pu dès-lors entrer en campagne, le succès le plus prompt n'eût couronné leurs efforts ; mais d'interminables lenteurs refroidirent leur zèle ; les prétentions particulières s'isolèrent de l'intérêt général : l'organisation de l'armée à'acheva sous

3l6 LES DEUX FRÈRES.

les plus fâcheux auspices , et , dans une cause qui commandait le plus entier dévouement, le plus grand nombre n'écouta que les conseils de l'ambition.

j) Je courus me ranger , à Worms , sous les drapeaux du prince de Condé. La campagne de i79'.i ne fut qu'une retraite; celle de lygS fut heureuse et brillante : je me trouvai à l'affaire de la forêt de Beval , à la prise des lignes de Weissembourg , et au combat de Bertîieim. Je fus chargé d'une mission auprès du général Pichegru ; je me tais sur les circonstances et sur les personnes qui ont fait échoir cette importante négociation, oii je fus au moment de perdre la vie.

» Trop convaincu des obstacles que la politique étrangère opposait aux progrès de nos armes sur les bords du Rhin , je quittai l'armée des princes, et je me rendis à Londres, où , deux ans après , je sollicitai le périlleux honneur de descendre à Quiberon . Vous connaissez les cruels résultats d'une expédition où périt l'élite de la noblesse française , et les restes précieux de cette marine dont l'Angleterre sut , encore mieux que nous , apprécier la perle.

LES DEITX FIIEUES. Siy

» Echappé , par miracle , aux horreurs de cette journée, j'allai mendier un asile dans les rochers de la Suisse , et jy partageai pendant un an, avec quelques-uns de mes compagnons d'armes . les humiliations dont nous fûmes abreuvés sur cette terre inhospitalière.

» Proscrits de tous les pays alliés à la république , nous traînâmes de contrée en contrée une vie misérable que nous n'avions plus Tespoir de perdre au service de notre souverain.

» ÎSapoleon s'empara du pouvoir , et révoqua Tarrêt de mort porté contre les émigrés. Je fus du petit nombre de ceux qui refusèrent son insolent pardon, qui dédaignèrent de se précipiter dans ses antichambres, qu'il omrait ^ disait-il , à notre ambilion.

» J'ai vécu retiré en Russie jusqu'au moment où j'ai vu briller l'aurore du beau jour qui luit enfin pour la France. Je persiste à croire que j'ai rempli dans toute leur étendue mes devoirs de Français et de gentilhomme, et que , s'il est un prix pour la loyauté , le courage et le dévouement , j'ai , avant tout autre , le droit d'y prétendre. '>

3l8 LES DKUX FRÈRES.

Charles, d'un ton plus calme, prît la parole :

« Je dois d'abord convenir que je ne suis pas , comme mon frère , doué de l'esprit pro^ phétique , et que je n'ai pas eu , comme lui , la sagesse de prévoir des malheurs improbables. Loin de m'effrayer à l'idée des changemens politiques qui se préparaient, et que le Roi luimême croyait nécessaires, j'en hâtais l'accomplissement de tous mes vœux. Mon père fut appelé à l'assemblée des états-généraux ; je le suivis , le cœur plein d'espérance.

» Je fus bientôt et péniblement désabusé. Je vis toutes les passions ( sans en excepter celle du bien public) préparer une lutte terrible, dont le despotisme ou l'anarchie devait être l'infaillible résultat. J'entendis, avec effroi» prononcer le mot à^ égalité ^ en me rappelant avec Bacon que , dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique , les plus grandes tempêles éclatent au iems de lé(juinoxe.

» Après les journées des 5 et 6 octobre , ou je figurai parmi les plus zélés défenseurs du trône , mon père se retira de l'assemblée , et

LES DEUX FRERES. ôig

mon frère me pressa de nouveau pour que j'allasse le rejoindre : je lui répondis que le Roi avait, plus que jamais, besoin de s'entourer de sujets fidèles ; que les services rendus à l'extérieur ne pouvaient , tout au plus , amener que des succès tardifs; qu'il fallait un dévouement plus immédiat et des moyens plus directs pour sauver le prince et l'Etat , que je ne séparais pas dans mes affections.

» Fidèle à des sentimens où j'avais eu le bonheur de placer mes devoirs , je me rendis au poste qu'ils m'assignaient dans les journées du 20 juin et du lo août : je fus pris par les Marseillais , conduit à la commune , et de là transféré à la Force. Le i septembre , d'épouvantable mémoire , j'étais sous le fatal guichet quand le nommé Maillard, un des juges-bourreaux qui présidaient aux massacres , se rappela, en m'eutendant nommer, que son père avait dû jadis à la protection du mien une place de concierge dans une maison royale : l'assassin se piqua de reconnaissance , et je fus mis en liberté.

» Les événemens qui s'étaient passés à Paris, pendant ma détention , ne me laissant plus

d'autres moyens d'être utile au Roi , j'osai soutenir sa cause la plume à la main ; je fus dénoncé , poursuivi de nouveau , et j'allai , sous un autre nom , chercher un asile dans nos armées , que Dumourier conduisait à la victoire. La nouvelle de la déplorable catastrophe du 21 janvier y fut reçue avec une douloureuse indignation ; je manifestai hautement la mienne: une de ces bêtes féroces , de ces odieux proconsuls qui promenaient la terreur et la mort dans les départemens ( du Quesnoy) , donna l'ordre de m'arrêter et de me conduire dans les prisons d'Amiens, avec les généraux Chancel et O'Moran. Je traversais Arras, sous bonne escorte, au moment où l'un de mes camarades , le jeune et brave d'Aboville , montait sur l'échafaud. .Vy suis ! me cria-t-il ; Et moi j'y vais ! lui répondisje. Il fallait un miracle pour qu'il en fut autrement ; le miracle se fit : je m'échappai de ma prison, et je parvins à entrer dans Lyon , où M. de Précy me confia le commandement d'un petit corps de troupes.

» La ville fut prise ; chacun chercha son salut dans la fuite. J'errai pendant plusieurs mois de forêts en montagnes ; je traversai , sous vingt

LES DEUX FRtRÈS. 321

déguisemens, le Dauphiné, le Languedoc, la Guyenne : j'appris à iMontpellier que mon père avait péri sur Téchafaud révolutionnaire^ convaincu du crime d'avoir un fils émigré. Son bien était confisqué ; le mien , qui consistait en grande partie en rentes sur l'Etat, dont j'avais conséquemment perdu les deux tiers, et sur lequel je faisais annuellement passer des secours à mon frère, venait d'être rais sous le séquestre. Sans secours , sans moyens d'existence , n'ayant plus que le choix entre l'émigration ou la Vendée, je m'étais arrêté à ce dernier parti ; la mort de Robespierre , en suspendant le cours des assassinats, me permettait de me rapprocher de Paris , où j'espérais trouver quelques ressources. En passant à Orléans , je fus assez heureux pour joindre ma voix à celle de quelques habitans de cette ville qui sollicitaient la liberté de Madame Royale.

» Je rentrai au service; et, convaincu que la gloire de nos armes était le seul soulagement à des maux désormais sans remède , le seul voile . dont les Français dussent essayer de couvrir des crimes qui n'étaient pas les leurs ( car je ne cesserai de répéter , après Sénèque : N'imputez

pas à tous le crime de quelijues-uns* ), je le dis avec orgueil, j'ai partagé les travaux de nos braves; j'ai joui de leurs succès avec enthousiasme ; et la restauration , en mettant un terme au plus intolérable despotisme, en replaçant le sceptre aux mains du descendant de Henri IV , en assurant à la nation le bienfait d'une charte constitutionnelle, garant du salut de l'Etat et de la puissance du monarque, a pu seule me consoler du spectacle de la France vaincue , forcée de renoncera ses conquêtes et d'accepter une paix qu'elle devait commander. »

Les parties entendues , je me contentai d'adresser à l'un et à l'autre cette question : « Ins- * truits comme vous l'êtes par l'expérience , » que feriez-vous si vous aviez le malheur d'a- » voir un parti à prendre dans des circons- » tances semblables? — Je n'émigrerais pas, » répondit Auguste. — Je croirais devoir faire' » ce que j'ai fait , reprit Charles. — Je con- " dus, continuai-je , que votre conduite a été j> également honorable , mais, en même tems , » je suis d'avis que le parti le plus sage est

* Cur omnium fit culpa paucorum scelus.

» relui qui ne laisse aucun regret à ceux qui » l'ont suivi. » Auguste ne réclama pas contre raon jugement ; il embrassa tendrement son frère, et tous deux me promirent de ne plus songer au passé que pour y puiser des leçons pour Tavenir.

024 l'Es DEUX COUSINS.

•W\. \/».-\ -V^A ■WX-v^-X'VX/WVX V-V* ^/VX-WXX-V^ XX> -VV^-XX^ W-». VX-. -WX ■% VI»

N^ XXIII. — 26 novembre 18 14.

Page 1