‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 28 sur 33 · QUEL A ÉTÉ LE PLUS COUPABLE · texte numérisé non relu

QUEL A ÉTÉ LE PLUS COUPABLE

Seditione , Jolis , scelere , atque Ubidine , et ira Iliacos intrh muros peccalur et extra.

Hon. , Epist II, lib, L La révolte , la fraude, l'ambiiion , la haine , ont exercé leurs ravages dans les murs et hors des murs.

Il y a des poissons qui ne se plaisent que dans l'eau bourbeuse, et des hommes qui ne peuvent vivre que dans le trouble et dans la confusion. Ces gens - là sortent d'une révolution comme Neptune, à l'Opéra, sort du sein des mers, après l'orage , sans que les flots et les vents en fureur aient seulement dérangé une boucle de sa coiffure. Véritables protées révolutionnaires ,

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je les ai vus passer tour-à-tour du cabinet au club, de la tribune à Tanticbambre; je les ai vus prendre , selon le tenis , la carmagnole ou l'habit brodé, le bonnet rou^e ou le cordon bleu. Réformateurs à rassemblée des notables, constitutionnels aux états-généraux , républicains à la convention , spéculateurs sous le directoire, esclaves dévoués sous Bonaparte, il n'est bruit maintenant que de [di pureté de leur royalisme. J'en connais d'autres moins souples, moins ductiles en apparence , qui ont spéculé sur leur dévouement avec d'autant plus de confiance qu'ils n'avaient rien à perdre. Echappés par l'émigration à vingt arrêts de prise de corps obtenus par leurs créanciers , ils ont trouvé , de l'autre côté du Rhin , les titres qu'ils avaient rêvés en France; ils ont pu donner des regrets à la perte des biens qu'ils n'ont jamais possédés , et associer orgueilleusement leurs malheurs imaginaires aux plus réelles et aux plus nobles infortunes. Après avoir pris un droit d'aubaine sur les débris de ce grand naufrage ; après avoir vécu de secours mendiés à l'étranger, ou surpris à la pitié de leurs compatriotes; après avoir trafiqué de leur soumis-

sion et de leur nom d'emprunt avec le dernier gouvernement, assez dupe pour mettre un pris à CCS bagatelles, ils ne parlent aujourd'hui que de leurs sacrifices à la cause royale , et , se mettant impudemment au nombre de ces nobles , de ces fidèles serviteurs du Roi , dont ils n'ont partagé ni les périls ni Thonorable misère , ils se présentent pour tous les emplois, sollicitent toutes les faveurs, toutes les récompenses , et réclament hautement contre le pain qu'on accorde à tant de braves qui n'ont été que l'honneur de la France; on n'entend sortir que des murmures ou des cris de vengeance de la bouche de ces hommes qui ont tant besoin de pardon. Ne serait-il pas tems de les réduire au silence , et de prouver qu'^72 dedans comme en dehors 'û y a eu, parmi quelques-uns d'entre eux une émulation d'erreurs , de folies, de bassesses, qui laisse indécise la question dont j'ai fait le titre de cet article : Quel a été le plus coupable F

Je dînais , il y a quelques jours , chez mon ami Clénord, un des convives de mes petits soupers hebdomadaires : il a pour les hommes , en général , un mépris qui ne s'explique à mes yeux que par les fréquentes occasions que lui

ont offertes les grands emplois qu'il a occupés de les voir en délail et de les examiner de près. Ce qu'il nous'racouta pendant le repas ( en riant de ce rire amer qui achève ordinairement sa pensée ) n'était pas de nature à le faire changer d'opinion. Je le laisse parler lui-même :

" La mort d'un homme d'un esprit supérieur, d'une probité sans tache et d'un caractère inébranlable , laissera long- tems vide la place importante que cet homme occupait dans l'administration que je préside. Dans la foule des solliciteurs dont je suis assiégé à cette occasion , et parmi lesquels j'ai d'autant plus de peine à faire un choix , que je suis décidé à ne pas prendre des prétentions pour des droits, et des apostilles pour des preuves , j'ai distingué (comme on distingue ce qui blesse les yeux) deux cousins contre lesquels je n'aurais encore que cette répugnance d'instinct à laquelle je finis quelquefois par obéir , si chacun d'eux , poussé par un même sentiment et un même intérêt , ne se fût empressé de me donner , sur le compte de l'autre , des détails dont je ferai d'autant mieux mon profit, que je promets qu'ils n'y trouveront pas le leur. J'ai sur moi les notes

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officieuses qu'ils m'ont séparément adressées le \ môme jour , et presqu'à la même heure. Comme i leur intention est de les rendre publiques , je ne vois pas d'indiscrétion à vous en faire lecture. »

Réi^éltitions importantes adressées à M. le comte de.. * ;

« Les relations de famille que j'ai le malheur j

d'avoir avec le sieur François N*** m'ont pro- !

curé, sur sa conduite, des renseignemens que ;

je crois de mon devoir de communiquer au ma- |

gistrat intègre dont il cherche à surprendre la

religion.

„ jy^*** avait succédé à son père dans la charge d'huissier au Châtelet , qu'il fut obligé , de vendre pour cause de malversation.

» En I 788, il trouva , je ne sais comment , le moyen de se faire nommera l'assemblée des notables , en achetant une charge de maire dans une province oij il venait d'acquérir un bien dont il n'a jamais payé que le droit d'enregistrement.

» M. de Brienne , qui passait pour acheter l| des voix dans cette assemblée , ne daigna pas même marchander la sienne ; il prit parti contre la cour.

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y> Ses déclamations , ses pamphlets en faveur du fiers n'ayant pu le porter à rassemblée constituante, il se fit courtier d'intrigues , agent de séditions; sa maison était le quartier-général des émeutes populaires : c'est là qu'on mettait ' en œuvre la matière première des troubles civils, la misère et le mécontentement : il obtint un traitement considérable pour tenir table ouverte dans son faubourg; on le surnomma \Amphytrion de la canaille.

» Il présida le premier club ; et c'est à lui qu'on est redevable de l'ingénieuse institution des tricoteuses, à la tête de laquelle il plaça la célèbre Théroigne de Méricourt.

j> En 1793, il se lit donner un passeport de mise hors la loi pour aller rendre visite aux émigrés de Coblentz , dont le comité de salut public lui avait confié la surveillance spéciale.

» Dénoncé comme complice de Bazire et de Chabot, il se sauva en acceptant de Robespierre une mission secrète dont je n'ai jamais bien connu l'objet.

» Au 9 thermidor , il ne se tira d'affaire qu'en li^Tant à Courtois les papiers de son infâme patron.

33o LES DEUX COUSINS.

» C'est lui qui fut chargé d'organiser , à l'époque du 1 3 vendémiaire , cette terrible phalange , composée des démolisseurs de Lyon , des incendiaires de la Vendée , des brigands de Marseille et des noyeurs de Nantes.

» Sous le directoire , il ouvrit un cabinet d'affaires où se passaient tous les marchés , où s'adjugeaient toutes les fournitures, où s'organisaient toutes les rapines, toutes les déprédations qui signalèrent cette honteuse époque.

» On nomma, pour examiner ses comptes, une commission qui parlait déjà de l'envoyer tenir ses bureaux dans un bagne; le i8 fructidor le remit à flot ; il obtint une place importante.

» A cette même époque, j'avais été arrêté à Paris comme émigré, en sortant d'une maison dont la maîtresse passait pour avoir avec N*** des relations de plus d'une espèce : il me fit rendre ma liberté pourdeux mille louis en or, en signant en même tems l'ordre de me réintégrer vingtquatre heures après dans ma prison. Je n'attendis pas l'expiration de ce terme pour me mettre hors de sa poursuite.

» Il est dans la destinée de cet homme de se

sauver toujours à travers une révolution. Celle du i8 brumaire vint à propos pour arrêter l'effet dun arrêté du directoire qui ordonnait sa mise en jugement.

>' Notre républicain de gS, devenu, sous le gouvernement impérial, l'agent le plus actif de la tyrannie, obtint le prix de la plus basse adulation ( et , certes , la chose n'était pas facile , vu la concurrence).

» Doué d'une extrême facilité pour rédiger les idées des autres , il prouva, en 1812, dans un écrit qui ne manquait pas d'une sorte d'éloquence , que la campagne de llussie était , après la guerre d'Espagne, la plus belle conception de l'esprit humain. En février 181 4, il démontra tout aussi bien que l'envahissement de la France était ce qui pouvait nous arriver de plus heureux , et que cette terre de feu ne pouvait manquer de dévorer les phalanges ennemies dont elle était couverte.

Les événemens du 3i mars, dont il fut le premier informé dans le département où il avait été envoyé en mission , opérèrent une révolution subite dans ses principes et dans ses idées. Il ne fut pas plutôt informé de la déchéance de

jNapoléon , qu'il arbora une cocarde blanche aux trois cornes de son chapeau, et qu'il couvrit les affiches impériales, qu'il avait fait placarder la veille , par les protestations imprimées de son itu>îolable dévouement à l'auguste famille des Bourbons.

» Depuis ce tems , il assiège tous les cabinets^ toutes les antichambres ; on m'a même assuré qu'il allait à la messe. »

Tout le monde se récria contre cet odieux caméléon dont on venait d'entendre l'histoire , et quelqu'un l'appela le dernier deshommes, « C'est bientôt dit , le dernier des hommes { reprit M. de Clénord , en tirant un autre papier de sa poche ); ie suis de l'avis de Chamfort , il ne faut décourager personne. Ecoutons le cousin qu'on vient d'accuser, et voyons comment il s'exprime sur le compte de son biographe. Voici la lettre qu'il m'a écrite : (11 lit. )

yl M. le comte de Clénord , eic.

« M. le comte , vous m'avez paru ignorer le motif de l'étonnement que j'ai témoigné en voyant hier mon cousin chez vous. 11 m'en coûte

de vous en faire part , mais il est des devoirs avec lesquels on ne saurait transiger, et des hommes qu'il est nécessaire de faire connaître : Robert ]N*** est de ce nombre.

» Fils d'un secrétaire du roi par charge, il avait acheté je ne sais quel petit office dans la maison d'un prince : il ne lui en fallait pas tant pour se croire gentilhomme ; aussi s'empressat-il d'émigrer, laissant à ses créanciers (pour gage de soixante ou quatre-vingt mille francs qu'il leur devait) sa femme et quatre enfans en bas âge.

» Il a tout juste ce qu'il faut d'esprit pour faire sensation dans les cafés : il se fit remarquer dans ceux de Coblentz par son jargon et ses rodomontades chevaleresques.

» Une grande affectation de zèle lui valut l'honneur d'approcher de M. de Broglie. Lors de l'organisation de l'armée, il trafiqua d'un crédit qui se bornait à enregistrer des demandes et à dresser des états ; il vendit l'espoir des places, et fut chassé pour des opérations qu'il ne m'est pas permis de qualifier.

Sa conduite à l'armée de Condé, oii il servit quelques mois dans les bureaux de l'état-major-

334 LES BEVX COUSINS,

général, ne donna pas une idée précisément favorable de sa bravoure : on ne cite de lui , comme action d'éclat , que cet élan sublime qui le porta, dit-on, à sauter sur le théâtre, à Tournai , pour se joindre aux défenseurs de Richard Cœur- de- Lion , qui marchaient contre la tour en toile peinte où ce grand prince était enfermé.

» Il est probable que Robert se laissa prendre volontairement par l'armée républicaine ; du moins est-il certain qu'après une conférence avec le général , à la suite de laquelle il ne pouvait manquer de passer à une commission militaire , et d'y être condamné comme émigré pris les armes à la main , il obtint des passeports pour se rendre à Paris. Personne ne doute qu'il n'ait obtenu sa grâce par des révélations de la plus haute importance. Il devait néanmoins rester enfermé dans une prison d'état; c'est à moi qu'il fut redevable de sa liberté.

De retour en Allemagne , il y vécut de la plus honteuse industrie , aux dépens de ses compagnons d'exil et d'infortune.

» Robert eut connaissance des intentions de Pichegruau 18 fructidor; et de Hamboug , ou

LES DEUX corsiNs. 335

il était alors, il fit passer au directoire tous les rcnseignemens qu'il put se procurer. Il obtint à ce prix la permission de rentrer en France , où il se mit aux gages d'un des trois directeurs , en faveur duquel il publia quelques pamphlets anonymes.

» Chargé par le gouvernement français d'une mission secrète , il passa en Angleterre, communiqua ses instructions aux ministres anglais, et vécut brillamment à Londres, pendant deux ans , du produit de cette double trahison.

" Il reparut en France quand il crut la puissance de Bonaparte solidement affermie, et publia des mémoires où il ne craignit pas de dévoiler sa propre honte à la face de l'Europe, en continuant d'entretenir les plus zélés royalistes dans ridée qu'il sacrifiait jusqu'à son honneur à la cause de son prince légitime.

^' L'issue fatale de la campagne de Russie, dont il prévit habilement les conséquences, lui dicta le seul parti qu'il eût à prendre. Muni de tous les renscignemens qu'il avait été à même de se procurer, il passa en Portugal sous un autre nom , rentra en France à la suite de l'armée anglaise, et fit assez de bruit pour faire

croire qu'il avait conduit et préparé l'insurrec-' tion de Bordeaux.

» Tel est l'homme qui ose parler aujourd'hui de ses titres à la bienveillance du Roi et à la confiance de ses ministres ! »

La lecture de cette lettre achevée , on agita | long-tems la question de savoir letjuel de ces A deux hommes omit été le plus coupable^ et l'oni finit par décider que chacun avait fait tout le mal possible dans la situation oii il s'était trouvé, et qu'ils avaient un droit égal au mépris public.

M. de Clénord partit de là pour affirmer que l'amour de la pairie et la fidélité au prince étaient les premières qualités à exiger d'un homme en place ; mais qu'il fallait bien se' garder d'en chercher les preuves dans la tralii-^ son , alors même qu'elle aurait eu pour résultat , le triomphe de la bonne cause.

N° XXIV. — 5 décembre 1814.

QoanJ , de toutes parts , tout s'avance Ters «n but commun, il faut, bon gré mal gré , se kitser aller au cours du tems.

CBAT£Al;BRIA^D , Rffl. pol.

Qu'elle est grande, qu'elle est noble la mission de récrivain dont la voix éloquente et conciliatrice calme les passions , rapproche les esprits et rallie les cœurs au sentiment du bien public ! Tel est le but que s'est proposé M. de Chateaubriand dans l'ouvrage que je cite entête de cet article , et dont l'éloge , dans la bouche de tous les Français , est à-Ia-fois le prix du talent et la dette de la reconnaissance. Après avoir payé la mienne en peu de mots , j'en viens à mon texte.

Il y a de cela vingt-cinq ans : c'est par cette phrase que se terminent toutes mes discussions avec le baron d'Apreville, dont j'ai déjà parlé,

el qui ne veut absolument compter pour rien le quart du siècle qui s'est écoulé depuis qu'il n'est venu à Paris. Il est impossible de lui faire entendre que ce laps de tems et les événemens politiques qui l'ont rempli ont dû amener dans les lois , dans les mœurs , dan. les habitudes , dans les idées même , des changemens auxquels il faut se soumettre, sons peine d'être malheureux , incommode, et, qui pis est, ridicule. En parlant de ce qui existait en 1788, il a toujours l'air de continuer l'histoire de la veille; je disais l'autre jour signifie dans sa bouche , je disais il y a vingt-cinq ans , et le plus grand reproche qu'il fasse à la révolution (quand il veut bien convenir qu'il y a eu un* révolution) , c'est d'avoir altéré Vétiquette ., qu'il appelle le palladium de la monarchie. Le baron a toujours en poche le Cérémonial de France , et prétend que c'est une honte pour la nation que l'oubli où l'auteur d'un pareil livTe est tombé.

C'est à son enthousiasme pour l'étiquette qu'il faut attribuer son admiration pour Gaston , frère de Louis XIII , qui n'a d'autre titre à la célébrité que d'avoir été l'homme du royaume le plus au fait des cérémonies , genre de supériorité

IL Y A DE CtLA 25 ANS. 33q

auquel le fils de Henri-le-Grand aurait pu se dispenser de prétendre , et que d'Epernon appréciait à sa juste valeur , lorsqu'il dit à ce prince qui lui donnait la main pour descendre d'un gradin dressé pour une fête : P^oilà , Monseigneur , la première fois que vous aidez un de vos amis à descendre de l'échafaud.

Les préjugés du baron ne sont pas de ceux qu'on parvient à déraciner par le raisonnement : ce qu'il dit , ce qu'il fait , il le dit , il le fait depuis si long-tems, qu'il est aisé de voir que sa vie entière tient à celte uniformité de mouvement , comme l'action d'une horloge tient aux oscillations régulières de son balancier. J'aurais seulement voulu lui faire entendre que l'étiquette , dont je sentais d'ailleurs toute l'importance, avait une marche qu'il fallait suivre, et que l'ouvTage de Godefroy , père et fils (dont il avait , dans sa bibliothèque , un si bel exemplaire enrichi par lui de notes marginales ) , n'était plus d'une grande utilité dans le nouvel ordre de choses que le tems et les circonstances ont introduit à la cour.

A ce mot de nouvel ordre de choses , le baron ■^e fâcha , me demanda si j'étais aussi de ces gens

34o IL Y A DE CELA 25 ANS.

qui parlent de charte constitutionnelle , de chambres , de budjet , et de toutes ces billevesées dont les inventeurs devraient être condamnés à sortir du royaume, et tous leurs partisans à courir après eux. « Il y a long-tems, continuat-il , qu'on parle de ces folies; grâce au Ciel , je n'en ai rien entendu; quand j'ai vu qu'on commençait à extravaguer en France , je me suis bien et dûment claquemuré chez moi ; dans les iems de peste , on s'enferme ( c'est la sentence favorite du cousin ). La crise a été longue , mats enfin elle est passée; le Roi est remonté sur son trône ; l'antique monarchie a recouvré ses lis ; la noblesse a recouvré ses droits ; tout rentre dans l'ordre ; chaque homme , chaque chose doit nécessairement reprendre sa place, et je sais quelle est la mienne. »

Tout ce que le baron a fait depuis son retour dans la capitale est conforme à son système de ne tenir aucun compte du tems , des personnes , des choses écoulées depuis 1788, époque qu'il veut à toute force rapprocher , sans intermédiaire, du point de la vieoiîilse trouve.

Son voyage à Paris avait un triple but d'ambition, d'intérêt et d'amour.

IL Y A DE CELA 20 ANS. O^ t

Il voulait obtenir la croix de Saint-Louis; te fut l'objet de ses premières démarches. D'x\preville avait appris qu'un lieutenant - général Valdeck jouissait d'une grande faveur , il se rappelle que le major de son régiment portait le même nom, c'est probablement la même personne : il est de son devoir et de son intérêt de lui rendre visite.

Il arrive à l'hôtel, et se fait annoncer au général sous le nom du capitaine d'Apreville. Le général paraît. Le baron , qui croit le reconnaître, est tout surpris de le trouver plus jeune qu'il ne l'a laissé , ce qui ne l'empêche pas de lui parler du régiment où ils ont servi ensemble , de leur ancienne amilié. « J'en reçois avec d'autant plus d'intérêt les témoignages , interrompt le général, qu'ils s'adressent à la mémoire de mon père. » Le baron rougit de sa méprise , et s'excusa maladroitement sur le grade , sur les hautes dignités dont M. de Yaldeck se trouvait revêtu dans un âge — « Je suis encore jeune, il est vrai , reprit le général , mais je suis vieux de campagnes et de blessures , et j'ai obtenu tous mes grades, toutes mes décorations sur le champ de bataille. — Vous avez défendu la cause

de Napoléon? — J'ai défendu celle de la France, et le Roi n'a pas jugé différemment de mes services, lorsqu'il ma honoré de la croix de Saint- Louis. — Il y a quinze ans qu'elle m'est due , et depuis huit mois , jela sollicite en vain ; il est vrai que je n'ai jamais servi le tyran. — Point d'humeur, monsieur le kiron : justice vous sera faite , et je dois à l'amitié que mon père avait pour vous d'y contribuer de tout mon pouvoir ; remettez- moi un mot de pétition ; vous avez émigré sans doute ? — Je ne suis pas sorti de France. — J'entends ; vous avez pris parti dans l'armée vendéenne. — Je m'y serais décidé, si l'on ne m'avait pas fait l'insolente proposition de servir sous les ordres d'un Stofflet, d'un garde-chasse. — Qu'avez-vous donc fait pendant la révolution? — Que fait-on dans un teins de peste ? on s'enferme ; eh bien ! je me suis enfermé; maintenant l'air est pur, le ciel serein, et me voilà. — Je vous en fais mon compliment ; mais je ne vois pas là de titre bien péremptoirc à la grâce que vous sollicitez; je ne désespère pourtant pas de vous la faire obtenir ; vous passerez dans la foule. »

Cette affaire arrangée , le baron s'occupa de

son procès , et se rendit chez son rappoiieur , dont il n'avait pas oublié l'adresse. Il arrive I lie Taranne ; il reconnaît l'hôtel et demande M. de Coulange , ancien conseiller au parlement de Metz , et maintenant avocat-général. J.e portier l'assure qu'il n'y a personne de ce nom dans la maison. « C'est singulier, c'est pourtant bien là son hôtel. — Non, Monsieur , cette maison est celle du juge de paix de larrondissement. — Un juge de paix! un arrondissement! Comme ils ont changé ce pauvre Paris ! on ne s'y reconnaît plus. » Le baron sortait en marmottant cette réflexion , lorsqu'il rencontra dans la cour une madame de Tourris , vraie comtesse de Pimbêche, qu'il avait connue autrefois dans sa province, et qui se rendait à l'audience du juge de paix pour entamer , par un refusd'arrangement, un des vingt procès qu'elle poursuivait à Paris, et dont il lui fallut écouter l'analyse. D'Apreville lui promit de la recommander à un de ses anciens amis, conseiller à la grand'chambre , dont il cherchait en ce moment l'adresse. " Eh , mon cher, il s'agit bien de grand'chambre ; c'est à la cour royale que je plaide. — Comment, diable! mais cette affaire

aurait dû aller au parlement ? — Sans doute , //

y a vingt-cinq ans ^ mais aujourd'hui —

Pardon , c'est que je ne puis m'accoutumer à tous ces nouveaux noms sous lesquels on s'est amusé à déguiser nos institutions anciennes. Quoi qu'il en soit, j'ai beaucoup connu l'avocatgénéral , et je lui parlerai pour vous , si je parviens à savoir où il demeure. » M""^ de ïourris n'était pas femme à l'ignorer; elle fit monter le baron dans une vieille demi-fortune remplie de dossiers comme une étude de procureur , et le conduisit à la porte de M. de Coulange.

On introduit d'Apreville dans le cabinet du magistrat ; celui-ci , occupé à écrire debout à une table à la Tronchin , fat bien surpris de se trouver , en se retournant, dans les bras d'un homme qu'il ne connaissait pas , et qui continuait, sans lâcher prise, à lui parler de Metz, du présidial , de la place Coislin , où ils dînaient si souvent ensemble. Ce ne fut qu'après avoir essuyé ce débordement de tendresse qu'il fut permis à M. de Coulange de taire observer au baron qu'il se trompait. « Comment, Monsieur, vous n'êtes pas M. de Coulange, conseiller au parlement de Metz? — . — C'était mon père.

IL Y A DE CEL \ aS ANS. 34^

— Cependant il n'y a pas plus de iingt-cinff

ans — Je n'en ai pas encore trente . — Et

monsieur votre père ? — 11 avait quitté la robe pour suivre la carrière des armes , et j'ai eu le malheur de le perdre à la bataille de Lulzen. — ■ C'est incroyable ! disait à part-soi le baron : les conseillers au parlement meurent sur le cliamp de bataille , les enfans sont magistrats... je ne me ferai jamais à un pareil désordre. «

Après une courte explication , le baron parla de son procès; il s'agissait d'un compte de tutelle dans lequel on revenait , au nom d'un mineur , sur la vente d'un bien aliéné contre le vœu formel de la loi. L'aftaire était présentée d'une manière très-lumineuse; mais lorsqu'il fut question d'en connaître les détails , l'avocat-général ne put apprendre sans rire que la cause pendait au parlement de Paris dix ans avant la révolution ; que le mineur au nom duquel il s'agissait de plaider était le baron lui-même ; que le bien en litige avait été vendu comme bien d'émigré en 1793, et que le propriétaire actuel l'avait acquis de la huitième main. M. de Coulange , après avoir essayé de prouver au baron que la révolution et le tems avaient jugé son

procès, et qu'il n'y avait pas à revenir sur la sentence, fut obligé de lui dire que sa cause ne serait pas même admise par les tribunaux ; le baron sortit en colère , et déclara qu'il se pourvoirait en déni de justice par devant le conseil. J'ai dit que l'amour était un des trois objets que notre cousin s'était proposés pour but en venant à Paris. Dans le dernier voyage qu'il y avait fait, son cœur s'était épris d'un sentiment très-tendre pour une jeune personne qui commençait à le payer de retour, lorsque les circonstances les séparèrent. Pendant les çingt-cinq uns que le baron ne compte pas, pendant ce tems de peste où il se renferma , la jeune personne se maria, eut des enfans, et devint veuve. Ce dernier événement , qu'elle lui apprit elle-même, réveilla dans son cœur des souvenirs d'amour et des idées de mariage. Après avoir, comme de raison , donné les premiers jours aux visites de cérémonie et aux affaires , il s'empressa de courir chez l'aimable veuve , qui demeure encore dans la rue Royale ; il détourna la tête en passant vis-à-vis la place Vendôme, oïl s'élève cette l'ilnine colonne d'Austerlitz, dont il espérait bien que les alliés nous débarrasseraient ; il

soupira en jetant les yeux sur cet emplacement des Capucines , dont on a fait disparaître tant de vénërable masures , et sentit battre encore «ne fois son cœur en frappant à la porte d'une maison oii rien ne lui paraissait changé.

Le baron sans répondre au portier, qui lui demande oii il va , monte le grand escalier tout d'une haleine ; il entre . traverse plusieurs pièces, et se trouve en face d'une dame assise à un métier, oii elle brodait. Il s'arrête devant elle sans dire un mot , et la regarde d'une manière si tendre et si comique tout-à-la-fois , que la dame , étonnée d'abord , finit par rire aux éclats, en lui demandant qui il est et ce qu'il veut. « Qui je suis ? Caroline ! vous ne vous rappelez pas Alfred ? — Alfred ! — Vous n'êtes point changée ; mais je dois l'être beaucoup , puisque vous ne reconnaissez pas le baron d'Aprevilie. — Monsieur ( répondit-elle en se levant ) , je ne vous reconnais pas ; mais jai 1 honneur de vous connaître : ma mère m'a souvent parlé de vous. — Madame de Sezanne ! Comment diable ! il n'y a donc plus que des orphelins à Paris ? Je n'v trouve plus ni pères ni mères. — Voici la mienne. »

M""' de Sezanne entra ; le baron ne fut pas le maître de cacher sa surprise. << C'est vous ? lui dit-il. — Oui , mon cher baron, c'est moi , c'est vous ; nous voilà tels que le tems nous a faits ; il faut en prendre son parti. — Vous me pardonnez, j'espère, d'avoir pris mademoiselle votre fille pour vous ; il est incroyable à quel point elle vous ressemble. Dites donc à quel point je lui ressemblais // y a çingi-cùiç ans. » Dans la conversation qui suivit cette reconnaissance , d'Apreville avoua sincèrement à son amie qu'il n'avait fait que des sottises depuis son arrivée à Paris. « Voulez-vous me permettre de vous en dire la raison ? continua-t-elle ; c'est que vous ne voulez pas mettre en pratique ce précepte du sage , qui n'a jamais été d'une application plus nécessaire : Epongez la vie à mesure qu'elle s'écoule. Vous avez voyagé en dormant pendant la tempête ; à votre réveil vous voulez vous retrouvera la même place, ou du moins vous croyez possible d'y revenir : voilà l'erreur. La France est pleine de gens qui font le même calcul ou le même rêve ; ils seront détrompés tôt ou tard, et leurs flatteurs, s'ils ont encore le moyen d'en avoir , leur diront pour les consoler

que, lorsqu'on n'est point au-dessus de son siècle , il est plus honorable de rester seuls audessous, que de se placer au niveau avec la foule. »

P. S. îSl quelques-uns de mes lecteurs s'intéressent au cousin d'Apreville, ils apprendront avec plaisir que la sage madame de Sezanne a l'intention, en l'épousant, de lui tenir la promesse qu'elle lui a faite il y a de cela tingi-cinq ans.

35o l'hospice

N° XXV. — lo décembre i8i 4-

X^XXV'VX/V-VX'VX W^-WX X -V-WX*^ XX^'W%XX^X/VX^XVXm/\,VXWV%-WX'VX^

L'HOSPICE DES ENFANS-TRauVÉS.

....... Ciu non ritére parentes,

VlRC. , Egl. IT.

Ils n'ont jamais connu le souris d'one mère. (Imité.)

Stat fortuna improba noctu,

Arridens nudis injantibus ; kos/aoet ulnis

Im'ohitijue sinu.

Jov. , Sat. VI.

La fortune liJzarre veille , pendant la nuit , sur ces enfans foui nus; elle leur sourit, elle les presse entre ses bras, et elle les réchauffe dans son sein.

Les événemens de ce monde se tiennent par im lien quelquefois si imperceptible, qu'on ne saurait donner trop d'importance aux plus petits détails de la vie. Il était, ou du moins il paraissait fort indifférent que j'allasse , samedi dernier , dîner dans une maison ou dans une autre; cependant, ce choix que j'ai fait a été la cause première d'un événement qui a changé

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