‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 3 sur 33 · COUP-D'ŒIL SUR PARIS · texte numérisé non relu

COUP-D'ŒIL SUR PARIS

JTunc propriui tre ,

Dam dotée iiuanire omnet , vos ordine adite. HoL, Mt. 3, lib. 3.

Ecootei-raoi, et je tous prouTcrai qu'ils ont tous un srain de folie.

Soyons de notre pays. Fasse le ciel que ce refrain d'un très -joli vaudeville que l'on chantait le mois dernier au Rocher de Cancale , devienne un jour populaire en France ! « Je suis déjà vieux ( me disait Dubuisson en nous promenant ensemble aux Tuileries ) , et j'ai passé les neuf dixièmes de ma vie dans cette bonne ville de Paris , à laquelle je suis souvent tenté de donner une autre épithète. C'est une planète dont je croyais avoir examiné toutes les phases , après l'avoir vu passer cent fois de la I. 3

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gaîté à la tristesse , du calme au délire , du luxe à la misère , de la guerre à la paix ; il me restait à l'observer sous l'aspect bizarre oii elle se présente aujourd hui , et dont cinquante ans d'observations ne m'avaient pas donné l'idée.

w Je laisse à l'histoire le soin de discuter ce que la France peut avoir perdu en considération politique par le fait de l'envahissement qu'elle vient de subir : tout ce dont je suis certain , en examinant la cause de nos désastres, en calculant le nombre de nos ennemis , en réfléchissant qu'ils nous ont surpris dans cette étrange situation , que nous devions placer nos espérances dans la défaite , et nos craintes dans la victoire ; tout ce dont je suis certain, dis-je , en pesant et combinant toutes ces circonstances , c'est que la prise de Paris même n'a point obscurci notre gloire militaire , et nous laisse au premier rang des nations de l'Europe. Nos preuves sont faites depuis long-tems; s'il en fallait d'autres , je connais une armée qui ne serait pas embarrassée de les fournir-.

» Ce qui m'afflige bien plus que l'abandon de quelques portions de territoire , compensées par la restauration du trône et le retour du plu'i

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aimé des rois , c'est raltoralion du caractère national ; car il ne faut pas craindre d'appeler les choses par leur nom.

» 11 y a , entre le 5o et le 56* degré de latitude , un peuple que je hais , mais que j'estime à plusieurs égards : Tun et l'autre des sentimens opposés qu'il m'inspire ont une source commune dans cet excès de patriotisme qui l'isole du reste du monde. Chez cette nation , l'homme le plus égoïste ne cesse pas d'être citoyen ; l'homme le plus modeste a de la fierté nationale. Si le sort des arrne^ nous eût conduits dans ce pays -là, et si la politique , d'accord cette fois avec l'humanité , nous eût fait une loi d'adoucir la conquête pour la rendre en même tems plus honorable et plus facile , nous aurions obtenu l'estime des vaincus; peut-être même les eussions- nous forcés aune sorte de reconnaissance ; mais le général français , de quelque talent , de quelque générosité qu'il eût fait preuve dans la conduite de cette guerre , n'eût point été accueilli chez les vaincus au bruit des acclamations; il n'aurait pas été l'objet d'un honteux enthousiasme; et ( continuat-il en me montrant du doigt une femme et

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deux hommes d'un certain âge qui passaient près de nous ) , l'on n'aurait pas adopté nos modes , toutes absurdes , toutes grotesques qu'elles auraient pu être. »

L'ami Dubuisson s'arrête difficilement quand il est une fois en train de médire de ses compatriotes , qu'il traite d'autant plus sévèrement qu'il les aime davantage. « Vous ne vous pénétrez pas assez , lui dis-je , de la position difficile où nous nous sommes trouvés , et de l'excuse qui légitime , en quelque sorte , ces inconséquences que vous appelez d'un nom beaucoup trop sévère. Ce n'est point à des vainqueurs, mais à des libérateurs que se sont adresses ces acclamations , ces déférences , ces hommages qui vous tiennent tant à cœur. L'expression , il est vrai , pouvait en être plus mesurée : une cordialité franche , un rapprochement sincère, des témoignages d'estime, pouvaient acquitter envers les alliés la dette de l'honneur; mais ils nous ont rendu les Bourbons , et , avec eux , la paix , le bonheur et la liberté ! Pour de pareils bienfaits , oii est le mal qu'il se mêle un peu d'exagération à la recon-

naissance ?

» Parce qu'il plaît à deux ou trois dames , qui n'ont pas d'autres moyens de faire parler d'elles , de s'enlaidir en adoptant la petite calote et le ridicule accoutrement des Anglaises , vouy croyez la nation compromise; vous prononcez qu'il n'y a plus d'esprit public en France , parce qu'une douzaine de ci - devant jeunes hommes portent des guêtres de casimîr vert , des chapeaux de marchands de tisane à plumets couchés , et des habits longs de la forme du monde la plus disgracieuse. Je vous ai surpris tout-à-rheure faisant une grimace affreuse à une jeune femme assez jolie , parce qu'elle a cru faire plus d'effet à la promenade avec un plumeau de queue de coq qu'avec les plus belles fleurs de xSoustier : ces caprices de la mode sont de tous les tems et tous les pays , et ne prouvent rien contre une nation.

» — Si fait , parbleu ! il y a telle circonstance oij il ne faut qu'une vingtaine de fous pour compromettre une nation entière. Mais supposons que je vous fasse grâce des sottises de quelques femmes et de quelques vieux étourneaux de café , quelle idée voulez-vous que nos aimables hôtes des bords de la Yistule et du

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Volga aient pu prendre des Français , et des Parisiens en particulier , lorsqu'ils les ont vus assister à la prise de possession de leur ville comme à un spectacle ; applaudir à la belle tenue d'une armée ennemie , comme s'ils eussent été là pour la passer en revue ; et rire , à se tenir les côtés , à l'aspect des cosaques chargés du butin enlevé dans leurs fermes ou dans leurs maisons de campagne ?

5> — Je suis déjà convenu avec vous , mon ami , que les Parisiens pouvaient mettre dans cette circonstance plus de dignité dans leur joie , plus de mesure dans leur conduite ; mais songez que la présence de l'étranger mettait un terme à la plus intolérable tyrannie ; qu'elle était le gage de cette restauration qui commence pour notre patrie une nouvelle ère de bonheur , et ne vous obstinez pas à voir une preuve de la dégénération du caractère national dans quelques circonstances qui en prouvent tout au plus la légèreté.

" Quant aux alliés , de l'opinion desquels vous me paraissez fort inquiet, je ne vois pas ce que le séjour qu'ils ont fait parmi nous pourrait nous faire perdre dans leur esprit. Ils con-

naissaient la valeur de nos soldats , ils connais- j sent maintenant l'état de nos arts , la politesse de nos mœurs , le haut degré de notre civilisation.— Pour peu qu'ils jugent de l'état de nos ' arts par les spectacles qu'on leur a donnés et les caricatures qu'on a fait paraître ; de notre littérature par les pamphlets qui se distribuent depuis un mois à la porte des Thuileries et du Palais-Royal ; de la politesse de nos mœurs par les scènes de café dont ils ont été témoins , voilà des gens qui emporteront dans leur pays une bien grande idée de la nation française ! — Il est bien naturel de croire qu'ils l'apprécieront sur des titres moins éventuels; qu'ils rendront justice à la splendeur de nos monumens , à la magnificence de nos musées , à la richesse de nos bibliothèques, à l'éclat de nos théâtres , au perfectionnement de nos manufactures , à l'urbanité de nos mœurs domestiques, et qu'ils en concluront qu'à tout prendre il vaut mieux nous avoir pour alliés que pour ennemis. — En effet, pourquoi ne seraient-ils pas contens de nous, puisque nous avons le bon esprit de l'être d'eux ? ]S'ai-je

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pas vu nos dames se promener avec ravissement au milieu des agréables bivouacs des Champs- Elysées, et s'y donner le plaisir de voir administrer le knout aux cosaques , et la schlag aux Allemands? N'était-ce pas une chose charmante que ces petites foires impromptues , où les honnêtes citoyens du Don et de l'Ukraine venaient vendre aux badauds hébétés les meubles et les bestiaux qu'ils avaient volés à Pantin ou à Montmartre? IS'avez-vous pas bien ri de ces petites scènes récréatives qui se passaient presque tous les jours sur le boulevart , et dans les quelles on voyait de pauvres villageoises disputant à un Jaïk ou à un Baskir, la vache dernier espoir de toute une famille ? Ne trouvez-vous pas charmant de voir nos élégans cafés transformés en tabagies ; de ne respirer dans nos promenades que l'odeur suave delà pipe?

— Ne faites pas comme certains beaux- esprits, n'abusez pas de l'ironie, mon cher Dubuisson; il est des malheurs inséparables de la guerre , et des contrariétés inséparables de ses suites. Vous oubliez que les chefs généreux ont réparé le mal commis par quelques soldats :

la discipline la plus sévère a fait succéder la sécurité au désordre. Les maux dont vous vous plaignez n'ont duré à Paris que quelques jours; le souvenir en est déjà loin de notre pensée : ce qui doit s'y graver à jamais, ce qui doit fournir à l'histoire une de ses plus belles pages, c'est le fond du tableau dont vous vous amusez à critiquer les ombres; c'est un prince rentrant, après vingt-trois ans , dans sa capitale envahie par des armées formidables , n'ayant à opposer aux prétentions des vainqueurs , et même des vaincus, que ses malheurs, sa naissance, l'amour de son peuple et la puissance de sa volonté ; discutant au milieu de trois cent mille baïonnettes étrangères les intérêts de ses sujets , et obtenant, sur le seuil de son palais, des conditions de paix dont un vainqueur modéré se serait contenté sur un champ de bataille. Voulez-vous un pendant à ce tableau sublime? Peignez-vous ce même roi , deux mois après son retour , au milieu des représentans de son peuple, auquel il apporte le double bienfait d'un traité de paix que vingt-cinq ans de victoires et de malheurs n'ayaient pu lui procurer ,

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