‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 4 sur 33 · S COUP D' ŒIL SUR PARIS · texte numérisé non relu

S COUP D' ŒIL SUR PARIS

et d'une charte constitutionnelle réclamée depuis si long-tems pour l'intérêt désormais inséparable de la nation et de son souverain : tels sont, mon ami , les grands événemens de Tépoque.

» Après cela, moquez-vous des travers du jour ; criez contre la légèreté de notre caractère , contre cette humeur querelleuse dont un long exercice nous a fait Thabitude , et qui grondera quelque tems encore, au sein même de la paix, comme les flots après un long orage ; mais ne craignez pas que la visite incivile que nous ont faite, par députation armée, tous les peuples de l'Europe , corrompe ou dénature notre heureux caractère ; nos mœurs même n'en souffriront pas: nos militaires n'en seront pas moins braves pour avoir vu de plus près leurs anciens ennemis ; nos jeunes gens n'iront point prendre des leçons de politesse chez les Bulgares, et nos dames sont bien résolues à ne pas aller chercher leurs modes sur les bords de la Tamise. J'ai même la satisfaction personnelle de pouvoir dire que ma femme n'est ni plus fière ni plus coquette depuis qu'elle s'est

entendu faire une déclaration par un officier tartare, qui s'est donné la peine de venir à cheval , des environs de la grande muraille , pour se trouver à la prise d'une ville dont il n'avait jamais entendu parler. »

6o LE GRAND ESCALIER.

N° V. — II juin 1 8 1 4.

Ipsi sili somnia fingunt.

ViRC , Egl. 8.

Ils se bercent dans des songes volontaires

J'ai contracté, pendant un assez long séjour dans les pays chauds , Ihabitude de faire la sieste après dîner : je m'y prépare ordinairement par la lecture , et j'ai remarqué que la nature et la durée de mon sommeil dépendaient assez ordinairement du livre dont je faisais choix avant de m'assoupir. Hier , j'ai cru que je ne dormirais pas ; j'étais tombé sur un de ces maudits volumes de Voltaire , qu'on ne peut jamais quitter quand on les ouvre : je lisais , pour la vingtième fois, Candide^ et je riais si haut, que ma femme entra dans mon cabinet pour savoir d'où provenait celte petite saillie

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de gaîlé; elle me gronda quand elle en sut la cause , et commençait à me prouver que maître Pangloss, Paquette et frère Giroflée étaient des gens de très - mauvaises vie et mœurs ! Je m'endormis pendant son sermon. Mon sommeil se ressentit du mouvement imprimé à mon esprit par le roman du docteur Ralph , et je rêvai .

Je me trouvai tout-à-coup transporté dans le plus drôle de pays du monde : les hommes avaient des têtes en forme de girouettes, et des yeux dont la disposition bizarre était telle , qu'ils regardaient naturellement en Tair, et ne voyaient pas à leurs pieds ; ce qui rendait leur démarche incertaine et sautillante ; les femmes , qui me parurent au premier coup-d'œil d'une nature supérieure , n'avaient guère d'autre emploi que de conduire les uns, et de rire des faux pas des autres. Au moment oii j'arrivai dans la capitale de ce singulier royaume , les habitans s'abandonnaient à des transports de joie que j'avais de la peine à m'expliquer en remarquant partout les traces d'un incendie que les pompiers achevaient d'éteindre.

La foule se dirigeait vers le centre de la ville ;

6l LE GRAND ESCALIER,

je me laissai aller au torrent; il me porta sur une place publique aux extrémités de laquelle se trouvaient deux monumens antiques , nouvellement restaurés, dont la vue produisait des miracles; car toutes ces têtes, dont j'examinais depuis une heure l'inconcevable mobilité , se fixèrent à-la-fois pour contempler un de ces édifices, au sommet duquel flottait un pavillon d'une éclatante blancheur.

J'avais essayé d'interroger mes voisins sur ce que je voyais; mais les uns pleuraient de joie et ne pouvaient me répondre , d'autres me riaient au nez, et les plus complaisans me répondaient par des mots sans suite auxquels je ne comprenais rien.

J'observai dans un des coins de la place un vieillard assis sur un tronçon de colonne , le menton appuyé sur sa canne , qui regardait avec une attention maligne ce qui se passait autour de lui ; il devina mon embarras et provoqua les questions que j'avais à lui faire. Je le priai de me dire dans quels lieux je me trouvais , et quelle était la cause du mouvement extraordinaire que j'avais remarqué dans cette ville.

« Yoiis êtes chez les Séquaniens , me ré-

pondit-il , chez le peuple le plus gai , le plus aimable et le plus brave de la terre : malheureusement il est sujet à une maladie endémique du cerveau , pendant laquelle la nation entière devient folle ; il est rare qu'il se passe un siècle sans qu'il en soit affecté. Les Séquaniens sortent en ce moment d'une des crises les plus fortes et les plus longues qu'ils aient encore éprouvées : ils s'en sont tirés par un miracle.

» Ce palais que vous voyez est celui d'Astréos , notre Roi : le ciel , qui nous le rend après une longue absence , a pris soin de rétablir luimême un trône que la nation avait laissé renverser dans les premiers momens de l'invasion d'une maladie dont elle est à peine convalescente. Tout les vœux appelaient ce grand événement ; mais deux ou trois personnes ont seules été assez heureuses pour faire remarquer leurs efforts. Cependant , par un reste de démence , chacun se croit l'auteur de cette œuvre mémorable. Si vous êtes curieux de savoir au juste à quoi vous en tenir sur l'état de mes concitoyens , suivez la foule qui se porte vers ce palais , et examinez ce qui s'y passe. »

Je remerciai le vieillard , et je m'avançai vers

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le palais, en passant sous un arc triomphal qui me parut avoir été construit , dans cet endroit , tout exprès pour rendre plus sensible le défaut choquant de parallélisme entre les deux édifices auxquels il devait correspondre. J'en conclus que ce monument avait été élevé pendant Fépidémie cérébrale, et que l'architecte n'avait point échappé à son influence.

Parvenu sous le vestibule , au pied du Grand Escalier, je m'amusai un moment du spectacle que j'avais sous les yeux. Quelle affluence ! quelle variété de figures , d'habits , de contenance ! Comme on pousse ! comme on est poussé ! L'attitude de chacun devient plus fière à chaque degré qu'il monte : on examine ses voisins dun œil d'envie, de dédain ou de respect , suivant la forme de leurs habits ; et je m'aperçois que c'est principalement à Tinspection de la poitrine et des épaules , qu'on juge du degré de considération auquel un homme doit prétendre.

A force d'entendre répéter, en montant l'escalier , les mots à'hier t\. ^'aujourd'hui , je vis qu'on s'en servait pour désigner deux classes d'aspirans; mais j'eus de la peine à m'expliquer

pourquoi ceux qu'on appelait les hommes d'hier élaient en général beaucoup plus jeunes que ceux d'aujourd hui ; cependant ces derniers paraissaient monter plus facilement.

J'entrai dans une grande salle décorée de portraits d'hommes de guerre armés de petits bâtons bleus ; je n'essayai point de pénétrer dans les autres apparteraens , qui ne s'ouvraient qu'airx personnes privilégiées, et je liai conversation avec quelques-uns de ceux qui se trouvaient , ainsi que moi , arrêtés dans la première pièce.

Presque tous tenaient en main la requête qu'ils venaient présenter , et dont l'objet était de prouver que chacun d'eux avait puissamment contribué au retour d'Astréos et au rétablisement de son trône.

Le premier à qui j'adressai la parole était un petit homme sec , en habit de droguet de soie à boutons d'acier à pointe de diamans , dont quelques-uns conservaient encore leur enveloppe de papier Joseph ; il venait réclamer le prix de ses services; le plus important était d'avoir diné en famille le jour des Rois et d'avoir porté la santé d'Astréos au dessert , après que les domestiques se furent retirés. Il redemandait sa place de receveur des tailles.

« Comment ne pas rire de pareilles prétentions ( me dit en me tir^ant à part un gros garçon dont la cravate énorme avait Tair d'un étui où s'enfermait sa tète ) ! Que demanderait donc ce petit monsieur , s'il avait, comme moi , crevé quatre chevaux à aller d'une barrière à l'autre, pour savoir par où l'on pouvait entrer ou sortir au besoin ! On m'a vu , on m'a entendu partout ; et c'est tout au plus , cependant, si je me crois suffisamment qualifié pour une ambassade où mes amis m'appellent. »

Celui-ci fondait sa requête sur une lettre dont il ignorait le contenu , qu'il avait portée de la part de quelqu'un qu'il ne connaissait pas , à une personne près de laquelle il n'avait pu .s'introduire ; mais il avait été instruit que cette lettre contenait des renseignemens précieux dont on s'était aidé pour la restauration ; il était bien juste qu'on le récompensât de son zèle par une place de messager-d'état , à laquelle il avait des droits si bien acquis.

Celui-là , dans sa pétition en forme de thèse , établissait qu'il avait merveilleusement servi la cause du roi légitime , en déclamant à huisclos contre la tyrannie ; il prouvait qu'il avait préparé l'opinion du peuple en formant celle de

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sa senanlc , et demandait pour récompense une chaire de droit public.

Un autre avait été si vivement aiïeclé des malheurs de la famille rovalc , qu'il en avait fait une maladie dont il se ressentait encore ; il demandait la place d'économe des Invalides.

Un autre avait écrit contre le tyran le lendemain même de sa chute , et avait poussé l'audace jusqu'à lui conseiller de se donner la mori ; il demandait que l'on recréât pour lui la charge de lieutenant civil.

Une des demandes les plus étranges était celle d'un officier qui réclamait le prix des services qu'il n'avait point rendus. Il cherchait à faire valoir , comme le dernier effort du dévouement , le soin qu'il avait eu de faire toutes ses campagnes au dépôt ou dans les hôpitaux militaires, de manière à ce qu'on ne pût jamais lui attribuer la moindre part à des victoires dont il condamnait le but et la cause. Il demandait à être rais en activité en tems de paix , pour prix de son inaction en tems de guerre.

Un expéditionnaire qu'on avait réformé , sous prétexte qu'il ne savait pas l'orthographe , demandait à passer chef de bureau.

Un vieux commodore , dont l'âge seul avait

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pu arrêter le zèle, et qui n'avait pas quitlé sa chambre et son uniforme pendant Tabsence d'Astréos , voulait qu'on lui payât ses appointemens arriérés avec les intérêts depuis vingt ans. Son compte montait à 276,000 francs, sauf erreur ou omission.

Je crois pouvoir citer mot pour mot celle de ces pétitions qui me frappa davantage. Elle était conçue en ces termes :

« Sire ,

» Le plus fidèle et le plus zélé de vos sujets expose humblement à V. M. qu'il est de notoriété publique que le soussigné a figuré successivement dans tous les partis , afin d'en mieux connaître l'esprit et d'en déjouer plus facilement les efforts ;

» Qu'il a poussé à tous les excès ; qu'il a suscité les mesures les plus vexatoires et professé les principes les plus anti-sociaux , dans la seule intention de faire chérir le gouvernement actuel de V. M. , et de ramener ses sujets à l'obéissance ;

» Qu'il a servi la tyrannie avec une apparence de dévouement , pour mieux tromper la

confiance d'une autorité légitime qu'il s'est attaché à faire haïr par tous les moyens qu'ont pu lui suggérer le zèle le plus ingénieux et la fidélité la plus inviolable ;

>» Qu'il n'a rien négligé pour se procurer des pensions, des traitemens, des gratifications de foutes espèces , afin d'arriver plus tôt à l'épuisement du trésor public , dont la ruine devait entraîner celle d'un gouvernement abhorré ;

» Qu'il a épuisé envers le chef du susdit gouvernement toutes les formes , toutes les exagérations de la louange et de la flatterie , afin que les vapeurs d'un encens si grossier lui portassent plus vite à la tête , et que les vertiges qu'elles devaient lui causer rendissent sa chute plus prompte et plus inévitable.

» Le soussigné croit devoir ajouter que sa conduite , dont personne ne pouvait apprécier la noblesse, lui a valu de nombreux ennemis et d'honorables persécutions ; qu'il a été emprisonné cinq fois à différentes époques pour des causes étrangères à la politique ; qu'il a souvent été en butte aux traits de la calomnie et aux outrages de certaines gens qui ne jugent du caractère d'un homme que par ses actions. » Par quoi, Sire, le soussigné supplie V. M.,

en considération des bons et loyaux services qu'il lui a rendus , et qu'il est prêt à lui rendre en toutes occasions, de rélablir en sa faveur la charge de surintendant des finances , dont il promet de s'acquitter avec honneur, fidélité et désintéressement.

» Et ce faisant, ferez justice. »

Celte requête, que je récitais tout haut dans mon sommeil , fit rire aux éclats ma femme , qui était restée à travailler près du fauteuil où je dormais; je m'éveillai en riant comme elle, et, pour n'en pas oublier la moindre circonstance , j'écrivis aussitôt mon rêve.

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N° VI. — iS j'ii/n 181 4- LE SUICIDE.

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