MÉMOIRES D'UN LAQUAIS
^ge , iberlaie decembri ,
Quando ita majorts noluerunt , ulere : narra. HoH. , Sat. 7 , liv. II.
Profile de l'occasi on , mon ami , et puisque l'usage l'aulorise , faU-nouston bisluire.
Pourquoi un laquais n'écrirait-il pas son histoire ? Un homme qui par état passa sa vie dans les antichambres ne peut-il passe vanter, pour peu qu'il ait observé ce qu'il a vu , de connaître le monde et d'avoir vécu en bonne compagnie ? ÎS'a-t-il pas, sur tout autre historien, l'inappréciable avantage d'avoir vu ses héros et ses héroïnes en déshabillé ? M'objectera-t-on son éducation , et conséquemment sa manière d écrire , je dirai que , vu le grand nombre d'ouvrages écrits en style de laquais , dont nous sommes journellementinondés, celui-ci aura tout
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aa plus le désavantage de se perdre dans la foule.
On formerait une immense bibliolhèque des Mémoires écrits depuis cent ans. Les deux ouvrages classiques de ce genre moderne , les Mémoires du cardinal de Retz et ceux du che\>alier de Grammont , sont antérieurs à cette époque. Tout ce qu'on a publié depuis dans le même genre n'est qu'un fatras romanesque , de la lecture duquel on peut tout au plus espérer de recueillir quelques anecdotes douteuses et quelques vérités équivoques.
•; Les réfugiés français , pendant le dernier siècle , ont inondé l'Europe de iMéraoires secrets, où l'absurdité ne le cède qu'à la plati- ,tude. Les événeniens de. la cour de France y sont racontés par des gens qui n'ont jamais pénétré dans le château au-delà de la salle des gardes. Les conversations les plus intimes entre Louis XIV et M""^ de Maintenon sont rapportées, mot pour mot , par des témoins qui n'ont pu les entendre quen passant auprès de leur voiture à la distance de leurs gardes.
Après les Mémoires soi-disant historiques , sont venus les Mémoires franchement romanesques. iSous avons vu paraître les Mémoires
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d^un homme de qualité ^ par l'abbé Prévost ; h s
Mémoires ou Confessions du comte de , par
Duclos , et les Mémoires de M"' y^. , par M. B. ; les Mémoires de M"^ A. , par M. D. , etc. , etc. C'est ainsi que l'on confond , que l'on dénature tous les genres, et que, par une bizarre alliance de mots incompatibles , on tious a donné , sous le titre de Romans historiques , tant d'ouvraj^es qui ne sont ni des romans ni des histoires ; mais , sans pousser plus loin une discussion littéraire qui m'entraînerait hors de mon sujet, j'en reviens aux Mémoires d'un laquais que j'ai connu , il n'y a guère moins de trente ans , au service d'un très- grand seigneur, et que le hasard m'a fait reconnaître il y a quelques jours à la porte d'un petit spectacle, oii il reçoit les contre-marques.
Julien a eu le mallicur d'apprendre à lire dans un exemplaire de Gil-Blas ^ chez le maître d'école de Clignanconrt , lequel passait , ainsi que le docteur Godinez à Oviédo , pour le plus pédant de l'endroit. L'élève n'avait guère plus de dispositions que le maître n'avait de savoir ; cependant il en apprit assez pour mépriser l'état de vigneron qu'exerçait son père , et que
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celui-ci voulait lui faire prendre. Quelques mots de latin qu'il avait retenus en chantant le dimanche au lutrin de sa paroisse et en servant la messe , le placèrent si haut dans sa propre estime , qu'il se hâta de quitter la blaude pour la liirée. La science qui en avait fait un mauvais fils, devait encore en faire un mauvais domestique ; c'est le propre de l'éducation, bonne ou mauvaise , d'influer sur la vie entière.
M. Julien, dans une visite intéressée qu'il m'a faite, dont je passe aujourd'hui l'objet sous silence , a bien voulu me communiquer le manuscrit de ses iMémoires , et me permettre , pour tâter l' opinion publique , d'en extraire , à mon choix , quelques bribes. Les petites corrections que j'ai faites ne portent que sur son style, dont le naturel descend quelquefois jusqu'à la bassesse , et dont la liberté dégénère le plus souvent en effronterie; à cela près je laisse parler mon Figaro de Clignancourt.
" ( 1787 ) Le chanoine chez lequel je fus
placé peu de tems après ma sortie de chez le duc de L*** était un homme de quarante-cinq ans, d'une dimension de cinq pieds , dans quelque
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sens qu'on le mesurât : sa figure, qu'on peut se représenter par une boule en équilibre sur une autre , laissait entrevoir à peine deux petits yeux ronds et noirs , enchâssés entre deux gros sourcilset la protubérance charnue de ses pommettes. Mon nouveau maître , d'un naturel assez doux , était néanmoins sujet à des accès d'humeur dont il n'était pas toujours facile de prévenir la cause et de prévoir l'effet. Cette humeur n'allait jamais jusqu'à la colère , à moins pourtant qu'on ne lui servît des épinards à la crème , quand il les voulait au jus; qu'il ne fût obligé de retarder ou d'avancer Iheure de son dîner pour l'office divin; que sa provision de Clos-Vougeot n'arrivât pas à tems , ou dans telle autre circonstance aussi grave.
» Le chanoine Duménil jouissait de vingtsept mille livres de rentes, en trois bénéfices : le premier lui avait été donné pour prix d'un sermon d'apparat qu'il avait prêché devant la cour à Choisy, et qu'il avait acheté soixante francs d'un jeune séminariste ; le second était le produit d'un billet de confession délivré en tems utile à un ministre dénoncé comme philosophe ; le troisième lui avait été accordé en
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récompense du zèle qu'il avait mis à soutenir les intérêts de son chapitre dans un procès contre l'Hôtel-Dieu. Il est probable que jaurais passé ma vie auprès de ce saint homme , chez lequel jetais depuis trois ans, s'il ne fut mort dapoplexie le jour où l'assemblée constituante décréta la suppression de la dime.
» Je profitai de l habit de deuil que le neveu du chanoine avait fait prendre à toute sa maison avant de la congédier, pour me présenter en qualité de valet de chambre chez le vicomte d'Arpcnay. Je fus agréé sur la recommandation de la femme de chambre, que j'avais vue plusieurs fois dans la maison de M. Duraénil , et à qui je trouvais, soit dit sans malice, beaucoup de ressemblance avec un portrait de madone que le chanoine avait dans son oratoire.
» M. le vicomte , à en juger par l'air de dédain que l'habitude avait imprimé à sa figure , et par le rapport de ses anciens domestiques , devait avoir été fort difficile, à servir quelques années auparavant ; mais à l'époque oii j'entrai à son service les droits de fhomme venaient d'être déclarés , et l'on se préparait à mesurer l'intervalle de convention que les préjugés