‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècle (volume 2)Chapitre 5 sur 33 · SECOND SOUPER DE M. GUILLAUME · texte numérisé non relu

SECOND SOUPER DE M. GUILLAUME

Tiii et piis omnibus retinendus est ammus in eustodià cor-

poris ; nec in/ussu e/us , a quo ille est vobis datas ex ftominum,

vitd migrandum est , ne munus humanum assignatum à Deo

de/agisse •ideamini.

CicKB. , Songt de Scipion.

Vous, et tous ceas qui ont de la religion, vous devez re- I \ tenirvotre ame dans le corps ou elle a son poste, el ne point songer à quitter celle vie mortelle sans l'ordre de celui qui vous l'a donnée, de peur qu'on ne vous accuse d'avoirsecoué { i

l'emploi dont la volonté divine vous a chargés. 1

Plus je regarde , à travers la petite fenêtre triangulaire de mon cabinet, ce monde oii je suis encore pour quelques heures, plus j'observe Jes^hoinmes et les choses, plus je suis convaincu qu'il n'y a pas, au physique comme au moral , d'événement, si grand qu'il paraisse , sans même en excepter la vie et la mort , qui

ne soit produit par une très-petite cause : il n'est donc pas rigoureusement impossible que cette feuille, oii un ami de l'humanité consigne en ce moment ses réflexions , tombe aux mains de quelque malheureux au désespoir, qu'il y puise quelque soulagement, et qu'après l'avoir lue il se décide, sinon à vivre , du moins à attendre ; car ce n'est pas seulement l'action du suicide, mais son à-propos , si j'ose m'exprimer ainsi , que j'ai l'intention de combattre dans ce Discours.

De tous les talens, celui de faire les choses à propos est peut-être le plus utile et le moins commun. J'ai connu de très-braves gens qui ont passé toute leur vie pour des poltrons , faute d'avoir saisi la véritable occasion de montrer leur courage. Combien de gens ont manqué leur fortune pour n'avoir pas déployé, au moment favorable , la dixième partie du talent dont ils sont pourvus! En parlant du principe que je pose , on croirait peut-être m'embarrasser beaucoup en me demandant oii est l'à-propos de la discussion dans laquelle je m'engage , après Montesquieu , Addison et llousseau , à une époque d'espérance et de bonheur qui semble re-

LE SUICIDE. ro

pousser de tous les esprits ces tristes spéculations. Je réponds à cela que cette époque touche à celle où le fléau du suicide faisait en France les plus grands ravages, alors qu'un gouvernement tyrannique imposait un silence absolu sur la propagation d'un mal auquel il avait du moins la justice de ne pas se croire étranger. J'avouerai un fait qu'il me serait facile de prouver au besoin : c'est que ces dix dernières années offrent, dans cette capitale, un plus grand nombre d'exemples de morts volontaires que le siècle entier qui les précède. Une des causes de la contagion est détruite , mais les traces en sont encore récentes, et le mal a d'autres racines qu'il importe d'extirper. Si je tiens à ce sujet çuel(jues bons propos , on ne pourra donc pas me reprocher, comme Plutarque à je ne sais quel orateur, que ce soit mal à propos.

Cette question du suicide n'en est pas une aux yeux de la religion; et le précepte de Cicéron, que j'ai mis en tête de cet article, a servi de texte à tous les philosophes chrétiens, qui ont si justement blâmé cette révolte de l'homme malheureux contre les décrets du Ciel. Considéré dans ses rapports avec la morale I. 4

publique, le suicide, attaqué avec tant d'éloquence par Platon et J. J, Rousseau, a trouvé, sinon des panégyristes , du moins des défenseurs dans Sénèque et Montesquieu. Pour ne point rester indécis entre de pareilles autorités, il suffit de se convaincre que , même en adoptant le principe dangereux qu'un homme a le droit de disposer de sa propre vie , il n'est jamais à propos d'en tirer la dernière conséquence.

Commençons par rapporter l'anecdote qui avait fait prendre ce tour sérieux à la conversation pendant notre dernier souper , oii l'ami Clénord était arrivé plus triste et plus tard qu'à l'ordinaire : nous insistâmes pour en connaître la cause.

<c J'ai revu ce matin , nous dit-il , une parente qui vit habituellement en province, et dont les circonstances m'ont éloigné depuis plus <le dix-huit ans. Je me souvenais qu'à l'époque où nous nous étions rencontrés pour la dernière fois, elle nourrissait une petite fille dont elle était idolâtre : mon premier soin fut de lui demander des nouvelles d'Herminie (j'avais retenu le nom de l'enfant) ; à cette question, dont j'au-

LE sinc. iDt. 7i>

rais dû soupçonner rinconvenance à la douleur qui a laissé sur la figure de cette pauvre dame des traces si profondes, elle pâlit et fondit en larmes; ce fut d'une autre bouche que j'appris les détails que je vais vous rapporter :

>> Madame de Frémeuil (c'est le nom de ma cousine ), en élevant avec une tendresse aveugle une jeune fille d'une angélique beauté, n'avait rien fait pour arrêter l'essor d'une imagination vive et tendre , qui n'ajoute le plus souvent au charme de celle qui en est douée que pour rendre plus incertaines les chances de son bonheur.

» Dès lâge de quatorze ans, la jeune Herminie s'abandonnait à des rêveries mélancoliques que l'on prenait pour de la réflexion. La lecture était son seul plaisir, et l'indulgence maternelle, qui présidait au choix de ses livres, croyait avoir assez fait en écartant ceux que l'on est convenu de regarder comme dangereux : JFerther n'était pas de ce nombre ; Herminie en faisait ses délices , et les idées sentimeniales bouleversaient sa tête avant que le repos de son cœur eût été troublé.

" Madame de Frémeuil habitait une maison

de campagne à peu de distance de Charleville. Un jeune homme, Victor Despares (qu'atteignait pour la troisième fois la loi de la conscription , à laquelle son père croyait l'avoir soustrait au prix du reste de sa fortune), vint chercher, il y a deux ans , un asile dans cette maison , où ses parens étaient connus, et dans laquelle il fut accueilli avec une extrême bonté. Il y a tels caractères et telles circonstances dans la vie qu'il suffit d'indiquer pour connaître les événemens qu'ils doivent produire : ces jeunes gens se virent et s'aimèrent. Ce qu'il y avait de romanesque dans leur situation fit disparaître aux yeux d'Herminie les obstacles qui devaient les séparer , et madame de Frémeuil , qui n'avait encore qu'un goût naissant à prévenir, s'effraya de l'idée qu'elle avait une passion profonde à combattre. Elle adorait sa fille, et toute considération cédait à la crainte de l'affliger. Victor n'avait ni état, ni fortune ; Herminic l'en aimait davantage ; et sa mère , qui avait si souvent applaudi à cette théorie du sentiment, osait à peine hasarder quelques objections sur l'application qu'il s'agissait d'en faire. Ce mariage fut résolu ; mais il ne pouvait avoir lieu aussi

long-tems que le jeune homme resterait en butte à la loi cruelle dont il avait encouru la rigueur : on ne négligea ni soins ni démarches, et l'on commençait à se flatter d'obtenir une cxemplion à laquelle Victor avait des droits incontestables.

» Dans la nuit du i4 janvier dernier, la maison de madame de Frémeuil est investie [lar des gendarmes ; on y pénètre : le malheureux conscrit s'échappe à travers le jardin; on est près de l'atteindre; il se défend; on parvient à le saisir, et on l'arrache avec ignominie d'un asile qui retentit en vain des cris de l'amour et du désespoir.

» Dans une ame aussi tendre , mais moins ardente, la douleur d'un pareil événement aurait pu trouver quelque adoucissement, l'espérance aurait pu trouver quelque appui; Herminie s'acma en secret contre toutes les consolations qu'on cherchait à lui offrir, contre tous les sentiraens qui pouvaient la détourner d'un projet funeste qu'elle médita pendant huit jours , et sur l'exécution duquel je craindrais de m'appesantir sa malheureuse mère la trouva morte dans la chambre et sur le lit même de celui qui devait être son époux.

7^ LE SUICIDl.,

M™^ DE MONTLIVERT. '

Quel malheur!

DUBUISSON

Quelle folie !

MOUSSINOT.

Quelle bêtise !

©UTERRIER.

Quel faux calcul! dites donc. Qu'on se tue quand la somme du mal l'emporte , dans ce monde , sur celle du bien, je le conçois : c'est une spéculation morale qu'on peut entreprendre; mais avant tout il faut régler son compte; et la balance est d'autant plus difficile à établir qu'on doit y faire entrer l'espérance , dont la valeur arbitraire varie à chaque instant du jour. La fortune , a dit Bacon , ressemble à un marché : il suffit d'attendre pour que le prix baisse. Que n'at-elle attendu trois mois, cette jeune Herminie, dont M, de Clénord vient de nous raconter la fin tragique! La paix dont nous jouissons lui aurait rendu son amant ; elle ne craindrait plus

LE SUICIDE. yc)

la conscription , et serait aujourdiuii la plus heureuse des femmes. Elle a fait un faux calcul.

M. GUILLAUME

Caton n'en a pas fait un meilleur à Utique : au lieu de se tuer sans profit, que n'a-t-il vécu pour conspirer avec Brutus ! Les suites du meurtre de César eussent peut-être élé différentes, et la république pouvait être sauvée.

SI Caton m'avait cru, plus juste en sa furie , Sur César expirant il eût perdu la vie ; ISIais il tourna sur lui ses inuocenles mains , Sa mort fut inutile au reste des Itomains.

Duterricr a donc raison; il n'est jamais tems de se tuer; Je n'en veux d'autre preuve que riiistoire du joli page du roi Jean Casimir. * Mazeppa , surpris en bonne fortune avec la femme d'un gentilhomme polonais , tombe entre les mains de son cruel et puissant rival , qui le condamne à être attaché sur un cheval indompté, et abandonné dans cet état à son malheureux sort. Avant Texécution de l'arrêt, un ami de

* ^'0LT. , Hist. de Charles XII.

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Mazeppa lui procure le moyen de s'y soustraire en se donnant la mort ; il aime mieux Tattendre et subit son supplice. Le cheval qu'il monte est originaire de l'Ukraine ; il y retourne et rapporte au milieu des Cosaques le jeune homme mourant de faim , de blessures et de fatigue : des paysans le secourent ; il reste parmi eux , se signale dans plusieurs courses , devient hetman des Cosaques ukrainiens, et figure dans l'histoire comme allié de Charles XII.

CLÉNORD.

Je ne connais qu'une excuse au suicide , c'est la perte de l'honneur. On peut vivre dans le malheur , l'espoir vous soutient : dans le crime même , le remords vous reste ; mais la honte n"a d'avenir que la honte, et conséquemment de remède que la mort. On peut rire de Vatel qui se tue , parce que la marée n'arrive pas à tems : ce n'est pourtant qu'une application forcée d'un excellent principe.

MOUSSIÎ^'OT.

Celte envie ne m'a pris qu'une fois dans ma

LE SUICIDE. 8l

vie ; c'était à l'époque et à Toccasion du maximum : jetais dans le coinmcice alors , et je me crus ruiné par une loi qui m'obligeait , sous peine de passer pour suspect dans ma section , de livrer mes marchandise à y5 pour loo de perte; pour faire face à mes engagemens, j'imaginai de me brûler la cervelle. Heureusement il fallait pour cela de la poudre et du plomb ; je n'en avais point chez moi , et j'attendis au lendemain pour en acheter. La nuit porte conseil : je me mis à réfléchir , et je finis par trouver qu'il y avait une meilleure spéculation à faire sur le maximum que de mourir pour ne pas s'y soumettre.

DUBUISSON

Ma plus grande objection contre le suicide, c'est qu'il a trop souvent sa source dans une vilaine maladie qui nous vient d'Angleterre , et que nous avons prise comme une mode avec les jockeys , les chevaux à courte queue , les Nuiis d'Young et les spencers. Des Anglais se tuent pour se désennuyer ; laissons - leur ce passeteras, qui ne convient ni à notre caractère , ni à notre climat.

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