FREM IN VILLE
Je suis étonné , Messieurs , qu'en suivant cette discussion , qui pourrait bien ne pas amuser beaucoup madame de Montliver , vous n'essayiez pas de nous prouver , comme tant de braves moralistes , qu'il y a de la lâcheté à se donner la mort : c'est un de ces paradoxes que j'aime à entendre soutenir pour l'honneur de la raison humaine.
M. GUILLAUME
Nous sommes résolus , mon cousin , à ne point vous procurer ce plaisir : pour mon compte du moins , je suis prêt à convenir que le courage pouvant se définir le mépris de la vie , celuilà , certes , en donne la plus grande preuve , qui termine volontairement ses jours ; je voudrais seulement qu'il employât à sortir d'embarras le courage qu'il met à sortir du monde. Le suicide est presque toujours une action courageuse ; mais ce n'est jamais une bonne action : voilà sur quoi nous sommes tous d'accord. Je n'approuverai jamais cette maxime du Sénèque : Mors opiima quœ pîacei ; c'est quœ dccet qu'il devait
dire : dans toutes les grandes actions de la vie , il faut faire ce qui comient avant de faire ce (jiii plaît; et, toutes les opinions résumées , je pense qu'on peut poser en principe que le suicide est souvent un crime , quelquefois une manie , rarement une excuse, et toujours un faux calcul.
N° VII. — 2.^ juin i8i4-
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Certum voto pete fineni.
HoR. , cp. 2 , lib. I.
Fixez un but à vos désirs.
«Vous rappelez - vous , mon cher Guillaume ( me disait , il y a trois jours , un ancien maréchalde-camp de mes amis , qui vient de rentrer en France après une absence de vingt-cinq ans ) , vous rappelez-vous de l'été de 1781 , que nous passâmes ensemble à Madrid ? Ce qui nous frappa le plus dans cette capitale desEspagnes, ce fut cette sévérité de mœurs , cette régularité d'usages , cette monotonie d'habitudes , auxquelles ïa nation entière nous parut soumise. Je vois encore ce vieux don Pablo de la Torreda , ce bibliothécaire de l'Escurlal , qui nous offrait
j>lus volontiers les livres de sa bibliothèque que son chocolat. Le bonhomme prétendait que la nation espagnole était redevable à Tinquisition de cette noble gravité qui Tavait distinguée si long-tems, et a laquelle Philippe V avait porté atteinte en opérant dans le costume un changement dont les mœurs avaient fini par se ressentir. A l'entendre, le génie castillan avait disparu avec le manteau , la fraise et la ringrave de Charles-Quint, et Tintroduction des habits à la Louis XIV, avaient singulièrement altéré le caractère national. Cette observation nous paraissait fort étrange, à nous qui retrouvions dans toutes les classes cette régularité monastique dont la décadence était si visible aux yeux du docteur. Je me souviens qu'après un séjour d'un mois à i\Iadrid, nous nous amusâmes et nous réussîmes plus d'une fois à deviner la profession de tous ceux que nous voyions passer au Prado ou à la Floride.
» Depuis ma rentrée en France , j'ai eu souvent occasion de faire une remarque toute contraire. Je suis à Paris comme le Scythe Babouc au milieu de Persépolis, et je ne me trouverais guère moins embarrassé que lui, si
j'étais chargé d'y remplir la même mission. J'ai habité trente ans cette capitale , où je Wétais fait une réputation d'observateur ; je n'en suis pas plus avancé aujourd'hui : hommes et choses , tout est changé , déplacé , confondu ; je regarde , et je ne reconnais rien ; je parle , et c'est tout au plus si l'on m'entend. Vous qui n'avez pas quitté la France, vous remarquez à peine cette bigarrure d'usages , de mœurs , de modes et de langage avec laquelle j'ai tant de peine à me familiariser. Votre Paris moderne me donne l'idée de ces vaste bazars de l'Orient , où l'on voit des échantillons de tous les peuples.
» — Comparaison d'autant plus juste, que , dans l'un comme dans les autres , on trouve force gens à vendre. Au demeurant , mon cher général , vous devez être d'autant plus choqué de ces disparates, que vous êtes resté plus étranger aux causes qui les ont produites. Vingtcinq ans de révolutions bouleversent bien des choses et bien des idées : cinq ou six grandes commotions ont amené chacune un gouvernement nouveau, lequel donnait aux esprits une direction nouvelle : le changement qui survenait se combinait avec celui qui l'avait précédé;
après une secousse , on se hâtait de rebâtir sur des ruines avec des débris où l'on retrouvait Terapreinte d'une autre époque et les traces des désastres antérieurs. C'est ainsi qu'on voit au pied du Vésuve des maisons rebâties avec les laves refroidies qui les ont consumées.
« En vous appliquant un peu , il vous sera facile de reconnaître encore, aujourd'hui , les traits principaux du caractère des différentes factions qui nous ont successivement gouvernés depuis 1789. L'orgueil a pour ainsi dire donné le signal de la révolution ; il s'est emparé de toutes les têtes : chaque classe a voulu s'élever jusqu'à la classe supérieure , et cette émulation de vanité a fini par amener la confusion de tous les rangs et de tous les états. L'artisan a rougi d'élever son fils dans une boutique , tandis que celui du voisin siégeait dans un club ou dans un comité de section : ses filles, quittant la cornette pour le chapeau de paille, ont cru se mettre au niveau des bourgeoises; celles-ci, pour échapper à un pareil voisinage , ont gagné l'état supérieur, et tout le monde a fini par se rencontrer au même point de luxe et de misère.
>' La même confusion s'est établie dans les
habitudes et dans le langage. Le juge , lieutenant dans la garde nationale, et autrefois grenadier dans le bataillon des Filles-Saint-Thomas, cite les institutions de Yëgèce, et fait un plan de campagne; le militaire fait un plan de tragédie; le négociant règle en même tems le cours du change et le droit public de l'Europe ; un commis déclame contre la liberté de la presse; on ne sait plus à qui Ton parle ; mais , au premier mot , on devine dans quel parti chacun des interlocuteurs a figuré. Celui-ci, après la plus terrible expérience , n'est pas encore tout-à-fait détrompé des douceurs de la république ; cet autre a pour tout ce qui s'est fait une telle horreur, qu'il a publié une brochure oii il prouve la nécessité de détruire les routes du Simplon et du Mont-Cenis. « Rendez- nous, » s'écrie-t-il dans son noble enthousiaseme , les » abîmes et les précipices de nos pères ! » La conversation , dans les salons , dans les cafés , dans les antichambres, n'offre qu'un chaos de prétentions , de préjugés, d'inquiétudes et d'espérances , où domine néanmoins un sentiment vraiment français dont on ne peut méconnaître l'influence.
DES MŒUKS ACTUELLES. 89
» — Vous ne parlez là que du désordre qui s'est mis dans les rangs de la société ; les choses me semblent encore plus décousues : toutes les habitudes de l'Europe se sont introduites à Paris : il n'y a plus d'heure pour les repas ; ou déjeûne dans la rue du ÎMont-Blanc quand on dîne dans la rue des Francs-Bourgeois ; on se met à table dans le faubourg Saint -Honoré quand on commence le wisk au faubourg Saint- Germain. Ici , on vit à l'anglaise , la table gémit sous le poids des roast-bcefs et des puddings , et l'on fait passer la bouteille après le dessert ; là , triomphe le génie de la cuisine française , et les mets les plus délicats , les vins les plus exquis , satisfont à-la-fois le goût , l'odorat et les yeux ; dans une autre maison , Ton ne vous sert que à&s pâtes italiennes , des polenta et des rai'ioli.
» La mode n'a plus de physionomie ; tout est bigarrure : la diligence française , la calèche anglaise , le landaw allemand , figurent dans la même allée du bois de Boulogne ; l'un attelé sa voiture de deux chevaux de couleur différente ; son cocher est placé de côté sur son siège; les domestiques, sans livrée, suivent der-
go INDECISION
rière sur les plus beaux chevaux de selle ; l'autre court avec un attelage à la Beaumont ; celui-ci , dans une espèce de kibik attelé de quatre chevaux de front , avec un cocher en costume de cosaque , à l'air de partir des Champs-Elysées pour se rendre en Sibérie ; cet autre , qui ne paraît guère moins étranger , se promène gravement , au pas de deux énormes chevaux noirs , dans un carrosse à flèche dont la dorure a rougi sous la remise.
» Les habits sont de tous les lieux, de toutes les époques ; vous trouvez dans le même salon des hommes en perruque à la brigadière et en habit à grandes basques ; d'autres en habit brodé , coiffés à l'oiseau royal et poudrés à frimas ; d'autres en frac , en bottes , les cheveux à la Titus ou à la Charles XII ; des militaires en uniformes de fantaisie ; des gens décorés de rubans de toutes les couleurs : des femmes en robes à vertugadin , en bonnets à barbes , et en mantelets de dentelles noires ; d'autres en robes à queue , sans queue , rondes , courtes , échancrées par devant , échancrées par derrière , avec guimpe , fraise , pèlerine , schall
OU ficbu. C'est une macédoine de modes, oii chaque pays et chaque siècle peuvent réclamer quelque chose.
» La même incertitude , la même incohérence se fait sentir dans les manières : on cherche à établir ses services, et l'on conteste ceux des autres ; on s'arroge les privilèges de la place qu'on sollicite, on se fait des titres de ses prétentions, et des droits de ses espérances. Celui-ci s'est fait un nom, qu'il garde; cet autre a vendu le sien, qu'il réclame; l'un est fier de ce qu'il possède , l'autre de ce qu'il a perdu. Nulle part les rangs ne sont fixés, et chacun se croit à celui que sa vanité lui assigne. Ce désordre est peut-être plus grand parmi les gens de lettres que dans toute autre classe de la société : heureusement , aussi , les conséquences en sont moins dangereuses: on ne prend point dans les antichambres ses degrés au Parnasse. Qu'importe, en effet, qu'un sot anciennement ou nouvellement titré dédaigne le mérite, insulte au talent, et accorde à la médiocrité obséquieuse la protection qu'il refuse au mérite! l'homme de génie prend sa place, on ne la lui donne pas.
» Le démon de rambltion semble avoir détraqué toutes les cervelles; la province déborde sur Paris. Chacun accourt son placet à la main; Dumont veut à toute force qu'on lui rende sa place dans les gabelles, et croit que le bonheur de la France réside dans la ferme générale ; son cousin Verseuil , en habit noir et les cheveux étalés, assiège dès le matin la porte da chancelier; il ne désemparera pas qu'on n'ait rétabli la cour des aides, oii il a été créé et mis au monde pour être conseiller. Duval présente mémoire sur mémoire au ministre de l'intérieur; il se tue à prouver que la division de la France en départemens est un crime de lèze-majesté ; il ne connaît que les anciennes provinces, et réclame pour la sienne ses privilèges de pays d'état, se contentant pour lui-même de la place de syndic, dont son père avait la promesse.
» Mircourt se déchaîne contre la constitution , et veut prendre son passeport pour Alger , déterminé qu'il est à ne pas vivre dans un pays dont le monarque s'impose volontairement le Joug honteux des lois.
" On se fourvoie (s'écrie le vieux Fonville ) , on supprime les bas et culottes rouges des gar-
DES M OC lus ACTUELLES. ^3
des-du-corps; autant valait ne pas les rétablir; l'ancien pied , l'ancien pied , morbleu ! sinon rien ne marchera.
» — A qui le dites-vous ( répond un autre original, dont l'accent marseillais prête à son discours une grâce toute particulière)? J'étais officier garde-côte avant la révolution; je viens ici tout exprès pour redemander les madragues , on me refuse. — Monsieur , je ne sais même pas de quoi vous me parlez. — Monseigneur, les madragues sont un objet de la plus haute importance; il ne s'agit de rien moins que d'un privilège pour la pêche du thon. — [Monsieur, le Roi ne s'en est pas encore occupé. — Eh ! ^lonseigneur, de quoi donc le Roi s'occupe-t-il.? — Laissez les choses comme elles sont, disent les uns; changez tout, disent les autres; contentez-vous de rétablir ce qui était ( répètent sans cesse les plus accommodans) ; ou^Tez VAlmanach Royal de i y88 , et remettez chaque personne et chaque chose à sa place. — Je ne demande pas mieux, répond une femme d'esprit; j'aurai vingt ans , et mon cousin sera page de la reine.
» Dans ce conflit d'opinions diverses , il en est une contre laquelle je m'élève , par cela seul que suis Français, et qu'elle tend à dénaturer enlièrement le caractère national; c'est celle des gens qui s'obstinent à ne compter pour rien le Pas-de-talais, et qui veulent, en toutes choses , que nous prenions l'Angleterre pouf modèle.
i> Non , n imitons personne , et sentons tous d'exemple ; n'arrêtons pas les efforts et les profères de notre industrie , en recherchant avec une stupide complaisance les produits d'une industrie rivale. ÎS'en croyons pas ces preneurs anglomanes qui , sans égard aux habitudes , aux localités , au génie particulier de notre nation , voudraient transporter chez nous les lois , les mœurs , les goûts , et jusqu'aux besoins d'un autre peuple. Soyons bien convaincus , quoi qu'ils en puissent dire , que notre pays peut être sagement administré sans que nous ayons un chancelier de l'échiquier, un lord-maire, des schérifs et des constables.
» — Toutes vos remarques sont justes , mon cher général; mais cette divergence de volontés,
DES M Œil US A cru LL LE S. 9')
d'opinions, suite niitessaire des grandes agitations politiques, n"a rien qui doive vous alarmer; au moment oii l'Etat se rassied sur ses bases, n'est-il pas naturel que dans le bonheur public chacun cherche son bien-être particulier? Le chef du gouvernement, qui ne veut, qui ne peut voir que rintérêt général , est forcé de renverser beaucoup de projets, de déjouer beaucoup d'espérances : de là ces enthousiastes de la veille et ces mécontens du lendemain ; de là ces commérages des opposans de cafés , des théoriciens politiques , des spéculateurs de bourse; de là les hypothèses , les amendemens , les dits et contredits, les pamphlets et les caricatures ; de là , en un mot , ce reste de fermentation dans un mélange où chaque chose tend , par son propre poids , à reprendre sa véritable place.
» Pour terminer par une comparaison musicale qui rend assez bien ma pensée , je vous dirai que nous exécutons en ce moment un morceau final ^ où vous n'êtes frappé que du bruit confus des voix ; écoutez mieux , vous vous apercevrez que tout le monde est dans le même ion
gG INDÉCISION , efc.
quoique chacun fasse une partie différente , et que le motif principal , auquel on revient toujours, est un chœur de vive le lloi ! que la France entière répète à Vunisson.
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N° VIII. — 1 juillet 1814.
Simplex mundilùi.
HoR., od.f.
Elégant par la propreté.
J'ai fait une première campagne en Amérique avec un chevalier qui , je crois , vit encore , et que , par celte raison et par analogie à ses goûts , j'appellerai Thermophiles. Il n'avait alors guère moins de cinquante ans, et force était de croire qu'il avait passé la plus grande partie de sa jeunesse à la cour, car il le répétait à tout propos. Le capitaine du bâtiment sur lequel nous étions embarqués , par égard pour une recommandation puissante dont le chevalier était porteur , lui avait donné la plus jolie chambre de la dunette ; il en avait fait un vrai boudoir. Chaque jour, à l'heure du dîner, on le voyait paraître I. 5
habillé , coiffé , parfumé comme il aurait pu l'être à terre, dans un repas de cérémonie. La conversation, dont il se chargeait volontiers, roulait toujours sur ses aventures de Paris et de Versailles , et sur les bonnes fortunes sans nombre dont il avait été le héros. Comme il avait pour auditeurs des jeunes gens très-disposés à croire , et de vieux officiers à qui les manœuvres de leurs vaisseaux étaient plus familières que les usages de V œil-de-hœuf ^ le chevalier avait beau jeu à nous parler des carrosses du roi où il avait monté , des parties de Choisy qu'il avait faites , de sa petite maison du faubourg , et des femmes de la plus haute qualité qu'il avait eu l'honneur d'y recevoir. Je me souviens que le baigneur jouait un grand rôle dans presque tous ses récits, et qu'il prononçait le nom de Briel avec un souris presque malin , qui donnait à sa figureune expression sublime de suffisance et de fatuité.
L'avantage que Paris avait dès-lors de posséder deux ou trois chétives maisons de bains , établissait , aux yeux du chevalier , la supériorité de cette ville sur toutes les capitales du monde ancien et moderne. L'aumônier du vais-
seau , qui avait autant d'instruction que Thermophiles avait d'assurance , l'étonna beaucoup un jour en lui prouvant à quel degré de barbarie nous en étions encore lorsque l'on comparait, sous ce point de vue, nos usages avec ceux des anciens. « Quelle comparaison établir, lui disait-il , entre ce chaudron ovale de cuivre , ou ce baquet de bois que vous appelez une baignoire, dans lequel une anguille aurait de la peine à se retourner, et les sept chambres de marbre dont se composaient les bains des Grecs , qui toutes avaient un nom et une destination particulière , et au sortir desquelles on se faisait frotter et parfumer d huiles et d'essences précieuses ? M. le chevalier ne sait peutêtre pas, continuait-il , que sous les empereurs on comptait à Uome sept ou huit cents maisons de bains oij les raffmeraens, les recherches du luxe , étaient portés à un point dont rien , dans nos mœurs , ne peut donner l'idée. M. le chevalier ne sait peut-être pas que ces établissemens étaient autrefois beaucoup plus communs , beaucoup plus magnifiques en France qu'ils ne le sont aujourd'hui ; qu'il en existait jusque dans les couvens , comme nous l'apprend Gré-
lOO L ES BAINS.
goire de Tours , et qu une des excuses qu'alléguaient les religieuses de Sainte-Croix de Poitiers , pour s'être sauvées de leur monastère , étaient qu'on ne s'y comportait pas dans le bain avec assez de modestie. M. le chevalier ne sait
peut-être pas — M. le chevalier sait tout
cela, interrompit Thermophiles avec humeur, mais il ne le croit pas. »
Quoi qu'il en soit , les anecdotes que celuici nous racontait sans cesse , et dont le lieu de la scène était toujours chez le baigneur, les Mémoires de Bussy - R.ibiitin , dont je faisais alors mes délices , avaient fini par me persuader que les maisons de bains étaient, à Paris, le rendez - vous de tous les plaisirs , et qu'un homme comme il faut devait y passer toutes ses matinées.
L'expérience me détrompa sur ce point comme sur beaucoup d'autres. Lorsque j'arrivai dans cette capitale , il y ^ vingt-cinq ans , il n'était déjà plus question de parties fines chez les baigneurs , et les maisons de bains n'étaient encore remarquables ni par le nombre , ni par l'élégance, ni même par la commodité; mais on y parlait déjà des Bains Orientaux (connus
LES BAINS. lOI
depuis sous le nom de Bains (".liinois ) , dont l'architecte, M. Lennir, venait de donner les dessins: une construction bizarre, un emplacement heureux , un service bien entendu , et pardessus tout cela le mérite de la nouveauté , procurèrent à cet établissement une vogue qu'il a perdue et reconquise plusieurs fois. Les femmes qui se baignaient habituellement chez elles adoptèrent une mode dont l'économie n'était pas le seul avantage , et cette mode finit par passer dans les mœurs.
Dans l'espace de quelques années, le luxe et le nombre des maisons de bains augmentèrent considérablement. Aucune voix ne s'éleva contre un usage dont l'abus même est sans inconvénient. Aristote appelle la propreté une demivertu; et le sage Addison , qui la recommande comme une preuve de politesse et un moyen de faire naître l'amour, y trouve en outre une sorte d'analogie avec la pureté du cœur : ou peut ajouter qu'elle tient son rang parmi les agrémens de la vie, et qu'elle est d'un grand secours pour entretenir la santé.
Vingt établissemens , plus brlllans les uns que les autres, se sont formés successivement.
Poitei>in avait donné le signal , et ses bains avaient remplacé ces bateaux incommodes établis sur la rivière. Ceux de Figier^ dès leur origine, le disputèrent avec ce qu'il y a de mieux dans ce genre en Europe ; ils ne jouissent néanmoins que d'une vogue un peu plébéienne , et ne sont guère fréquentés que par les bourgeois du faubourg Saint-Germain. Les Bains- Chinois ont attiré long-tems la foule élégante de la Chaussée-d'Antin. Les Bains de Montes^ (juiou se distinguent sur-tout par leur noble construction : une entrée dessinée sur la façade d'un temple grec, des peintures allégoriques qui ornent le vestibule, et qui rappellent celles que l'on voit au Cassino ; un jardin plus joli que vaste , que l'on aperçoit de la rue , et autour duquel tournent les cabinets, tout eoncourt à faire remarquer cet établissement , où l'on a peut-être un peu trop sacrifié aux apparences extérieures. Les Bains Saint- Sameur et Saint-Joseph vivent sur leur ancienne renommée , et continuent à faire les délices des quartiers Montmartre et Saint-Martin. Le IMarais a ses Bains , comme son café Turc ; et depuis que ces deux établissemens publics sont en faveur ,
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il est rare qu'un habitant de la rue de Vendôme s'égare dans sa promenade jusqu'au boulevart Italien.
Je passe sous silence un grand nombre de maisons de bains subalternes , et je me contente de dire un mot de l'Ecole de Natalion , que des perfectionnemens de toute espèce, une méthode d'instruction plus prompte , un local vaste et commode, des secours infaillibles, ont mis au rang des établissemens les plus utiles et les plus fréquentés de cette capitale. Je me hâte d'arriver aux liuins Je Tivoli, qui réunissent, à tous les agrémens qu'on trouve dans les autres, des avantages qu'on chercherait vainement ailleurs , et qui assurent à cette maison de bains une supériorité décidée sur toutes celles de l'Europe. Ou y administre les bains ordinaires , les bains d'eaux minérales factices et les bains de vapeurs.
Les Romains , au rapport de Pline, faisaient un grand usage des eaux minérales ; de là vient qu'ils avaient à Baye des maisons de campagne délicieuses oii les personnages les plus iniportans se rendaient à certaines saisons de Tannée. Ces eaux sont un bienfait de la nature, dont les anciens aimaient à profiter.
Les progrès de la chimie moderne ont donné les moyens d'imiter les eaux minérales naturelles , avec cet avantage qu'il est possible de les purger d'une foule de principes hétérogènes qui peuvent contrarier les indications médicinales. Celui qui prescrit les eaux minérales fac tices peut donc variera son gré le nombre et les proportions de leurs élémens , selon la nature de l'infirmité, selon le tempérament et l'âge des individus.
Le nombre des malades qui viennent chercher leur guérison aux bains de Tivoli s'accroît tous les ans; cette remarque est une preuve infaillible de leur efficacité. Les blessures de nos guerriers, les rhumatismes de l'âge mûr, les paralysies de la vieillesse , les affections nerveuses des femmes , dont une extrême civilisation tend à augmenter le nombre, y trouvent les secours, le traitement et le régime qui leur
sont propres.
Ce qui a peut-être contribué plus que toiife autre chose aux succès de ce bel établissement, ce sont les traitemens des maladies de la peau , opérés et suivis par le docteur Alibert , le médecin de l'Europe à qui cette partie de l'art est
LES BAINS. lOD
le plus redevable. Quelle reconnaissance ne lui doivent pas nos dames pour les réparations heureuses qu'il parvient à opérer dans la fraîcheur de leur teint, que tant de circonstances contribuent à altérer !
Les bains de vapeurs à V orientale sont indiqués dans un grand nombre de maladies, et l'habitude finit par en faire un plaisir; on les administre à 7V»'o// dans trois pièces qui communiquent ensemble. La température est modérée dans la première: le malade s'y déshabille, se couvre d'un peignoir, et passe dans la seconde chambre, déjà plus chaude , d'oii il se rend dans la troisième, dans laquelle le thermomètre marque 25 degrés de Réaumur. La chaleur, qui augmente graduellement jusqu'à 36 et même 4o degrés , ne tarde pas à procurer au malade une abondante transpiration. Je n'entrerai pas dans de plus longs détails sur une pratique bien con nue de ceux qui en font usage , et de peu d'intérêt pour les autres.
Pour compléter le système de leurs bains , les administrateurs de Tivoli viennent d'y établir les bains à' ondées ou par arro sèment , d'après la description qu'en donne M. le duc de
Io6 LES BAINS.
Lévis , dans son excellent ouvrage sur T Angleterre.
Dans un pays oii les apparences ont tant de réalité, on ne peut trop féliciter MM. Tryaire et Jurine ( propriétaires des bains de Tivoli ) du soinavec lequel ils ont écarté de leur établissement , non-seulement tout ce qui pouvait donner l'idée d'un hôpital , mais encore ce qui pouvait rappeler aux yeux qu'on était dans une maison de santé ; peut-être même , à cet égard , le succès a-t-il surpassé leurs espérances, puisque les personnes les mieux portantes disputent souvent les logemens aux malades dans cette maison où l'on trouve, au moins de frais possibles, tous les secours , toutes les douceurs de la société la plus agréable, et tous les agrémens de la ville et de lacarapague.
LES CAUICATIRES. I07
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N° IX. — c^ juillet 181 4-
LXXXX^XVXXXXXXXWXXVXXXXXXXXXXXXX VXXXVXXVXVX/XVX.X
Quand l'aLmrde e.«l oolrt . on loi fait (rop (l'honneur Pe vonloir, puor raison, coœbalire $od erreur; Enchérir est plus court.
L\ Fûsr , fab. i , liv. IX.
OiELQrES hommes d'un goût sévère se sont élevés contre le genre de la caricature : ils n'y voient qu'une satire grossière , également nuisible à la morale publique , qu'elle outrage , et à l'art , qu'elle dégrade. Je ne partage point / cette opinion , et je réclame pour la peinture un droit dont a fait un devoir à la poésie celui de pouvoir
Passer du grave au doux , du plaisant au st-vère.
Je crois qu'on peut rire , sans conséquence , \ des charges de Léonard de Vinci , comme on rit des farces de Molière.
C'est à tort, il me semble , que, appuyé sur
Io8 LES CARICATURES.
réfymologie du mot caricature ( caricatura ) , on a voulu faire honneur ou honte aux Italiens d'un genre de composition dont on a trouvé plusieurs modèles dans les débris antiques que le tems a respectés. Ces trois figures d'Anchise , à'Enée, A'Ascague , représentées avec des têtes de cochons , et trouvées à Herculanum , sont-elles autre chose qu'une caricature? N'est-ce pas une très-bonne et très-plaisante caricature que cette peinture d'un vase grec , publiée par Winkelman , où l'on voit Jupiter apportant une échelle pour s'introduire , par la fenêtre , dans la chambre à coucher d'Alcmène , tandis que Mercure tient officieusement la lanterne qui éclaire cette scène nocturne ;'
Ce n'est rien moins qu'aux véritables restaurateurs de la peinture , à Michel-Ange et à Léonard de Vinci , que nous sommes redevables des premières caricatures qui aient paru dans les tems modernes. C'est dans une de ces débauches de crayon oii sa fougueuse imagination l'entraînait souvent , que Michel-Ange dessina , pour la comédie Italienne , les masques de Polichinelle &\. à' Arlequin; composition extravagante, dans laquelle néanmoins l'on peut , à certains
traits, reconnaître l'auteur du Jugement deniùr.
Je ne pense pas que les Italiens , dans cette / partie de l'art, aient eu des imitateurs en France avant la fin du seizième siècle , époque à laquelle parut la fameuse Procession de la Ligue. On ne connaît pas l'auteur de cette ingénieuse et sanglante raillerie , qui porta les derniers coups au monstre de la Ligue.
Le talent de la caricature consiste à démêler et à saisir facilement le vice réel ou d'opinion qui peut se trouver dans qiielquc partie d'un objet, et à le porter à ce point d'exagération où, sans cesser de faire reconnaître le modèle , on parvient à le rendre ridicule. Ce qu'on demande sur-tout au dessinateur, dans ces petites t compositions , c'est de l'esprit , mais de cet esprit particulier dont la malice et la gaîté font tous les frais , et qu'assaisonne presque toujours un grain de déraison. La caricature a cela de commun avec la parodie (dont elle se rapproche à beaucoup d'autres égards), qu'elle réussit d'autant mieux qu'elle s'exerce sur des objets plus élevés dans l'ordre physique et moral, et qu'elle choque plus de convenances en les traduisant en ridicules.
ÎIO LES CARICATURES.
Il est peu de grands peintres qui ne se soient permis quelques débauches de cette espèce; mais par cela même qu'ils attachaient peu d'importance à ces croquades , leur nom n'a point été attaché à des productions éphémères dont leur talent a prolongé l'existence. Guichi et Callot ont néanmoins trouvé le secret de fonder , sur cette faible base, une réputation solide. On trouve dans les œuvres de ce dernier une foule de figures fantastiques d'une expression si grotesque , si originale, qu'elles sont, pour ainsi dire , passées en proverbe dans la peinture. Sa Tentation de Saint- Antoine est une mine féconde dans laquelle de très-grands peintres n'ont pas :" dédaigné de puiser des accessoires et des idées même qu'ils n'ont eu que la peine d'ennoblir. Si l'on faisait l'histoire de France en caricatures , on ne pourrait la commencer qu'au tems de la régence : des amateurs en ont conservé quelques-unes de cette époque , qui ne se distinguent pas moins par l'esprit et l'originalité de la composition que par l'excessive licence du sujet. Un pareil scandale accuse sans doute les déréglemens du prince , mais il atteste plus certainement encore sou extrême bonté. L'au-
LES CARICATIRES. III
tfiir des Philippujues en vers fut enfermé pendant long-tems , et celui des Philii piijues en caricature ne fut pas même recherché. Cette différence dans la manière d'envisager le même délit s'explique par le caractère du prince offensé : l'auteur des vers avait calomnié son cœur, celui du dessin s'était égayé sur ses vices.
Le règne de Louis XV fut fertile en caricatures : ses maîtresses , plusieurs de ses généraux , quelques-uns de ses ministres , faisaient trop beau jeu à la malignité pour qu'elle n'en profilât pas. On vit une marchande de poisson complimenter une belle dame en habit de cour, sur la robe de laquelle était écrit : La caque sent toujours le hareng. On vit des gens en robe prendre .f sur des ânes , le chemin de Pantoise. La chanson de lu Bourbonnaise fournit à elle seule le sujet d'une vingtaine de caricatures où la favorite n'était pas épargnée. Les Jésuites , les In~ surgens ., les Anglomanes , les Ballons., la Cour plénière , furent autant de sujets sur lesquels s'exercèrentsuccessivement les faiseurs de noëls, de vaudevilles et de caricatures.
Un homme d'un talent aimable et facile s'imagina (il n'y a guère moins de trente ans) de
réunir , dans les galeries et dans le jardin du Palais-Royal , les portraits des personnes les plus marquantes de l'époque , en s'attacliant sur-tout à les faire reconnaître par l'exagération de leur costume , de leurs manières et de leurs attitudes habituelles. Ces deux dessins , de Dubucourt, eurent nn grand succès dans le tems, et sont encore aujourd'hui recherchés des amateurs.
La révolution inonda la France d'un déluge de caricatures dans lesquelles chaque événement du jour, chaque séance de l'assemblée, chaque circonstance de la vie des principaux députés , étaient tour-à-lour exposés à la risée publique. Là se fit remarquer notre infériorité dans le genre de la caricature politique , où les Anglais excellent. Le défaut de goût , qui a marqué si loin du but le terme qu'ils ont atteint dans les arts , loin d'être ici la matière d'un reproche, est pour eux un moyen de succès. Sans être jamais arrêtés par la crainte d'enfreindre les règles , de blesser les convenances , d'insulter au bon sens , ils donnent nn plein essor à leur imagination vagabonde , et produisent des monstruosités risibles avec une fécondité sans
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exemple. Le burin, aussi expétiilif que le crayon, renchérit souvent encore sur les imperfections du modèle, et l'amateur de toutes les classes peut , à très - bon marché , satisfaire son goût pour ces burlesques images.
La collection la plus complète de caricatures qu'il y ait en Europe est celle de la reine d'Angleterre. Le cabinet que cette princesse s'est formé est confié à un conservateur spécial , lequel a sous ses ordres plusieurs employés , dont chacun a ses attributions particulières. Il est bon d'observer que , parmi les nombreux portefeuilles dans lesquels sont classées avec beaucoup d'ordre et de soin ces innombrables gravures , plusieurs sont remplis de caricatures dont la reine elle-même a fourni le sujet.
On aurait de la peine à expliquer à quoi tient l'infériorité oii nous sommes restés , par rapport à l'Angleterre , dans cette espèce de jeu d'esprit qui semble exiger, par-dessus tout, les qualités qui distinguent le caractère français: la gaité , la vivacité et le sentiment du ridicule. Je voudrais bien pouvoir faire honneur à notre politesse, à notre bonté naturelle, du désavantage que nous avons sur nos voisins dans cette
partie ; mais à <juoi bon mentir ? nos peintres ne sont pas encore assez riches pour payer des flatteurs.
Depuis quinze ans la boutique de Martinet , véritable Muséum des caricatures , nen a pas offert dix qui méritent d'être distinguées. Bonaparte n'était pas né plaisant : il savait que son autorité serait perdue le jour où l'on pourrait en rire ; aussi ne nous donna-t-il pas grand sujet de gaité. Le burin ne fut pas plus libre que la plume ; et l'argus de la censure , une loupe à chacun de ses yeux , ne surveilla pas avec moins d'attention les estampes que les livres. Nos dessinateurs se bornèrent à esquisser des costumes : dans ce genre , les collections des Incroyables , des Merveilleuses , du Suprême bon ton , sont recherchées comme des monumens de nos modes , d'autant plus précieux que des artistes d'un nom célèbre n'ont pas dédaigné d'y imprimer le sceau de leur talent.
Je ne puis me rappeler sans indignation qu'à une époque où la police était exclusivement chargée de la direction de l'esprit public , elle ne rougit pas de faire exécuter et vendre à tous les coins de rue une odieuse caricature qui re-
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présentait , d'une manière ausi sliipide que révoltante , le prétendu suicide du i^éiiéral Pichegru. Ces moyens infâmes , dont la plus vile populace n'était pas dupe , ont été employés dans vingt autres circonstances. Nous avons vu, pendant la campagne de 1 8 1 4 i les marchands d'estampes exposer , par ordre ^ ces révoltantes caricatures où Ton donnait aux Parisiens , comme avant-goût des horreurs de la guerre qui devait bientôt les atteindre , le spectacle de granges en feu , de femmes outragées , de vieillards égorgés , et de toutes les variétés de Cosaques qui figuraient dans ces scènes désastreuses.
Jamais catastrophe au monde n'ouvrit un champ plus vaste au génie de la caritature que celle qui fît, en quelques jours , passer le même homme du premier trône du monde à celui de l lie d'Elbe ; qui limita , dans un espace de quatre ou cinq lieues carrées , la puissance d'un conquérant qui étouffait , disait-il , dans notre vieille Europe ; cependant il faut convenir que l'on n'a tiré aucun parli de l'événement , et que nous avons été moin^ heureux encore en caricatures qu'en pamphlets politiques. Quelques plates grossièretés , dont les yeux se détournent
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avec dégoût , ont fait , pendant deux mois , l'ornement des magasins d'estampes ; à peine a-t on distingué dans le nombre deux ou trois dessins , tels q\ielesH(ibi'ls retournés^ le Liiirin de Village , le Dé jeûner selon V ordonnance , le Haut en Bas , o\x Ton trouve du moins quelques étincelles d'esprit et de gaîlé.
En admettant même que les personnalités indirectes soient un des attributs de la caricature satyrique (ce que l'on pourrait contester en bonne Justice et en bonne morale ) , encore faudrait-il se borner à saisir la charge du modèle ; on trouve aujourd hui plus commode d'exposer son portrait.
La caricature est un impôt que la malice lève sur le ridicule puissant. La Promenade au Palais Royal { à la ressemblance près des personnages ) ne passait peut-être pas les bornes; mais qui ne s'indignerait pas de cet acharnement ignoble à poursuivre sans relâche , comme sans danger , trois individus dont on n'a rien à espérer ni à craindre , sans avoir à donner d'autres raisons du mal qu'on veut à l'un de ces personnages que le mal qu'il a pu faire , et qu'il n'a cependant pas fait ? Ne serait-ce pas une curée
qu'on abandonne à la meutepour la détournerde ^ la poursuite des loups et des renards ? Allons , Messieurs les caricaturistes , abandonnez cq& lieux communs insipides ; cotisez - vous pour avoir un peu d'esprit ; les sujets ne manquent pas : jetez seulement les yeux autour de vous.
Quelques-unes de ces dernières caricatures sont encore plus blâmables par la nature des détails que par le choix du sujet. Il est des ridicules tellement honteux , que la moindre allusion qu'on peut y faire est un attentat à la pudeur, un outrage à la morale publique , et je ne croirai jamais qu'on puisse , sans inconvénient, exposera tous les regards des objets qu'on n'ose pas même signaler pour s'en plaindre.
Il8 LE JARDIN TURC.
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Mens sine pondère ludit,
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L'espril, dégagé d'affaires , se joue en liberté'.
" Puisque vous me faites , par hasard , la grâce de me consulter sur le choix denotre promenade habituelle du dimanche , je rae prononce pour le boulevart du Temple. — Le Marais vous tient toujours au cœur , M"" Guillaume , et c'est bien naturel :
A tous les cœurs bien nés, que la patrie est chère!
» — Oui , Monsieur , je suis du Marais , et n'en déplaise à vos beaux esprits du Vaudeville et aux plaisanteries surannées dont ils nous fati-
guent , ce quartier de Paris a , sur tous les autres , un grand avantage : celui d'être le dernier asile des bonnes mœurs ; l'épithète de bourgeoises , dont on les qualifie avec dédain , aurait pu m'en dégoûter ; heureusement j'ai connu celles du grand monde. Vous avez élevé votre fils aîné à votre manière , M. Guillaume; vous en avez fait un jeune homme à la mode : aussi est-on sûr de le trouver partout , excepté dans sa famille. Ma fille a quinze ans , son éducation me regarde exclusivement ; Jules est encore assez jeune pour prendre l'habitude de vivre et de s'amuser avec ses parens : c'est ainsi qu'on en use au Marais; vous trouverez bon que je m'en tienne à cette vieille méthode. — Vous prêchez un converti , ma chère femme , et l'exemple de Victor ne prouve en aucune manière que j'aie , à cet égard , d'autres principes que les vôtres : votre fils est militaire ; il a les goûts de son état et de son âge ; il serait injuste , peut-être même un peu ridicule , d'exiger qu'un jeune officier de dragons ne sortît de la maison paternelle que pour aller à l'exercice ou à la parade ; mais , après tout , qu'a de commun cette question in-
cidente de Téducalion domestique avec la promenade que nous allons faire ?
» — L'une et l'autre auraient pour objet , Monsieur, devons déterminer à quitter votre noble et ennuyeux faubourg Saint - Honoré pour venir habiter la rue Vendôme ou la Place- Royale, si vingt ans d'expérience ne m'avaient bien convaincue qu'en vous plaignant toujours de ma tête vous n'en faites jamais qu'à la vôtre. — J'ai vingt raisons , que vous connaissez toutes, pour tenir au logement que j'occupe ; vous n'en avez qu'une pour en changer , et cette raison ne vaut rien , permettez -moi de vous le dire : on ne vit ni plus économiquement , ni plus régulièrement au Marais qu'ailleurs; les plaisirs n'y sont pas plus innocens , les mœurs n'y sont pas plus pures ou plus bourgeoises , si vous l'aimez mieux , que dans mon noble faubourg ; et les parades de Bobèche , les mélodrames et le café Turc ne nous rapprochent pas plus de la vie patriarchale que les Tuileries , l'Opéra-Comique et le café Tortoni. — Je sais , Monsieur , qu'il est du bon ton de décrier le mélodrame et le café Turc ; mais ce que je sais mieux encore ,
LE JARDIN turc; 121
c'est qu'une mère peut du moins , sans danger , y conduire sa fille. — Eh bien ! Madame , allons au café Turc, et voyons si nos observations justifieront votre préférence. »
Nous dînâmes de bonne heure , et nous nous acheminâmes , en famille , vers le boulevart du Temple , non sans nous arrêter à chaque pas, pour examiner les boutiques à vingt-cinq sous , r Enfant qui pèse deux cent dix livres , l Harmonica , les Tourneuses , le Grimacier et le Lapin savant. Jules nous tint un bon quart d'heure à écouter la parade; et ma femme, ens'éloignant avec humeur , fut forcée de convenir que le spectacle le plus bête n'était pas le plus innocent , et qu'on pouvait procurer à ses enfans des plaisirs moins grossiers et tout aussi convenables à leur âge.
Après avoir successivement visité les Funambules , les Puces laborieuses , le café d'Apollon , le Cosmorama, le Monde en miniature , et autres merveilles du boulevart , nous arrivâmes , à la chute du jour, au Jardin Turc ^ objet principal et but de notre promenade. Nous eûmes beaucoup de peine à percer la foule qui en obstrue l'entrée, et qui circule avec peine à travers
les quatre rangs de chaises où siègent les patriarches du Marais.
Avant de nous asseoir , nous fîmes quelques tours au jardin. Ma femme ne se lassait pas de me faire admirer l'élégante distribution , la beauté , le charme de ce lieu de délices : trouverait-on rien de semblable dans ces cafés du boulevard d'An tin , où la présence d'une femme est un objet de scandale , ou du moins d'étonnement ? Elle se complaisait sur-tout à me faire remarquer l'air décent, la tournure modeste de cette foule de jeunes personnes qui se promenaient avec leurs père et mère. S'il m'arrivait de lui faire observer , à mon tour , un plus grand nombre de jeunes couples abandonnés à leur propre surveillance, c'était toujours, à l'entendre , un frère et une sœur , un cousin et une cousine, dont elle me montrait les grands parens à quelques pas en arrière : je riais parfois de sa méprise , sans oser lui faire part des circonstances qui mettaient évidemment en défaut sa pénétration.
Il fut question de nous asseoir pour prendre des glaces ; les sophas , dans la grande allée , sont occupés , de père en fils , par des habitues
privilégiés , qui semblent faire partie du local comme ks tables et les statues; un des garçons nous en fit remarquer plusieurs qui ont encore devant eux , à onze heures du soir , la tasse et le petit verre qu'ils ont pris à quatre heures , après leur dîner. Le grand pavillon était, comme à l'ordinaire , le rendez-vous des ébénistes du faubourg Saint-Antoine , des marchands de bois du boulevart Bourdon; et la f^rosse joie qu'entretenaient dans ce lieu les flots d'une bière mousseuse parut à M"*^ Guillaume elle-même un peu trop bourgeoise.
î^ous aurions trouvé à nous placer dans un joli kiosque éclairé en verres de couleur , qui plaisait beaucoup à mon petit Jules, si nous ne nous étions aperçus qu'il était à peu près rempli par une douzaine de militaires qui ache-» valent trop gaîraent leur soirée : j'eus peur que leur conversation ne fût pas tout-à-fait à la portée de ma fille.
Nous fûmes un moment tentés de nous arrêter sous le pont chinois , bien que le lieu nous parût un peu sombre ; mais toutes les places étaient prises : en cherchant à m'en assurer, je
vis un homme d'un certain âge qui s'approchait mystérieusement d'wne table qu'éclairait la flamme violette d'un bol de punch allumé; l'exclamation qui lui échappa ne me permit pas de douter qu'il ii'eiit fait là quelque Jriste découverte ; je ne jugeai pas à propos d'assister à une explication conjugale qui paraissait devoir être ^n peu vive : <f Vous m'aviez assuré , disje , en riant , à ma femme , que ces choses-là n'arrivaient point au Marais ? — Vous êtes si pressé de soupçonner le mal ! — Valait-il mieux s'en convaincre? »
Une table était vacante dans la grande allée, nous nous en emparâmes : à côté de nous se trouvaient deux Messieurs et un Dame qui paraissaient de la meilleure intelligence du monde. Avant que le garçon fût arrivé pour nous servir , Jules avait déjà fait remarquer à sa sœur que, tandis que le gros IMonsieur éfilait en ])yramide une glace à la pistache , la main du jeune liomme avait rencontré par hasard celle de la dame , qu'il serrait affectueusement : nous n'étions pas encore bien dans cet endroit.
Nous allâmes nous asseoir à l'autre extrémité
de Tallée , très-contens cette fois de ne voir auprès de nous que des hommes graves rangés autour d'une table ronde , et conversant assez haut pour que nous ne perdissions pas un mot de leur entretien. Ces Messieurs s'occupaient d'affaires d'état : ««Résumons-nous, disait l'un d'eux : veut-on un gouvernement despotique , l'esclavage de la presse est le premier principe à. poser, le premier moyen à mettre en œuvre. Veut-on un gouvernement constitutionnel , la liberté de la presse doit être pleine , entière , sauf la responsabilité devant la loi du mauvais usage qu'on peut en faire, » Un épicier de la rue Porte-Foin se mit ensuite à déclamer contre la dernière ordonnance de police ; un marchand de vin de la rue Chariot commençait à pérorer à propos du compte rendu. «La politique me poursuivra donc partout ! dit en se levant ]^jrae Guillaume ; c'est bien assez du supplice où l'on me condamne chez moi deux fois par semaine; il y a des gens que je ne suis pas obligée d'entendre. »
Nous nous remîmes en quête d'une autre place ; nous allions entrer dans un des cabinets
de verdure qui bordent l'enceinte du jardin ; mais il n'était séparé que par une charmille à jour d'un autre cabinet oii deux personnes se parlaient si bas que j'eus peur que ma fille n'entendît ce qu'ils se disaient.
Un petit bosquet , à quelque distance de là , nous offrait un asile agréable oii nous n'avions pour voisines que deux dames dont l'une devait être beaucoup plus âgée que l'autre, à en juger par le son de leur voix : ma femme avait prononcé que c'était une mère qui faisait des remontrances à sa fille; nous écoutâmes.
«Je vous ai dit, Mademoiselle, de marcher toujours les yeux baissés , et de ne jamais tourner la tcte que lorsque je vous serrerais le bras; vous n'avez tenu aucun compte de ma leçon, et vous n'aviez point fait vingt pas dans ce jardin , qu'on savait déjà qui je suis et qui vous êtes : autant vaudrait nous promener sous les arcades. — Et nous aussi , »> dit en sortant M""^ Guillaume , dont le dépit ne pouvait plus se contenir. « Vous avez , je pense , aposté tous ces gens-là, continua-t-elle en s'adressant à moi, pour me donner, par leur conduite, un dé-
menti formel ; soyez satisfait , on ne me reverra point ici. — Vous auriez tort, Madame , et vous ne feriez que changer de prévention ; ce jardin est fort agréable ; il n'est , sous le rapport des personnes qui s'y rassemblent , ni mieux ni plus mal composé que tout autre lieu public où se porte la foule. On y trouve alternativement, et quelquefois tout ensemble , bonne et mauvaise compagnie ; j'ai eu raison aujourd'hui , vous auriez peut-être raison demain ; mais nous aurions tort tous les deux aux yeux de nos enfans, si nous nous en allions sans leur tenir parole. » Nous entrâmes dans un cabinet à l'extrémité de la terrasse , oij l'on nous servit des glaces et des gaufres presqu'aussi bonnes et en meilleur air qu'au café de Foi. M*"*^ Guillaume , qui n'a pas toujours raison , mais qui finit toujours par l'entendre , convint avec moi que les bonnes mœurs, dans une grande ville , sont le partage de certaines familles , et non le privilège de certain quartier ; qu'une grande réunion d'hommes que le plaisir ou l'oisiveté rassemble , en quelque lieu que ce soit , suppose nécessairement une grande réunion de vices, de fautes et d'abus.
et qu'il n'y a d'exemples véritablement utiles ou dangereux pour les enfans que ceux qu'ils reçoivent dans leur famille.
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