M""* DE LA MES>'ARDIÈRE
■ On parle de femmes sur le retour ; cela nous regarde , madaraee de Fonval.
Mme Dj. fONVAL.
Quand on entend tout de travers , ne pourrait-on pas se dispenser de se mêler de la conversation ?
M""^ GUILLAUME
En fait de retour , je n'en crains plus qu'un c'est celui de nos chers alliés.
M""' d'aMBLEM ONT.
Vous ne les reverrez plus ; soyez tranquille.
M""* DE FONVAL.
Je n'en jurerais pas.
m""= destillet.
Vous , vous le parieriez ?
jjme jjj. COURVILLE.
Comment ! nous reverrions ici ce petit colonel Oursikow , qui me faisait si drôlement la cour , en couchant toutes les nuits sur un banc de pierre , à la porte de mon hôtel ; il était assez aimable pour un Tartare.
M""^ d'amble M ONT.
Pour moi , j'ai tous ces gens-là en horreur ; et je ne conçois pas qu'on en parle sans indignation.
M"" DE FONVAL.
Le mari de madame est un des braves qui nous ont ramené Bonaparte... Cela se voit.
M"* d'amblemont.
Je vous demande pardon , Madame ; mon mari est un des braves qui ne l'ont pas quitté.
Mme DE FOiyVAL.
Excellente raison pour haïr ses ennemis!
M"" d' AMBLEMONT.
Ses ennemis , Madame , ce sont les nôti-es , ce sont ceux de la France.
Mme jjj. FONVAL.
Chacun voit la France dans son parti.
M"^ d' AMBLEMONT.
Mon parti est celui de la gloire, de la liberté nationale.
M"^ DE FONVAL.
En un mot, celui du peuple.
M'"'' d' AMBLEMONT.
Et le vôtre , celui de la noblesse , peut-être ? Dans ce cas , nous faisons toutes deux preuve de désintéressement !
M""^ DE FONVAL.
Que voulez-vous dire , je vous prie — ? M""* Guillaume eut beau rompre vingt fois la conversation, parler de spectacles , de mariages,
2o6 UN SOUPER DE FEMMES, d'anecdotes récentes , de la Pie Foleuse , de la Fenus Holtentote , la maudite politique revint toujours ; les paroles s'aigrirent , l'humeur s'en mêla , les réparties devinrent des épigrarames , et ces dames se quittèrent fort mécontentes les unes des autres , et bien résolues de ne se revoir que lorsque l'hiver aurait passé sur les fleurs.
NO XLii. — 25 avril 18 (5.
Quo fit , ut emnis
fotii'd pateat velu:\descripta tabelld
fila
HoRACs, sat. I, liv. II.
Il retrace dans son livre les diffe'renles scèncj de la vie, comme dans ces tabieltes votives où sont représentés les divers accidens d'an naufrage.
« Je suisTliomme le plus malheureux du monde, me disait un de mes amis qui jouit , à quarante ans , de 25 ou 3o,ooo livres de rente , d'une bonne santé et d'une grande considération. » Sur l'observation que je lui faisais de tant d'avantages qui semblaient donner un démenti si formel à ses plaintes : « Vous ne faites pas entrer en ligne de compte, continua-t-il , les contrariétés de toute espèce , les tracasseries domestiques qui m'assiègent , et auxquelles j'ai le malheur d'être extrêmement sensible. Les
2o8 LE déménagument.
grands chagrins sont rares; ils ont un terme que l'espérance vous laisse entrevoir au moment qu'ils commencent : les peines de l'ame , quelque vives qu'elles puissent être , sont des situations de la vie que vous avez pré>'Ties , auxquelles l'expérience des autres a pu vous préparer , oii vous finissez quelquefois par trouver un certain charme ; mais ces trihulations de toutes les heures , ces petites vexations sourdes qui s'emparent d'un homme au sortir de son Ut , et le harcèlent tout le long du jour , voilà ce qui rend la vie insupportable , et ce dont je consentirais à me débarrasser au prix d'une belle et bonne infortune. »
Après m'être un peu moqué de ses doléances , je finis cependant par convenir avec lui qu'il y avait quelque chose de très-réel dans ce malheur imaginaire auquel les hommes de lettres sont plus exposés que les autres. Combien de circonstances frivoles , d'incidens légers en apparence , se succèdent ou se réunissent pour harceler un pauvre auteur jusque dans le cabinet où il s'enferme ! Une pensée neuve ou piquante se présente à son esprit , revêtue de l'expression la plus heureuse ; il craint de la
LE DÉMÉNAGEMENT. 2oc)
perdre , et va Fccrire ; mais une porte s"entr'ouvre , et crie aigrement sur ses gonds ; mais un rayon de soleil tombe d'aplomb sur ses yeux ; un orgue de Barbarie s'obstine à jouer sous ses fenêtres ; sa cheminée fume ; ses enfans crient ; sa femme , sous prétexte d'arranger et de parer sa bibliothèque, s'est avisée , pendant son absence , de classer ses livres par ordre de format et de reliure , sans égard à leur division par ordre de matières , en sorte qu'il passe des heures entières à chercher le volume dont il a besoin : on ne finirait pas si l'on s'imposait la tâche d'énumérer seulement les contrariétés de toute nature qui empoisonnent la vie la plus heureuse , et dont l'habitude ne fait qu'aggraver le supplice.
Au nombre de celles que je supporte le plus impatiemment , je compte l'ennui de déménager. Je ne connais pas d'accident qui bouleverse plus complètement les idées d'un homme qui fait métier d'en avoir deux de suite , que cette ennuyeuse opération, à partir de l'obligation préalable de donner congé en teras utile , sous peine de payer un ou deux termes de plus d'un loyer dont vous ne jouissez plus, jusqu'à la
nécessité de payer six mois d'avance pour un logement dont voiis ne jouissez pas encore.
Si jamais , comme Guillaume Penn , je fais bâtir une ville , je veux que chaque habitant y soit propriétaire de sa maison ou de sa cabane , et j'abolirai , par une loi expresse , avec le singulier commerce de faire payer un asile , les trois quarts des procès civils , qui n'ont pas d'autre source. Comme cette loi n'existe pas à Paris , et qu'il n'est pas probable qu'elle s'y établisse de long-tems , il faut , à défaut d'une maison à soi, se loger dans celle des autres; et , pour la sixième fois dans ma vie , je viens de faire la pénible épreuve de toutes les tribulations qu'entraîne un déménagement.
Il y a six ans que j'habite la maison de M. Moussinot , et je m'étais si bien familiarisé avec les incommodités dont elle est amplement pourvue , qu'il est probable que je n'en serais jamais sorti , s'il n'était survenu des changemens dans ma famille qui en nécessitent d'autres dans la distribution de mon logement. Ma fille, qui n'avait que dix ans lorsque je suis entré dans la maison de M, Moussinot , en a seize maintenant , et ne peut plus coucher dans la chambre de sa
mère ; mon fils , qui était convenablement couché dans une petite chambre attenante à mon cabinet , pendant le tems des vacances , aimerait autant , depuis qu'il est au service , que je ne fusse pas aussi exactement instruit de Theure où il rentre ; un appartement séparé lui devient d'autant plus nécessaire , qu'il n'est pas trèsconvenable qu'un officier de hussards passe par la chambre de sa sœur pour se rendre dans la sienne : toutes ces considérations m'ont mis dans la nécessité de déménager.
Le choix d'un nouveau logement est une affaire d'état dans une famille : le quartier , le prix , l'exposition , la distribution , la commodité , sont autant d'articles à examiner séparément; et comme chacun de nous était intéressé dans cette recherche , c'est en famille que nous nous mîmes en quête d'une nouvelle habitation.
Nous voilà donc , par un beau jour , en course dans le quartier d'Anlin ; je donnais le bras à M"^ Guillaume , et mon fils avec sa sœur , marchant quelques pas devant nous , faisaient déjà leurs petits arrangemens , sans trop s'embarrasser s'ils entraient dans les nôtres. Nous interrogions tous les écriteaux , et nos
enfans avaient grand soin de nous faire remarquer ceux qui annonçaient de jolis appartemens ornés de glaces et fraîchement décorés. Mon fils s'arrêta en face d'un hôtel sur la porte duquel on lisait en gros caractères : Grand et bel appartement à louer., au premier., entre cour et jardin. « Ma mère , voilà ce qu'il nous faut ! — Etes- Yous fou , mon fils ? c'est un logement de grand seigneur. — M"' Guillaume , la vue n'en coûte rien : entrons. » Le portier , qui nous avertissait par écrit qu'il était Suisse , nous reçut assez lestement quand il vit que nous étions venus à pied ; il est même probable qu'il ne se serait pas donné la peine de nous répondre si les petites moustaches et le ruban rouge de Victor ne lui eussent imposé : » Monsieur , dit-il , à mon fils , qui l'interrogeait , l'appartement est de huit pièces de plain-pied , jardin , écurie pour six chevaux , remise pour trois voitures , et six chambres de domestiques. — Et le prix ? — Cinq mille francs. » ^ous nous retirâmes sans en demander davantage. Le suisse alla rejoindre en sifflant des palefreniers occupés dans la cour à laver des voitures , et qui paraissaient regar-
LE DÉMÉNAGEMENT. 2l3
dcr en pitié des gens hors d'état de prendre un loyer de cinq mille francs.
Après avoir vu plusieurs autres logemens, nous entrâmes dans une petite maison charmante , à laquelle conduisait une allée d'arbres , et dont la cour formait une espèce de boulingrin d'un aspect très-agréable.
Une grosse portière , dont les manières ac- - ortes me prévinrent favorablement, nous donna d'ebord les détails dont nous avions le moins besoin : elle nous apprit que la maison était oc- < upée par la femme d'un colonel, qui la quittait pour aller rejoindre son mari. La jeune dame était au logis ; Victor insista pour voir l'apparleraent. J'étais moins pressé, et je craignais que ma fille\ie fût déplacée dans cette visite ; nous montâmes cependant.^
Il était une heure ; Madame était déjà levée. Lue très-jolie petite femme de chambre vint jious ouvrir , et fronça le sourcil en apprenant le motif qui nous amenait chez sa maîtresse ; néanmoins , comme l'examen que nous venions faire est un des inconvéniens indispensables d"un ap[iartcment à loyer, il fallut bien, à la voix de la portière , nous en permettre la visite.
2l4 LE DEMENAGEMENT.
Ce pavillon était un petit temple, et il était aisé de voir à quel dieu il avait été élevé. Tandis que Victor et sa sœur admiraient la beauté , le nombre , la disposition des glaces , la fraîcheur des peintures , M'"^ Guillaume s'occupait plus utilement des objets de nécessité première.
Victor pénétra le premier dans la chambre à coucher principale , oii la jeune dame , nonchalamment assise dans une bergère , prenait une tasse de thé d'un petit air boudeur qui ne gâtait rien à sa figure véritablement séduisante; elle nous fit, sans changer d'attitude, une inclination de tête à laquelle mon fils répondit par un compliment , dont un sourire aimable le paya très-généreusement.
Comme il est de ma nature et de mon état d'observateur d'avoir les yeux partout , je remarquai , sans attacher la moindre importance à cette observation, que la femme de chambre, en rangeant l'appartement où régnait encore le désordre du matin , enleva de dessus le lit un madras semblable à celui que sa maîtresse portait sur sa tête, mais qui paraissait avoir été noué avec beaucoup moins d'art.
Chaque pièce de ce logis fut, pour M""' Guil-
laume, l'objet d'un examen particulier , où elle déploya un esprit d'ordre, de prévoyance, une justesse de coup-d'œil, une connaissance des moindres détails, dont la portière elle-même ne revenait pas; déjà chaque chambre avait reçu sa •iestination, chaque meubleavait trouvésa place. Ces arrangemens de ménage, qui se faisaient en présence de la dame du logis , n'avaient pas l'air de l'amuser beaucoup, et elle ne me parut pas sentir le prix de l'occasion qui lui était offerte de connaître , pièce à pièce , tout le mobilier de notre maison.
Après avoir pris des mesures pour la hauteur des rideaux et des glaces , pour l'emplacement des canapés et des tapis , nous primes congé de la dame, qui permit à mon fils , d'une manière assez obligeante , de venir mesurer le lendemain un entre-deux de croisée, dans un cabinet qu'elle n'avait pas jugé à propos de nous ouvrir, et dans lequel ma fille avait l'intention de placer son piano. Le prix et le logement nous convenaient ; il ne s'agissait plus que de terminer avec le propriétaire ; la portière me donna son :ulresse , et je me rendis chez lui le lendemain.
2l6 LE DÉMÉNAGEMENT.
M. H*** est un ancien homme d'affaires ; je ne sais pas comment il a fait celles des autres , mais il a si bien fait les siennes, qu'il est aujourd'hui propriétaire de sept ou huit maisons, dans les plus beaux quartiers de Paris , dont il ne retire guère moins de quatre -vingt mille livres de rente, toutes impositions payées. Si l'on est surpris , en le voyant pour la première fois, d'apprendre qu'il soit parti d'une petite étude de procureur de la rue du Harlay pour arriver au point où il se trouve , on est étonné , après avoir traité la moindre affaire avec lui , qu'il ne soit pas plus riche. 11 s'est fait , en sa qualité de propriétaire , un petit code qui me donnerait une bien haute idée de l'adresse du locataire qui parviendrait à le tromper. Nous passâmes deux grandes heures à régler les conditions du bail, et trois matinées à dresser l'état des lieux. Tout en me faisant valoir son extrême désintéressement , il tira de moi une centaine d'écus pour des tringles , des cloisons , dont je n'avais aucun besoin , et qu'il m'obligea de lui acheter , sous condition de ne pas les emporter, en cas de déménagement,
de peur de dégrader les murs ; d'où je conclus que ces mêmes objets (qui ne valaient pas cent francs), en passant d'un locataire à l'autre , avaient déjà dû lui rapporter une centaine de louis. Enfin, après avoir signé, contre-signe et paraphé le double d'un bail qu'il avait pris soin de rédiger lui-même , il me demanda , en riant , cinq sous pour le papier timbré de la quittance des six mois que l'usage , auquel il n'est pas homme à déroger , veut que l'on paie d'avance. « Il ne tenait pas à une pareille bagatelle , comme je pouvais croire ; mais il faut de Tordre dans les^affaires. »
Sorti des mains de cet homme de proie , ma femme s'occupa du déménagement , dont les préparatifs commencèrent mon supplice. Les ouvriers de toute espèce prirent la maison d'assaut : tapissier , menuisier , serrurier , c'était à qui ferait le plus de bruit et de dégât. Poursuivi de chambre en chambre , je m'étais retranché dans mon cabinet, d'oij je bravais encore l'ennemi; mais force fut de capituler : en un clind'œil, et sans égard à mes ordres, à mes prières , je vis mes livres descendus des rayons
2i8 LE DÉMÉNAGEMENT.
de la bibliothèque , entassés pêle-mêle dans de grandes mannes , sans respect de mérite , de genre et de format. Corneille avec Dorât, Racine avec Mercier, Poinsinet avec Voltaire. O
honte! ô confusion! Après avoir disputé,
dans mon cabinet , le terrain pied à pied , les meubles pièce à pièce , las de crier , de tempêter, réduit littéralement au désespoir, je me sauvai du logis avec le seul livre que j'eusse pu sauver du pillage , et j'allai me promener pour évaporer ma bile , laissant à ma femme et à mes enfans le soin d'achever cette oeuvre de destruction.
Je n'étais pas au bout de mes peines ; j'avais quitté mon ancien logement ; en entrant dans l'autre , je ne fis que changer de chaos : les ouvriers m'y poursuivirent , et m'abandonnèrent , le premier soir, au milieu d'un désordre oii j'avais peine à me retrouver moi-même. On avait pensé à tout , excepté au moyen de se coucher ; mon lit était encore sur le brancard. Après deux heures de recherches, je retrouvai mes pantoufles dans le bonheur du jour de M""* Guillaume , et ma robe de chambre parmi les ustensiles de
cuisine , ce qui donna occasion à ma femme de me faire remarquer que rien ne s'égarait avec elle : chacun passa la nuit comme il put , et le jour vint éclairer un tableau cent fois plus triste encore.
Trois mille volumes de ma bibliothèque , choisis avec tant de soin , rassemblés à tant de frais , étaient amoncelés dans une chambre basse ; mes plus belles éditions avaient été froissées , tachées , déchirées ; je n'avais plus la force de me plaindre , et je contemplais ce désordre en poussant de gros soupirs , auxquels M""* Guillaume répondait par des exclamations continuelles à la vue de ses porcelaines écornées , de ses cristaux en pièces. Ma fille ne trouvait plus les pédales et les pieds de son piano. Victor s'était couché tout habillé sur un sopha en lampas , où il avait laissé l'empreinte indélébile de ses bottes. Les domestiques ne savaient auquel entendre , et rejetaient l'un sur l'autre t<jjites les sottises qui avaient été faites en commun. La première journée se passa en lamentations , et la semaine entière en reproches , en tracasseries de toute espèce. Au bout de
huit jours , nous parvînmes à nous reconnaître, et nous convînm-es , en récapitulant nos pertes , que le proverbe a raison , et que trois démena-^ gemens équivalent à un incendie.
îyO XLIII. — 3 mai l8l5
UÎSE NUIT DE PAPvIS.
Duplex libelli dos est : qubd risum motet Et guod prudmli ritam consilio monet.
PaiDivs.
Je me propose, en écrivant, le double but l'amuser et de corriger.
Lundi dernier, la nuit était belle, lair était doux, et la lune se promenait dans un ciel sans nuages. Je goûtais, à ma fenêtre, un de ces plaisirs innocens dont on jouit , comme de beaucoup d'autres, sans jamais s'en rendre compte ; je fumais une cigare , et, comme ce grand y7i//2drin de vicomte qui s'amusait à faire des ronds dans un puits, je m'amusais à suivre dans l'air les bouffées de tabac que j'expirais avec la gravité d'un bourguemestre de Groningue : je ne voyais rien, je ne songeais à rien; je m'écoutais vivre. Ma cigare achevée, je rentrai dans le monde social et politique dont j'étais absent depuis
un quart d'heure, et mon esprit se remit au travail. En parcourant des deux yeux cette rue déserte , où tant de gens s'agitaient , se coudoyaient quelques heures auparavant , j'en vins à me rappeler quelques traits d'une assez mauvaise peinture, à' Une Nuit de Paris ^ qu'a faite Rélif de la Bretonne dans la préface de ses Contemporaines ; ensuite il me prit fantaisie de retracer moi-même un semblable tableau ; j'en avais une belle occasion; le tems était superbe, tout le monde dormait chez moi , et je n'avais pas la moindre disposition au sommeil. Je sortis furtivement, en me rappelant , avec un soupir, le tems où de semblables précautions avaient un autre molif, et j'arrivai à la grande porte de la rue , que j'eus beaucoup de peine à me faire ouvrir. La portière, obligée de se lever,
Dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d arracber au sommeil ,
en tournant d'une main la grosse clef, et voilant de l'autre des appas dont je détournais modestement mes regards , grommelait enlre ses
dents : «f La belle heure , pour sortir ! Où
diable peut-on aller?... A moins, pourtant — Ah! mon dieu! mon dieu ! »
Me voilà dans la rue ; je n'avais pas fait cinquante pas que je commençais à me repentir de ma démarche ; mais le moyen de rentrer ? Je ne me sentais pas la force de braver une seconde fois l'humeur de la portière. Je n'avais point de projet arrêté, ainsi tout chemin m'était égal ; je marchais devant moi, sans trop savoir ca j'allais. J'étais arrivé au bout de la rue de Provence , sans avoir rencontré personne , et je commençai à craindre que ma promenade nocturne ne me fournît d'autres sujets d'observation que moi-même; un bruit confus de voix se fil entendre , je tournai mes pas de ce coté : il s'agissait d'une rixe entre des cochers de fiacre ; l'un d'eux avait imaginé de nourrir ses chevaux aux dépens de ceux de ses camarades, en profitant de leur sommeil ou de leur station au cabaret pour s'approprier quelques poignées de fourrage , dont il composait à ses chevaux une ration économique , qu'il avait soin de porter en compte à son bourgeois. Le maraudeur, pris sur le fait , n'en fut pas quitte pour quelques coups de fouet , qui lui furent appliqués de main de maître , il fallut entrer en arrangement chez un grenetier voisin , dont la boutique était en-
core ouverte : assis sur un sac d'avoine , celuici écouta la plainte , évalua le dommage et les intérêts, prononça très -sagement sur les indemnités auxquelles les plaignans avaient droit , et se fit allouer un poisson d'eau-de-vie pour les frais d'arbitrage. Fort bien jugé, me disaisje à moi-même , en continant ma promenade ; 5i cette affaire de foin eût été portée devant un tribunal, les procureurs et les huissiers en auraient mangé bien débottés.
Au détour de la rue de TArbre-Sec, à quelques pas de la fontaine , je vis une patrouille qui réveillait un homme , étendu sous une porte cochère , oii il était établi de manière à faire croire qu'il avait l'habitude d'un pareil domicile. Celui-ci trouva très-mauvais qu'on troublât son sommeil; on lui demanda son nom : « Je m'appelle La Riffardière (répondit-il avec fierté en se mettant sur son séant); je suis artiste , et, qui plus est , poète ; je loge ici , parce que cela me convient , et qu'il n'y a point de loi qui défende à un citoyen de coucher dans la rue; or donc , et en vertu de l'article 5 de l'acte additionnel , qui garantit à tout Français sa liberté individuelle, j'ai le droit de continuer
mon sommeil ; » et il se recoucha. Je me joignis à la patrouille pour lui faire entendre qu'il dormirait plus commodément sur le lit-de-camp du corps-de-garde. « Prétend-on me faire violence, reprit- il du ton de Mirabeau à la tribune; je proteste contre une arrestation arbitraire , et je déchire que je ne sortirai d'ici que par la puissance des baïonneiL's. •< Le caporal qui commandait la patrouille , honnête mercier de la rue Montorgueil , se croyant déjà dans le cas prévu par nos constitutions , sur la responsabilité des fonctionnaires publics , n'osa rien prendre sur lui , et laissa le nouveau Diogène ronfler à son aise en plein vent.
Dans la rue des Poulies , un gros homme était arrêté devant une maison à sept ou huit éfages, qu'il ne pouvait se faire ouvrir ; je l'abordai poliment , et je n'eus pas de peine à m'apercevoir qu'il avait trop bien soupe pour ne pas aspirer à retrouver son lit. Il était , disait-il , organiste de paroisse , et revenait de fêter un Saint-Isidore de ses amis. Je n'ai jamais vu de dépit plus comique que celui de cet honnête bourgeois , à l'idée de passer la nuit à la belle étoile : il frappait du marteau , des pieds
et des mains à la porte de l'allée, sans pouvoir se faire entendre d'une portière qui logeait au sixième étage , et qu'il avait oublié de prévenir. Mon homme, dans l'excès de son désespoir, allait, venait, pirouettait sur lui-même, et criait de toutes ses forces en appelant les locataires par leurs noms. Ceux-ci se mirent aux fenêtres , les uns en riant , les autres en jurant ; toute la rue fut bientôt en rumeur. Les malédictions des époux réveillés, les cris du musicien, auxquels se mêlaient les aboiemens des chiens du quartier , augmentèrent le vacarme , et finirent enfin par éveiller la portière, qui vint ouvrir, en donnant au diable tous les organistes du monde. Peu-à-peu tout rentra dans l'ordre rue des Poulies , et je n'entendis plus que les murmures confus du gros homme , qui se perdirent insensiblement vers le sixième étage de la maison.
J'étais en face de l'Oratoire, quand une vieille femme , qui sortait en sanglotant d'une allée voisine , me pria de lui indiquer un apothicaire ; nous n'étions pas éloignés de la pharmacie de M. Cadet ; je l'y conduisis , et j'appris d'elle , chemin faisant , « que son maître était un ancien employé de la ferme générale , dont la fortune était assez, considérable , et la sauté , depuis six
moîs , assez chancelante pour avoir déterminé ses deux neveux à venir habiter avec lui. Une attaque d'apoplexie menaçait en ce moment les jours du vieillard ; le moindre retard dans l'application des remèdes devait amener la mort du malade; et c'est elle, elle que l'âge et les infirmité accablent , qui se traîne avec tant de peine , que les deux jeunes gens, occupés àsepartager la succession de leur oncle mourant , envoyaient chercher des secours qui , sans doute, arriveraient trop tard ! » Je confiai la bonne vieille aux soins du favori d'Esculape, et je m'éloignai en formant des vœux pour qu'ils ne fussent pas sans succès. Au détour de la rue Croix-des-Petits-Champs, je trouvai un homme , en bonnet de nuit et en robe de chambre , qui cherchait , au clair de la lune , à découvrir le numéro des maisons; cet honnête bourgeois , dont la figure grotesque ne peut se rencontrer dans aucune autre ville du monde, était en quête d'une sage-femme , dont sa jeune épouse avait , me dit-il , le plus pressant besoin ; dans sa manière de m'apprendre qu'il allait devenir père , il entrait un peu de vanité , mais il s'y mêlait aussi quelque chose qui ressemblait àde la surprise. Jel'aidai dans sa recherche, et nous parvînmes à meUre la main sur le cor-
don tie la sonne l te de la sage-femme, qui ne se fil pas attendre dix minutes. Ce bon mari me remercia gracieusement, et peu s'en fallut qu'il ne m'invitât au baptême. Nous cheminâmes quelques momens ensemble , et tandis qu'il retournait en toute hâte au logis, donnant le bras à la Lucine parisienne , la vieille gouvernante , que j'avais laissée chez le pharmacien, revenait, -de son côté , avec le garçon apothicaire, muni de tous ses médicamens. Ils rencontrèrent , au même point , deux ambassadeurs charités de missions bien différentes : l'un venait annoncer au mari qu'il avait un héritier de son nom , et l'autre ( Tun de ces neveux qui avaient chargé une vieille femme impotente d'aller chercher des secours) accourait lui-même, pour éviter de grever la succession d'une dépense que la mort de son oncle rendait inutile.
J'étais arrivé sous les arcades du Palais- Royal , qui retentissaient encore du bruit de l'orchestre du bal des Etrangers , des ris immodérés des danseurs et des imprécations des joueurs. Quelques factionnaires parcouraient d'un pas mesuré ces longues galeries , en comptant les quarts dheure de l'horloge , pendant que d'autres senîinelles , d'une profession moins
honorable , se nromenaient mystérieurement , et prenaient note de tout ce qu'ils voyaient, ou même de ce qu'ils ne voyaient pas , afin de grossir le rapport du lendemain. Des cris m'attirèrent du côté du Perron : une violente dispute s'était élevée, entre un militaire etuuéièveencliirurgie , au sujet d'une Hélène qui attendait avec assez d'indifférence l'issue d'un combat dont elle devait être le prix. La garde, arrivée presque aussitôt que moi sur le champ de bataille , mit fin à la querelle en s'emparant de la beauté en litige. Je sortis du Palais-Royal , et j'errais depuis une demi-heure dans les rues adjacentes , sans avoir rencontré un être vivant : comme j'approchais de la place des Victoires , la sentinelle du poste de la Banque , confié à la garde nationale , me cria : Qui me ? du plus loin qu'elle m'entendil venir. La réponse : Ami , bourgeois , que je m'empressai de lui faire , ne la satisfit pas , et l'on m'ordonna militairem.ent ^'avancer à Vordre. Je sais tout ce qu'on doit de respect et d'obéissance à la consigne ; je ne balançai pas à m'y soumettre ; j'entrai au corps-dc-garde : dix ou douze chasseurs de la deuxième légion étaient groupés autour d'une table , et acheyaicnt un bol de punch ; le chef du poslc , qui
dormait sur un banc , se réveilla poui: m'interroger ; il me demanda ce que je faisais , à deux heures du matin , dans les rues de Paris ; je répondis que je travaillais à un article de journal ; cette vérité avait si bien l'air d'une mauvaise plaisanterie , que le commandant donnait déjà l'ordre de me faire conduire à la préfecture de police : fort heureusement pour moi , je fus reconnu par mon tailleur, qu'on venait de relever de faction, et l'on me mit en liberté.
Je m'applaudissais , en continuant mon chemin, du zèle et de la sévérité que déployait la garde nationale pour la sûreté des citoyens , lorsque, au coin de la rue de Cléry, deux hommes d'assez mauvaise mine m'engagèrent à prendre la rue voisine ; je demandai à ces gens-là de quel droit ils me prescrivaient ma route. L'un d'eux me présenta un pistolet ; sans me contenter de cette mauvaise raison , je me mis à crier : Au çoïeurl Au même instant, mes deux coquins, par un cri d'argot , donnèrent l'éveil à leurs camarades occupés à iracaillernne boutique de bijoutier , à quelque distance de là , et la bande entière prit aussitôt la fuite. Les instrumens de leur industrie, la pince, le trousseau de rossignols , et la lanterne sourde étaient restés sur
UNE NUIT DE PARIS. 23l
îc lieu du délit ; je crus devoir prévenir le propriétaire du danger qu'il avait couru : dans un moment toute la maison fut sur pied ; on envoya chercher un commissaire : je ne jugeai pas à propos de l'attendre.
En suivant le chemin qu'avaient pris les voleurs , je rencontrai dans le haut de la rue Montmartre un chiffonnier qui grattait, en sifflant, le ruisseau dont il suivait le cours , une lanterne à la main. Je m'informai de lui s'il avait vu les coquins dont j'avais troublé la fête. « Ce ne sont pas mes affaires , me répondit-il d'un ton délibéré : je gagne ma vie à ma manière , et je laisse les autres gagner la leur comme ils l'entendent. — Vous faites , mon ami , un métier iqui ne doit pas vous rapporter beaucoup. — J'ai 60 ans , mon bon Monsieur ; vous voyez bien qu'on peut y vivre. Il est vrai que je suis en même tems commissionnaire - crocheteur ; informezvous de moi au coin du faubourg Montmartre ; Joseph, n° 2077. — Vous n'avez jamais fait d'autre état ? — Si fait ; dans ma jeunesse , j'ai porté la livrée ; mais , en vieillissant , j'ai senti la dignité de l'homme et le besoin de l'indépendance. — Vous êtes bien pauvre pour être libre. — Connaissez-yous beaucoup de riches qui soient
plus libres que moi ? Au moyen de mes deux métiers, la moitié de mon tems m'appartient; quand j'ai fait une bonne journée , je me repose la nuit ; quand j'ai fait une bonne nuit, je passe la journée sans rien faire. — Mais quepouvez-vous gagner à gratter les ruisseaux ? — Tantôt plus, tantôt moins; une ou deux pièces de monnaie, un petit bijou, une bague, un bracelet : on trouve toujours quelque chose ; il ne faut que chercher » En quittant ce philosophe des rues , dont la conversation m'amusa beaucoup , je fis en sorte qu'il ne regrettât pas le tems que je lui avais fait perdre.
Déjà Vaube coiamençait à brunir les étoiles ; les épiciers ouvraient leurs comptoirs , et préparaient la liqueur du cassis pour l'ouvrier matinal. Je regagnais mon logement. Une dernière aventure m'arrêta sur le boulevart Italien, au coin de la rue de (La discrétion est ici nécessaire ). Je vis un jeune homme sortir d'un jardin , en escaladant la muraille : je n'oserais pas assurer que ce fût un voleur : dans tous les cas, il avait quelque intelligence dans la maison, car je vis distinctement une jolie petite main qu'on lui tendait par dessus le mur, et qu'il baisa d'une manière très-respectueuse. Sou cabriolet
l'attendait au coin de la rue Neuve-le-rdlelier ; à Tair endormi du domestique , à l'impatience du cheval , je jugeai que la nuit leur avait paru plus longue qu'à leur maître.
Je rentrai chez moi au point du jour , et je me fis attendre pour déjeuner. Le silence et le regard accusateurs de M™* Guillaume ne me laissèrent pas douter un instant qu'elle ne fût instruite de ma sortie nocturne. Je n'ai pas cru devoir provoquer une explication ; mais j'aurai grand soin de lui faire lire , demain , cet article , pour la rassurer sur l'emploi de ma nuit du i5 au i6 mai i8i5.
aS/f INCONSléQUENCES
W XLiv. — lo mai i8i5.
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