‹ Guillaume de franc-parleur; ou, Observations sur les moeurs et les usages français au commencement du XIXe siècleChapitre 21 sur 31 · INCONSÉQUENCES DANS LES MŒURS · texte numérisé non relu

INCONSÉQUENCES DANS LES MŒURS

..... Facto pius et seeleratas todtm.

Otid».

Criminel cl honora peur le même fait.

On s'est plaint souvent des inconséquences que l'on remarque dans Tordre physique ; les anomalies de la nature ont été l'objet de beaucoup de dissertations plus curieuses qu'utiles ; des savans ont consacré leurs veilles à rechercher les causes de tant de contradictions dans les lois qui régissent l'univers. Qu'ont-ils découvert ? Que pouvaient-ils se flatter de découvrir ? Rien : le génie de l'homme s'exerce sur les \ effets ; il ne lui est pas donné de connaître les causes. Il n'en est pas ainsi dans l'ordre social , dont l'édifice est élevé par des mains humaines ; ceux qui l'habitent peuvent blâmer

le plan , critiquer les détails , demander des réparations , et se plaindre sans justice , surtout quand ils ne sont pas logés commodément.

J'ai connu un vieux capitaine de cavalerie , relire depuis plus de cinquante ans du service , qui probablement , et vu son âge , aura pu servir de modèle à Destouches pour tracer le caractère de son Homme Singulier. Ce vieillard octogénaire , perclus de rhumatismes , avait conservé, de l'ancienne originalité de ses goûts et de ses manières , une conversation extrêmement piquante, où l'on retrouvait toute la bizarrerie des principes d'après lesquels il avait autrefois réglé sa conduite; j'allais volontiers passer quelques heures avec lui , quand sa sciatique lui permettait de prononcer une phrase entière sans la couper par deux ou trois jurons énergiques qui ne manquaient jamais d'arriver, comme membres accidentels de sa période , et qui en interrompaient le fil , sans en altérer le sens .

« Mon cher Guillaume , me disait-il souvent , vous entrez dans le monde ; souvenez-vous d'une chose : vous n'avez que le choix d'y être méprisable en suivant les préceptes de la bonne compagnie , ou méprisé en écoutant votre raison

et votre conscience. Dans le premier cas , et avec de l'esprit de conduite (ce qui ne vous engage à rien envers la probité, la morale et l'honneur ) , vous pourrez aspirer à la considération, aux honneurs et à la fortune. Dans Tautre , il faut vous attendre à rester inconnu avec beaucoup de talent , à végéter dans quelque emploi subalterne , et à user vos chapeaux en saluts qu'on ne vous rendra pas.... C'est comme cela que les hommes sont faits chez nous , et Dieu me damne s'ils valent mieux ailleurs. Mais vous arriverez à soixante ans , vous vous trouverez , comme moi , en présence de vos réflexions et de vos souvenirs, sans autre distraction que vos tisons et vos pincettes; c'est alors que vous vous établirez juge de vous-même et de la société , dont vous aurez eu honorablement à vous plaindre , ou honteusement à vous louer. Je suis bien fâché de le dire, mais c'est une caverne que le monde; je n'y ai guère vu que des fripons ou des dupes: tout est piège, tout est fraude , les lois , les mœurs et les préjugés. » J'ai passé ma vie entière en opposition directe avec la troupe , dont je n'ai voulu être ni le complice, ni la victime ; qu'est-il résulté de là.-*

hes médians m'ont tourmenté , les sots m'ont honni , les grands m'ont dédaigné, et les femmes 5e sont moquées de moi : je me venge aujourd'hui des uns et des autres en leur disant leur fait. . . » Ici mon vieux misantrope fut interrompu par «ne crise qui amena , tout naturellement , une ■sortie contre la médecine et les médecins. La fcourrasque tomba ensuite sur son fidèle Jacques, qu'il avait appelé pour le retourner sur son fauteuil , et pour lui frotter le tibia , depuis le métatarse jusqu'à la rotule ; commission dont celui-ci s'acquittait avec plus de zèle que de sensibilité, et sans trop s'inquiéter des injures dont son maître le récompensait. L'accès passé, le chevalier de la Vergne continua sur le même ton. « Guillaume , me dit-il , prenez ce volume que vous voyez sur mon secrétaire (c'était un ^ros in-4° relié en parchemin , et noté N" 10 ), c'est le dixième de la collection de mes Mémoires, que j'ai conduits jusqu'à ce jour; je l'ai consacré spécialement à signaler les inconséquences que j'ai observées , depuis soixante ans , dans nos mœurs , et qui , pour la plupart , sont relatives aux différens événemens de ma vie. Toutes mes actions ont été , plus ou moins ,

l'objet de la censure , elles m'ont valu la réputation d'homme singulier , que j'accepte , et celle de méchant homme , que Je crois être bien loin de mériter. Je vous le jure, Guillaume, aujourd'hui que je ne vis pins que dans le passé , que je me survis , en quelque sorte , à moi-même , je ne me rappelle pas une seule action dont j'aie à rougir , une seule où je voulusse aujourd'hui me conduire différemment que je l'ai fait , au risque de tous les maux qui m'en sont advenus. »

J'ouvris le volume : le titre de chacun des chapitres ne me parut d'abord que l'énoncé d'un paradoxe insoutenable , que je croyais suffisamment réfuté par un sourire que le vieux chevalier remarqua. « Ne vous gênez pas , mon ami , continua-t-il , riez à votre aise ; vous devez sentir qu'avec un caractère comme le mien , je ne puis m'offenser qu'on se moque de moi, qui me suis tant moqué des autres. » Le premier chapitre sur lequel je jetai les yeux avait pour titre : La Maréchaussée , premier corps de France,

« L'Almanach militaire n'est pas de votre avis, lui dis-je en haussant les épaules. — Corbleu ! répondit-il , l'Almanach militaire est

un sot , aussi bien que tous ceux qui mesurent leur estime sur les distinctions qu'il établit; écoutez-moi bien, ajouta-t-ii en se mettant sur son séant , et en relevant son bonnet de velours : j'avais fait la guerre de Sept Ans^ et je revenais, après la malheureuse affaire de IVlinden , me faire guérir de deux blessures graves que j'y avais reçues ; à quelques lieues d'Armentières , je fus attaqué par quatre bandits qui me tenaient le pistolet sur la gorge dans ma chaise de poste ; deux cavaliers de la maréchaussée surviennent , le combat s'engage entre eux et les voleurs ; l'un de ces cavaliers est tué sur la place, l'autre (que j'aidais de mon mieux en tirant quelques coups de pistolet par la portière de ma voiture d'où je ne pouvais descendre) parvint à mettre trois de ces brigands en fuite et à s'assurer du quatrième. La veuve du cavalier mort n'aurait eu pour récompense qu'une aumône de soixante francs, si je n'avais pris soin d'elle. En arrivant à Paris , je sollicitai de l'avancement pour le cavalier qui s'était conduit avec tant de courage : on se moqua de moi dans les bureaux. Furieux de cette injustice , je proposai à ce brave homme une plate de maréchal- des-logis dans ma corn-

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pagriie , le colonel trouva très-mauvais que je voulusse faire entrer un cavalier de la maréchaussée dans un régiment de dragons ; je me fâchai; j'offris ma démission; le ministre l'accepta , en me proposant une place dans le corps honorable oii servait mon défenseur. Honorable ! oui , sans doute , plus honorable qu'aucun autre, si l'on s'entendait une fois sur la valeur de ce mot. A qui donc appartiendra la considération militaire , si l'on a la sottise de la refuser à des hommes dont les services intéressent toutes les classes de la société ? Pendant la guerre , ils combattent l'ennemi , répriment la maraude , maintiennent la discipline; pendant la paix, lorsque toutes les troupes se livrent dans leurs garnisons aux douceurs du repos , la maréchaussée veille et combat sans cesse pour la sûreté de l'Etat et des citoyens. Quelle guerre plus périlleuse que celle qu'elle livre , sur les frontières et les grandes routes , aux contrebandiers , aux voleurs , aux assassins , à tous ces ennemis désespérés qui n'ont d'alternative que la victoire ou l'échafaud ? Un soldat, dans sa fuite, tombe encore, avec gloire loin du champ de bataille qu'il abandonne ; les bienfaits du gouyer^

nement vont chercher sa famille ; et le cavalier de la maréchaussée meurt , sans honneur , sous les coups de l'assassin qu'il poursuit au milieu des forêts! Et SCS enfans obtiendront à peine, deFéquitable société qui leur ravit un père , le pris du cheval sur lequel il était monté ! Une pareille inconséquence «st faite pour révolter tout homme qui ne sépare pas l'honneur de l'utilité publique , et qui n'a pas tout-à-fait renoncé au bon sens. »

J'écoutais le vieillard , et je commençais à m'accoutumer à la bizarrerie de ses opinions.

En tête du chapitre suivant , on lisait ces mots : l'Assassin de bonne compagnie.

« Voilà encore , lui dis-je avec étonnement , des mots dont je ne conçois pas l'association. — Cependant celle des idée qu'ils représentent n'a rien qui vous révolte , ni vous , ni les autres. Puissiez-vous n'avoir jamais les mêmes raisons que moi pour changer d'avis ! Ecoutez bien.

« J'avais un frère , beaucoup plus jeune que moi , plein d'esprit , de talens et de bravoure. Insulté par un de ses camarades ( il servait dans les mousquetaires ) , il en demanda raison. Son insolent adversaire était un certain marquis d'Enjac , spadassin de café , suppôt de maison

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