j6 les desapointemens
par ses conséquences , et le plus comique par ses moyens et par son résultat , c'est celui d'un mauvais mariage , où les deux parties contractantes se sont volontairement et mutuellement trompées. Rien de plus plaisant que le lendemain d'une pareille noce. Le mari avait passé sur la laideur de sa femme , parce qu'il comptait sur sa fortune ; la femme avait passé sur rage et sur les défauts de son mari , parce qu'elle comptait sur l'éclat d'un rang et d'un nom qui devait rejaillir sur elle : l'un et l'autre avaient cru devoir montrer d'autant plus de confiance , que chacun en avait également besoin. Le moment'de l'explication arrive. L'une ne possède que l'usufruit d'un bien qui appartient à des enfans mineurs , lesquels vont bientôt cesser de Tétre ; l'autre se targuait d'un titre qu'on lui ôte , et d'un nom que malheureusement on lui laisse : tous deux s'aperçoivent trop tard de la sottise qu'ils ont faite , et leur désapointement devient leur punition.
Les désapointemens littéraires ont aussi leur côté plaisant. Que de gens ont spéculé sur le "succès d'une ode dont le nom du héros était malheureusement en rime à chaque strophe ! Que de créanciers désapointés après la repré-
LES DESAPOINTEMENS. 25() sentation d'une pièce de théâtre dont railleur avait assigné le paiement de ses délies sur le produit de ses droits !
Dans la liste des désapointemens habituels , j'oublierai d'autant moins celui des lecteurs de journaux , que j'ai bien peur , en achevant cet article , d'avoir en même tems fourni le précepte et l'exemple.
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N° XLYi. — 24 mai 181 5.
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Ke descenâons Jamais daiis de lâches intrigues ; N'allons pas aux honneurs par de honleuses brigues. PiKON , Métromanie.
De tous les vices inconnus chez les peuples sauvages , l'intrigue est celui dont on peut le moins y soupçonner Texistence. Je- possède un vocabulaire polyglotte de presque tous les idiomes des peuplades des deux Amériques , et je n'y trouve pas un seul mol qui puisse , je ne dis pas exprimer , mais seulement donner une idée de celle que nous attachons au mot intrigant. Si Ton disait à un habitant des bords du Missouri , en employant une longue périphrase , qu'il existe en Europe une classe nombreuse de gens assezindustrieux pour obtenir , par adresse, ce qui ne doit être accordé qu'au talent et au métier ; qui ont réduit en préceptes l'art de trom-
per et de feindre ; qui spéculent sur la bonne foi des autres , et qui prouvent , contre l'axiome des mathématiciens , que la ligne courbe est la plus courte pour arriver au but qu'ils se proposent ; qu'au moyen de cette science de l'intrigue on passe , en peu de tems , de la misère à l'opulence, du mépris à la plus haute considération, et d'un grenier dans un hôtel ; qu'on franchit quelquefois , du premier bond, l'intervalle qui sépare la caserne du quartier-général, et les tréteaux du boulevart de la Comédie -Française. Si l'on disait à cet enfant des bois que l'intrigue aplanit toutes les difficultés, rapproche toutes les distances , dispense de tous les titres , ouvre toutes les portes , depuis celle du greffier de village jusqu'à celle du palois des souverains , depuis celle de l'Athénée jusqu'à celle de l'Institut ; mon sauvage , émerveillé de semblables prodiges , désirerait , sans doute, qu'on lui communiquât les secrets de l'art qui les opère. IMais si l'on ajoutait qu'il faut commencer par vouer sa vie entière aux remords et à la honte ; qu'il faut payer chacun de ses succès par une injustice ou par une infamie ; qu'il faut savoir, au besoin , sacrifier sa patrie , ses amis , sa fa-
mille; dévoref des affronts, supporter des injures , mendier des mépris ; qu'il faut se faire un caractère malléable , propre à recevoir toutes les empreintes , même celle de la probité ; qu'il faut savoir ramper entre les caprices des grands et ceux de la canaille , et si vous venez à être foulé , par mégarde , baiser gracieusement le pied qui vous écrase : je suis bien certain que Thabitant des bois à qui vous offririez des trésors et des palais au même prix , vous redemanderait bien vite ses forêts et sa cabane , seul asile où l'intrigue ne pénètre pas. Son empire est en Europe , et ses principales résidences à Londres et à Paris.
Je suis un grand ami des lumières ( j'entends des lumières qui éclairent et ne brûlent pas ) ; je crois au perfectionnement de l'espèce humaine (mais non pas à sa perfectibilité indéfinie; car je trouve partout des limites en -deçà desquelles l'homme est invinciblement retenu ) : en conséquence de mes opinions , il doit donc m'en coûter de convenir que les progrès de ce vice odieux de l'intrigue sont partout en raison des progrès de la civilisation.
La révolution , en établissant , du moins en
principe , une sorte d'égalité de droits entre les citoyens , a ouvert un champ plus vaste à réraulation : Tintrigue s'en est aussitôt emparée. De mon tems il était difficile qu'un homme, quel que fût son mérite , pût franchir les barrières que sa condition avait mises à son avancement : en entrant dans la carrière , il voyait l'espace qu'il avait à parcourir et le point où il serait forcé de s'arrêter. Son ambition se bornait nécessairement à y arriver le plus vite possible. Il ne serait jamais venu dans l'idée d'un conseiller à la cour des aides de Montpellier de devenir un jour chancelier de France : un huissier au Châtelet n'avait pas la prétention de devenir premier président ; et , malgré l'exemple de Catinat et de Fabert , je ne pense pas qu'un soldat s'engageât alors dans l'espoir d'arriver au grade de maréchal de France. Tous les rangs , tous les emplois , toutes les dignités sont maintenant accessibles au mérite , et s'il y parvient plus rarement depuis qu'il a le droit d'y prétendre , c'est qu'il est plus facile de vaincre les préjugés que de déjouer l'intrigue.
Cette dernière réflexion appartient à un vieil encyclopédiste, nommé à'Jngetille , qui
demeure dans mon voisinage , et avec lequel j'agitais dernièrement la question que je traite aujourd'hui.
« Les intrigans , me disait-il , se divisent en quatre classes bien distinctes : les intrigans de fortune , les intrigans littéraires , les intrigans de cour et les intrigans politiques : chacune de ces classes a son prototype, que je me charge de vous faire connaître , en vous les montrant au point de départ et au moment de l'arrivée , sans m'engager à vous indiquer au juste le chemin qu'ils ontsuivi ; car il enest de ces gens-là comme de ces petits ruisseaux qu'on voit s'enfoncer dans la terre à peu de distance de leur source, et qui , par un travail souterrain oii l'on ne saurait les suivre , vont ressortir à plusieurs lieues de là , avec tout le fracas et toute la majesté d'un grand fleuve.
» Vous m'avez déjà entendu parler du gros Gerneval : cet homme est riche de cinq millions, et ne paie pas soixante francs d'imposition foncière. Comment a-t-il fait cette immense fortune ? Elle ne lui est pas venue par héritage. Son père , qui tenait à Brest une petite boutique de perruquier , à côté de l'hôtel des gardes de
îa marine , était le plus riche de la famille. Avec une figure bassement désagréable , sans usage du monde , sans talens , il n'est pas présumable qu'il ait trouvé auprès des femmes le moyen de parvenir : privé de toute espèce d'esprit , même de celui des affaires , il n'a trouvé de ressource ni dans le travail , auquel on ne l'a jamais vu se livrer , ni dans aucun genre d'industrie , dont il est incapable. Qu'a-t-il donc fait ? Il a intrigué. Après avoir spéculé quelque tems au Perron sur les assignats , et avoir gagné une centaine de mille francs sur les pensions alimentaires des rentiers réduits au tiers consolidé , il a servi ensuite à'homme de paille à un fournisseur dont il a pris sur lui les iniquités , et qu'il a forcé , en sortant de prison , de partager avec lui les bénéfices d'une affaire dont il avait seul couru tous les risques.
» Ce petit démêlé avec la justice l'éloigna pour un moment de la scène financière , où il reparutarmé d'un projet dont l'exécution ébranla le crédit de plusieurs grandes maisons de France . Trois millions restèrent entre ses mains , comme gage des réclamations qu'il avait , disait-il , à exercer envers le gouvernement , qui le poursui-
266 LES INTPiIGANS.
vait comme débiteur envers lui du double de cette somme. Dans un moment de gêne du trésor public , il accommoda cette affaire au moyen d'un prêt de quelques millions qu'il fit au gouvernement , et pour la garantie desquels il voulut bien se contenter de quelques milliers d'arpens de bois qu'il revendit avec bénéfice. JTgnore le chemin qu'il a fait depuis ; mais ou peut en juger par ses premiers pas.
» Tant de routes mènent à la richesse , qu'on peut supposer qu'un aveugle même y arrive ; aussi la fortune de Gerneval m'étonne-t-elle beaucoup moins que celle de ce Favigny , qui s'enorgueillit si plaisamment des honneurs auxquels il est parvenu , en exploitant une branche d'industrie qui s'est singulièrement perfectionnée de nos jours , sous le nom d'intrigue littéraire : c'est elle qui fait les réputations , distribue les places et assigne les rangs. On ne pense plus à produire , on pense à se faire prôner ; on ne cherche plus à se faire des titres , mais à se procurer des suffrages : on mendie , on achète des éloges dans les journaux : d'une chute on y fait un succès ; d'un succès un triomphe : un ouvrage croule-t-il sous les sifflets , le lendemain un journaliste
ami, pour consoler Fauteur, lui cite l'exemple de Phèdre et du Mîsantrope. On se présente à l'Académie avec un vaudeville , un feuilleton ou un discours; on élabore pendant vingt-quatre heures une brochure de circonstance où des feuilles vénales découvrent le germe d'un grand talent ; les réputations se font par entreprise : c'est ainsi que Favigny a obtenu la sienne. Si , du moins , cet homme eût imité de Conrade le silence prudent , on pourrait lui supposer un mérite modeste qui ne s'est point encore Irahi; mais on a lu sa prose , mais on a entendu sts vers, et l'on est en droit de se demander par quel miracle d'intrigue, en partant de si bas, on parvient à s'élever si \idiViimec des ailes attachées à rebours ?
» L'intrigue, à la cour, est dans son élément naturel , mais comme on y réussit difficilement sous un nom vulgaire , elle s'y fait appeler l'ambition. La foule des intrigans de cour est si nombreuse, qu'elle ressemble à une armée où les soldats sont si pressés qu'ils n'ont pas l'espace nécessaire pour manier leurs armes. On y distingue cependant , depuis une cinquantaine d'années, l'imperturbable d'Azeroles. En vain les
révolutions se sont succédé ; en vain le palais a changé de maître ; il est constamment resté
fidèle aux Tuileries : toujours à son poste ,
répée au côté , Toeil au guet , l'oreille aux écoutes , personne n'entre qu'il ne le suive , personne ne sort qu'il ne le pousse. 11 a toujours sa poche pleine de chausse-trappes qu'il sème sur le chemin de ses rivaux , chez lesquels il a grand soin de se faire écrire quand il les a blessés. Il y a des paris ouverts que d'Azeroles mourra en montant ou en descendant le grand escalier.
» Les intrigans politiques sont de création moderne ; ils ont pris naissance avec le gouvernement représentatif, dont la lumière vivifiante , comme celle du soleil , fait malheureusement éclore une foule d'insectes qui l'obscurcissent. J'ai assisté, depuis 1 789, à toutes les assemblées électorales de mon département , et je viens de participer aux dernières élections du collège dont je suis membre. Quel foyer d'intrigues! Que de sourdes menées ! Que de promesses sans garanties! Que de mauvaise foi, de préjugés ou d'insouciance dans l'exercice du plus important, du plus noble des droits du citoyen! Une
LES INTPlIGANS. 2G9
autre fois je vous mettrai sous les yeux le tableau d'une assemblée électorale .-je me borne aujourd'hui à vous faire en peu de mots l'histoire d'un de ces hommes qui figurent depuis vingt ans dans toutes les assemblées politiques à l'insu dos électeurs qui les ont nommés , et qui les renommèrent sans cesse , en se demandant toujours comment la chose a pu se faire.
» M. Dufresny , gentilhomme et roturier ^ suivant le tems, habitait la Provence en 1789 , et faisait partie de l'assemblée de bailliage oiY Mirabeau , par ses soins , venait d'être élu député du tiers-état. Le crédit de ce dernier le ht appeler, comme suppléant, à l'assemblée constituante. Dufresny , sans aucune espèce de talent ou d'instruction , avait de la mémoire et de l'éclat dans la voix. Mirabeau s'en servit plus d'une fois comme enfant perdu, pour hasarder la proposition qu'il voulait soutenir ou combattre. L'adresse qu'il avait eu de faire accoler son nom dans les journaux à celui d'un grand orateur , lui valut d'être appelé à la convention nationale. Il se cacha fort habilement , dans un des comités les plus obscurs , jusqu'au 9 thermidor, qu'il se présenta comme un des accusa-
teurs de Roberspierre. Il prévit d'assez loin la fortune d'un directeur fameux , au parti duquel ii resta fidèlement attaché jusqu'au 18 brumaire. Sa prévoyance n'alla pas jusqu'à deviner quelle serait l'issue de cette journée; aussi passa-t-il la nuit du 1 7 au 18 à faire composer, sous ses yeux , deux adresses au peuple français , l'une en faveur du directoire , et l'autre en l'honneur du général. Il ne fit imprimer cette dernière qu'au retour de Saint-Cloud. Sa nomination au tribunat en fut la récompense. Son opinion pour le consulat à vie , qu'il avait payée généreusement à un entrepreneur littéraire , le conduisit au conseil-d'état , oii il fut fâché de n'avoir qu'un vote à donner pour l'établissement de Y Empire.
» Le hasard ( si le hasard entre pour quelque chose dans l'histoire d'un habile intrigant) voulut qu'en 181 4 il se trouvât en mission dans un des départemens méridionaux , où il arbora , le premier, le drapeau blanc ; heureux de pouvoir donner à son prince la preuve d'un dévouement d'autant plus entier , qu'il avait été comprimé pendant vingt-cinq ans. Il sollicita et obtint , pour prix de ses services , une mission extraor-
LES lîsTRIGANS.. 2;!
dinaire, qui le mit eu mesure de féliciter, un des premiers, Bonaparte sur son heureuse apparition. »
J'ai laissé parler mon vieil encyclopédiste sans l'interrompre ; c'est un philosophe dans la véritable acception du mot : il aime son prince , son pays et la liberté avec la même ardeur , et ne connaît de patriotisme que dans la réunion de ces nobles senlimens.
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N° XLvii. — 3i mai i8i5.
Non nostrate culpàjacimus^ ut malts expédiât esse , Dum niirdum dici nos bonos studemus et bemgnos.
Ter. , Phor. , acte V. C'est notre faute , si les me'chans trouvent en nous
des dupes; cela vient du soin que nous prenons de
paraître faciles et commodes.
Là civilisation se perfectionne, les dupes dimi-; nuent , et l'on ne doit pas désespérer de voir arriver un ordre de choses tel que la société n'étant plus composée que de fripons , et chacun se tenant en garde contre son voisin , il résultera de cette surveillance continuelle et respective un état de corruption parfaite dans lequel la sûreté particulière naîtra de la mauvaise foi générale : avantage qui ne se trouve pas dans nos mœurs actuelles , où l'intrigue et la ruse
rencontrent encore çà et là quelques honnêtes gens propres à en faire des dupes.
La perfection , même en ce genre , est difficile à atteindre ; mais nous y arriverons ; les progrès sont déjà sensibles , et la friponnerie ( qu'on me passe ce mot un pur dur ) se civilise à vue d'oeil. Depuis qu'elle est admise dans la bonne compagnie , sous le nom d'intrigue, ceux qui s'en font un état portent dans l'exercice de leurs fonctions un vernis de politesse , une fleur de galanterie , une recherche de soins et de manières qui rendent leur commerce fort agréable quand on a cessé d'être leur dupe ; car c'est ordinairement par-là qu'il faut commencer : c'est un tribut qu'on leur doit , et l'on ne vous en estime pas moins pour l'avoir payé ; mais la continuation de ce rôle finit par vous rendre ridicule , puisque, par une étrange contradiction dans nos mœurs, une dupe, en France, os! tout près de passer pour un sot.
Je suis arrivé dans ce pays avec tout ce qu'il fallait pour me faire celte double réputation : de vieux souvenirs de ce qu'on appelait jadis le grand monde , entés sur des habitudes de province, font nécessairement de moi un ex-
27 tf LES DUPES,
cellent sujet de mistification : aussi , depuis que je suis à Paris , ai-je déjà vu rôder autour de moi plusieurs de ces honnêtes gens qui spéculent si avantageusement sur la simplicité de leurs nouvelles connaissances. Si jamais je suis curieux d'évaluer à combien peut se monter l'impôt que l'adresse met ici sur la bonne foi , je pourrai partir d'une donnée certaine , en me prenant moi-même pour terme de comparaison. Je conçois facilement qu'un homme se ruine dans des maisons de jeu ; qu'il ait mauvaise opinion des femmes qu'il a rencontrées à l'orchestre de l'Opéra ou au boulevart de Coblentz ; qu'il se plaigne d'avoir été trompé par des amis qu'il s'est fait au foyer de l'Ambigu- Comique ou au café de la Porte-Saint-Martin : il est des écueils signalés par tant de naufrages , qu'on ne peut se plaindre que de son imprudence lorsque l'on y échoue ; mais lorsqu'on ne forme que des liaisons avouées par l'honneur ; lorsque l'on n'aime et ne recherche que la meilleure compa^gnie , n'est-on pas en droit de s'y croire en sûreté, et ne peut-on , sans passer pour un niais , *
* Expression à la mode , qui s'applique à tous lesgenres de commerce et de probité.
accorder quelque confiance à ceux qui la composent ? Mon exemple répondra à cette question.
Je vais souvent chez M"* de L***; mon air emprunté , ma politesse gothique , mes manières d'autrefois me laissaient en butte à tous les importuns , à tous les impitoyables ques'tionneurs du salon : le jeu m'offrait un moyen de leur échapper; je n'acceptai cependant qu'avec répugnance la proposition que me fit M"^ de L*** de me mettre en quatrième à une partie de boston composée de trois femmes qui n'ont probablement jamais eu d'occupation plus sérieuse de leur vie , et qui auront à se reprocher, au jour du jugement , les douze mortelles heures d'ennui qu'elles ont imposées à ma politesse , et dont je fus la dupe pendant une semaine entière.
Le chevalier de Sornay voulut bien me prendre en pitié , et s'offrit généreusement à faire avec moi , d'habitude , un piquet à écrire , que je joue fort bien; ce qui ne l'empêchait pas de me gagner , tous les soirs , mon argent , comme le petit Suisse du chevalier de Grammont , en me demandunt pardon de lu liberté grande. Je n'accuse personne , et je veux bien croire
que la fortune , entre autres caprices , à celui de réserver au moins trois as à M. le chevalier toutes les fois qu'il donne ; mais il y a des hasards si constamment heureux , qu'on est tenté d'en médire , et de se croire la dupe du sort dont on est victime. Quoi qu'il en soit , le jeune homme qui m'exposait à commettre cette injustice avait de si bonnes manières ; il gagnait avec une si grande égalité de caractère , et je perdais de si mauvaise grâce , que la galerie semblait prendre à son jeu un véritable intérêt , et s'amuser beaucoup de l'humeur avec laquelle je déliais chaque soir les cordons de ma bourse pour lui payer le tribut de quelques pièces d'or qu'il m'avait imposé. Je ne sais combien aurait duré ma persévérance à lutter contre l'adresse du chevalier , qu'il appelait sa fortune , si je n'eusse été charitablement averti par un M. de Rames , que je voyais habituellement dans cette maison : il vint me trouver un matin , et , d'un ton plein de franchise et d'intérêt , après m'avoir parlé de procédés , de délicatesse , de cette réciprocité d'égards qu'on se devait entre honnêtes gens , il me prévint que le chevalier de Sornay était un homme du monde infiniment
aimable , mais si bien connu pour jouer à coup sûr , que , depuis long-tems , il ne trouvait plus de dupes pour faire sa partie. Je promis bien de ne plus être la sienne, et je remerciai beaucoup 31. de Rames, qui termina Tentretien en n'empruntant une vingtaine de louis , avec des formes si polies , si délicates , que j'étais tenté de le remercier encore d'avoir bien voulu s'adresser à moi.
Au moment où j'achevais de lui compter cette somme, arriva M. de Pilervieux. Depuis une quinzaine de jours qu'il avait été présenté chez M""^ ** il m'avait témoigné le désir de se lier plus particulièrement avec moi ; il me consultait, me faisait part des nouvelles qu'il avait apprises , me demandait mon avis en homme tout-à-fait disposé à régler ses opinions sur les miennes : « Je suis sûr , me dit-il , lorsque Rames fut sorti , que vous venez d'être dupe , et que la personne qui vous quitte en ce moment vous a emprunté quelques louis ? C'est un homme qui n'a d'autres revenus que ses dettes , et à qui l'on se garde bien de redemander l'argent qu'on lui prête , de peur qu'en vous le rendant une première fois il ne vous attrape une seconde. » Je
fis mon profit de l'avertissement, et nous parlâmes d'autres choses. La politique eut son tour. M. de Mervieux , à mon grand étonnement , se montra zélé partisan d'un homme et d'un ordre de choses auxquels on peut , à certains égards, accorder des regrets, mais sur lesquels on ne pourrait fonder que de folles espérances : je m'en expliquai de cette manière ; je me montrai , dans le cours de cet entretien , tel que je suis : également éloigné du despotisme et de l'anarchie, également ennemi des révolutionnaires et des réacteurs, et convaincu, comme de la nécessité de mourir , qu'il n'y a de salut et d'avenir pour la France que dans la réunion de tous les sentimens , de toutes les volontés , de toutes les forces ^ pour l'établissement du gouvernement monarchique et constitutionnel. M. de Mervieux finit par se ranger à mon opinion, et me, quitta , pénétré , en apparence , de mes principes , qui devaient être, ajouta-t-il , ceux de tous les bons Français.
Je le rencontrai le même jour à dîner chez M"""" de L***; il était assis, à table, auprès de moi ; sa contenance me parut embarrassée : il écoulait beaucoup , parlait peu , et ne répondait
LES DITPES. 279
qu'à voix basse aux questions que je lui adressais tout haut.
Le lendemain, je fus invité à me rendre chez un magistrat de sûreté , qui me rapporta une partie de la conversation que j'avais eue la veille avec M. deMervieux, et dans laquelle on m.'attribuait les opinions que j'avais combattues. Je n'eus pas de peine à ramener aux termes de la vérité une dénonciation dont je ne pouvais méconnaître l'auteur ; mon âge , ma position , tout parlait pour moi dans cette explication avec un homme d'esprit et de bon sens , qui me congédia poliment en m'adressanl ces paroles : « Quand vous serez seul avec un ami que vous connaîtrez , parlez à cœur ouvert, raisonnez ou déraisonnez en politique tant qu'il vous plaira ; mais , si vous êtes trois , n'oubliez pas que je suis avec vous.
Je sortis fort content du magistrat , mais furieux contre le misérable qui m'avait fait faire connaissance avec lui , et je n'eus rien de plus pressé que d'entrer chez M""= de L*^^* pour lui raconter mon aventure : j'y trouvai mon voisin de campagne , le philosophe encyclopédiste dont j'ai parlé dans mon dernier Discours.
28o LES DITPES,
« Vous êtes un très-vieil enfant, me dit-il ; vous n'avez pas la moindre idée du monde où vous vivez; et, au milieu de Paris, vous parlez, vous agissez, comme si vous étiez dans les forêts de la Guiane. Ce n'est pas assez d'avoir changé d'habit, il faut aussi changer d'habitudes, ou vous attendre à être dupe de tout ce qui vous entoure. Depuis long-tems la meilleure compagnie est soumise à l'espèce d'inquisition dont vous venez de faire l'épreuve ; c'est un des bienfaits d'un gouvernement à qui l'on doit la création de cette armée d'espions dont la France est encore infestée. M. de Mervieux est probablement un menibre de cette honorable milice. M^^de Lorysvalui faire fermer sa porte, et il sera remplacé, huit jours après, par quelqu'autre honnête homme delà même espèce, qui trouvera le moyen de se faire présenter chez elle.-
» C'est donc une caverne que votre Paris, lui répondis-je en colère ; je n'y vois qu'intrigue , que perfidie , que délation ; celui-ci me vole mon argent au jeu ; celui-là me l'emprunte avec l'intention de ne jamais me le rendre ; l'un me trompe, l'autre me dénonce, et c'est là ce
qu'on appelle la société ! — Ce sont quelques-uns de ses abus : rendez grâce à votre âge qui vous met à l'abri d'un certain genre de duperie , dont je veux , pour votre consolation, vous citer un exemple qui n'a pas plus d'un mois de date :
« Un ancien jurisconsulte de mes amis, Mérival, était arrivé à près de cinquante ans sans être marié; il avait de vieilles préventions contre les femmes; et, depuis cinq ou six ans qu'il commençait à sentir rinconvénient d'être seul, il cherchait en vain dans la société brillante où il vit une femme qui réunît les qualités qu'il voulait absolument trouver dans la sienne.
» Mérival , qui demeure près des Tuileries , a l'habitude de s'y promener tous les jours une heure , dans la matinée , en lisant les journaux. Il avait eu l'occasion de remarquer plusieurs fois, à la même place, une femme d'une trentaine d'années , d'une figure agréable , et de l'air du monde le plus décent, accompagnée d'un enfant qui jouait, tandis que la dame lisait avec une attention qui se partageait entre son livre et l'enfant, dont elle surveillait les jeux avec une tendre sollicitude. Un jour, que Mérival était assis près d'elle ^ je ne sais quelle circonstance
252 LES DUPKS.
l'enhardit à lui adresser la parole; la dame répondit avec grâce et précision, et reprit sa lecture de manière à faire croire qu'elle ne désirait pas continuer l'entretien. Mérival n'en fut que plus empressé , une autre fois , à chercher à en faire renaître l'occasion : on s'y prêta plus volontiers , et au bout de quelques jours on en vint , par des gradations ménagées de la part de la dame avec beaucoup d'art , à des confidences qui donnèrent à mon ami la plus haute idée de l'esprit, des mœurs, de la conduite de. celle qui les lui faisait. Il obtint , avec beaucoup de peine , la permission de l'accompagner chez elle , et tout ce qu'il vit le confirma dans l'opinion que le hasard lui avait fait rencontrer la seule femme qui pût lui convenir. Je passe sur une foule de circonstances , sur un enchaînement de séductions, qui peuvent seuls rendre croyable qu'un homme sage ait pu , sans consulter personne , sans prendre conseil de sa propre raison , se déterminer à épouser une aventurière qui se donnait pour la veuve d'un officier mort à la bataille de la Moskowa ; mais qui n'était , en effet , qu'une de ces femmes que l'on rencontre plus particulièrement aux Tui-
leries et sur les chaises du boulevart des Variétés , et que l'on désigne depuis quelque tems sous le nom assez bien trouvé de chat-en-poche . Je crois pouvoir me dispenser , par égard pour mon ami , de m'expliquer plus clairement sur une classe de femmes où il a jugé à propos d'aller choisir la sienne. »
N» xLviii. — lo juin i8i5.
P'îs rapuit, rapiciqut gentes.
HoKACE , ode 10 , llv. II.
Une force inconnue entraîne et entraînera
toujours les nalions.
Si les instiCutiôns des peuples suivaient invariablement la marche de leur civilisation , jamais les révolutions ne changeraient la face des Empires ; cts orages politiques naissent presque toujours du choc des lois et des mœurs poussées en sens contraire. Les coutumes du 12^ siècle ne nous sont pas moins étrangères que la langue que l'on parlait à cette époque. Supposons un moment qu'un Français du tcms de Philippele-Bel se réveillât au milieu de nous , et que , sa généalogie en main , il nous prouvât et nous fit reconnaître ses droits à la couronne de France , ce nouvel Epiménide se plierait à nos mœurs , ou
LES DEUX CHÂMPS-DE-MAI. 250 hj terminerait une révolution pour nous forcer de nous plier aux siennes. Si quelque chose me [ aiait démontrée eu politique , c'est qu'un souverain doit marcher avec son siècle , et qu'il court également à sa perte en cherchant à le faire reculer , ou en le devançant avec trop de précipitation : l'un et l'autre exemples sont encore sous nos yeux.
Napoléon a fait de grandes choses ; mais , ne craignons pas de le dire , il n'a rien fait pour la liberté ; il a vu jusqu'où pouvait aller le dévouement des Français ; il ne tient qu'à lui de savoir jusqu'où peut aller leur reconnaissance. Qu'il soit grand, et que la France soit libre ! Ces deux conditions sont désormais inséparables.
L'assemblée générale de la nation , convoquée au Champ-de-Mai\ peut devenir pour lui , comme pour nous , une nouvelle époque de gloire. S'il s'agissait de chicaner sur les mots, je demanderais pourquoi cette dénomination de Champâe-Mai. Elle me fournira du moins l'occasion d'un de ces rapprochemens historiques au moyen desquels on peut mesurer d'un coup-d'œil l'espace qu'une nation a parcourue.
Voici comment s'expliquent , sur une de ces
assemblée du Charap-de-Mai , en usage sous les rois des deux premières races, les continuateurs de la Chronique de Frédégaire. *
« En Tannée 766, Pépin assembla l'armée » des Francs , ou , pour mieux dire , l'armée des » nations qui composaient le peuple de la mo- » narchie ; il s'avança jusqu'à Orléans; là, il » tint son conseil de guerre en forme de Champ- » de-Mai ( car ce prince est le premier qui ait » remis au mois de mai l'assemblée qui se te- M nait au mois de mars ) : tous les Francs et » tous les grands lui firent des présens considé- » râbles, » Voilà tout ce qu'on nous apprend de cette assemblée , la première q^ui soit connue sous le nom de Champ- de- Mai. Antérieurement à cette époque , les Francs se réunissaient par tribu au Champ-de-Mars , pour y délibérer sur la paix à faire , ou sur une nouvelle campagne à entreprendre : « Ainsi , comme dit l'abbé Dubos , ces assemblées n'étaient que de grands conseils de guerre. »
Yers la fin de la seconde race , le régime féodal s'établit , en France , sur les débris de la puissance royale ; les titres , les charges per-
:* Cfi. Fred. coniin. Ad. ann.
LES DEUX CHAMPS-DE-MAI. 287 sonnelles devinrent la propriété de quelques familles : tout officier civil ou militaire eut un fief , et , comme dit Loyseau, « on entendit ^ pour la première fois , le nom de suzeraineté , mot aussi étrange que cette espèce de seigneurie était absurde. »
La cour des rois ne fut plus que le rendezvous d'une foule de petits souverains qui , n'osant pas encore parler de leurs sujets , désignaient les habitans de leur terre par le nom de çassaux , qui emportait à peu près la même idée. Ces grands et petits feudataires venaient trafiquer de leurs serfs avec le monarque , dont ils méconnaissaient souvent l'autorité. La tyrannie de ces petits despotes, toujours croissante jusqu'au règne de Philippe-le-Bel , détermina ce prince à convoquer une assemblée générale de la nation , où, pour la première fois, le peuple obtint une ombre de représensation.
Les Etats s'assemblèrent le 10 avril i3o2, quelques mois après la malheureuse bataille de Courtrai. J'ai trouvé , dans un supplément manuscrit à l'ouvrage du savant prieur de Neuville-les-Dames , des détails assez curieux sur celle mémorable cérémonie ; j'en extrairai quel-
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ques passages où les mœurs du tems sont peintes avec beaucoup de vérité , et que je traduis en français moderne :
<f Le roi ( dit Joachim Legrand ) , dans les circonstances difficiles où il se trouvait , se décida , par le conseil d'Enguerrand de Marigny , à convoquer une assemblée générale des trois ordres du royaume. Le chancelier Pierre Flotte adressa des lettres cloués à tous les prélats , à tous les seigneurs , à tous les députés des provinces , villes, universités et maisons religieuses. L'église Notre-Dame avait été assignée pour le lieu de la convocation , et le roi , malgré le mauvais état de ses finances , se crut obligé de déployer , en cette occasion , tout le luxe de la majesté royale. Deux trônes avaient été disposés dans le chœur , l'un à droite du maître-autel , pour le roi ; l'autre à gauche , pour la reine : \ts grands vassaux de la couronne et les députés du clergé remplissaient le chœur , sur des fauteuils armoiries ; la nef était occupée par les syndics des communes. Le roi Philippe , vêtu d'une robe de drap d'or , recouverte , par le haut , d'une épi" toge d'hermine , se rendit , à cheval , de son palais à Notre- Dam« , précédé par 5oo hommes
â'armes , formant quatre compagnies , dont la première était armée d'arbalètes , la seconde de lances, la troisième d'épées , et la quatrième de gasarmes. * Le roi marchait immédiatement devant la litière de la reine , portée par douze varlets , richement vêtus de soubrevestes de drap d'argent. Les deux jeunes princes , Philippe , comte de Poitou , et Charles, comte de la Marche , étaient à côté de leur mère, tandis que leur frère aine , Louis de France , âgé de treize ans , était à cheval , auprès du roi son père. Les pages , au nombre de vingt-cinq , et le grand-écuyer , Gautier de Launay , entouraient la litière. Le maréchal Guy de Clermont fermait la marche , à la tête de deux compagnies d'archers , dont l'une était commandée par le fils du brave Raoul de Flamcnc , et l'autre par Jean de Corbeil.
Le roi et la reine furent reçus par l'évêque de Paris , à la tête de son clergé , sous deux dais de moire blanche à franges d'or : on célébra la
* Espèce d'épée année d'un fer tranchant el large par le milieu.